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Full text of "La philosophie pratique de Kant [microform]"

MASTER 
NEGA TIVE 
NO. 93-81261 




MICROFILMED 1993 
COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES/NEW YORK 



as part of the t. • » 

"Foundations of Western Civilization Préservation Project 



NATIONAL ENDO 



Funded bv the ^_^ 

WMENT FOR THE HUMANITIES 



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would involve violation of the copyright law. 



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DELBOS, VICTOR 



TITLE: 



LA PHILOSOPH 
PRATIQUE DE 








PLA CE: 



PARIS 



DA TE: 



1905 



COLUMBIA UNlVEllSrrY LIBRARIES 
PRESERVATION DEPARTMENT 



Masler Négative # 



Restrictions on Use: 



DIDLIOGRAPHIC MICROFORM TARHFT 



Original Matcrial as Fihned - Existing Bibliographie Record 



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Y193KF 

'D37 : , 

Delbos, Victor, 1662-1916. .^. . i.^,^ 

La ph.losoph.e pratique de Kant. Par Victor Delbos 
* Paris, F. Alcan, 1905. . ••• • 

[8], iv, 756 p. 23c". ( On cov.r: Bibliothèque de philosophie contemporaine.) 



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TECHNICAL MICROFORM DATA 

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HLMEDBY: RESEARCH PUBLICATIONS. INC WOOnHRînnH r 



UBLICATIONS. INC WOODBRIDGE. CT 



BIBLIOGIIAPHIC IRREG U LARITIES 



MAIN 
ENTRY: 





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List volumes and pages affected; include name of institution if lilniing borrowed text. 

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MFINUFRCTURED TO RIIM STfiNDflRDS 
BY nPPLIED IMPGE, INC. 




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LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



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FtLIX ALCVN, KDITLLU 



l)L MKMI- VUTEIU: 
Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire 

du Spinozisme, i vol. iii-8" île la /iilfliolht'f/nv (le l*ltilosopliic cotilcm- 
poraine, i^ij'S (éimisé, 2'' édition on préparation). 

De posteriore Schellingii philosophia quatenus hegelianae doctrinae 
adversatur, 1902. 



CHAKTKES. J.MI'HI.MEKIt: nL'KA>D, KLE ILl-UEKT 



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LA 



PHILOSOPHIE PRATIQUE 

DE KANT 



PAR 



Victor DELBOS 

MaHro de conférences de philosophie 
à la Faculté des Lettres de rUniversité fie Paris. 



PARIS 
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

ANCIENNE LIBRAIRIE G ERM E R-BAILLIÈRE ET G" 

Î08, BOULEVARD S A I IV T- G E R M A I N , I08 



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Tous droits réservés. 



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A. M. EMILE BOUTROUX 

Membre de l'Institut, 

Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, 

Directeur de la Fondation Thiers, 



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DE RKSPECTUELSE RECONxNAISSANCE ET DE DÉVOUEMENT. 



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ÏABI.E DES MA'llÈUES 



l'aifcs. 



Avant-propos 

INTRODUCTION 

Chapitki-: premier. — Les antécédents de la philosophie pratique de 
Kant. Le piétisme et le rationalisme 

Chapitre IL — La personnalité morale et intellectuelle de Kant. . . 

Chapitre III. — Le mode de formation du système 



3 
34 
54 



PREMIÈRE PARTIE 
Les Idées morales de Kant avant la Critique. 

Chapitre premier. — Les premières conceptions morales de Kant. . 

Chapitre IL — Les éléments de la philosophie pratique de Kant (de 
17O0 k 1770). — La critique de la Métaphysique. — L'inflviencc 
des Anglais et de Rousseau. — Les pressentiments d'une Meta-, 
physique nouvelle 

Chapitre III. — Les éléments de la philosophie pratique de Kant (de 
i'"70 à 1781). — La préparation de la Critique. — La déter- 
mination des principaux concepts métaphysiques et moraux.. . 



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91 



IDO 



TABLE DES MATIERES 



DEUXIÈME PARTIE- 
La Constitution de la Philosophie pratique de Kant. 

Chapitre premier. — La Critique de la Raison pure 191 

Chapitre II — Les Prolégomènes à toute Métaphysique future. — 

Les leçons sur la doctrine philosophique de la Religion. . . . 247 

Chapitre III. — La Philosophie de l'histoire 2^4 

Chapitre IV. — Les Fondements de la Métaphysique des mœurs. . 299 

Chapitre V. — La Critique de la Raison pratique 4 16 

Chapitre M. — La Critique de la Faculté de juger 5o8 

Chapitre VIL — La Religion dans les limites de la simple raison.. . 600 

Chapitre VHL — La Doctrine du droit et la Doctrine do la vertu. . O91 

Conclusion 7^i 



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AVANT-PROPOS 



Je ne crois pas avoir besoin de dire longuement les rai- 
sons pour lesquelles, amené à étudier la philosophie pra- 
tique de Kant, j'ai essayé d'en retracer analytiquement la 
formation. Ces raisons sont d'abord d'ordre général, et 
valent, semble-t-il, pour l'étude historique de toute doc- 
trine. On est moins tenté d'incliner un système dans le sens 
où Ton se plairait à le contempler, quand on a tâché de 
suivre de près le travail d'esprit par lequel se sont peu à peu 
définies et enchaînées les pensées qui le composent ; on se 
défie certainement davantage de ces jeux de réflexion qui, 
sous prétexte de découvrir la signification profonde d'une 
philosophie, commencent par en négliger la signification 
exacte. Pour ce qui est en particulier de la doctrine de Kant, 
elle a mis trop de temps à se constituer, et elle s'est consti- 
tuée avec des idées de provenances et d'époques trop di- 
verses, pour qu'il n'y ait pas un intérêt majeur à se déta- 
cher tout d'abord de la forme systématique qu'elle a 
tardivement revêtue. L'histoire des démarches successives 
qui l'ont engendrée apparaît de plus en plus comme un fac- 
teur essentiel de l'interprétation qu'on en peut tenter \ 
Il est même permis de supposer que le kantisme, dans les 

I. V. V Avant-Propos de Dilthey en tête du premier volume de l'édition de 
Kant, entreprise par l'Académie royale de Prusse. 



11 



AVA>T-PROI>OS 



controverses doctrinales qu'il ne cesse de susciter, forait 
souvent meilleure figure devant ses adversaires, s'il n'avait 
été enfermé par beaucoup de ses partisans dans des expres- 
sions schématiques courantes, simplifiées à l'excès. On le 
préserve de ces simplilicalions en sachant comment il a 
évolué. 

Il est naturel (|ue j'aie du m'apj)liquer avant toutàexpo- 
ser et à analyser dans leur ordre chronologique les œuvres 
de kant, selon qu elles se rapportent à la philosophie pra- 
tique. Mais je ne pouvais omettre Jion plus les travaux de 
toute sorte qui ont paru sur kant avec une si prodigieuse 
abondance. Assurément, à considérer rcnscmble de ces 
travaux, ces gros volumes et ces petites dissertations, ces 
articles de toute étendue jmbliés dans les plus diverses re- 
vues, tout ce qui forme à l'heure actuelle la bibliographie 
kantienne, on ne peut (|uc trouveide saison, plus quejamais, 
l'épigramme dirigée déjà par Schiller contre les interprètes 
de kant : 



\\'\e doch ein einzigcr Reiclicr so >ielc Belller in Nalirung 
Selzl ! Wenn die Kuni^c baun, liaben die Kiirriier zu lliuii. 



(( Que (le mendiants tout de même un seul riche nourrit! 
Quand les rois bâtissent, les charretiers ont à faire. » Parmi 
les auteurs de ces travaux, il en est en elVet jdus d'un qui 
a du se faire manœuvre par indigence d'esprit, et qui a cru 
sa besogne importante, uniquement parce qu'elle touchait 
à un grand édifice. Ce n'est pas une raison pour condam- 
ner sonmiairement en pareille matière 1 érudition de détail : 
le tout est de faire le départ entre la minutie vaine, qui perd 
dans des diseussions verbales tout sentiment philosophique 
de la pensée d'un philosophe, et la rigueur d'analyse qui 
peut, sinon faire naître, du moins entretenir et fortifier un 
tel sentiment : par quoi pourrait-on mesurer l'originalité et 



AVANT-PROPOS 



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la valeur d-uu .vslèmc mieux que parla muUitude détaillée 
des conception; soumises, selon un développement plus 
ou moins régulier, à sa force organisatrice? Malgré les rad- 
leries quon lui a prodiguées, la Kanlphilolocjie n'est pas 
une dcWnérescence pitoyable de l'esprit qui doit s allaeher 
à l'interprétation du kantisme' : quand elle est représentée 
par des historiens et des critiques tels que, par exemple, 
Benno Erdmann, Vailiinger, Heinze, onne saurait contester 
qu'en insistant sur des questions très particulières, elle n ait 
servi à mieux l'aire saisir le rapport des éléments amsique le 
sens général de la philosophie kantienne : même chez de 
moindres auteurs, en rapprochant d'autre façon les textes, 
en multipliant les petits problèmes, elle prémunit contre la 
tentation déjuger toutes simples et comme spontanément 
opérées des liaisons .l'idées que la connaissance commune 
de la doctrine nous a rendues familières. Parla elle racheté 
amplementunebonnepartdesdélaulsqu'onluiimpute.Pour 

mon compte, J'ai essayé de discerner le mieux que j ai pu 
par les mentions que j'en ai faites, les publications utiles et 
sérieuses des publications sans portée : je les ai indiquées, 
sulvantla marche de mon exposé, aux places où elles avaient 
surtout lieu dèlre consultées : j'ai eu moins le souci, du 
reste d'établir par là leur degré de contribution a mon 
ouvrage que de marquer l'intérêt quelles pourraient avoir 
,)our le compléter et le contrôler. 

En tout cas, j'aurais très insuffisamment reconnu, par 
quelques références ou citations, ce que je dois à mon 
maître M. Emile Boulroux. Avec son étude sur Kant, 



, Cf Kuno Fischer, Geschicktc der neuern Pl.ilosoptùe (édition du jubilé) 
IV ÏT-^M) D '.00 - V. contre Kuno l'ischer l'article jusl,l.cal,f de 

KrUik irreinen Vern.nJ, unnn.beso.ulerc ,nn„e^.ne,-^<^rche.a aUe,e. ^e,k 
entbeUrlich gcmaclil wenh'i, sollen, Kantstudien, 111, p. 0J4 .54^. 



'3s^!î-T» 



IV 



AVANT-PROPOS 



écrite pour la Grande Encyclopédie^ ses leçons suj la 
philosophie kantienne, — ses leçons d'autrefois à l'Ecole 
Normale, ses leçons plus récentes a la Sorhonne, — 
d'un si scrupuleux attachement aux textes en même temps 
que d'une force de concentration si admirable, m'ont été 
constamment présentes. 

J'adresse mes vils remerciements à MM. les Professeurs 
Max Heinze, de Leipzig, et OswaldKulpe, de Wiirzburg, qui 
chargés de préparer pour une part la publication des I orle- 
sungcn dans l'édition nouvelle de Kant m'ont fourni avec 
la plus aimable complaisance les renseignements que je 
leur avais demandés. 



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Les renvois aux écrits de Kant se rapportent à l'édition 
Hartenstein de i807-i8()8. — Pour les Lettres seule- 
ment, ils se rapportent à l'édition si considérablement 
enrichie de la Correspondance que Heicke a récemment 
terminée, et qui fait partie de la publication de l'Académie 
royale de Prusse : les numéros des tomes indiqués sont les 
numéros particuliers à cette section des Œuvres complètes. 

La méthode d'analyse que j'ai suivie m'a naturellement 
obligé de revenir plusieurs fois sur des questions, des théo- 
ries ou des idées que Kant a reprises, soit dans le même 
sens, soit en les transformant, au cours de ses ouvrages 
successifs : jai dans ces cas-la multiphé les indications de 
renvoi aux divers endroits du hvre où ces questions, ces 
théories et ces idées se trouvent exposées, afin que l'on 
puisse plus aisément juger de ce qu'elles sont restées ou de 
ce qu'elles sont devenues dans la pensée de kant. 

I. Reproduite dans ses Éludes d'Histoire de la Philosophie, Paris, Alcaii, 
1897. p. 317-Aii. 



IMliODUCïION 



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CHAPITUE PREMIER 

LES ANTÉCÉDENTS DE L.\ PllIÉOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 
LE PIÉTISME ET LE RATIONALISME 



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Les préoccupations spirituelles et les questions philoso- 
phiques auxquelles la morale kantienne est venue répon- 
dre ne peuvent être mises en pleine lumière, si Ton se borne 
à en dégager le sens universel, hors du milieu et du moment, 
ou si l'on en réduit la portée à l'expression de simples ten- 
dances personnelles. Il n'est du reste pas possible de décou- 
vrir l'action du génie et du caractère propres de Kant dans 
son œuvre, sans remarquer que les deux grandes influences 
qui ont contribué à former son caractère et préparé Téclo- 
sion de son génie sont celles-là mêmes qui ont le plus profon- 
dément renouvelé la conscience et la pensée de l'Allemagne 
pendant la plus grande partie du wni*^ siècle, à savoir l'in- 
fluence du piétisme et celle du rationalisme. Si Kant a été 
l'initiateur d'une des plus hardies réformes qui aient été 
tentées pour la solution des problèmes pratiques aussi bien 
que des problèmes théoriques, ce n'est pas pour n'avoir point 
reçu les leçons de son temps, c'est pour les avoir reçues 
d'un esprit plus ferme, plus pénétrant et plus libre. Par là 
il s'est assigné une tâche infiniment plus haute que celle de 
constater des conflits extérieurs ou de poursuivre des con- 
ciliations factices d'idées : il a employé toute sa puissance de 
réflexion, de critique et d organisation à démêler les causes 
permanentes dont découlent, avouées ou dissimulées, d es- 
sentielles contradictions, àjuslifier les principes dont l'usage 



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/, LA piiiLOSoniiK PUAI iQi i: i)i: k vm 

(Ic'linl permet de comprendre dans leur réalité spécifique 
les objets à e\pll(iuei' et de rétablir l'accord de la raison 
avec elle-même. \\n approfondissant les notions et les 
croyances cpii s'étaient imposées à son examen, d les a 
dépassées et transtormées. au point de créer, ponr l'intelli- 
^^encede ce nn'elles prélendaient représenter, une mélliode 
et une discipline toules nouvelles. 



♦ ♦ 



Issus de motifs très divers, le piétisme et le rationalisme 
s'étaient trouvés uiiis a Torigine dans une lutte comnmne 
contre l'orthodovie régnante. Ce cpi'ils cond)attaient en- 
send)le, c'était l'enseignement étroit, les vaines discussions 
et subtUités de la lliéologic, c'était l'abus de la foi et de la 
praticpie littérales, la corruption des idées et des actes uni- 
cpiement suscités par le respect d'une autorité extérieure. 
Ce que par là même ils tentaient ensemble de produire, 
c'était un rajeunissement de la vie spirituelle. Mais tandis 
que le piétisme tàcliait d'aviver ce besoin de rénovation par 
un appel à la conscience et par un réveU du sentiment reli- 

IL 1*11** 

«rioux, le rationalisme l'exprimuit comme un droit de t in- 
telligence émancipée par la culture scientili(iue et récla- 
mait' pour le satisfaire le plein et libre développement de la 

pensée. 

Le piétisme avait eu Spener pour promoteur'. L'œuvre 
de Spener était-elle nouvelle en son principe, ou bien tra- 
duisait-elle simplement en une forme appropriée aux carac- 

I lleinrich Sclimid, Die Ceschichlr des Pictismus, i863. — Aibrcchi 
Hilschl, r.eschichte des Pletismus, 3 vol., 1880 188G. V. particulièrement 




Hennann iletlncr, Literatiir^i'schuhh' dos nchtzohnten Jnhrhundcrts, 2^ 
éd.. iir, I. i87->. p. 53-71. — L. I.év)- linihL L'Allemai^ne depuis UiOuiz, 
i8(jn, p. :i8-3'i. 



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LES AXTÉCÉDENTS : PIÉTISME ET RATIONALISME 



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tères de l'époque l'aspiration vivace de certaines ames de 
tous les temps à une religiou plus intime et d'apparence 
plus pure? Etait-elle ou non compatible avec la coustitulion 
de l'Eglise luthérienne? Avait-elleété précédée de tentatives 
essentkllement pareilles au sein de l'Eglise réformée? 
Il n'importe ici. Quelque dilliculté qu'il y ait à marquer les 
ori-ines réelles et à définir l'extension exacte du mouve- 
ment piétiste, c'est bien de Spener qu'il reçut dans l'Eglise 
luthérienne sa puissance de propagation en môme temps 
que sa direction précise. Spener ne met pas en doute la 
doctrine de FEghse luthérienne; U respecte le dogme fon- 
damental de la justilicatlon par la foi; seulement c'est dans 
la volonté, non dans l'entendement, qu'd découvre la source 
de la religion, et ainsi il est conduit à n'admettre comme 
foi véritable que celle dont les œuvres, sans en être la 
condition, portent cependant témoignage '. Le christia- 
nisme est dans son fond tendance à la piété, amour de 
Dieu ; d perd toute vertu efficace a n'être pris que comme 
un objet d'enseignement extérieur et de connaissance: d 
demande à (Mre réahsé dans une expérience et une vie per- 
sonnelles. Ce n'est donc plus à la polémique, ni à la dog- 

I Voici ce que disait Leibniz au sujet de Spener et du problème de la jus- 
tification, dans une lettre au Landgrave Ernest, 1O80 : a Monsieur Spener es- 
tait de mes amis partlcviliers lorsque j'étais dans le voisinage de Iranclort, 
mais depuis que j'en suis parti, le commerce de lettres que nous avions en- 
semble a été interrompu. Cependant V. A. S. a, eu raison de 1 estimer , je 
croY même qu elle se serait accordée avec luy en matière de jus ilication. si on 
estait entré dans le détail, .le me suis entretenu autres fois des heures entières 
Mir ce chapitre avec feu Monsieur Pierre de A\ alenburg, Sullraga.n de 
Mavence, et il nous parut qu'il n'y avait gueres de dillérence qui se rapporte 
à la practique. Je sçais bien qu'il n en a dans la théorie, mais a cet égard les 
sentiments de quelques catholiques me semblent plus raisonnables que ceux de 
quelques Protestants. Car la charité met plus tost un homme en estai de 
lace que la for, excepté ce qui est nécessaire au salut, necessitate med.i ; nn 
erreur de fov, ou hérésie ne damne peut estrc que parce qu elle blesse la cha- 
rité et l'union. En elTet ceux qui demandent la foy non seulemeit daus la 
c/e.///ce, qui est un acte d'entendement, mais encor in fiducia M^^V^st un 
acte de volonté, font à mon avis un mélange de a foy e de la chante, car 
cette conliance bien prise est le véritable amour de Dieu. G est pourquoy je ne 
m'étonne pas, s'ils disent qu'une telle foy est justifiante » Chr. von l\omme , 
l.eihniz und Landt^raf Ernst ^'on llessen-Hheinjels, 1 vol., 1^17, t. I. 
p. 277-278. 



i 



6 T.A PIIILO-^OPHIE PRATIQIF DE KANT 

matique que doit appartenir le rôle principal. Spener esti- 
mait qu'il ne fallait pas prodiguer les accusations d'hérésie; 
il ne partageait pas la sévérité de ses coreligionnaires pour 
Jacob IVplnnc et les autres inysll(jues : il mettait si peu les 
réformés hors de la vraie foi qu'il se sentait plutôt porté, 
lui et ses disciples, à s'unir avec eux. 11 avait une science 
théologique sufTisante pour que sa critique de la théologie 
ordinaire Jie fut pas soupçonnée d'incompétence : mais il 
croyait que le développement de la vie intérieure relève 
d'une autre compétence que celle qui s'acquiert par la lec- 
ture des livres savants : il recommandait avant tout la lec- 
ture des livres saints, l'étude directe de la l^ihle : d'où la 
création de ce's> Collcf/ia philohihlica destinés d'abord à bien 
marquer la suprématie de l'Ecriture sur les livres symboli- 
ques que l'Kghse luthérienne avait mis au même rang, en- 
suite a rapprocher autant que possible les lidèles et les théo- 
logiens d'école. A toute construction théologique Spener 
préférait l'édilication d un christianisme agissant, étranger 
au Y complications artiiicielles de doctrines, d'im christia- 
nisme dont chacun pouvait légitimement s'instituer le doc- 
teur, du seul droit de sa piété. Il pensait ([uo hi réforme de 
Luther, en ce qui concerne les mceurs et la vie, était restée 
incomplète, que l'idéal était de conformer 1 Eglise au mo- 
dèle de la primitive conmiunauté chrétienne. Mais carac- 
tère calme et avisé autant qu esprit ardent, il sentait le 
danger de prêter à sa tentative l'apparence d une révolu- 
tion : il voulait moins toucher à l'Eglise luthérienne que 
créer en elle des fovers de foi dont la lumière et la chaleur 
ranimeraientgraduellement les parties languissantes du grand 
corps. En fondant les Coller/ia pieldlis, qui étaient comme 
de petites églises dans l b]glise, il portait avec beaucoup de 
mesure une atteinte grave à 1 autorité des théologiens en- 
seignants, contre lesquels il restaurait le principe luthérien 
du sacerdoce universel. Dans ces collèges se réunissaient, 
sans distinction d aire, de savoir, de condition sociale, des 
personnes animées d'une même ferveur, pour se commu- 



V 



LES ANTÉCÉnE^TS : PIÉTISME ET RATIONALISME 7 

nique, leurs expériences religieuses, se porter les unes les 
autres , par la prière . par des entretiens spirituels , par des com- 
mentaires de la Bible, à la sanctliicallondelcurs âmes Ainsi 
le pouvoir de prononcer les j^aroles de vie n était plus un 
pnvxlc-e et ne résultait plus dune Investiture extérieure ; d 
Lenait à quiconque avait senti la régénération s opérer en 
lui. La fonction de l'enseignement religieux devait surtout 
s'accomplir en toute simplicité, avecunefamdiaritecordiale, 

dépouillée de tout apparat. Spener essayait par la de réaliser 
ce qui avait été le vœu de Callxte : « Qu a a façon dont 
Socratc avait lait descendre la philosophie du ciel sur la 
terre, la théologie fC.t, ellcaussl, ramenée des spéculations 
et des subtlHtés inutiles pour montrer dans les docU-mes 
nécessaires au salut la voie de l'esprit et de la sanctifica- 
tion • . » 11 ne séparait pas d'ailleurs en 1 homme la renova- 
vation morale de la rénovation rcHgieuse : en même temps 
qu'il affirmait l'égalité de la loi morale pour tous, d en éten- 
dait l'autorité à bon nombre d'actes que 1 Eglise considérait 
comme indifférents : Il condamnait le théâtre la danse la 
musique, les réunions mondaines: il interprétait es obli- 
gations pratiques dans un sens rigoriste, afin d égaler 1 une 
l l'autre l'intériorité de la fol et la pureté du cœur. En re- 
l,\chant les hens qu'avait la croyance rehgieuse avec la théo- 
logie dogmatique, il consolidait d'autantoud renouait ceux 
qui la rattachaient à l'activité morale: il fournissait pour 
restimatlon de la conduite des critères plus directs, plus 
proches de ceux auxquels a recours, lorsqu elle juge en 
toute spontanéité et en toute Indépendance la conscience 
commune : sous la garantie delà fol et de la loi chrétiennes, 
il développait le sentiment de la pcrsonnahle : .nais il pré- 
venait d'aitre part le pur individualisme en inatxTre morale 
et rehgieuse par le soin (|u'il mettait à faire de la notion du 
péché une pensée toujours présente, à rappeler constam- 

I. EMeitiing zu den Acien des Tlwrncr Heligion.iogspnichs, dans 
liicdermaiin. op. cil . II. y- 3i0. 



1 



6 



TV PIIII.OSOPIITF PRATTOrF. DE KANT 



matique qiio doit apparlonir le r(Me principal. Spener esti- 
mait qu'il ne fallait pas prodiguer les accusations d'hérésie; 
il ne partageait pas la sévérité de ses coreligionnaires pour 
Jacob Hœlnne et les autres mystiques : il mettait si peu les 
réformés hors de la vraie foi qu'il se sentait plutôt porté, 
lui et ses disciples, à s'unir avec euv. Il avait une science 
théologique suffisante pour que sa critique de la théologie 
ordinaire ne fût pas soupçonnée d'incompétence : mais il 
croyait que le développement de la vie intérieure relève 
dune autre compétence que celle qui s'acquiert par la lec- 
ture des livres savants : il recommandait avant tout la lec- 
ture des livres saints, l'étude directe de la l^ihle : d'où la 
création de ces Collcf/la jj/tilo/ji/jUca destmés d abord à bien 
marquer la suprématie de l'Ecriture sur les livres symboli- 
ques que l'Eglise luthérienne avait mis au même rang, en- 
suite à rapprocher autant que possible les lldèles et les théo- 
logiens d'école. A toute construction théologique Spener 
préférait 1 édilication d un christianisme agissant, étranger 
au\ conq)lications artdicielles de doctrines, d un chiislia- 
nisme dont chacun pouvait légitimement s'instituer le doc- 
teur, du seul droit de sa piété. Il pensait ([ue la réforme de 
Luther, en ce qui concerne les mieurs et la vie, était restée 
incomplète, que l'idéal était de conformer 1 Eglise au mo- 
dèle de la primitive comnmnauté chrétierme. Mais carac- 
tère calme et avisé autant qu'esprit ardent, il sentait le 
danger de prêter à sa tentative ra[)parence d'une révolu- 
tion : il voulait moins toucher à l'Eglise luthérienne que 
créer en elle des fovers de foi dont la lumière et la chaleur 
ranimeraientgraduellement les parties languissantesdu grand 
corps. En fondant les Coller/lff pirfnfis, qui étaient comme 
de petites églises dans l'Eglise, il portait avec beaucou|) de 
mesure une atteinte grave à l'autorité des théologiens en- 
seignants, contre les(juels il restaurait le principe luthérien 
du sacerdoce universel. Dans ces collèges se réunissaient, 
sans distinction d âge. de savoir, de condition sociale, des 
personnes animées d'une même ferveur, pour se commu- 



\^ 



T.ES ANTÉCÉDENTS : PTETTSME ET RATTONALTS>fE 7 

niqucr leurs expériences religieuses, se porter les unes les 
autres, par la prière, parties entretiens spirituels, par des com- 
mentaires de la Bible, à la sancliHcatio.i de leurs âmes Amsi 
le pouvoir de prononcer les paroles de vie n'était plus un 
privilège et ne résultait plus dune investiture extérieure ; il 
revenait à quiconque avait senti la régénération s opérer en 
lui La fonction de renseignement religieux devait surtout 
s'accomplir en toute sim,>licité, avec une familiarité cordiale, 
dépouillée de tout apparat. Spenercssayait par la de réaliser 
ce qui avait été le vœu de Calixte : « Qu à la façon dont 
Socratc avait fait descendre la philosophie du ciel sur la 
terre, la théologie fî.t, elle aussi, ramenée des spéculations 
et des subtihtés inutiles pour montrer dans les doctrines 
nécessaires au salut la voie de l'esprit et de la sanctifica- 
tion'. )) Il ne séparait pas d'ailleurs en l'homme la renova- 
vation morale de la rénovation rchgicuse: en même temps 
qu'il affirmait l'égahtéde la loi morale pour tous, il en éten- 
dait laulorilé à bon nombre d'actes que l'Eglise considérait 
comme indifférents : il condamnait le théâtre, la danse la 
musique, les réunions mondaines: il interprétait es obli- 
gations pratiques dans un sens rigoriste, afin d égaler l une 
l l'autre l'intériorité de la foi et la pureté du cœur. En re- 
lâchant les liens qu'avait la croyance rehgieuse avec la théo- 
logie dogmatique, il consolidait d'autanlou il renouait ceux 
qui la rattachaient à l'activité morale: il fournissait pour 
restimation de la conduite des critères plus directs, plus 
proches de ceux auxquels a recours, l<M-squ elle juge en 
loute spontanéité et en toute indépendance, la conscience 
commune : sous la garantie delà foi et de la loi chrétiennes, 
il développait le sentiment de la personnalité : mais il pré- 
venait d'autre part le pur individuahsme en matière morale 
et religieuse parle soin qu'il mettait à faire de la notion du 
péché une pensée toujours présente, à rappeler constam- 

I. FAnlcituitfi zu den Âcleii des Thorner Ih'ligion.iffespiûchs, dans 
liiedormann. op. cil , II, \>. SiO. 






8 LA PHILOSOPHIE PH VTIQIE DE KAXT 

ment rurgence de la lutte à soutenir contre le mal. Il ten- 
tait (le toutes ses forces à réaliser une plus complète immé- 
diation du christianisme et de la vie. 

Cette réforme de Spener, malgré la prudence avec laquelle 
elle était entreprise, ne pouvait que se lieurler à des résis- 
tances violentes, en raison même de son succès. Les ortho- 
doxes ne manquèrent pas d'invoquer contre elle, avec 
mainte hérésie, le danger de dissolution qu'elle présentait 
pour l'Eglise. Cependant le piétisme donnait en divers en- 
droits des signes de robuste vitalité. A Leipzig en particu- 
lier, trois théologiens, Francke, Anton et Schade avaient 
fait de leur société d'études bildiques un puissant instru- 
ment de propagande piétiste. Les orthodoxes, comme su- 
prême ressource, réussirent à les faire expulser, et avec 
eux le philosophe Christian Thomasius, qui par esprit de 
tolérance et pour faire face à de conmiuns adversaires, les 
avait énergiquement soutenus. Mais le gouvernement prus- 
sien, qui croyait pouvoir conq)ter sur le [)iétisme dans son 
effort pour unir les deuv Eglises, leur offrit un asile: bien 
mieux, quand fut fondée en iGf)'! Université de Halle, il 
prit l'avis de Spener pour la constitution de la Faculté de 
théologie et pour le choix des professeurs, llalledevint ainsi 
le grand centre de l'activité du piétisme, son champ d'ap- 
plication pour toutes les réformes conçues selon son es- 
prit, spécialement pour les réformes pédagogiques. Au reste, 
en s'y implantant, la pensée de Spener ne fut pas sans s'y 
altérer ; elle tendit à y apparaître plus exclusive, plus con- 
centrée vers un objet unique : il s'agit, non de travailler à 
la science, mais d'éveiller la conscience ; un grand détache- 
ment se produit de plus en plus à l'égard de la culture in- 
tellectuelle ; au nom du caractère praticpie que doit revêtir 
la théologie, on en vient à faire de la puissance d'échfica- 
tion la mesure de toutes les disciplines. En même temps se 
développe pour l'éducation de la piété un méthodisme de 
plus en plus rigide. Avec de hautes vertus, Francke n'a que 
des capacités scientifiques et di.dectiques assez restreintes, 



LES ANTECEDENTS I PIETISME ET RATIONALISME 



9 



et il va droit contre tout ce qui lui paraît une menace pour 
la foi. Plus instruit, plus habile à discuter, plus passionné 
aussi, Joachim Lange a contracté dans la lutte contre la 
tyrannie orthodoxe une vigueur militante qui, de défensive, 
ne demande qu'à devenir offensive contre de nouveaux en- 
nemis. Le rationalisme était là, qui, par son autorité gran- 
dissante, semblait confondre l'indifférence soupçonneuse 
du piétisme à l'égard de tout ce qui était l'expansion de la 
vie naturelle et de la simple intelligence humaine : plus que 
les malentendus et les rivalités des personnes, la logique 
de leurs principes respectifs devait mettre le piétisme et 
le rationalisme aux prises. 






C'est de Leibniz que dérive le rationalisme allemand': 
c'est la pensée leibnizienne qui a mis fin à l'empire exercé 
dans les universités de l'Allemagne par cet aristotélisme 
très voisin encore de la scolastique. que Mélanchthon avait 
accommodé à la Iléformeet qui était devenu le fondement de la 
dogmatique protestante. Pourlant 1 action personnelle de 
Leibnizne futpas Irèsétendue. X'appartenantàaucuneuniver- 
sité, il ne disposait pas de ce moyen de propagande que peut 
êtrel'eFiseignement public : il produisait ses idées surtout par 
occasion, préoccupé de les làire approuver principalement 
de ceux ([ui, en quelque [lays que ce fiil, possédaient une auto- 
rité soit intellectuelle, soit religieuse, soit politique. Il aimait 
à faire entrevoir la richesse de sa philosophie; il ne la livra 



I. J.-E. Erdmann, Versuch einer wissenschaftllchen Darstellung der 
Geschichte der neucrn Pliilosophie, II, 2, iS^a, pp. 11-173; 249-398; 
Cirundriss der (iescliichte der Philosophie, H, i8(U), pp. i45-2i3, 2^3- 
2O9. — Ed. Zcller, (ieschichle der deutschen Philosophie seit Leibniz, 
'2^ éd., 1875, p. (*)9-3i'i. — J'Iioluck, op. cit., I, p. 92-1,^17. — .Tulian Schniidt, 
oj). cit., passim. — lîiedermaiin, op. cit., II, pp. 207-208, 340- '178. — 
llcllner, op. cit., III, p. 217-200, IV, pp. 3-00, 17O-2O2, 585-0i7. — Glir. 
Hartiiolinèss, Histoire philosophir/ue de racadémie de Prusse depuis Leib- 
niz jusqu'à Sciielling, 2 vol., i85o-i85i, t. I, p. 99-118. — Lév)-Bruid, 
op. cit., p. 34-70. 



V* 



lO 



L\ PIIITOSOPHIE PRATIQIE DE K \^T 



LES ANTÉCÉDENTS : PlÉTlSME ET RATIONALISME 



II 



jamais toute, mctliodicjuement et explicitement. Au sur- 
plus, SCS contemporains ne furent guère en état de s'assi- 
miler toute sa pensée : ils n'en accueillirent pas aisément 
les expressions les plus spéculatives. C est ainsi que la doc- 
trine des monades, en son sens authentique, ne rencontra 
pas beaucoup de partisans. En revanche, certaines idées 
générales incluses dans son système, dès qu'elles commen- 
cèrent à se répandre, eurent une grande fortune: en se res- 
serrant et se limitant, elles entrèrent pour une large part dans 
la composition de l esprit du win' siècle : telle, l'idée d une 
science formée de concepts clairs et bien liés, capable de 
trouver à tout une raison sulTisante, d'assurer aussi par 1 ex- 
tension des connaissances un accroissement contnni de 
perfection et de bonheur dans la nature humaine: telle, 
ridée d'un ordre providentiel qui, en se réalisant dans le 
monde donné, en fait le meilleur des mondes possibles, et 
selon lequel la finalité même de la nature aboutit par un 
progrès certain à l'accomplissement des fins morales. Lue 
conception optimiste de la raison et de la science permettait 
d'accorder immédiatement la moralité, dune part avec l'in- 
térêt général aussi bien qu avec le contentement de chacun, 
d autre part avec la piété et la foi en ce qu'elles ont de con- 
forme à la pratique et à la vérité salutaires '. (( La véiitable 
piété, et même la véritable félicité, consiste dans l'amour 
de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l'ardeur soit 
accompagnée de lumière. (Jette espèce d'amour fait 
naître ce plaisir dans les bonnes actions qui donne du relief 
à la vertu, et rapportant tout à Dieu, comme au centre, 
transporte l'humain au divin. Car en faisant son devoir, en 
obéissant à la raison, on remplit les ordres de la Suprême 
Raison. Un dirige toutes ses intentions au bien conuuun, 
qui n est point dilVérent de la gloire de Dieu: Ton trouve 
qu il n'y a point de plus grand intérêt particulier que 

I. Sur le mélange îles intentions scionlitiques, philanthropiques et reli- 
gieuses dans les projets les plus im[>ortants de L.eihniz, cf. L. Coulurat, La 
I.o^Kfue de Leûtiiiz, lyoï. p. ioj-i38. 



d'épouser celui du général, et on se satisfait à soi-même en 
se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes. ' » 
« Il fout joindre, aime-t-il à redire, la lumière à l'aixleur, il 
faut (pie les perfections de l'entendement donnent l'accom- 
phssement à celles de la volonté. » Ce qui revient à toute 
occasion, c'est que la vertu doit être (( fondée en connais- 
sance », c'est que la solide piété est à la fois (( la lumière et 
la vertu », c'est qu'on est également dans l'erreur, quand on 
croit (( de pouvoir aimer son prochain sans le servir et de 
pouvoir aimer Dieu sans le connaître' ». De nos percep- 
tions claires et distinctes, dans la mesure où elles le sont, 
résulte, avec la puissance de notre liberté, la juste direction 
de nos sentiments et de nos actes. 

Par la Leibniz fut bien l'instigateur de la philosophie 
dite en Allemagne (( philosophie des lumières », de Y Auf- 
klcininr/. Avant même de lui fournir l'essentiel de la doc- 
trine, il lui fournit l'idée qui l'instituait. Il ne put naturel- 
lement faire pénétrer en elle ce qui était incommunicable, 
à savoir la spontanéité inventive de son esprit, l'art mer- 
veilleux de définir les pensées sans les restreindre, d'en dé- 
velopper la logique interne sans en figer la puissance d ex- 
pression. Son activité encyclopédique qui s'entretenait aux 
sources d'inspiration les plus profondes, qui lui avait révélé 
entre toutes choses des harmonies imprévues et cependant 
bien fondées, fut soumise après lui à un travail en règle 
d'arrangement méthodique : elle dut se plier aux formes 
précises, mais bornées, de l'entendement abstrait, du Ver- 
stand. Il se produisit ainsi une transposition de son œuvre, 
qui la rendit capable de répondre aux besoins nouveaux 
des intelligences. Versla i\n du xvu' siècle, en effet, avaient 
commencé à surgir de divers côtés en Allemagne le désir 
et l'idée d'une Ubre philosophie, assez forte pour ébranler 
l'autorité dont se prévalait, en même temps que l'orthodoxie 

1. /essais de Théodicée, Préface, Pli. Schr., éd. Gerhardl, Vï, p. 27. 

2. Ibid., p. 25. 



■ j<\.^ 



12 



Ï.V PIIILOSOPIIIE l>mTIOI F, }^E kANT 



lutliériemie, rigiiorunce ériiditc ou superstitieuse des sco- 
lastiques, des médecins et des juristes, assez claire pour 
n'avoir pas à respecter le privilège d'une caste savante et 
pour pouvoir appeler à elle un public beaucoup plus étendu, 
animée enfui du seul souci de la vérité et du bien commun. 
On essayait de se salislaire un peu au hasard ^^ar la lecture 
et le commentaire de Descartes, de Locke, de l^avlc. Dans 
la lutte qu'il engagea si vivement contre le pédantisme des 
professeurs d'Lniversité et contre la tyrannie des théolo- 
giens. Christian l'humasius n'alla guère au delà d'un tel 
éclectisme; s'ilpul préparer ou annoncer la science nouvelle 
et l'enseignement nouveau, il resta par cela même incapa- 
ble de les organiser. Il fallait en elfet une doctrine d'en- 
semble pour détacher des idées anciennes, en les fixant sur 
d'autres idées, les intelliu:ences habituées à affirmer et à 
croire ; il fallait aussi que la pensée libre, pour ne pas être 
considérée connue un principe de thèses arbitraires ou né- 
gatives, put prouver sa vertu en s'exprimant et se soutenant 
par de longues chaînes de raisons, qu'elle vint, autrement 
dil. opposer scolasti([ue à scolaslique. Le leibnizianisme 
était là maintenant, auquel il était possible d'emprunter le 
fond de la doctrine: qnant à la mise en forme, rigoureuse 
et minutieuse, qui pouvait le convertir en philosophie 
d'école, ce fut la tache qu'assuma (Christian Wolif. 

Lhomme convenait admirablement à la tache. Esprit 
sérieux et patient, sans originalité créatrice, il avait forlitié 
par plusieurs années d'application au\ nialhémaliques le 
goùl qu'il avait, on peut même dire la passion, de défmir 
et de démontrei-. Il excellait à distribuer selon des plans 
réguliers les connaissances qu il avait amassées, poussant 
à 1 extrême scrnpnle le soin de procéder par ordre, de mar- 
(pier exactement le sens des termes et renchahiement des 
propositions, il aimait les idées claires, mais plus encore 
sans doute le formalisme logique par le([uel la clarté des 
idées peut s obtenir. De bonne beure il fut convaincu ([ue 
le progrès de la culture et le bien de l'humanité dépendent 



LES A^TKCKnE>!TS : IMÉTISME KT UVTlOXALlSME 



lO 



moins de découvertes nouvelles que de l'agencement bien 
entendu des notions acquises, et il eut l'ambition de pré- 
senter dans un vaste système, selon une méthode absolu- 
ment démonstrative, tout le savoir humain. Des questions 
les plus hautes de la théologie naturelle et de la métaphy- 
sique aux questions les plus particulières, parfois même les 
plus insigniliantes de la morale pratique et de la physique 
empirique, rien n'échappe aux prises de son investigation 
sévère et de sa discipline : de laces œuvres considérables, 
par lesquelles il voulait remédier aux deux grands vices dont, 
selon lui. soulVrait la philosophie : le manque d'évidence 
et le mancpie d'utilité. A dire vrai, il ne réforma pas la 
philosophie en philosophe, il la réforma en pédagogue; 
il fut, selon Hegel, rinstltuteur de rAllemagne'. Dans 
la Prcjdcc de l'un de ses premiers écrits, il annonçait 
le programme qu'il s'était tracé : (( La raison, la vertu et 
le bonheur sont les trois principales choses auxquelles 
riionnne doit tendre en ce monde. Et quiconque se rend 
allcntlf aux calamités du temps présent volt comment elles 
résultent du défaut de lumière et de vertu. Des gens qui 
sont des enianls par rinlelligcnce, mais des hommes par la 
perversité, tombent en foule dans une grande misère et une 
grande corruption... Ayant observé en mol dès la jeunesse 
une grande Inclination pour le bien de l'humanité, au point 
de désirer rendre tous les hommes heureux si cela était en 
mon pouvoir, je n'ai jamais rien eu plus à cœur que d'em- 
ployer mes forces à une œuvre telle ([uela raison et la vertu 
pussent croître parmi les hommes-. » 

Cette conception d'un accord essentiel entre la science, la 
vertu, le bonheur et lutihté sociale avait été déjà, comme 
on l'a vu, exprimée par Leibniz: mais elle est manifeste- 
ment énoncée ici dans un sens plus dogmatique, plus htté- 
ral, plus immédiatement tourné vers l'apphcation pratique. 

I. IVerke, XV, p. '177. .> , j ir 

'2. Vcrniiufti^e Gcdanken s'on Guti, dcr Welt itnd der Seelo des Men- 

sc/ten,ycd., 1720, Vonede. 



i4 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



On y reconnaît ccUc rigidité stricte de rentendement logique 
qui lie les idées par voie de conséquence directe, au lieu 
de cette large souplesse de la pensée spéculative qui, dans 
la philosophie leibnizienne, unit les idées en les faisant con- 
verger harmonieusement. Par là sans doute telle doctrine 
de Leibniz parut chez Wolff, même quand elle était à peu 
près fidèlement reproduite, plus oITensive et plus dure. C'est 
ainsi que le problème qui naturellement tenait le plus en 
éveil les intelligences et les consciences, le problème du 
rapport de la raison avec la révélation religieuse, reçoit de 
\\ oUr en principe la solution même que Leibniz avait indi- 
quée. Il y a d'abord, disait Leibniz, des vérités qui sont 
communes à la raison et à la foi et qui constituent le fonds 
de la religion naturelle: quant aux vérités que les religions 
positives, plus spécialement le christianisme qui est la 
meilleure de toutes, enseio^nent comme des mvstères, 
l'assentiment qu'elles réclament n'exige pas. comme le pré- 
tend Bayle, un renoncement à la raison : il laut maintenir 
l'ancienne distinction entre ce qui est contraire à la raison 
et ce qui est au dessus d'elle : comme les lois de la nature 
relèvent finalement d'une autre nécessité que la nécessité 
géométrique, les considérations générales du bien et de 
l'ordre qui les ont fondées peuvent être vaincues dans 
quelques cas par des considérations d'une sagesse supé- 
rieure : Leibniz d ailleurs tendait à admettre que ces 
considérations exceptionnelles rentrent dans le plan du 
meilleur des mondes et qu'elles produisent une déroga- 
tion, non pas à l'ordre souverain des choses, mais simple- 
ment à l'ordre ordinaire et familier qui est donné dans 
l'expérience des hommes: les miracles sont une introduc- 
tion plus manifeste du règne de la grâce dans le règne de 
la nature *. Cette façon d'entendre la conformité de la rai- 



I. Essais de Tliéodicée. Discours préliminaire de la con/'jprmité de la 
for avec la raison. Pli. Schr. Ed. Gerhardt, VI, p. ^9 et suiv. — Cf. Em. 
Boutroux, Notice sur la vie et la philosophie de Leibniz, en tête de son 
édition de la Monadologie, 1881, p. 126-128. — A. IMchler, Die Théologie 
des Leibniz, 1869, I, p. 226 aSS. 



LES A>TÉCÉDEÎSTS : PlÉTlSME ET RATIONALISME 



l5 



son avec la foi ne paraît réserver pleinement le rôle de la 
foi qu'à la condition de reconnaître expressément les Hmites 
de la raison humaine. En fait, Leibniz les reconnaissait, et 
après lui, WolfF était tout disposé par son éducation profon- 
dément chrétienne à les reconnaître. Seulement chez Leib- 
niz la reconnaissance de ces hmites était liée à Tidée ou au 
sentiment de ce que l'ordre des vérités supérieures au prin- 
cipe de contradiction enveloppe d'infini ; chez WolflP, au 
contraire, la tendance à tout enfermer dans des formules 
logiques, qui se traduisait notamment par la réduction du 
prhicipe de raison sutfisante au principe de contradiction, 
rendait plus arbitraire sa conception du rôle de la foi et sem- 
blait exio-er. sur la question des miracles et de la révélation, 
une application plus étroite des critères du rationahsme. 
Ellcctivement. les conditions auxquelles il soumet la véri- 
fication du surnaturel sont si strictement définies, quelles 
en restreignent singulièrement la réalité ou la possibdité. 
Dieu, selon WolIT, ne révèle rien de ce qui peut être connu 
par la raison : il ûmt donc étal>lir tout d'abord que l'homme 
n'aurait pu par les voies naturelles arriver aux connaissan- 
ces qu'il reçoit sous la forme de la révélation divine. Comme 
Dieu ne peut vouloir que ce qui est conforme à ses perfections, 
rien de ce qui leur est contraire ne peut être tenu pour ré- 
vélé. Comme il est par son entendement la source de toutes 
les vérités et qu'il ne peut rien produire ([ui les démente, 
une révélation autheatique ne doit rien contenir qui soit 
en opposition avec les vérités rationnelles. Même la révéla- 
tion divine de la morale ne saurait enchaîner l'homme à ce 
qui contredit les lois de la nature ou l'essence immuable de 
l'àme. Enfin, pour arriver jusqu'à l'homme, la révélation 
ne doit pas plus bouleverser les règles et les habitudes du 
langage que les forces naturelles: elle doit être, comme le 
reconnaissent les théologiens, appropriée à l'état d'esprit 
et aux façons ordinaires de ceux qui la reçoivent. C'est qu'en 
effet, si le miracle reste possible en général, le miracle inu- 
tile est moralement impossible; un monde où tout arriverait 



i6 



LA l'IllLOï^UPlIIi: l'KATIQlK Di: KANT 



par miracle pourrait tHiv rcITet delà puissance de Dieu, non 
de sa sagesse. L'événement miraculeux n'exige de Dieu 
qu'une puissance et une science en rapport avec sa singu- 
larité, tandis que l'événement (jul rentre régulièrement 
dans le cours des choses exige une puissance et une science 
capables de le déterminer non seulement en lui-même, mais 
dans ses relations avec l'ensemlde. Aussi un monde où les 
miracles sont rares est-il plus parfall (pi'un monde on les 
miracles se multiplient. De toute façon, ce qu'on appelle 
un miracle ne peut être sans raison, et la raison du miracle 
doit le plus possible se coordomier, en ses moyens et ses 
ellets, avec la raison générale qui gouverne tout'. Si donc 
WollY ne s'opposait pas directement au supra-nahnalisme 
des théologiens de son temps. H liMniiissait à coup sur des 
ressources pour le combattre: par là, comme aussi par sa 
disposition plus d\u\e fois manifeste à séparer le domaine 
de la raison de celui de la foi", à ne réclamer pour la raison 
que les simples airirmations de l'existence et des attributs 
de Dieu, de l'immortalité de l'ame, Wollf instituait en 
Allemagne, à la ïavnn des déistes d'Angleterre, la religion 
naturelle. 

Il agissait plus fortement encore dans le même sens par 
sa façon de traiter et de résoudie les problèmes prati(pies. 
S'étant déjà occupé de ces problèmes avant de connaître 
Leibniz, il les posa même dans la suite avec une certaine 
indépendance à l'égard de la doctrine leibnlzieiuie. En |)ar- 
ticulier, il était moins poité à admettre (pie les |)rlnclpes 
moraux dussent chercher un ap|)ui dans les vérités nié- 
taphvsiqueseldanslechristianlsme. DéjàTliomasius, suivant 
l'exemple des libres [)enseurs anglais, avait tenté de délac^ier 
lamoralede la théologie et delà fondersurles lois intérieures 
de la nature humaine : lois, disait-il, ([ui ne sauraient trom- 



1. Veniiinftiiie Cedanken von (,ott, etc., I, .îi G3.'>-ïî O'i:^ $ ioio-§ 1019, 
§ loSçv^ io'i3. pp. 38t)-3()2, 023-6m(), 638(343. 

2. Vernùnfti'^e (ledaiiken von dcr Metischcn Thun und l.nssen, 1720, 



/ _ 



.^ iT' P- 



3i 32 



LES ANTECEDENTS : PIETISME ET RATIONALISME 



17 



per puisqu'elles ont été inculquées dans nos âmes par Dieu 
même. Wollf affirme plus résolument encore le droit de la 
morale à s'émanciper. « Les actions libres des hommes sont 
bonnes ou mauvaises, en elles-mêmes et pour elles-mêmes ; ce 
n'est pas de la volonté de Dieu qu'elles reçoivent d'abord 
ce caractère. S'il était possible qu'il n'y eut aucun Dieu et 
que l'enchaînement actuel des choses pût subsister sans 
lui, les actions libres des hommes n'en resteraient pas moins 
tout aussi bonnes ou tout aussi mauvaises'. » Quand il se 
trouve chez un athée de la dépravation morale, ce n'est pas 
à son incrédulité qu'elle tient, c'est à son ignorance tou- 
chant les vraies lois du bien et du mal : et c'est delà même 
source que découlent chez d'autres qui ne sont pas des 
athées une vie désordonnée et une mauvaise conduite. Les 
Chinois, bien qu'ils ne soient instruits de l'existence de Dieu 
par aucune religion naturelle, encore moins par la lumière 
de la révélation, n'en sont pas moins parvenus par la force 
de leur conscience à une morale si accomplie qu'ils pour- 
raient servir de modèles aux autres peuples". Au surplus, 
une philosophie pratique, telle que Wolff veut l'établir au 
nom delà raison, ne peut que faire abstraction de la diversité 
des croyances ; elle a pour objet de déterminer la règle 
universelle à laquelle nous devons conformer les actions 
qui sont en notre pouvoir. Celte règle est fondée dans la ' 
nature de l'àme humaine, en ce sens que l'ame humaine 
recherche naturellement ce qui est bon et fuit naturel- 
lement ce qui est mauvais ; si l'obligation peut donc en être 
rapportée à Dieu, elle n'en a pas moins son principe et son 
expression incontestables dans une disposition essentielle 
de notre être : c'est une loi de la nature autant et même 
plus qu'une loi de Dieu, puisqu'elle ne cesserait pas d'être 
valable, même s'il n'y avait pas d'Etre supérieur à nous\ 
Elle s'énonce dans cette formule : Fais ce qui te perfec- 

1. Ihid., § 5, p. G. 

2. Ihid., ^ 20-§22, p. i5-iG. 

3. Jbid., § i5-§ 20, p. i3-i5. 

Delbos. a 



f 






i8 



L\ rillLOSOriIlE PRATIQUE DE K ANT 



LES a>teci:dents : pietisme et rationalisme 



19 



> 



lionne et ce qui pcilcctionnc ton état ; évite ce qui te rend 
plus imparfait, toi ainsi que ton état ' . En mènuMcmpsqu 1 
emprunte îi Leibniz ce concept de perfection, ANoff relient 
des diverses définitions quen avait données Leil)niz sur- 
tout celle qui ne comportait quune détermination lormclie, 
à savoir raccord ou l'ordre dans la diversité. A celte sorte 
d'identité logique il ramène volontiers toute la finalité de 
l'action bonne. La conduite de Ihomme, dit-il, résulte de 
divers actes : lorsque ces actes sont d'accord de telle sorte 
que tous ensembles sont fondés dans un dessein unique, alors 
l'homme est parfait, de même que lliorloge est parlaite 
quand tontes les pièces s'en accordent pour cette fin, qui 
est d'indiquer l'heure. La conduite parfaite, c est donc a 
conduite conséquente avec elle-même. Quand on jouit de 
la considération pubHque et que l'on accomplit une action 
louable, on obtient par là une considération plus grande, 
et ain4 l'état nouveau s'accorde pleinement avec 1 état an- 
térieur Quand on est riche et que l'on fait de folles dépen- 
ses, on devient plus pauvre, et ainsi l'état dans lequel on se 
met est en désaccord avec l'état dans lequel on se trou- 
vait" Wolff reprend donc, mais en la dépouillant de sa 
sic^nification spéculative, l'idée intellectualiste selon la- 
quelle la bonne conduite est seule capable de soutenir jus- 
qu'au bout ses principes dans le inonde sans se contredire. 
Il ne remédie aux inconvénients de son formalisme trop 
extérieur et trop indéterminé que quand il fait rentrer sous 
la loi de la perfection le développement des facultés propre- 
ment humaines. L'homme, dit-il, par exemple, a une 
aptitude naturelle î. connaître la vérité ; plus il connaît 
effectivement la vérité, plus il devient apte à la connaître. 
Aussi l'état de l'ime qui, grâce à ses multiples ellorts, 
se maintient dans la connaissance de la vérité est en 
accord avec son état naturel et ne lui est nullement con- 






t 

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I 



^ 



traire. Au fond, ce qui constitue notre perfection, c'est ce 
qui est conforme à notre nature. Par là s'introduit l'eu- 
démonisme de Wolll. Du moment que le plaisir n'est pas 
autre chose que la conscience d'une perfection, le plaisir 
durable, ou le bonheur, est assuré à quiconque s'élève 
constamment d'une perfection à une autre, à quiconque 
dans sa conduite suit la loi véritable de sa nature. En ce sens 
la poursuite du bonheur peut être regardée comme le mobile 
universel vers la vertu. Mais comme aussi personne ne peut 
travailler h son bonheur et à sa perfection sans le secours 
d'autrui, chacun doit concourir aux fins analogues de son 
semblable'. Ainsi l'idée d'obligation trouve chez WolfT un 
contenu matériel dans les lois de la nature humaine comme 
dans les nécessités naturelles qui lient les liommes entre 
eux. Elle suppose donc pour être bien entendue et bien pra- 
tiquée l'exacte connaissance de ces lois et de ces néces- 
sités. La valeur de notre action se mesure à la clarté 
et à la distinction de nos idées. Bien que Wolfï* commence 
par mettre à part la faculté de connaître et la faculté de dé- 
sirer, par suite la métaphysique et la philosophie prati- 
que, c'est en somme la fonction théorique de l'esprit qui, 
selon lui, détermine et garantit le progrès de la faculté de 
désirer. Tout désir a dans la connaissance dune perfection 
sa cause nécessaire et suffisante. Si cette connaissance est 
obscure ou confuse, elle peut nous tromper sur l'objet 
qu'elle nous représente et induire notre activité en de fausses 
et mauvaises démarches ; si cette connaissance est claire et 
distincte, elle nous assure de la valeur et de l'elficacité de 
son objet, alors le désir est vraiment volonté. Il y a donc 
une faculté de désirer inférieure et une faculté de désirer 
supérieure. Mais l'une et l'autre obéissent toujours à cette 
loi, que nous ne tendons qu'à ce qui nous est représenté 
comme un bien. Aussi toute liberté d'indifférence est-elle 



l: /tlf/:: 1 ' 'V'.S.V-p. '.-5. ... - a. Baumgarte... .Uetapinsica, § gi 
6-" éd., 17O8, p. 26. 



T. PhiJosophia practica universalis methodo scientifica pertractata, 
2C éd., 1744, § 22i-§ 223, p. 17G-178. 



20 LA riui-osoriiiE prvtiqve de kant 

exclue ■ il n'y a pas (l'acte (jui n'ait sa raison : la liberté vé- 
ritable, c'est 'à son degré le plus élevé, le désir résultant de 
la connaissance rationnelle, ce ([u'on peut appeler la vo ontc 
pure ' Auxluinièresdc l'intelligence notre volonté doit d être 
bonne, comme notre conscience d'être droite. « Le moyen 
de décider si notre conscience est droite ou non, c est la dé- 
monstration ^ » Le jugement de la conscience ne peut être 
fondé en raison ([ue par l'intermédiaire du savoir. La 
science morale détermine la moralité. 

Les formules et les définitions de ce dogmatisme rationa- 
liste introduisirent dans la philosophie pratique, à côté de 
distinctions laborieusement subtiles et vaines, quelques 
distinctions pénétrantes et fécondes. Telle fut surtout la dis- 
tinction de la morale et du droit naturel, partant de la 
moralité et de la légalité, qui, indiquée chez \\ollT, mais 
imparfaitement, fut reprise avec plus de précision par lîaum- 
aarten. En tout cas. ce rigorisme logique qui poursuivait 
autant que possible dans le détail la déduction des devoirs 
eut pour elfet le plus apparent à cette époque un certain 
rigorisme moral. Il était sans doute trop dépourvu de hautes 
inlpiralioiis spéculatives pour empêcher de se développer en 
lui-même cette téléologie superficielle qui tournait aisément 
à l'utilitarisme pratique : il avait du moins le mérite de 
maintenir contre lindulgence extrême des mœurs du temps 
les significations élevées de l'individuahsme et de l'eudé- 

monisme. -!«»'• 

Mais l'essentielle nouveauté de l'œuvre de Wolfl était 
dans la eonslitution complète et méthodique d une doctrine 
ne relevant que de la raison et pouvant sullirc à la conduite 
de la vie; et ce fut cette nouveauté qui ne pouvait manquer 
de paraître subversive. A Halle, où \\ oliï avait été appelé 
dès 170G comme professeur, grâce à la protection de Leib- 
niz, il ne tarda pas à attirer un nombre considérable d'étu- 

I. Cf. Baumirarten, i¥e/fl/;/nsfca, § 692, p. 264. 

3. Vernùnftige (.edanken s'on der Monschen Thun und Lassen, ^ 94, 

p. 56. 



LES ANTÉCÉDENTS I PlÉTISME ET RATIONALISME 



21 



ii 






diants, de plus en plus séduits par sa façon de démontrer ce 
qu'ailleurs on leur présentait comme objet de simple 
croyance. Les piétistes qui avaient précisément établi leur 
innucnce par la fondation de l'Université de Halle s'alar- 
mèrent du succès croissant d'un enseignement purement 
rationaliste: delà des conflits sourds, exaspérés encore par 
des froissements de personnes, et qui finirent par éclater 
au grand jour, lorsque AVolffen remettant le 12 juillet 1721 
le prorectorat aux mains de Lange eut prononcé à cette occa- 
sion son Discours sur la morale îles Chinois '. Woltl 
soutenait que les Chinois dt en particulier Confucius avaient 
une morale très pure, qui pouvait sans peine se ramener 
aux principes et aux règles de sa philosophie propre, et il 
concluait de là que la raison est capable de fonder une mo- 
rale en général avec ses seules ressources, et par la seule con- 
sidération de la nature humaine. Ce manifeste mit les 
piétistes en grand émoi. Brelthaupt porta la lutte en chaire 
dès le lendemain : au nom de la Faculté de théologie dont 
il était le doyen, Francke réclama la communication du 
manuscrit, que Wollf, aux applaudissements des étudiants, 
refusa. D'ailleurs, en publiant son discours, ySoW dans 
une note prévint qu'il avait entendu parler de la vertu au 
sens philosophique, non au sens théologique ou chrétien, 
et qu'il réservait entièrement le surcroît d'autorité et même' 
de vérité que la révélation pouvait apporter aux démonstra- 
tions de la raison. La querelle n'en continua pas moins avec 
violence pendant près de deux années, au bout desquelles 
lu Faculté de théologie adressa au roi des remontrances : 
Wolir était accusé d'alTaiWir les meilleures preuves de l'exis- 
tence de Dieu, de nier la liberté humaine, de dénaturer le 
miracle, de rendie Dieu responsable du mal, d'aflirmer 
l'impuissance de la laison à justifier un commencement du 
monde et de l'espèce humaine. Frédéric-Guillaume, à cause 

I Ed ZoUer, VoitràL-e und Ahhcmdlmigen, I. 3" éJ , 1873 : Wolffs 
VM.,u:s7ùs Halle- der Kan,,,f des VMsmus «ni der PInlosophe, 

p. II7-I52. 



22 



LA PHILOSOPHIE PUATIQLE DE KA>T 



des revenus que rapportait au fisc ralllucncc des étudiants 
aux cours de Wolfl', semblait peu pressé d'intervenir : on 
lui représenta que le déterminisme de WollT pouvait favo- 
riser la désertion de ses grenadiers : c'était pour le roi-ser- 
gent le plus décisif des considérants. Un ordre du cabinet 
du 8 novembre i-^^ destituait WollT et lui enjoignait de 
quitter le territoire prussien dans les quarante-luiit heures. 
Ainsi se résolvait, par une mesure violente, ce conllit des 
Facultés. Crétait plus que les piétistes ne souliaitaient. Ils 
eussent seulement voulu que \\ollVfùl astreint à se confiner 
dans les questions de mathématiques et de physique ; ils 
sentaient bien, tout en conlinuant leur polémi(|ue, que 
la persécution allait accroître rinlluence de leur adversaire. 
C'est ce qui arriva. La philosophie de WoUV, malgré la 
défense faite en 1727 de l'enseigner, ne cessa pas de se pro- 
pager. Ludovici, dont Yllisloire de la p/iilosop/ue de Wolff 
s'arrête en 1737, compte 107 philosophes ou écrivains 
wollTiens. Quant à AVollT, accueilli à l'Université de Mar- 
burg, sollicité par Pierre le (irand de venir en Uussie, 
appelé en Suède, écrivant désormais non plus seulement 
pour l'Allemagne, mais pour l'Europe, il semblait ne sou- 
haiter d'autre réparation que le retour à Halle, (^elte répa- 
ration, il l'obtint avec éclat. Déjà Frédéric-Guillaume était 
peu à peu revenu de ses sentiments contre lui, avait blâmé 
Lange d'avoir provoqué sa décision, avait chargé une com- 
mission rovale de déclarer la doctrine wolllienne inoilensive, 
et avait fait olVrir au philosophe diverses chaires. L'avène- 
ment de Frédéric II permit à Wollï'de rentrer à Halle : il 
y revint en trionq)hateur. L'Université en corps, y compris 
Lange et les théologiens, lui rendit visite. Mais Theure de 
ses succès personnels fut brève : il ne put reconquérir ni 
son auditoire, ni son iniluence. La victoire était surtout 
pour l'esprit rationaliste qu'il avait défendu et qui, à la 
faveur du nouveau règne, allait se répandre sans obstacles 
et se populariser. La philosophie des lumières était désor- 
mais la philosophie ollicielle. 



LES antécédents: PIÉTISME ET RATIONALISME 



23 



i 



f 



1 



1 



Les lenls et pénibles efforts de rénovation spirituelle, les 
luttes contre linfluence tyranniquc de l'orthodoxie luthé- 
rienne et de la scolastique, l'action conquérante du pietisme 
et du rationahsme, bientôt aux prises à leur tour, tout ce 
qui en somme occupait Icspcnsécset remuait les consciences 
du reste de l'Allemagne se reproduit en des formes presque 
identiques dans la ville et au sein de l'Université de Ka3- 
ni"sl)er" '. Au commencement du xvnr siècle, la phi- 
lorophily était sous l'entière domination de l'aristotehsme, 
d'un aristolclisme dont la médiocre vigueur interne était 
encore énervée par des compromis éclectiques. Quelques 
idées de Descartes etde Thomasius n'avaient obtenu qu'une 
créance passagère : professeurs de logique, de métaphysique 
et de philosophie pratique restaient pour le fond également 
fidèles à la tradition. Ce fut le pietisme qui le premier vint 
secoue:- l'inertie des esprits. 11 fut introduit à Kœnigsberg 
par le conservateur des forets Th. Gehr. C'était spontané- 
ment, à la suite d'un retour sur lui-même, que 'Ih. Gehr, 
le 21 septembre 1O91, jour de la Saint-Mathieu, avait 
éprouvé l'impérieux Ijcsoin de rompre avec le christianisme 
des théologiens pour s'attacher à un christianisme plus 
pur et plus vivant, à un christianisme du cœur. Dès lors il 
s'était reconnu piétistc. En lOgS, il entrait en relations 
personnelles avec Spcner, en iCgi avec Francke : à l unet 
à l'autre, peut-être plus particulièrement au second, il dut 
la pensée qui aboutit finalement à la fondation du collège 
Frédéric. Il n'appela d'abord des maîtres piétistes que pour 
ses enfants: mais peu à peu d'autres familles, animées des 
mêmes sentiments, demandèrent à partager le bénéfice de 
cette éducation, et ainsi une petite école privée se trouvait 
instituée en 1G98 dans la maison du conservateur des 

I Benno Erdmann, Maidii hindzeii und seine Zeil. 1876, p. ii-iv- — 
r.corg lïolhna,,.,, J'-olegomena zur Genesis der lieU-^^onsphUosoplne 
A-aH(s, AUprcussische MoualsscUrifl, jauviermars 1899,11. 1-7.J. 



«■ 



n\ 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE K\NT 



forets. Elle ne larda pas à apparaître aux autres établisse- 
ments comme une concurrence dangereuse ; maintes fois 
dénoncée comme école clandestine, elle n'eût pu sans doute 
se soutenir par la seule supériorité de ses méthodes et de 
son enseignement, si une heureuse circonstance, le voyage 
de Frédéric III à Kœnigsberg pour son couronnement, 
n'avait eu pour résultat de la faire reconnaître. Il lui fallait 
un directeur, (iehr alla à Berlin et à Halle pour se concerter 
là-dessus avec les chefs du piélisme. 11 découvrit, grâce à 
Spener, l'homme qui convenait merveilleusement. J. H. 
Lysius n'avait pas seulement les vertus administratives et 
pédagogicpies qui devaient assurer le progrès de l'institu- 
tion naissante ; il avait encore les qualités d'inteUigence et 
l'étendue du savoir qui ne pouvaient qu'ajouter considéra- 
blement au prestige de sa fonction. Avant de prendre pos- 
session de son poste de directeur, il s'était familiarisé sur 
place avec le régime scolaire que Francke avait établi à 
llalle, et c'est dans le même sens que lui-même exerça son 
activité réformatrice. La nouvelle école, bientôt érigée en 
gymnase, faisait de l'instruction religieuse, approfondie et 
perfectionnée, l'essentiel de l'enseignement; en même 
temps elle était la première, parmi les écoles de Kœnigsberg, 
à admettre des matières d'études telles que l'histoire, la 
géographie et les mathémaliques. De plus en plus fréquen- 
tée, elle projetait puissamment, bien au delà du cercle des 
élèves, l'esprit qu'elle avait été destinée à répandre. Le zèle 
relisrieux de Lvsius, son amour de la vérité, sa tolérance 
faisaient rayonner le piélisme sur toute la ville. L'opposition 
de l'orthodoxie luthérienne, comme celle de la scolaslique 
étaient de plus en plus réduites. 

Une autre opposition toutefois s'annonçait, et plus redou- 
table, sinon pour le présent, du moins pour l'avenir. La 
philosophie deA\ olfP était apparue à Kœnigsberg. Ceux qui 
les premiers la représentèrent, J.-IL Kreuschner, G. -IL 
Rast, C.-G. Marquardt, Chr.-Fr. Baumgarten, N.-E. 
Fromm, ne prirent certes pas à l'égard du piétisme une 




LES A>TÉCÉDEÎSTS *. PIÉTISME ET RATIO^JALISME 



25 



attitude hostile, et d'autre part, telle était la souveraineté 
de la domination piétiste que malgré leur modération au- 
cun d'eux ne réussit à obtenir le titre de professeur ordi- 
naire. Cependant l'antagonisme latent des deux tendances 
finit par se manifester. Un professeur extraordinaire de 
physique, Chr. Gabr. Fischer, qui était d'abord entré a 
l'Université en ennemi de Leibniz et de WolfP, s'était con- 
verti dans la suite à la philosophie Avolffîenne ; juste au mo- 
ment où WolfP venait d'être exilé de Halle, où ses disciples 
de Kœ-nigsberg n'osaient ni prononcer son nom, ni rappe- 
ler le litre de ses œ^uvres, Fischer, avec une imprudence 
qui eût été plus généreuse si elle n'avait été surtout inspi- 
rée par un besoin de provocation, avait fait ouvertement 
profession de la doctrine et parlé sans ménagements des 
cercles piélisles de la ville. Un ordre du cabinet, de 1725, 
qui alléguait principalement contre lui son atlachement 
aux (( mauvais principes » de WolfP, lui intima l'ordre de 
quitter Kœ^nigsberg dans les 2^ heures, la Prusse dans les 
/18 heures. Cette mesure ne rappelait que trop celle qui 
avait été exécutée à Halle. Elle fut suivie à Ko'nigsberg d'un 
abaissement notable dans l'enseignement philosophique et 
scientifique de l'Université. Le rationalisme était en mau- 
vaise posture : il aurait eu sans doule beaucoup de peine à 
se redresser contre le piélisme ; ce lut le piélisme lui-même 
qui vint le relever, grâce à l'action considérable d'un homme 
dont la riche et vigoureuse personnalité s'était développée 
par l'union harmonieuse des deux disciplines rivales, d'un 
homme qui fut pendant de longues années comme le direc- 
teur spirituel de Kamigsberg, Franz Albert Schullz. 

Schullz était arrivé comme pasteur à Kœnigsberg en 
1731. Il avait alors 39 ans. A l'Université de llalle où il 
avait étudié la théologie, il avait fortement trempé ses con- 
victions piélisles ; mais comme il s'intéressait aussi aux 
mathématiques et à la philosophie, il avait suivi en même 
temps avec beaucoup de zèle les leçons de WolfP, qui jus- 
qu'alors d'ailleurs n'avait pas eu l'occasion d'éveiller les 



26 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE I>E KA>T 



' 



soupçons des théologiens. Des deux côtés il était fort es- 
timé. En 1717, pour prévenir le conflit déjà menaçant, il 
avait ménagé chez lui une entrevue entre Lange et WoliT. 
Il continua à être considéré avec la même sympathie par 
les deux partis pendant et après la fameuse querelle. Les 
piétistes lui proposaient un enseignement théologique à 
Halle. WollVse faisait fort de lui procurer un enseignement 
philosophique à Francfort sur l'Oder. S'il n'accepta pas ces 
ouvertures, s'il se complut dans des fonctions plus actives, 
comme celles d'aumônier militaire ou de premier pasteur, 
ce n'était pas seulement parce qu'il craignait de se jeter 
au milieu de disputes encore tout ardentes, c'était encore 
parce qu'il éprouvait le besoin de préserver de toute agita- 
tion vaine celte activité calme et persévérante qu'il sentait 
créée en lui pour réformer et organiser. Kœnigsherg lui of- 
frit à souhait le milieu et les situations, où ses rares quali- 
tés d'administrateur, son esprit de prosélytisme, pouvaient 
se déployer à l'aise sans lui imposer le sacrifice de ses goûts 
pour la science et renseignement : dans l'espace de quelques 
années, il était nommé professeur de théologie et membre 
du sénat de l'Université ; il était chargé, après la mort de 
Uogall. qui avait occupé peu de temps la succession de 
Lysius, de la direclion du collège Frédéric; il était élevé à 
la dignité de conseiller ecclésiastique et d'inspecteur géné- 
ral des églises, des écoles et des hospices du royaume de 
Prusse : il avait enlin la conliance du roi Frédéric-Guil- 
laume I". 

Tous ces honneurs ne faisaient que consacrer une grande 
autorité morale, très légitimement acquise. SchuUz devait 
le succès de sa prédication, de sa propagande religieuse et 
morale uni(piement à lardeur de sa foi, à la noblesse de 
son caractère et de son intelligence, à la sévérité de sa pro- 
pre vie, à sa sollicitude vigilante pour les membres de la 
communauté (juil dirigeait. (( (irand Dieu! quel prédica- 
teur c'était î disait de lui son élève Trescho. Quand je pense 
à cette éloquence pleine d'onction, sans apprêt, qui eût 



LES AM'ÉGÉDEMS : PlÉTISME ET UATlOALISME 2'] 

ébranlé des rochers ! 11 vous prenait l'ame, vous pénétrait 
jusque dans la moelle des os. Pas plus qu'on ne peut, l'œil 
ouvert, échapper à l'éblouissement de l'éclair, on ne pou- 
vait échapper à la puissance qu'il avait d'émouvoir'.» 
Il était pleinement riiomme de son ministère. Il travaillait 
sans relâche à convertir les consciences égarées, à éveiller 
dans les consciences droites le sentiment d'une perfection 
toujours plus haute à poursuivre ; c'était surtout par l'auto- 
rité de la discipline morale qu'il les excitait à la pensée de 
leur salut. Il allait à elles, non par des formules générales 
et lointaines, mais de sa personne, multiphant volontiers 
les visites et les relations directes : de là vint l'intérêt tout 
particulier (ju'll témoigna à la famille de Kant. Au collège 
Frédéric, il veilla à ce que les éludes fussent aussi sohde- 
ment organisées que possible : il sut y attirer les maîtres les 
plus distingués, comme SchilTert, réputé pour sa grande 
valeur pédagogique, comme lleidenreich, dont Kant se 
rappelait plus tard avec reconnaissance l'enseignement 
philologique, comme BoroAvskl, comme Ilerder : ce fut 
sous lui que le collège s'éleva à sa plus haute prospérité. 
Mais 11 s'appliquait surtout à maintenir en vigueur la règle 
d'après laquelle les élèves devaient être sans cesse avertis 
que leurs études se faisaient sous le regard de Dieu partout 
présent ; les instructions religieuses, les exhortations à la 
vie intérieure, les pratiques de dévotion occupaient une 
très grande place dans le programme et le régime du col- 
lège, devenu par ses soins une sorte d'établissement mo- 
dèle du piétisme. 

Est-ce celte tendance prédominante au gouvernement 
des âmes et â l'action qui l'avait porté à se ménager 
l'usage de toutes les ressources spirituelles que lui ollralent 
ensemble piétisme et rationahsme? Toujours est-il qu'au 
lieu de lui découvrir leur antinomie les deux conceptions 
s'étaient accordées en lui sans préjudice apparent pour 

I. Dans Beiino Erdinanu, op. cit., p. 29. 



LES ANTÉCÉDENTS : PIÉTISME ET RATIONALISME 



29 



28 



LA PHILOSOPHIE PRVTIQUE DE KANT 



aucune d'elles. Cet accord, s'il pouvait susciter des objec- 
tions théoriques, avait du moins l'intérêt de donner en 
exemple une conscience ouverte également aux nécessités 
de la pensée scientifique et à un sentiment en quelque 
sorte direct et populaire de la vie morale et religieuse. 
Scliultz n'était pas sans doute le seul, ni le premier à 
essayer une conciliation de ce genre ; à Halle, Sigm. J. 
Baumgarten, le frère aîné du philosophe, en avait eu la 
pensée: mais il n'était, à vrai dire, ni complètement piéliste, 
ni complètement wollFien. Schultz, au contraire, acceptait 
tout l'essentiel du piétisme, notamment l'idée du réved 
des àmcs et de la conversion subite, que Baumgarten re- 
poussait, et d'autre part il adhérait entièrement à l'esprit 
et à la méthode de la philosophie de WoliT. Par là il ajouta 
de lui-même à la doctrine et aux croyances qu'il avait 
faites siennes, et ce qu'il contribua à propager fut original. 
A quel point il entrait dans le sens de la discipUne >volf- 
fienne. on le voit par le propos piété à WollT : (( Si quel- 
qu'iiu m'a jamais compris, c'est Schultz deKœnigsberg » ; 
et ilippel qui rapporte ce témoignage disait de lui à son 
tour : (( Cet homme extraordinaire m'apprenait à con- 
naître la théologie sous un tout autre aspect ; il y intro- 
duisait tant de philosophie (juc l'on ne pouvait s'empêcher 
de croire que le Christ et les Apôtres avaient tous étudié 
sous Wolir, à Halle'. » Au lait, tandis que Lysius dé- 
nonçait encore volontiers la corruption de la raison, 
Schultz s'appliquait à montrer que si la raison est inca- 
pable de découvrir par elle seule les vérités de l'Evangile, 
son impuissance là-dessus résulte non pas d'un état de 
perversion radicale, mais de la nature môme de ces ventes 
qui sont hors de la portée de notre connaissance. La raison 
n'est rennemle de la foi qu'autant cpi'elle repousse de parti 
pris ce qui ne peut pas être saisi au moyen de ses concepts; 
mais comme puissance naturelle d'atteindre le vrai, elle 

I. Dans Benno Erdmann, op. cit., p. 2O-27. 






peut être le meilleur auxihaire de la foi, car elle dispose 
l'homme à admettre ce que la révélation lui enseigne. 
En outre elle fournit à la théologie, considérée comme 
science de la religion, l'instrument dont elle doit se servir; 
la théologie en effet doit être traitée scientifiquement, 
c'est-à-dire selon une méthode mathématique ou stricte- 
ment logique, et Schultz, dans sa Dogmatique, se pliait 
entièrement à ces exigences de rigueur formelle. Ainsi, 
outre que la raison est capable de constituer une théologie 
naturelle, là même 011 par ses seuls moyens elle ne peut 
découvrir la vérité, dans les matières de la théologie révé- 
lée, elle définit souverainement les règles de l'exposition 
et de l'explication ; de plus, elle garde le droit d'interdire 
tout recours au surnaturel, là où les ressources de la 
nature suffisent. De la sorte, Schultz empêchait le pié- 
tisme de céder aux tendances mystiques qui le travaillaient; 
il employait également son sens de la vie pratique et son 
goût des pensées rationnelles à extirper ces semences de 
dérèglement que Lysius avait trop ménagées ; il était, au 
témoignage de Borowski, l'ennemi déclaré de l'exaltation 
visionnaire et fanatique, de la Schwârmevei'. Il prétendait 
faire de la théologie une source de motifs pour la déter- 
mination de la volonté plutôt qu'un prétexte à la contem- 
plation. S'il voyait dans la religion le principe suprême de 
la morahté, il affirmait avec insistance que la moralité est 
le seul signe certain de la vraie foi. Le Christ est venu 
nous délivrer du joug des lois extérieures pour ne nous 
enchaîner qu'à une loi tout intérieure, la loi morale, dont 
chaque commandement vaut par sa bonté intrinsèque\ 
Cette loi est d'ailleurs en elle-même pleinement conforme 
à la raison : si bien que, même venue de Dieu, elle n'agit 
pas sur nous par une contrainte extérieure. 

Tel était l'esprit que Schultz faisait prévaloir sous des 



1. Dans lîenno Erdmann, op. cit., p. 47- 

2. Dans Ilollmann, loc. cit., p. 71. 



3o 



L\ PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA.NT 



LES A^TECEDE>TS I PIETISME ET RATIONALISME 



3i 



formes appropriées aux multiples fonctions qu'il occupait. 
Si sa grande autorité n'était pas sans causer quelque ombrage, 
et même sans paraître oppressive à quelques-uns, elle ne 
rencontra pas cependant d opposition sérieuse jusque vers 
17/10. L'avènement de Frédéric le Grand, adversaire très 
décidé des piélistes, parut fournir aux orthodoxes Tocca- 
sion longtemps attendue dune revanche : un 'prédicateur 
en renom, Ouandt. se mit à leur tête pour demander 
l'expulsion de Schultz et de ses partisans ; la sottise des 
griefs articulés dut contribuer à l'échec de la requête. 
Pourtant aux élections pour le rectorat (|ui suivirent, 
Quandt fut préféré à Schultz. Ce qui fut beaucoup plus 
grave que cet amoindrissement d'abord peu sensible d'in- 
fluence, ce fut la lutte que Schultz eut à soutenir contre 
Fischer. Autorisé après bien des vicissitudes à rentrer à 
kœnisberg moyennant promesse de soumission à la vérité 
chrétienne, Fischer n'avait pu s'empêcher, au moment qui 
lui avait paru propice, de rompre le pacte par la publica- 
tion d un ou\ rage, où sous prétexte de développer le Avolffia- 
nisme, il combattait ou dénaturait des dogmes tels que 
celui de chute, celui de la divinité du Christ, 011 il énon- 
çait des thèses très proches du spinozisme. Schultz dut 
provoquer les poursuites qui aboutirent à la condamna- 
lion et à l interdiction du livre. Ce fiisant, il restait fidèle 
à sa manière de concevoir les rapports du rationalisme 
wolffien et de la religion : mais sa victoire attestait plus la 
survivance de son crédit moral que la solidité durable de 
son (l'uvre intellectuelle. \jG rationalisme philosophique 
se manifestait auprès de lui non plus comme un allié, ni 
comme un voisin indilTérent, mais comme un ennemi de 
la foi. Visibl'Mnent, il allait être engagé dans l'inllexible 
déduction de ses consé([uences par un mouvement d'opi- 
nion plus fort que les censures officielles de quelques 
théologiens. La rentrée en scène de Fischer était bien le 
signe de temps nouveaux. 

Toutefois, la pensée de Schultz avait marqué de fortes 



-m 



^ ^ 






i 

c 



empreintes ; parmi les esprits qu'elle avait profondément 
pénétrés se trouvait ce Martin Knutzen qui fut à l'Uni- 
versité le maître préféré de Kant'. Ainsi que Scliultz, 
Knutzen se proposait l'accord de la doctrine de A\ ollT et 
du piétisme; seulement, tandis que Schultz était surtout 
un théologien qui inclinait vers la philosophie, Knutzen 
était surtout un philosophe qui inclinait vers les problèmes 
religieux. Dune curiosité plus libre et d'un tempérament 
moins porté à l'action, il considérait également le christia- 
nisme et les vérités morales qui en découlent comme plei- 
nement compatibles avec les conclusions de la recherche 
spéculative. Sa dissertation de aeternilale mundi impossibili 
(1733), évidemment inspirée par Schultz, exprimait surtout 
les réserves du chrétien en un sujet sur lequel Wollf avait 
inquiété les consciences ; mais elle usait plus de l'argumen- 
tation philosophique que de l'argumentation théologique. 
Dans sa Commentailo philosophlca de commercio mentis et 
cor par is per inflaxain pliysicam explicando (1735), il abor- 
dait l'examen de cette idée leibnizienne de riiarmonie pré- 
établie qui, mal interprétée et faiblement défendue par 
Wolff, avait été pourtant retournée contre lui par ses 
adversaires piétistes comme inconciliable avec cet ensei- 
gnement de la foi par la prédication et l'audition dont parle 
saint Paul. Malgré l'interdit qui pesait encore sur A\g11T et 
sa doctrine, malgré la puissance des raisons qui lui 
faisaient dans ce travail même préférer l'idée de l'inllux 
physique à celle de l'harmonie préétablie, Knutzen ne s'en 
donnait pas moins pour un disciple de Wolff. Mais c'était 
en toute indépendance d'esprit qu'il s'attachait à la philo- 
sophie wolflîenne ; l'étude très étendue qu'il avait faite des 
diverses sciences, la connaissance approfondie qu'il avait 
notamment de la physique newtonienne le poussaient à 
plus d'une dissidence, et la deuxième édition de sa Corn- 
mentatio de commercio mentis et corporis parue en 1745 

I. Benno Erdmann, op. cit., p. i-io, p. 48-129. 



■JEA 



32 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE RA^iT 



LES \M ECEHENTS : PIETISME ET IIATIONAF.ISME 



33 



SOUS le titre de Syslema cansariim ejficienilam achevait de 
déterminer une notion de la causalité qui rapprochait les 
conceptions de Leibnilz de celles de Newton. Pour ce qui 
était dos questions religieuses, il les traitait en se servant 
de Wolir à la façon de Schultz. Sa iJénionslralion pJdloso- 
p/iifjue de In vérité de la reUcjion chrétienne (17^0) qui vise 
particulièrement les déistes anglais, Toland, Tindal, est 
conduite selon la méthode géométrique; elle se déve- 
loppe par définitions, théorèmes et corollaires. Mais le 
contenu révèle encore plus que la forme le rôle important 
attribué à la raison. C'est en elTet la raison qui est chargée 
d'établir la nécessité d'une révélation divine, et qui l'étabht 
par la reconnaissance des caractères que doit présenter 
pour nous délivrer du péché une expiation salutaire; les 
moyens purement humains, repenti)*, amélioration de la 
conduite, pratiques rituelles, sont insulïisants. Ce qu il 
faut, c'est un acte expiatoire qui soit adéquat à l'infini de 
la faute, qui relève par là la créature déchue, et dont la 
pensée, constamment renouvelée en l'homme, soit cfTicace 
pour le détourner du mal. La révélation enseigne, avec le 
mystère de la rédemption, ce (|ue la raison réclame tout en 
étant impuissante à le concevoir. Ce n'est pas là seulement 
le fonds dogmatique du christianisme que Knut/en tente 
ainsi de justifier, c'en est aussi la signihcation morale, sous 
la forme spéciale dont le piétisme l'afTectait. La réalité du 
péché, la nécessité d'une régénération sont deux alTirma- 
tions essentielles à rintelhgence et à la direction de la vie. 
Mais, comme Schultz, Knutzen réprouve ces élans aveugles 
d'imagination et ces rafllnements maladifs de conscience 
auxquels trop souvent le piétisme se livrait; il condamne 
aussi énergiquement ces pratiques de mortification qui 
empêchent l'homme de servir Dieu et ses semblables ; il ne 
veut pas de contemplation quiétisle qui détourne d'agir. 

Schultz et knutzen témoignaient donc de la possibilité 
d'unir les deux grandes dispositions entre lesquelles 
s'étaient ailleurs de plus en plus partagés les esprits : d'un 



< 



j 



coté une foi religieuse susceptible de se convertir très direc- 
tement en foi pratique et de s'exprimer par les actes de 
moralité les plus purs au regard même du jugement 
humain ; d'autre part, une acceptation sincère des droits de 
la raison appelée en garantie, non seulement des disciplines 
scientifiques, mais encore, dans une large mesure, de ce 
qui, dans les vérités révélées, dépasse notre entendement. 
A coup sûr, leur éclectisme discernait mal les principes qui 
pouvaient servir à marquer à la fois les limites rcspecti>es 
et l'accord des connaissances théoriques et des ailirmations 
religieuses ou morales : mais il enveloppait au moins un 
problème de portée considérable, dont le sens, s'il n'est pas 
entièrement dérivé d'eux, se rattache pour une bonne part à 
leur action, et dont le clair énoncé devait résoudre en la 
dépassant, non en la réduisant, l'opposition du piétisme 
et du rationalisme. 



D 



tLBUS 



I 



LA PERSONNALITÉ DE KANT 



35 



lonté et la conscience de cet effort, soumise à la même loi 
et tournée vers la même fin. 



^1 



■'I 



# 
* * 



LA PEIISONNALI 



CHAPITRE II 

TK MOUALE KT IMELLFXTUELLE DE K\M 



Les tiails de la plnsionomie inlcllcctucllc et morale de 
Kant sont tellement empreints dans sa <loclnnc ciuc. pour 
les iWer. la pln,)a.l ào ses Liogruphes semblent reprodu.re 
ou comn^enL- des forn.ulos de ses œuvres. Ce "est pas a 
dire (luc le svslème rellèle simplement la personnalité de 
son a'uteur, Jar eette personnalité s'est elle-n.eme formée 
par la méditat.on dn système. Kant a impose a sa vie la 
môme organisation méthodique .luà ses .dees : s .1 a paru 
.-ester doeile à certaines iniluenees dédueation et de md.eu 
c-est quà la réflexion et à l'épreuve il avait juge bon de 
le. accepter. Une certaine inllexibllilé de son caractère, qui 
«•est mirc|uée au dehors par des assertions ^Ib-des a P" 
porter à croire que sa pensée, surtout en matière moiale, 
Lnquait de coinpréhension ou d nnpartiahté : et assuré- 
ment il est permis deslmier que sa conception de la mo a- 
Uté nest qu'un moment abstrait, quelque important qu il 
soit, dans le développement d'une philosophie pratique 
complète. Mais la mise en relief et l'exclusive determma- 
tion de certains concepts jusqu'alors imparfa.emenl com- 
pris ne sont-elles pas une exigence du progrt^ philosophique 
autant et plus que le signe dune radicale subjectivité ^ 
La personnahté de kant ne s'est pas mêlée en mlruse a son 
effort pour découvrir le vrai : elle a été avant tout la vo- 



On sait quels exemples Kant eut d'abord sous les yeux : 
un père de condition modeste, d'instruction brève, mais 
d'intelligence droite, d'activité laborieuse, d'honnêteté sé- 
vère, ennemi de tout compromis et de tout mensonge : une 
mère de grand esprit naturel et de grande noblesse de sen- 
timent, très pénétrée de sa foi piétiste, mais sans supersti- 
tion et sans fanatisme'. Kant reconnaissait avec émotion 
tout ce qu'il devait à cette éducation du fover. « Jamais, 
au grand jamais, disait-il, je n'ai rien eu à entendre de mes 
parents qui fut contre les convenances, rien à voir qui fût 
contre la dignité '». A sa mère surtout il fut toujours lié, 
non seulement par toute la tendresse et la gratitude de son 
cœur, mais encore par les dispositions morales profondes 
qu'en lui il sentait venir d'elle. Il laissait BoroAvski écrire 
que cette obligation de la raison pratique, selon laquelle 
nous devons travailler à notre sainteté, il en avait eu de 
bonne heure par sa mère la révélation typique '. En con- 

î. Borowski, Darstellung des Lehens iind Charakters Immanuel KanVs, 
i8o4, p. 21-24. — Jachtnann, ImmanueL Kant geschildert in Brie/en an 
einen Freund, i8o4, p. 98-100. — Wasianski, Tmmanuel Kant in seinen 
ietzten Lehensjahren, 180/4, dans HofFmann, Immanuel Kant, /:in Lehens- 
hild nac/i Darstellungen seiner Zeitgenossen, 1902, p. 34 1-345. — Schu- 
bert. Immanuel Kant s Biografjliie, 1842, dans'l'édition des Œuvres de 
Kant par Rosenkranz et SchulDert, XI, 2, p. 14-17. 

2. Borowski, p. 24. 

3. Borowski, p. 23. — «.Ma mère, se plaisait à dire Kant, était une femme 
affectueuse, riche de sentiment, pieuse et probe, une mère tendre qui i)ar de 
pieux enseif?ncnients et l'exemple de la vertu conduisait ses enfants à la crainte 
de Dieu. Elle m'emmenait souvent hors de la ville, attirait mon attention sur 
les œuvres de Dieu, s'exprimait avec de pieux ravissements sur sa toute-puis- 
sance, sa sagesse, sa bonté, et gravait dans mon cœur un profond respect pour 
le Créateur de toutes choses, ,1e n'oublierai jamais ma mère; car elle a déposé 
et fait croître le premier germe du bien en moi; elle ouvrait mon cœur aux 
HTiprcssions de la nature ; elle excitait et élargissait mes idées, et ses enseigne- 
ments ont eu sur ma vie une inflence salutaire toujours persistante. » Jach- 
mann, p. 99-100. 



I 



-^ 



.«^ ,,v piiiLosopim: pumiqif i>k kant 

ilanl ù SchalU, pour qui elle uvail une vénération exlrômc 
1p soin de cli.i.'cr léducalion d'iMumanucl, la inerc de Kan 
a^a l^e V^ lonfance et k.ieunessc de son fis senuent 
e irctenucs dans le respect des cl.oses morales et rel- 
aie .ses V" '>'i'' l^'-'"' ^"'''^ '''' »^1'"''»^'"" ^ ^^•^'"t 
Su et il garda de eet.e iniluenee qui s-cla.t prolongée 

du o U-'^e à riJnivers.té un tel souvenir, que n.a.ntes o.s 
:„ s°derni^res années il regretta de n'avon. pas ren n a 
son maître -luelque honunage solennel' «.opendanl .1 
"il Ix de goù pour ces pratiques de .lévot.on mnlt.- 
;iSs'et nrinutieLs dont le piétisme "vad -npse 
„,.r une large part le rég.me du collège ^ > ;;^ '' 
dus tard à llippel qu" a il se sentait envah. par la te. nu. c 
.oisse toutli les lois quil se mettait à se rappeler ce 
cclàva-c de jeunesse ^ >>. Ce qui parait certam. e est p. d 
esclavage iiLj y. \ ,l,'.<Ti,r,.r ses convictions 

lut de plus en plus enclin a d ga^c. .es ^^ , 

,-eli"ieuses et morales de tout lormal.sn.e e.^l^"*^"' • 
r; el point même il fut disposé à r a,,r con le 
toul'ceqm lui send,lait .lans les pratiques de ^^^^^^^ 
rcr par surérogation illus,.ire ou par c.rruption le pu. 
c mn'iLidcment^le la moralité, on peut le conn-n; -ru- 
la critique qu:, pl-'^i'^-rs .éprises da faite de la pi.ere . 

,. |5oro«ski, p. .Ô0..5.. - AVasinn^U. loc. cil.. V ^V-SU- 

3. ni,,.l in Scl.l,c te|rons -V-W^- j • .f \^:':;„'„,,e ,1c celui .le son 
Martin hnutzen, [>. uSà. -- A r-Tl" ' , — ,•(( Viini triffinla smit 

condisciple Uuhnkcn qui lu. ocnvait le lo ";^[r J J ;,/ ,,,, noe.nlenda lanali- 

connu disciplina continebamur. » (.île d apn s Ku.k par v 

\. Jacbmanii, p. ii() ^ ,. . , . ^ r.mitp^ delà simple raison, 

5. La prière, selo,. la ieUg^",, '''"'\/^'^/X exerce ..ne i"n..o,.co sur 

est un acte .le lélicl.isme dès <,u,. 1 ou ^^^ ? '» f^ ; ^^^^'Z,, à„„ E.re.,ui u'a 

les desseins ,1e Dieu. A quoi sert du res e ,1 "P" "^T 'fj^ ;;,,« formelle sup- 

pas hosoin de es for.u.des 1'"»^ <'°""»;. ","'•1, ^^ et qii serait capable ,1c 

^ose „u Dieu ,loul on aura.l «-/.^■■'''"^J bon -osl le ^'ritablc esprit de 

dévier de sou plan. Ce qu, est leg.t.me et bo . ces^ . 

prière dans lequel ou do.t v.vre sans cesse, et q u es q e ^.^^^ ^^^ 

ion intérieure à se bien con.lu.re, eu se ''''7'"'; """. ' r,i,olution. A la 

désirs, mais ,1e fidée de Dieu r;'^ ^''^rTZn ,1e prfère mais ce moyen 

rigueur la prière foru.olle !«"' »'''"\'"'''r '"'''", iXu ne saurait être 
ne vaut que par sou utilité toute r.lal.vc et momenlancc , .1 



I,\ PERSONNAI.lTi: DF. KANT 



3? 






Nous savons aujourd'hui que s'il écouta k l'Université la 
Dogmatique de Schultz, il ne fut pas un étudiant régulier 
en théologie'. Son émancipation à l'égard de tout acte 
de culte pouvait même faire soupçonner ses croyances m- 
timcs, s'il est vrai que Schultz un jour, avant de prendre en 
main sa candidature à une place vacante à l'Université, lui 
ait posé gravement cette question : (( Craignez-vous hien 
Dieu du fond du cœur ' ? » Cependant la foi en Dieu et 
en la Providence fut une des convictions les plus fortes et 
les plus constantes de sa vie. Du piétisme même Kant re- 
tint la pure inspiration morale, la conscience de la disci- 
phne obHgatoire, de la loi plutôt répressive qu'impulsive, 
le sentiment du mal à vaincre \ Il ne cessa de louer chez 
ceux qui en faisaient sincèrement profession l'esprit de 
paix et de justice. Il disait à Rink : (( On peut dire du pié- 
tisme ce que l'on voudra ; c'est assez que les gens pour qui 
il était une chose sérieuse eussent une façon de se distin- 
guer di^ne de vénération. Ils possédaient le bien le plus 
haut que l'homme puisse posséder, ce calme, cette serenite, 
cette paix intérieure qu'aucune passion ne saurait troubler. 
Aucune peine, aucune persécution n'altérait leur humeur, 
aucun dilférend n'était capable de les induire à la colère et 
à l'inimitié. En un mot, même le simple observateur eût ^ 
été involontairement porté au respect '. » Il repoussa du 

érigé en fin. L'oraison dominicale, telle qu'elle est dans l'Evangile, est l'aboli- 
tion de la prière formelle ; elle ne contient essentiellement que le V(cu de 
devenir un membre toujours meilleur du royaume des cieux. M, p. 2()4-2p7- 
— Dans le cinquième des SieOen Kleine Aufsàtze, qui a pour titre Vont 
C.ehet, Kanl soutient que quiconque a fuit de grands progrès dans le bien doit 
par lovaulé même cesser de prier; car sa prosopopée à un Dieu qui est postulé, 
non démontré, serait livpocrisie, V\ , p. 5o5-oo(). 

1. Sur cette question, v. Bcnno Erdmann, Martin Knutzen und seine 
Zeit, p. i33-i39, note, et Emil Arnoldt, Kants Jugend und die fnnf ersteii 
Jalire seiner Primtdncentur, \\i\^Teui^^i'ichc Monatsscbrift. XV III, |) 6:^0- 
(13 1. qui, malgré des divergences, ont contribué chacun à détruire la légende 
erronée dont l'origine est dans HoroAvski, [). 3i, note, et dans Schubert, 
p. a5-3o. 

2. lîorowski, p. 35. 

3. Cf. E. Feuerlein, Kant und der Pietismus, Philosophische Monatshefte, 

XIX, i883, p. 'A'x^y\()6. 

(\. Kink, Ansichtcn ans ./. Kants lehen, p. i3, cité par Schubert, p. ih. 



38 



LA PITITOSOPHIE PR VTIQI E PF K \M 



piétisme tout ce qui, dans l'appareil des moyens et des 
elTets de la grâce, ollusquait en lui l'idée d'une liberté inté- 
rieure, principe sullisant de toute conversion, et d'une mo- 
ralité autonome, critère souverain de la valeur des actes ; il 
condamna la tendance servile à justifier, sous le nom de 
piété, le renoncement à l'eiricace de l'opération humaine 
contre le mal et l'attente passive de l'intervention surna- 
turelle' : mais à mesure qu'il s'api qua davantage à 
présenter l'interprétation religieuse de n crilicisme, il fut 
plus disposé à ressaisir, pour l'incorporer à sa pensée phi- 
losophique, cette idée de la nécessité d'une régénération ra- 
dicale, sur laquelle le piétisme avait tant insisté '. Ses 
maîtres piétistes, nous l'avons vu, tachaient de soustraire 
les consciences à la fascination du mysticisme visionnaire. 

I. Die lielig'wn inucrhalh der Grenzeu der hlossen Vernunft, M, 

p. 284, note. t , 1 i„ 

3 En pleine possession île sa doctrine morale et religieuse, Kanta (iansle 
Conflit des Facultés expliqué le discrédit qui avait souvtMit frappé les pie- 
listes et marqué aussi la si-nificalion du piétisme par rapport à sa proi-rc con- 
ception. Ce que l'on a voulu altein.Ire chez les piétistes, par celte api)ellation 
quelque peu méprisante dont on s'est servi pour les désigner, ce n est pas la 
piété, c'est, sous une fausse apparence d'humilité, leur orgueilleuse prétention 
à se donner pour les enfants surnaturels du ciel, tandis que leur conduite, au- 
tant qu'il était possible d'en juger, ne révélait chez eux aucune supériorité sur 
les simples enfants de la terre. (Juant à la doctrine même de bpener et de 
Francke, si elle a mal résolu le problème religieux, elle l'a du moins bien 
posé : le « brave » Spener a eu le mérite de soutenir, à l'indignation des orttio- 
doxes, que l'homme n'a pas seulement à devenir meilleur, qu'il a à devenir 
autre, c'est-à-dire à se convertir dans son fond, et que ce n'est pas a la fidélité 
doctrinale pas plus qu'à la stricte observance qu'il appartient de produire celte 
radicale rénovation intérieure. Mais avant à tort considéré que ce qui est supra- 
sensible est supranaturel, il a cru que seule une mystérieuse op.ration de la 
grâce divine iH)uvait mettre Un à la conscience angoissante du mal, ainsi qu a 
la lutte du mal et du bien dans le cœur de l'homme. Il suit de là que la crise 
décisive par laquelle se crée l'homme nouveau selon la volonté de Dieu n est 
pas le résultat d'un acte de l'homme; il faut un miracle pour accomplir ce qui 
finalement est conforme à la raison. Or comment obtenir le miracle ;' Par la 
prière faite avec foi ? Mais celle-ci est une grâce, nécessaire par conséquent 
pour conquérir la grâce: on est enfermé dans un cercle sans issue. En réalité, 
l'action du suprasensible sur notre vie empirique ne doit pas nous être étran- 
crère ; elle doit être, non pas mystiquement re[)résentée comme une intlucncc 
de Dieu, mais praticiuement conçue comme l'opération de notre liberté. Il n en 
reste pas moins, avec ces considérables réserves, que Kant a fini par retrouver 
et par placer au principe de sa philosophie religieuse l'idée du mal radical et 
de la régénération essentielle, telle que le piétisme l'enseignait. — Der Streit 
der Facultdten, VII, p. 371-37O. 



^ , 



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I.A PERSONNALITÉ DE KANT 3 9 

Dans ce sens Kant ahonda naturellement plus qu'eux en- 
core : et s'il n'est pas impossible de découvrir l'influence 
d'une sorte de mysticisme sur le développement de sa pen- 
sée \ on ne saurait nier que, pour atteindre aux sources de 
la spiritualité, il ait refusé de plus en plus de remonter, par 
des pressentiments ou des intuitions, au delà de la vérité pure 
constituée pour lui par l'union de ces deux principes : la 
liberté et la loi. 



* 



L'union de la liberté et de la loi : voilà ce qui fut, en 
même temps que le thème essentiel de ses spéculations 
morales, le trait caractéristique de sa personnalité. Pour 
ceux qui l'approchèrent, il était l'homme qui n'agit en tout 
que selon sa conviction propre, mais qui rapporte aussi sa 
conviction à des maximes certaines, clairement définies et 
solidement éprouvées. Il avait eu de bonne heure un goût 
de l'indépendance, qui lui faisait trouver un plaisir singu- 
her à ne rien devoir à autrui, et qui écartait avec une dé- 
fiance jalouse toute tentative d'empiétement d'une volonté 
étrangère sur la sienne -. Il ne faisait que ce qu'il vou- 
lait : mais il voulait, autant que possible, ne rien laisser . 
dans la vie qui ne lut réglé par des principes fermes ; pour 
toutes les circonstances, grandes ou petites, il estimait 
d'avance qu'il y avait une conduite à tenir, qui était la 



bo 



une 



La réj^ularité bien connue de son existence 



extérieure était pleinement préméditée de sa part ; et si la 
faiblesse de l'âge ne laissa plus sur le tard apparaître chez 
lui que l'automatisme des habitudes contractées, c'était l'in- 
telligence la plus vigoureuse, la plus maîtresse d'elle-même, 
qui avait tout d'abord décrété cette disciphne. Dans cette 
minutieuse organisation de l'activité quotidienne comment 

1. Voir plus loin, première partie, chapitre 11. 

2. Jachmann, p. 65-66, p. 71- 

3. Borowski, p. 108-109. — Wasianski, toc. cit.,^. 332. 



4o 



LA PlllLOSOIMIlF. PlUTlOrr OR KA>T 



l.\ |>F.IlSO»'\LITK DE K V\T 



/ii 



ne pas la reconnaître, puisque c'était visiblement pour le 
plus complet emploi de ses forces et la meilleure écononne 
de ses ressources qu'elle avait fout disposé l' Lui qui de- 
vait découvrir, en le marquant datlrlbuts nréductibles. ce 
qu'il appelait lusage /)rf(//7"<' pur de la raison, il crojail 
cependant que l'usage pragmatùjue de cette même raison 
en révèle déjà la puissance et en consacre déjà les droits. 
Il dut en faire au soin de sa santé une première et constante 
application. De constitutfoii débile, sans cesse exposé à la 
soullrance. il voulut se rendre compte de l'étal de son orga- 
nisme, et il se proposa d'échapper, par un régime q.i il 
s'était lui-même lixé, à l'assistance extérieure de la médecine. 
Il aimait à dire que sa santé, que sa fongévité était son 
œuvre '. Il ne résista pas au plaisir de se rendre publique- 
ment ce témoignage en insérant dans le ConjUt des /•'(/«///<>« 
la lettre qu'il avait écrite au médecin lluleland sur \a puis- 
sance (jn'a l'âme d'èlve par la simple volonté mailresse <le ses 
sentiments maladifs. Il dissimulait mal la (lerté qu il avait 
à exalter, sous l'apparence ironique d'un l>làme, cet art « de 
ne pas faire place au monde pins jeune fini s'ellbrce d'arri- 
ver », (( d'apporter par son exemple la confusion dans les 
tables de mortalité on l'on fait état cependant de la Un de 
ceux qui sont plus laibles de tempérament et de la durée 
probable de leur vie^' ». En vertu de son expérience. 
Il jugeait donc possible de mettre sous l'empire de la 
volonté ce que les hommes par Ignorance et par absence 
d'hygiène raisonnable avalent laissé sous l'empire du des- 
tin': d concevait une « règle dlététl(|uc nniverselle selon la- 
quelle la raison exerce un pouvoir curatlf immédiat cl par 
laquelle les formules thérapeutiques de lomclnc pourraient 
être un jour .supplantées '. » Et tout en entrant dans le 
détail de certaines prescriptions, il insistait sur la signilica- 
lion nouvelle que prenait pour lui le précepte stoïcien 



I. Borowski, [i. iia-ii3. — Wasianski, p. 309. 
a. lier Streit dev Faculliiten. VII. p. 4aO. 
3. Ibid. 



— Schul)ort p. 178, 



"* 



[ 



: 



(( smtlne et ahstlne », érigé ainsi en principe, non plus seu- 
lement de la morale, mais encore de la médecme ration- 
nelle'. . . 

Ses biographes à l'envi ont vanté la joyeuse vivacité de 
son humeur ^ Mais elle semble avoir été chez lui une 
acquisition de la volonté bien plus qu'un don de la nature. 
Il a raconté lui-même comment, prédisposé à l'hypocon- 
drie par sa constitution organique, il avait triomphé des 
images obsédantes qui lui représentaient démesurément son 
mal et substitué peu à peu à la versatilité inquiMe de ses 
sensations le calme indiiïerent et même la sérénité sou- 
riante de rame^ C'est sans doute en souvenir de la 
lutte victorieusement soutenue contre son tempérament 
que dans ses Observations sur le sentiment du Ijeau et du su- 
Ijlinie, il a glorifié, en donnant à ce mot un sens quelque peu 
singulier, le mélancolique, c'est-à-dire comme il l'explique, 
riiomme capable d'opposer avec succès aux multiples causes 
de variation et d'incertitude qui peuvent plus ou moins ca- 
pncieusemenl ralïectcr la constance réfléchie de son juge- 
ment et de son caractère'. A un tel homme, remarquait-il, 
Vamilié est un sentiment qui convient particuhèrement. 
Au fait, il cultiva l'amitié avec cette lidéhté intlexible qui 
dénonçait à ses yeux moins l'influence irrésistible d'une af- 
fection naturelle que la responsabilité directe d'un libre 
engagement. Il entendait que la première vertu de famitié 
lut la sincérité et que le premier efl'et en fût la confiance 
réciproque. Pourtant il n'élaitpas sans ajouter à cette loyauté 
quelque tendresse. Il participait avec une sollicitude toujours 
en éveil et plus d'une fols agissante aux soins, aux intérêts, 
aux sentiments de ses amis : la perte de l'un d'eux était pour 
lui le plus vif des chagrins; seule l'exacte régularité de son 

1. Der Strpit cler Facultalen , VU, p. '\\'^. 

2. V. surtout .laclimaun, p. 47-^^- 

W. Drr Streit df^r /'(icultdten,\\l, [i. \iô-!iii\. 

4. Jieohachtiin-en uhcr das Cefiihi des Scliùnen und Kihahenen, II, 
p. !i'|2-3Vl- V. plus loin, i'-'' partie, cliap. n. — Cf. Vaihin-cr, Kant als Mc- 
lanchoUker, Kantstudieii, II, p. iSij-iU- 



'»2 



LA PHILOSOPIITE PR VTrOlF DE R \NT 



LA PERSONNALITE DE KANT 



43 



travail pouvait l'aiTaclier aux pensées tristes qui l'occu- 
paient alors. Son petit cercle d'amis et d'invités étant sa 
plus chère habitude, il voulait s'épargner la douleur de le 
voir se restreindre par la mort, et il avait la précaution d'y 
introduire de nouvelles recrues. Il ne croyait pas d'ailleurs 
indispensable de composer sa société particulière d'esprits 
tournés vers les mêmes spéculations que lui; il pratiqua 
une autre amitié que Tamitié purement intellectuelle du 
(( sage )) qui ne peut se lier qu'avec son pareil : plus ([ue 
les philosophes en général, il croyait aux lumières de 1 es- 
prit naturel et du bon sens, surtout pour juger des événe- 
ments quotidiens et des choses de la vie'. Il avait donc 
choisi ses amis parmi d honorables bourgeois de la ville, 
hommes d'alTaires, fonctionnaires publics, négociants. Il les 
conviait fréquemment à des repas, combinés aulanl que 
possible selon cette maxime, que le nombre des invités ne 
doit pas être au-dessous du nombre des Grâces ni au-des- 
sus de celui des Cluses. Il se plaisait à l'extn'me variété des 
sujets d'entretien, à lacpK^lle la meiveilleuse richesse de ses 
connaissances lui permettait de faire face. Il tenait à ce que 
la conversation lut à la fois animée et courtoise, ne pouvant 
soullVir les moments de calme plat ni les expositions doc- 
torales, mais prisant fort l'aménité des manières, et s'accom- 
modant mal de cette promptihide à disputer et à contredire 
qui est un commencemeni d'oll'ense. S il ne détestait pas 
une [)ointe de satire, c'était sans amertume et sans malice ". 
Il aimait mieux voir en tout le bien (pie le mal : il ne man- 
quait jamais dans le fond à cette bienveillance (juil jugeait 
due à tout homme. Il se défendait énergiquement d avoir 
jamais voulu causer à autrui (pielcjue peine ou quelque 
dommage, (c Messieurs, disait-il nn jour, selon ce que rap- 



porte Wasianski, je ne crains pas la mort, je saurai mourn\ 
Je vous assure devant Dieu que si je sentais celte nuit que 
je vais mourir, je lèverais les mains jointes et je dirais : 
Dieu soit loué! Mais si un mauvais démon se plantait sur 
moi et me souflloit à l'oreille : Tu as rendu un homme 
malheureux, oh ! alors ce serait tout autre chose'. » 

Ces vertus de pohtesse, de bienveillance et d'équité rele- 
vaient d'une disposition plus intime, qui était le respect et 
même, une ibis le mot épuré de toute signification (( pa- 
thologique », l'amour de l'humanité. Il s'inclinait devant 
la dignité qu'il y a en tout homme, de n'importe quelle 
condition : il attachait un prix à toutes les aptitudes et à 
toutes les perfections humaines ; mais il réservait sa suprême 
estime pour la volonté de bien faire. (>e sentiment, si pro- 
fond en lui, le ramenait des régions de la pensée abstraite 
au cœur même de la vie'. Il lui fixait également, si l'on 
peut dire, son attitude à l'égard de lui-même, en lui rappe- 
lant à quelles conditions se justifie la valeur éminente de 
l'homme. La haine du mensonge, par-dessus tout, bien 
entendu, du mensonge délibéré et conscient, mais la dé- 
fiance également très attentive à l'égard de ces formes insi- 
sinuantes du mensonge qui sont les illusions, les préjugés, 
les aiïirmations téméraires : le devoir de sincérité poussé 
jusqu'à l'établissement du compte le plus exact dans l'éva- 
luation des motifs d'aiïirmer et d'agir ; la conquête et la pos- 
session de soi étabhes sur la défaite des incUnations sensi- 
bles : voilà par où il essayait de soutenir son droit à être 
considéré comme une personne ^ On sait qu'il se redisait 
volontiers les vers de Juvénal " : 

Sainmiim crcde nefas aniniam pr;ri'errc pudori 
Et propler vltain vivcndi perdcre causas. 



I 



I. Borowski, p 19.- i'S\. — Jaclimann, p. ~'^()'i — Schubert, p. 192. — 
Wasianski. p. 293-3<)(). 

3. V\ald. fiedà'c/ifnissredr ouf Knrit, In Heicke, Kanliarifi, p. i^ii^- — 
Schubert, p. 178, p. 182. — Cf. I). Minden. /)cr llumov haut s un Verkelir 
iincl in seinen Schriflen. 



1. \A asianskl, p. 3i(). 

2. Borowski, p. 1 56- 107. 
tisc/ten Vcrnunft, V, p. 81 

3. .lachmatin, p. 07, O7. 

4. Wasianski, p. 317. 



Jachmann, p. A8-55. — Cl'. Kritik der prak 






LA l'KRSONNAI ITK l)K KANT 



45 



W 



I. \ piiir.osopTiiF: fHATioir of kam' 



Et la raison de vivre, il la trouvait dans la raison même. 
La raison, ce n'est pas seulement pour lui le concept d'une 
faculté à analvser : la raison, c'est une conviction, c'est la 
conviction absolue. Donnant aux espérances optimistes de 
son siècle leur expression la plus profonde, il entend que la 
raison soit pratique, qu'elle soit capable à la fois de déter- 
miner les lois du vouloir et d'établir la société des êtres rai- 
somiables : de là renlliousiasme avec lequel il salue dans la 
Révolution française le plus grand elTort qui ait été tenté 
pour constituer l'Etat selon un idéal rationnel'. Mais comme 
en lui Tesprit patriotique s'unit à l'esprit cosmopolitique, 
Tesprit d'ordre s'unit à l'esprit de liberté. Il s'ellbrce de po- 
ser en principe l'inviolabilité du pouvoir établi ; avec 1 apô- 
tre, il recommande la soumission à l'aulorité existante-. 
Il tempère donc sa conception idéaliste des droits de la per- 
sonne par un sentiment réaliste de la puissance de l'Etat, 
qui concourut sans doute, avec des motifs de prudence avi- 
sée, à lui tracer sa conduite lors de ses démêlés avec la cen- 
sure berlinoise. 11 croit d'ailleurs que les réalités positives 
de riiistoire doivent, non pas directement peut-être, mais au 
moins par détour, aboutir au triomplie de la raison \ et il 
réserve cette crovance intime à l'encontre des circonstances 
qui ont un moment troublé le cours de ses rétlexions et de 



sa sagesse. 






Les qualités de son intelligence tiennent de très près à 
celles de son caractère. La règle de son silencieux et per- 

1. Jachmann, p. i3o. — Schubert, p. ia8. —Cf. Der Streit der FacuL- 
tdien, VII. p. SçiQ-'ioo. 

2. Borowski, p. i44. — Jachmann, p. i3i. — Sclmhert, p. i83. — Cf. 
Ueher den Gemeinsprttch: Dns mag m Théorie richtig sein, etc.. M, 
p. 32() sq. ; Metaphysische Anfangsgriinde der liechtslelire, \ II, |). i38- 

i4i.' 

3. Cf. fdee zu einer nllgemeinen fieschichte in ^vellhiirgerlicher 
Absicht, IV, p. i43 sq. 



sévérant labeur est la sincérité. Il écrivait le 8 avril 1766 à 
Moïse Mendelssohn qui avait dû se plaindre de cequ'il y avait 
d'équivoque dans les Rêves diin visionnaire : (c L'élonne- 
ment que vous me manifestez sur le ton de ce petit écrit 
est pDur moi la preuve de la bonne opinion que vous vous 
êtes faite démon caractère de sincérité, et môme le vif dé- 
plaisir que vous avez à ne le voir s'exprimer ici qu'avec 
ambiguïté m'est précieux et agréable. En vérité, vous 
n'aurez jamais lieu de modifier cette opinion que vous avez 
sur mon compte; car quelles que soient les défaillances dont 
il est possible que la plus ferme résolution ne puisse pas 
toujours entièrement se préserver, cependant il est certam 
que la versatilité dans la laçon de penser et la recberclie de 
ce qui n'est que spécieux sont les défauts dans lesquels je 
ne tomberai jamais. Il est, en elTet, une cliose que j'ai jus- 
qu'à présent consacré la plus grande partie de ma vie à 
apprendre, c'est de laisser de coté et de mépriser dans la 
plus large mesure ce qui corrompt ordinairement le carac- 
tère : aussi perdre cette estime de soi, qui vient de la con- 
science d'une disposition d'à me sans mensonge, ce serait 
le plus grand mal qui pût m'arriver, mais qui ne m'arrivera 
certainement jamais. Je pense assurément avec la plus en- 
tière conviction qui soit, et à ma grande satisfaction, bien 
des choses que je n'aurai jamais la hardiesse de dire : mais 
je ne dirai jamais rien, que je ne le pense'. » C est un 
amour de la vérité, très simple et très fort, qui gouverne 
en elfet les curiosités de son esprit, et cet amour de la vé- 
rité domine de très haut chez lui la joie de découvrir et 
d'inventer. Aucune virtuosité, aucun besoin de paradoxe, 
même dans l'intérêt de l'idée à répandre, aucune façon 
d'éluder par art les problèmes, mais un attachement direct 
à l'objet qu'il s'agit d'exphquer, une censure toujours prête 
à s'exercer sur la notion qui n'a pas fourni ses preuves, un 
constant souci de méthode et de définition rigoureuse, 

I. Iirief\\'cchsel, 1, p. OG. 




46 



LA PlIirOSOPIIIE IMWTIQIE DE KANT 



une sagacité pénétrante au Heu de la divination arbitraire, 
une infatigable patience à attendre que la lumière se soit 
portée des parties au tout : ce sont là quelques-uns des plus 
saillants caractères de l'intelligence de Kant. Il ne supporte 
pas que l'on procède aux constructions d'ensemble sans une 
analyse préalable des concepts fondamentaux'. Même déta- 
ché de l'École de A\ oUV, il reste wolilien par l'idée qu'il se 
fait des procédés d'explication et de démonstration philoso- 
phiques. « Dans la construction d'un système futur de mé- 
taphysique, dit-il, il nous faudra suivre la méthode sévère de 
l'illustre \\ ollf. le plus grand de tous les philosophes dogma- 
tiques. Wolll" montra le premier par son exemple (et il créa 
par là cet esprit de profondeur (|ui n'est pas encore éteint en 
Allemagne) comment on peut par l'établissement régulier des 
principes, la claire détermination des concepts, la rigueur 
éprouvée des démonstrations, la façon d'empêcher les sauts 
téméraires dans le développement des conséquences, s'en- 
gager dans la voie sûre d une science. Plus que tout autre, 
il était fait pour donnera la métaphysique ce caractère d'une 
science, si l'idée lui était venue de préparer d abord le ter- 
rain par la critique de l'instrument, c'est-à-dire de la raison 
pure elle-même '. » Mais la critique même ne remplit cet 
office que si elle ne se contente pas de permettre et d'interdire 
par des décisions approximatives, que si elle établit avec 
une inflexible rigueur le rôle et les limites de nos facultés. 
La pensée comme la vie requiert une exactitude ponctuelle. 
Ainsi le génie chez Kant est comme la récompense d'un 
effort et tire ses vertus créatrices de sa probité. 

Kant avait des connaissances très étendues, une mémoire 
capable de les rappeler au bon moment, en même temps 
qu une imagination très propre à retrouver les choses à 
travers les notations des livres. Il aimait les poètes, il aimait 
les arts, avec plus de puissance d'admirer peut-être que de 

1. .lachmann, p. 20-21. 

2. Kritik der reineii Verniinf't, Vorrede zur zwetten .iusgabe, III, 
p. 'jti. 



LA PERSO?»^AMTE DE KANT 



47 



sentir. Il était familier avec la littérature classique des an- 
ciens, surtout avec celle des Romains, dans laquelle sans 
doute il se plaisait à reconnaître la noblesse, la fermeté et 
comme la précision juridique de son propre esprit'. Mais 
sa passion intellectuelle dominante fut la science, la science 
de Newton que Knutzen lui révéla, et qu'il accueillit en lui 
avec l'assurance qu'elle ne porterait en rien atteinte à ses 
convictions morales et religieuses. Dans la science d'ailleurs 
ce qu il apercevait éminemment, en dépit de difficultés à 
résoudre etde contradictions à expliquer, c'était la raison prise 
sur le fait de son triomphe. Initié par son éducation Avolf- 
fienne à l'esprit de Y AufldaraïKj , il ne le critique que pour 
le dépasser ou pour le justifier autrement ; mais il ne le re- 
nie pas. Il défend cet usage public de la raison qui doit ame- 
ner le règne des lumières parmi les hommes : il souhaite 
que l'humanité sorte de cet état de tutelle où elle ne mani- 
feste son intelligence que sous la direction d'une autorité 
extérieure. Sapere aude, dit-il, telle doit être la devise de 
l'homme éclairé. Au nom de la raison il revendique la liberté 
du savant, garantie certaine, selon lui, d'un meilleur état 
politique : c'est de l'ascendant de la raison qu'avec son siècle 
il attend le progrès de la tolérance et une plus juste façon de 
traiter l'homme selon sa dignité ^ 

C'est aussi à éveiller la raison que tend avant tout son 
enseignement. Penser par soi-mênte, chercher par soi- 
même, voler de ses propres ailes : ce sont des maximes qu il 
aime à répéter. Il s'inquiète de voir noter sans discernement 
sur le papier ce qui tombe de sa bouche, et il prévient ses 
élèves qu'ils doivent, non pas apprendre une philosophie, 
mais apprendre à philosopher \ Il use en toute indépendance 
des manuels qui doivent servir de texte à ses leçons. Il se 



1 . Jachmann, p. !\o. 

2. Cf. JVas ist Aufklàrutigy IV, p. 161 -168. 

3. Borowski, p. i84-i88. — Jachmann, p. 20-38. — Cf. Nachricht von 
der Kinriclitun^ sei/ier Vorlesiui^en in Wintevhalhjalir 1765-176(3, 11, 
p. 3i3-3i5; Kritik der reinen Vernunft, 111, p. 55o-552. 



■■••^ 



A8 



LA ÏMIIIOSOPIIIK PUMiniK DE R\NT 



LA PEUSOXALITK DE KA>T 



il 



clôfc.ul (le |K-ipétn(M- une liiiditiuii d'école étal)iic. Il parle 
avec abomlaiice, avec verve, et ses auditeurs sont émerveil- 
lés de la variété de ses aperçus et de la nouveauté de sa pen- 
sée' Il réagit contre lY-oïsme de la science spéciale, (pu, 
„.,n contente de prétendre se snllire à elle-.n.^.ne, veut tout 
mesurer à elle : ces spécialistes (p.i nont (p. un œ. sur le 
monde, il les appelle des cyclopes. I.c cvclope de la l.tte- 
.ature. le pl.ilologue, est. dit-il, le plus arrogant: mais i y 
a aussi des cvdopes de la lliéologie. du droit, de la méde- 
cine, même de la géométrie. A tous ces cvdopes ce n est 
pas la force ciui maïupie à coup s.'ir, cest la puissance et 

c ur. les . urricl.esen i.lées; ,,lui.a„lerie. esprit, verve, tou cela ela.t .lo- 
gent à service, el ses leçons élaienl le plus inléressanl .les entre ,e„s. Le 
n m" csp tqu-i empl.vait à examiner Leibniz. W olfl;, Ba-ungarten, l.r.s.us 

h, e à se u cries lois- de la nature cl.e/ Newton, Kepler, les I'I'.vs.c.'m.s. I 
l liaua t " il'ri^ les écrits ,lo Uonssoan .,ui para.ssa.cn alors, 1 Ennle 
et la Tu elle l^lôise, an n.ème tilre <,ne toute <léconverle pl.ysic|ne qu. venait 
flliMro connue II lè^ appréciait, et il revenait toujours à une connaissance 
fie là n.Turo 1 bre de tout ' prévention, ainsi quà la valeur morale de 1 l.omme. 

'^1 Uto"i.î: de it. e. .les'pe..,.les,,nvistoireot la -;Xi^ ^tïe^ns l 

néricnce telles étaient les sources où d pnisa.t <le qu. i al menter ses leçons ei 
ses éntre'tien Rien de ce qui est digne dètrc su ne lu. él.-.,t nul.lUrent . au- 
cune inï pue, aucune secti. aucun Véjuf-'é, aucun souç, de -"o""";'' ■■« '« 

ri.au"r> rien, auprès de la vérité à accroître et h ecla.ra. 'j -"^^J" « [ 

prits et les forçait doucement à penser par <'"■'■ ZTL-lyec^rXT'-rlnL 
étranger à son âme. Cet lion.mc. que je ne nomme qu avec la plus ^ra. 

connais^ce et le plus grand res^ecl.est ICv.v^v.... Kv.x^ 
toujours, pour n.a;oi.^ sous me^^^^^^ 

a^-^f p rr^'JaHanttîti: Su llan! x'vùl p. 3^^-3^^5). Voici ce que raconte 
nn rondisciole de llenler: « Je me souviens que Kant parla un jour, par une 
Wi: n lit -ec une animation, je pourrais dire une '-l^ration parUcu ler 
ri traitait un de ses suiets préférés; il citait des passages de ses aut.urs avons, 
l nr .t Ha 1er iWlével,,i,nail ses belles hvpotbèses sur l'avenir et l éternité 
.r^r .1 clignent sais! ^pie, rentré cliei 'lui, .il écriùt la leÇ"" - ;-; « 
.lendemain .1 remit^sa composite,.. à^Kant^^ 

fK^nV Sr; r rÂ;c h' fiir'i-escbichte der l>l.ilosophie : /.« //v».«"» 
tX.';;:»'/ L„01. p. .'..•...'.8, repro.|uil avec deux autres, a la suite 
delà Corresiwndance: Hripfxfihsel. 111. p. rM-li-'- 






49 

l'étendue de la vision. A la philosophie, à la culture systé- 
matique de la raison de leur donner l'œil qui leur manque: 
c'est sur elle seule que peut se fonder (( l'immanité des 
sciences ' ». Indispensable par là à la juste organisation du 
savoir, elle ne saurait être tenue pour suspecte à cause des 
prétendus dangers qu'elle fait courir aux croyances de la 
jeunesse. La vérité n'a rien à craindre de la raison, dès que 
la raison a été formée par la discipline de la critique. En 
tout cas, rien ne serait plus malencontreux pour le maître 
de la jeunesse que de s'ériger en défenseur à tout prix delà 
bonne cause, que de chercher à imposer, comme d'une so- 
lidité à toute épreuve, des arguments dont il sent dans son 
for intérieur la faiblesse : où la jeunesseainsi instruite pren- 
drait-elle la force de résister plus tard au premier choc de 
l'opinion contraire"? Kant d'ailleurs ne croit pas manquer 
à ce respect de la raison dans l'enseignement en mettant 
quelque prudence ou quelque retard dans l'expression de 
ses idées critiques ; il s'arme volontiers de ses convictions 
intimes pour faire ressortir les intérêts pratiques de la rai- 
son en des formules plus dogmatiques que celles de ses 
écrits ; il vise en eflet autant à l'éducation morale et reli- 
gieuse qu'à l'éducation scientifique de ses élèves, et il s'ef- 
force d'agir sur leur cœur et leur volonté en même temps 
que sur leur intelligence \ 

Sa façon d'entreprendre et d'accomplir son œuvre philo- 
sophique participe de la double puissance d'affirmation et 
délimitation critique qu'il reconnaît à la raison. Il a cette 
confiance en soi sans laquelle l'élan vers la vérité serait vite 
arrêté ou brisé : (( Je m'imagine, dit-il dans la préface de 
son premier ouvrage, qu'il y a des moments oii il n'est pas 
inutile de placer une certaine noble confiance en ses propres 

1. Benno Erdmann, Reflexionen Kants, II, p. 60-61, n» 209. — Cf. 
Anthropologie in pragniatischer Ilinsic/it, Yil, p. 545 ; Logik, VIII, 
p. 46. 

2. Cf. Kritik der reinen Vemunft, Methodenlekre, III, p. 5oi-5o2. 

3. Jachmann, p. 3o-3i. — V. Max Hoinze, Vorlesungen Kants ilber 
Metaphysik, p. 657-658 (177-178). 

Delbos. 4 



'l« 



LA PIIII-OSOPIIIE PKATIOLK DE k\>T 



délencl de perpétuel' une tradllioii d'éeole établie. Il pailc 
avec abondance, avec verve, et ses auditeurs sont émerveil- 
lés de la variété de ses aperçus et do la nouveauté de sa pen- 
sée'. Il réagit contre léi^^oïsme de la science spéciale, (pii, 
non contente de prétendre se suflirc à elle-niénie, veut tout 
mesurer à elle : ces spécialistes (pii n'ont (pi'un œil sur le 
monde, il les appelle des cyclopes. Le cyclope de la litté- 
rature, le philologue, est, dit-il, le plus arrogant : mais il y 
a aussi des cyclopes de la théologie, du droit, de la méde- 
cine, même de la géométrie. A tous ces cyclopes ce n'est 
pas la force ([ui manque à coup sur, c'est la puissance et 



i. li faut rappeler le portrait qtie llerder, élève de Kant à Ku'ulgsberg de 
i7(b à 17O'», a trace de son maître : « J'ai eu le bonheur de connaître un [)lii- 
losophe, qui était mon maître. Il était alors dans tout réclal de l'âge, et il 
avait une gaieté alerte de jeune lioninic (pil l'actonipagne, je crois, encore 
dans ses années de vieillesse. Sou front découvert, taillé pour la pensée, était le 
siège d'une sérénité et d'une joie inaltérables ; de ses lèvres coulaient les dis- 
cours les [dus riclies en idées; plaisanterie, es|>ril, verve, tout cela était doci- 
lement à son service, et ses leçons étaient le plus intéressant des entretiens. Le 
même esprit qu'il omplovait à examiner Leibniz, \\ ollF, Baumgarlen, Crusius, 
Hume, à scruter les lois de la nature chez Newton, Kepler, les physiciens, il 
rap[)liquait à interpréter les écrits de Rousseau qui paraissaient alors, l'Emile 
et la Nouvelle lléloise, au même titre que toute découverte physique qui venait 
à lui être connue. Il les appréciait, et il revenait toujours à une connaissance 
de la nature libre de toute prévention, ainsi qu'à la valeur morale de l'homme. 
L'histoire de l'hounne. des peuples, l'histoiri" et la science de la nature, l'ex- 
périence, telles étaient les sources où il puisait de quoi alimenter ses leçons et 
ses entretiens. Rien de ce qui est digne d être su ne lui était inditï'érent ; au- 
cune intrigue, aucune secte, aucun préjugé, aucun souci de renommée ne le 
touchait en rien, auprès de la vérité à accroître et à éciaircir. 11 excitait les es- 
prits et les forçait doucement à penser par eux-mêmes; le despotisme était 
étranger à son ànie. (let homme, que je ne nomme qu'avec la plus grande 
reconnaissance et le (dus grand respect, est Ivmmam 1:1. Ivvnt : son image, je 1 ai 
toujours, pour ma joio, sous mes yeux. )> Hrief't' znr lirfnrderun^ derHuma- 
nitàt. Lettre 71), Ed.Suphan. WIL p. '10 '1 (voir la rédaction primitive ([ui con- 
tient plusieurs Variantes: Ed.Suphan, WlILp. o:i '4-3:^5). Voici ce que raconte 
un condisciple de llerder: « .le me souviens (pie Kant parla un jour, par une 
belle matinée, avec une animation, je pourrais dire une inspiration particulière. 
II traitait un de ses sujets préférés : il citait des passages de ses aul<'urs lavoris, 
Pope et Haller; il développait ses belles hypothèses sur l'avenir et l'éternité, 
llerder fut tellement saisi cpic, rentré chez lui, il écri\it la leçon en vers, et 
le lendemain il remit sa composition à Kant qui la lut devant l'auditoire. » 
Herders Lehrnshild, I, i. [>. i^ô. — V. l'hymne des étudiants en l'honneur 
de Kant, publié par l'Archiv fiir (iescliichte der Philosophie : Kin Hymnus 
ituf Immnnuei Kant, 11, p. a'^ti-a/j^, reproduit, avec deux autres, k la suite 
de la Correspondance : Hripf'ivrchsel, III, p. f\:i^)-^^^t. 



r • 



L 



I 



LA PEUSONNALITK DE KA>T l\g 

l'étendue de la vision. A la philosophie, à la culture systé- 
matique de la raison de leur donner l'œil qui leur manque : 
c'est sur elle seule que peut se fonder a l'humanité des 
sciences ' ». Indispensable par là à la juste organisation du 
savoir, elle ne saurait être tenue pour suspecte à cause des 
prétendus dangers qu'elle fait courir aux croyances de la 
jeunesse. La vérité n'a rien à craindre de la raison, dès que 
la raison a été formée par la discipline de la critique. En 
tout cas, rien ne serait plus malencontreux pour le maître 
de la jeunesse que de s'ériger en défenseur à tout prix delà 
bonne cause, que de chercher à imposer, comme d'une so- 
lidité à toute épreuve, des arguments dont il sent dans son 
for intérieur la faiblesse : où la jeunesse ainsi instruite pren- 
drait-elle la force de résister plus tard au premier choc de 
l'opinion contraire ^^ Kant d'ailleurs ne croit pas manquer 
à ce respect de la raison dans l'enseignement en mettant 
quelque prudence ou quelque retard dans l'expression de 
ses idées critiques ; il s'arme volontiers de ses convictions 
intimes pour faire ressortir les intérêts pratiques de la rai- 
son en des formules plus dogmatiques que celles de ses 
écrits ; il vise en effet autant à l'éducation morale et reli- 
gieuse qu'à l'éducation scientifique de ses élèves, et il s'ef- 
force d agir sur leur cœur et leur volonté en même temps 
que sur leur intelligence^. 

Sa façon d'entreprendre et d'accomplir son œuvre philo- 
sophique participe de la double puissance d'affirmation et 
délimitation critique qu'il reconnaît à la raison. 11 a cette 
confiance en soi sans laquelle l'élan vers la vérité serait vite 
arrêté ou brisé : (( Je m'imagine, dit-il dans la préface de 
son premier ouvrage, qu'il y a des moments oii il n'est pas 
inutile de placer une certaine noble confiance en ses propres 

1. Benno Erdmann, Reflexionen Kants, If, p. 60-Gi, n" 209. — Cf. 
Anthropologie in pragniatischer Hinsickt, Yll, p. 545; Logik, VIH, 
p. 46. 

2. Cf. Kritik der reinen Vernunft, Methodenlehre, \l\, p. 5oi-5o2. 

3. Jachmann, p. 3o-3i. — V. Max Heinze, Vorlesungen Kants iiber 
Metaphysik, p. 657-658 (177-178). 



Delbos. 



4 




5o î.A pniî.osorinr pratioi r nr: kant 

forces. Une assurance de ce genre vivifie tous nos eiïorts 
et leur imprime une impulsion (jui est entièrement favora- 
l)le à la recherche de la vérité. Quand on est à même de 
pouvoir se convaincre que l'on est à ses yeux capahle de 
quehpic chose et (ju'un Leihniz peut être pris en flagrant 
délit d'erreur, on met tout en œuvre pour vérifier cette pré- 
somption. On a heau se tromper mille fois dans une entre- 
prise : le gain qui est revenu par là à la connaissance de la 
vérité n'en est pas moins heaucoup plus considérahle que 
si Ton n'avait iiiit que suivre le sentier battu. C'est là dessus 
que je me fonde. Je me suis déjà tracé la voie où je veux 
marcher. Je prendrai ma course et rien ne m'empêchera de 
la poursuivre '. » Cependant cette énergique hardiesse de 
décision s'accompagne de scrupules infinis et d'une extrême 
sévérité de critique. Avant de conquérir le public, kant 
veut se conquérir lui-même. Dédaigneux de l'art de cultiver 
sa réputation, inhabile à trahir sa pensée pour la rendre 
plus populaire, prenant aisément son parti, en de fières 
excuses, du style laborieux et surchargé qui rebute le lecteur 
superficiel, il donne l'exemple de la recherche de la vérité, 
élevée, comme il le voulait de la [)rali(pie du devoir, au- 
dessus de toute inclination (( pathologique ». 



* * 



Tandis que Kant travaille à former sa doctrine, la philo 
Sophie wolllienne cnAllemagne se révèle incapable de main- 
tenir plus longtemps contre la disposition croissante des 
intelligences à un banal éclectisme l'intégrité de son ordon- 
nance et de sa signification : l'empirisme anglais, le sen- 
suahsme et le matérialisme français la pénètrent de divers 
côtés. Ceux-là mêmes qui en observent le plus fidèlement 
les maximes essentielles ne sont plus solidement rattachés 



I. r.edanken von der ivahren Schàtzung der Icbendigen Kriiftcl, p. 8. 
— Cf. Boronski, [>. ^3. 



I 



I 



LA PERSONNALITE DE KAM 5l 

par un lien d'école ; philosophes populaires ou philosophes 
académiques, ils en usent selon leurs goûts ; ils écrivent 
pour les étudiantsde copieux manuels ou pourle pubhcdesli- 
vrescngageants. Mais quellequ'ensoitla forme, leurs œuvres 
témoignent très visiblemcntd'unc atonie générale de l'esprit 
philosophique. Le sens des hautes questions métaphysiques 
s'est encore affaibli. On inchne de préférence à une sorte 
d'anthropologie morale, dans laquelle l'observation psycho- 
logique et l'étaWissement de règles pratiques se combinent 
sans aucune rigueur de méthode, mais de façon à satis- 
fiiire aux tendances eudémonistes de plus en plus prépondé- 
rantes. 

Quant au rationalisme qui avait été l'essence de VAuf- 
hlavang, il ne vaut plus guère que ce que valent les es- 
prits de puissance très inégale qui le professent. Appliqué 
à l'examen du problème rehgieux, il tend à répandre, 
plus ou moins en accord avec le déisme anglais, la religion 
naturelle, mesure stricte de ce que peuvent contenir de 
vrai les rehgions positives : dans la critique même des reU- 
gions positives, il se montre aussi dépourvu du sens histo- 
rique que du sens spéculatif, prompt à considérer comme 
erreur, comme erreur intentionnellement conçue et propa- 
gée, tout ce qui ne se ramène pas immédiatement aux 
conditions de la raison : tel il apparaît par exemple chez 
Reimarus. En revanche il reçoit du génie de Lessing 
une transformation qui lui rend la vie en le dégageant 
des formules Uttérales et des interprétations bornées où le 
pédantisme d'école l'avait enfermé : Lessing le remet 
sous l'inspiration qui l'avait créé : il restaure, par delà le 
logicisme qui n'était qu'une forme rétrécie de la doctrine 
leibnizienne, cette idée de la spontanéité individuelle, par 
laquelle se justifie la diversité des points de vue sur les 
choses, et cette idée du développement continu, par laquelle 
s'explique, avec Tordre de l'histoire, la nécessité, pour le 
vrai, de s'imposer endes perceptions confuses avant de trans- 
paraîtreen des perceptionsdistinctes. Aux pursdéistes comme 



,)'>. 



l.V l'IllLOSOnilE ir.ATKHE DE K\>T 



auK sunra-naturalislcs Lessing reproche ce s appuyer surcc 
c,ui neit que le témoignage extérieur de la foi sur le Inre 
écrit, au lieu de eo.nprendre qu'il y a une Ue.gion éter- 
nelle, enveloppée dans les profondeurs de el.aque con- 
science, dont la Ueligion historique est l expi;ession exté- 
rieure et appropriée. La Révélation ne contient aucune 
vérité qui en droit ne puisse être rationnellement connue; 
mais elle exprime la vérité selon le moment, et en 1 adap- 
tant à l-état des âmes ; elle est l" « l'éducation du genre hu- 
main ,). De la métaphysique rationahste Lessu.g ait 
donc sortir un idéalisme religieux et moral, également pé- 
nétré de respect pour les forn.es de croyance révélées et de 
foi dans les destinées futures de l'humamte pensante: il 
présente la vérité, non plus comme la chose qui est ac- 
luellement ol.iet de démonstration complète, mais comme 
l-idéal cmidoit solliciter perpétuellement l'elVort de 1 homme. 
Par sa llçon sobre et claire de penser et d écrire, par son 
goCt du précis et du déllni, par .on adhésion essentielle 
an rationalisme, il se rattache encore à la plulosoplue de 
« lumières » : mais il en dépasse considérablement l esprit 
parla hauteur et l'originalité de son sentiment moral, par 
sa façon de se représenter l'évolution historique, par sa 
conception dune vérité indéfiniment ouverte a la recherche 

humaine. ,,. . , .• 

Che. Mendelssohn encore, à défaut d mvention, le ratio- 
nalisme se renouvelle par une inspiration noble et déli- 
cate. Mais chez Mcolai il achève de dégénérer en un 
formalisme sec et étroit qui, pour combattre la supers- 
tition, les écarts du sentiment et du goût, s oppose a 
tout élan de l'imagination et de la pensée s évertue a fane 
valoir contre toute tentative nouvelle lesdecisions de « 1 en- 
tendement sain ,), et par le respect de la règle abouti a la 
platitude. Par ses Lcllres sur la lUlémIure, par sa h,bho- 
lliènue iles belles-lellres et des arts libéraux, surtout par sa 
BMoihhiue allemande universelle, Nicolaï propage en ce 
qu'elle a de plus borné et de plus agressif, celte pluloso- 



LA PEUSO>N.VLITE DE K VNT 



53 



>' 



phic populaire qui ne veut s'en rapporter qu'à des idées 
claires, qui exclut le spontané, le vivant, le mystérieux, 
qui a d'autant plus de prétentions à l'infaillibilité qu'elle se 
montre capable de comprendre moins de choses. Une cer- 
taine espèce d'esprit, la plus rigide et la plus exclusive, est 
ainsi dogmatiquement égalée à toute la plénitude de l'esprit. 
Avec cette forme médiocre et stérile du rationahsme, le 
profond et nouveau rationahsme de Kant ne pourra qu'être 
en conlht\ Mais la réaction artistique et intellectuelle qui 
se produit de tous côtés contre VAuJIdanitifj, en glori- 
fiant la hberté, avilit la raison. Quand la période du Sturni 
wid Draiifj est ouverte, c'est le sentimentalisme, le mysti- 
cisme, le panthéisme poétique qui s'introduit dans la pensée 
philosophique. Kant n'est pas sans se laisser pénétrer de 
ces tendances, qui, par leur spontanéité et leur diiîusion, 
brisent tous les cadres de la scolastique wolffîenne : mais 
il n'en reçoit finalement qu'une excitation plus forte à 
rechercher sur quel autre principe peut s'édifier la puis- 
sance de la raison. Le wohfianisme expirant ne réclamait 
plus qu'une discipline sans liberté : les (( génies originaux » 
revendiquaient une liberté sans discipline et contre toute 
discipline. Kant fut amené de plus en plus à se poser comme 
problème l'union de la discipline et de la liberté, et à 
chercher la solution de ce problème dans le fait de la loi 
morale. Mais quelle fut dans la poursuite de ce but la 
marche générale de sa pensée.^ Selon quelle manière ces 
dispositions essentielles finirent-elles par prendre corps dans 
un système P 

I. L'ouvrage de Nicolaï, Leben iind Meinnngen Sempronius Gundibert's, 
eiiies deutschen Plùlosopheii, 1798, était dirigé contre Ivant. — V. Kant, 
Ueber die Buchinacherei, Vil, p. 3i5-320. 



CllAPlTUE 111 



LE MODE DE FORMATION DU SYSTÈME 



De loule doclrinc pliilosopliiqiio en général on peut 
(lire sans cloute ce que Kuno Fischer a dit spécialement de 
la doctrine de Kant : l'expliquer, c'est en suivre la forma- 
tion historique. Mais outre que certains systèmes ne se sont 
produits au dehors que déjà tout faits, gardant à peine en 
eux la trace des ellbrts successifs et des tatoimemenls qui 
en ont préparé la venue, pour ceux-là même qui se sont 
réalisés par le mouvement plus visible de la pensée de 
leurs auteurs, les modes de développement sont très divers 
et nécessaires à déterminer très diversement. Par quelles 
voies Kant a-t-il abouti à sa philosophie, en particulier à 
sa philosophie pratique ? 

Vers la fin de la Critujue de la Raison pure, dans la 
Métliodolofjie transccndantalc, Kant établit une distinction 
qui, indépendamment de sa valeur propre, peut servir à 
marquer la diflerence des deux grandes phases de sa pen- 
sée : c'est la distinction entre les procédés techniques de 
recherche et l'art architectonique de hi raison. Il entend 
par là que l'acquisition, souvent sans règles ni fins précises, 
de certaines connaissances plus ou moins disparates, con- 
dition historiipiement première de toute science, ne suffit 
pas aux exigences de l'esprit, lequel réclame et veut fonder 
l'unité systématique du savoir. Et il ajoute : « Ce n'est 
qu'après avoir i)endant longtenqis, sous la (hrection d une 
idée profondément cachée en nous, rassemblé rapsodiquc- 



MODE DE FOUM \ TIOA DL SYSTEME 



55 



1 



♦ 



ment, comme autant de matériaux, beaucoup de connais- 
sances se rapportant à cette idée, ce n'est même qu'après 
les avoir pendant de longues années rapprochées d'une 
façon technique, qu'il nous est enfin possible d'apercevoir 
l'idée sous un jour plus clair et d'esquisser architectonique- 
ment un tout d'après les fins de la raison *. » Cette néces- 
sité d'aller laborieusement, dans la recherche, des parties 
au tout sans une aperception préalable du tout, — néces- 
sité que Kant proclame fâcheuse parce qu'elle résulte de 
l'imperfection et des limites de nos facultés, — si elle est 
bien, comme il le veut, la loi de toute pensée humaine, a 
commencé en tout cas par être la loi de sa pensée '\ Quel- 
que puissant qu'ait été en lui le besoin d'organisation sys- 
tématique, il n'a pu se satisfaire immédiatement par ces 
intuitions spontanées qui, chez d'autres, découvrent pres- 
que d'emblée les formes et les objets de leur activité spécu- 
lative. Il a longtemps cédé au besoin plus impérieux de 
soumettre à la critique les relations établies entre certains 
concepts fondamentaux, les relations supposées entre ces 
concepts et la réalité. Dénoncer de fausses analogies, déli- 
miter exactement le champ d'application des principes, 
distinguer des constructions bien fondées les constructions 
dans le vide, épurer les connaissances amalgamées pour 
démêler la part qui revient aux diverses facultés de con- 
naître, mesurer de façon à les empêcher de s'étendre abu- 
sivement les dillérents modes de notre savoir, et tout noire 
savoir lui-même en général : ce sont-là les taches sévères 
que Kant a assumées, dès qu'il a commencé à penser pour 
son compte ; il n'a pu en poursuivre raccomplissement 
qu'en réprimant en lui certains élans naturels d'imagina- 

I. m, p. 549. 

2 V. la lettre de Kant à Marcus Ilerz du 20 août 1877 : « Depuis le temps 
que nous somnies séparés l'un de l'autre, mes recherches autrefois consacrées 
d'une façon fragmentaire (stùckiveisc) aux plus divers objets de la [)hilosophie 
ont pris une forme systémalitpic et m'ont conduit graduellement à l'idée du 
Tout, cpii a pour [)remier cU'el de rendre possible le jugement sur la valeur et 
l'inlluence réciproque des parties. » Ihiefwechsel, 1, p. 198. — Cf. Beuno 
Erdmann, Kanls lie/lexionen, II, n"^ (3, n'* 7, p. 5, 



50 



LA PIin.OSOriIIE IMIATIQIE DE KANT 



lion inctapli) sique et qu'eu ajournant à une époque indé- 
terminée Tédilication dune doctrine d'ensemble. Ainsi il 
dut mettre bout à bout des rapsodies avant de composer 
l'unité de son poème. En cela, bien diilérent de Leibniz, 
pour qui toute pensée est en quelque sorte synoptique, 
représente tout Tirnivers en raccourci, et évoque d'elle- 
même, en perspeclives profondes, l'œuvre barmonieuse où 
elle vient prendre place '. Le système a évolué dans Leibniz, 
mais comme a évolué l'esprit même dont il était l'expres- 
sion, et par la même finalité immanente ; Kant, sans direc- 
tion préconçue, a évolué vers le système, qui s'est consti- 
tué pièce à pièce avant de s'organiser dans son esprit. 

Vouloir solliciter trop vivement les essais de la période 
anté-critique dans le sens de la doctrine à laquelle ils abou- 
tiront, ce serait donc méconnaître le génie propre de Kant, 
et sa longue patience à attendre l'idée qui mettra tout en 
ordre. Et même parce que la doctrine finale a été ainsi 
faite, il paraît légitime de cbercber à suivre, sous l'appa- 
rente immobilité des principes qui en établissent l'unité, le 
mouvement d'évolution que continuent à lui imprimer les 
diverses tendances composées en elle. En tout cas, si le 
puissant arrangement de concepts qui a donné naissance à 
la pbilosopbie crilicpic a été souvent signalé comme labo- 
rieux et artificiel, c'est sans doute parce que le lent travail 
d'analyse et de recbercbes fragmentaires ([ui l'a préparé a 
comme subsisté vlrluellenient dans l'ieuvre accomplie. 
L'idée arcbitectonicpie, dont parle Kant, n'a pas pour seule 
imperfection de se lévéler tardivement : conçue par une 
raison buinaine, elle ne saurait avoir cette faculté, cpie seule 
peut posséder une intelligence infinie, de créer des unités 
vivantes. Elle est une c()n(|uéte, non un don. Elle ne se 

i . On n'a (\n-d se rappeler les pages de divers écrits, dans lesquelles Leibniz fait 
si bien sentir la lo^'ique vivante de son esprit et renv<lop[)cment spontané de ses 
idées les unes dans les antres Voir nolaninienl 1 une dr^ U'itrcs au duc Jean 
Frédéric {Phil. Schr., Kd. (icrlianll, I, p. ^)~ sq ), V une i\vs lettres à Arnauld 
(II, p. i35-io(i), l'écrit ponr Uénïond (III, p. Oaii-Oa^), surtout le brillant 
exiwsé i[\i'\ ouvre le premier livre des Nouseaux essais (V, p. G3- GG), etc. 



MODE DE FORMATION DV SYSTEME 



O' 



produit qu'au terme de la lutte engagée en divers sens 
contre l'obstacle le plus invincible à sa vertu organisatrice, 
à savoir la contradiction : mais c'est cette lutte même qui a 
peu à peu orienté l'esprit de Kant vers elle, et lui en a 
découvert la force et l'autorité souveraines. De bonne 
beure, en elTet, Kant a excellé à saisir les oppositions des 
doctrines entre ell(/s comme les oppositions des doctrines 
avec les faits : c'est la conscience vive de ces oppositions 
qui a excité sa pensée, et lui a prescrit la formule des 
problèmes à résoudre : il est le pliilosopbe des antinomies \ 
Expérience et raison, matbématiques et pbilosopbie natu- 
relle, science et moralité, certitude et croyance: les con- 
tradictions surgissent de partout, et les contradictions exi- 
gent d'être surmontées. N'avait on pas, il est vrai, dès 
longtemps travaillé à les faire évanouir ou à les comprendre, 
et n'était-ce pas comme la destinée normale du génie spé- 
culatif de l'Allemagne de découvrir derrière les oppositions 
de surface le fond concordant des systèmes ? Leibniz en 
particulier ne s'était-il pas donné pour taclie de rauiener à 
l'accord les doctrines antagonistes ? Et ne sont-ce pas 
comme des paroles leibniziennes que Kant fait entendre 
dans son premier ouvrage, quand il dit : (( C'est dans une 
certaine mesure défendre l'iionneur de la raison bumaine 
que de la réconcilier avec elle-même dans les diverses per- 

I. Une lettre de Kant à Garve, du 21 sc[)tembre 1798, publiée par Albert 
Stern daiis son livre, Ueher die Bezieliuiif^eii Chr. Garves zu Kant, p. '|3- 
/l"), nous renseigne sur le rôle préj)ondérant qu'ont joué les antinomies dans le 
dévelop[)ement de la pensée kantienne : « Ce ne sont pas les recbercbes sur 
l'existence de Dieu, rimuiortalitc, etc., qui ont été le point dont je suis parti, 
mais l'antinomie de la raison pure : « Le monde a un commencement : il n'a 
pas de commencement, etc. jusqu'à la quatrième Çsic): Il y a une liberté 
dans riiommc — il n'y a au contraire aucune liberté en lui, tout est en lui 
nécessité naturelle » ; voilà ce qui me réveilla en ptemier lieu du sommeil 
dogmatique et me poussa à la critique même de la Raison, afin de l'aire dispa- 
raître le scandale d'une contradiction manifeste de la liaison avec elle-même. » 
liriefvechsel, III, p. 255 (cf. Prolef^omena,^ 5o,lV,p. 86). A desjiointsde vue 
différents, W\e\\\{Dpr philosopJiisclie Kriticisnius,l,p. 272-275; Il,2,p.284) 
et Benno Erdmann (He/le.rionen Kanls zur kritischeiL Plùlosophie, 11, 
p. xxxiv s(.(.) ont montré la portée décisive qu'a eue pour res{)rit et la doc- 
trine de Kant la conscience des antinomies de la raison. Y. les liéflexions de 
Kant, n» 4 et n« 5, Benno Erdmann, ibid., j). 4-5. 






LA iMiiLOSopiiii: i»uATi()ii: ni: kam 



MODE DE FORMATION DU SYSTEME 



59 



sonnes de penseurs pénélranls, que de dégager, alors 
môme que précisément ils se contredisent, la vérité qui 
n'échappe jamais complètement à la profondeur de tels 
hommes ' ? » Mais, à dire vrai, si la pensée de Leibniz et 
celle de kant se flattent également de résoudre des opposi- 
tions, il ne semble pas que ce soit dans le même sens ni par 
les mêmes voies. Leibniz n'aperçoit d'ordinaire les extrêmes 
à unir que dans leur rapport à l'idée conciliatrice qu'il a 
déjà inventée ou qu'il pressent ; il constate les antinomies 
visibles plus encore qu'il ne poursuit les antinomies invi- 
sibles ; ce qui tient son esprit en éveil et le rend si mer- 
veilleusement productif, c'est avant tout la puissance de 
représenter les choses sous la forme la plus ordonnée et la 
plus conq^réhcnsive, antérieure certainement chez lui à la 
faculté de discerner les éléments contradicloires des doc- 
trines humaines" ; et elle est en lui si forte qu'elle le pousse, 
surtout dans ses premières œuvres, à opérer plus d'un rap- 
prochement arbitraire \ Chez Kant, au contraire, ce n'est 
pas sous l'espèce de synthèses déjà plus ou moins cll'ec- 
tuées (pic les thèses et les anlithèses sont conçues ; au lieu 
d'apparaître pour la plus grande gloire de la pensée qui se 
sait d'avance en mesure de les dominer, elles contraignent 
la pensée cpii se trouve face à face avec elles à sacrifier à 
leur conflit une part de ses plus hautes et de ses plus natu- 
relles ambitions. Sur ce point comme sur d'autres la Crl- 

1. C.edankeii vu/i der wahreii Schdlzuiii^ der lehendigen Krafte, 17^47. 
I, p. I '|5. 

3. Co^t ainsi que les conceptions de la substance individuelle et de l'accord 
de toutes les substances, exposées dans le Discours de Méla/j/irsif/ue et la 
Corrcsiionduncc a^'ec. Ainuuld, enfermaient une doctrine qui, en s'accom- 
inodant au lan«;ai,'e et à ra[)parence des systètnes constitués, en apercevait et en 
résolvait les opp!)silions. On voit en particulier dans les Non\>eaux Essais, 
Livre I, cbap. 1 (V, p. (iô-GO) comment, sur le problème de la connaissance, 
Leibniz va de la solution inlrinsèipie cpie lui lournit sa pbilosopliie à la solu- 
tion extrinsèque, déterminée [)ar le conilit du rationalisme cartésien et do l'em- 
pirisme de Locke. 

3. V.dans ses lettres à J. Tbomasius l'identilication qu'il établit entre la doc- 
trine aristotélicienne de la matière, de la forme et du mouvement, et les con- 
ceptions nijcanistes des savants modernes, {P/til. Schr., Ed. Gerbardl, 1, 
p. 10, iG sq.) 



I 



r 

1 



^V 



tl(]ue de la Raison pure représente, en la transposant sous une 
forme doctrinale abstraite, l'histoire réelle de l'esprit de Kant. 
Cette histoire même, en ses traits les plus simples, peut 
être figurée par un effort constant, renouvelé sous des ex- 
pressions diverses, pour déterminer une relation exacte entre 
les concepts rationnels élaborés par la métaphysique anté- 
rieure et l'usage défini de ces concepts dans l'ordre de la 
science et de l'action humaines, pour résoudre l'antinomie, 
plus essentielle que toutes les autres, de leur origine trans- 
cendante et de leur application immanente. L'idée, que le 
rationalisme seul peut fonder ou achever la certitude, n'a 
peut-être jamais abandonné Kant, même aux moments où 
une reconnaissance plus précise des caractères du réel lui 
semblait établir, sans espoir de solution prochaine, l'insuf- 
fisance de la méthode ordinaire du rationalisme ^ Seule- 
ment cette idée, une fois destituée de lappui que paraissaient 
lui donner les longues démonstrations dogmatiques de 
l'école Avolfllenne, était passée chez lui à l'état d'idéal for- 
mel ou de simple conviction personnelle, jusqu'au jour où 
une analyse plus profonde du donné lui permît de la res- 
saisir plus positivement. Ainsi la raison mélaphysicjue, 
après avoir du reconnaître, au moins négativement, par 
l'abdication de toute autorité extérieure, l'autonomie de 
l'expérience scientifique et celle de la conscience morale, a 
été invoquée à nouveau comme la puissance législatrice 
intrinsèque supposée par cette double autonomie. Que l'on 
se rappelle, pour mieux se représenter la direction de la 
pensée kantienne, que chez les métaphysiciens antérieurs la 
raison n'admet l'expérience et la conscience au bénéfice de 
sa certitude qu'autant que les données en sont traduites 
dans un autre ordre, et renoncent à valoir par elles-mêmes : 

I. E. Adickes, Die hesvegenden Kiuf'le in Kanls pitilosopliischer 
Enlsvickelungy Kantstudien, 1, p. 1 1 sq. — G. Heymans, Einige Hemer- 
kiingen iiher die sogeiiannte eitipiristische Période Kant s, Arcbiv fiir 
Gescliichte der Pliilosophie, 11, p. 572-091. — H. Maier, Die liedeutung 
der Erkennlnisstheorie Kants fur die Philosophie der Gegemvart, 
Kantstudien, 11, p. 407 sq. 



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^1 



(U) 



i.A l'inLosuPiiii: ruATiori: i>i: ka>t 



MODE DE roiiMAtir» m sastemi: 



(H 



pour kl vcritc scieiitiri(|uc et morale, l'expérience et la 
conscience n'apportent (lue des enseignements confus, 
nécessaires à traduire dans la langue des idées distinctes : 
les façons dont nous qualifionsd'ordinaire les actes humauis 
sont aussi subjectives et aussi relatives que les façons dont 
nous qualifions, dans la perception sensible, le monde 
matériel. Or Kant, dès (pi'il s'est dégagé de celle tradition 
pliilosopbique, a été amené, d'abord à regarder comme 
illusoires ou faclices les procédés par lesquels on entacliait 
de sul)jeclivilé le donné pour n'en relenir que les attributs 
les plus aisément réduclibles aux formes logiques de la rai- 
sou, eusuile et [)ar là même à recliercher la nature spéciii- 
(pie de l'expérience et de la conscience, considérées comme 
avant en elles-mêmes une portée suirisanle, enfin à décou- 
vrir (pie dans rexpérience et la conscience la raison est 
impliipiée avec ses concepts fondamentaux pour les fonder 
toutes deux, sans altération aucune, dans leur vérité propre. 
Mais alors, en ce qui concerne les concepts de la raison, la 
([uestion se pose de savoir comment peuvent se concilier 
leur si^uilication d'ori'âne et leur signification d'usage: 
dès qu'il n'est plus admis, avec la métapbvslque ordinaire, 
c|ue leur sens immédiat est l'uniipie mesure de leur puis- 
sance légitime d'application, et permet de définir d'en baut 
les objets de la connaissance et de la moralité, liors de leur 
relation avec l'expérience et avec la conscience morale ; 
dès qu'il faut directement unir à ces concepts, pour leur 
conférer une détermination positive, juste ce que ces con- 
cepts tendaient à rejeter bors d'eux comme inadéquat : 
il \ a là une opp.)sition de termes qui ne peut plus être 
dissimulée par une solution arbitraire : une fois même que 
l'idée médiatrice est mise au jour, la proportion reste mal 
aisée à fixer, et n'est pas toujours exprimée en formules 
claires, entre ce que les concepts introduisent de leurs 
attributs originels et ce qui est exclusivement requis pour 
rintelligibiliié du jugement d'expérience et du jugement 
moral. Autrement dit, la raison dans son usage immanent, 



•5^ 



^ 



soit tbéorique, soit pratique, se détermine d'un côté par 
l'intuition sensible et par l'action du vouloir qui la réali- 
sent en quelque sorte ; mais de l'autre, elle présuppose la 
liaison transcendante, la liaison en soi : et son rôle peut 
être diversement compris, selon qu'elle paraît obéir davan- 
tage à l'attraction, soit de ses objets propres, soit de sa con- 
dition suprême. Ainsi Kant, lorsqu'il s'est émancipé de ' 
l'inlluence de l'école wollTienne, a commencé par recon- 
naître que le /(//*/ de l'expérience et h fait de la vie morale 
doivent être pris en considération pour eux-mêmes, et être 
restitués dans tout leur sens ; mais ayant admis ensuite 
que ces deux faits tiennent leur vérité de la raison qu'ils 
enveloppent, il a lié cette raison à la liaison absolue sur 
laquelle s'étaient fondées les métapbysiques ; dans cette 
liaison, quelle a été la part d'inlluence de la liaison trans- 
cendante sur la raison immanente, ou inversement de la 
raison immanente sur la liaison transcendante ? de ces deux 
sortes de liaisons, la(pielle a le plus décidément imposé à 
l'autre sa nature ou ses exigences? La Cviilqaede la Raison 
pure en les rapprocbant n'a pas fixé définitivement leur 
puissance respectivede jîénétration, et tout particulièrement 
l'élaboration progressive de la doctrine morale païaît avoir 
modifié constamment en un certain sens les proportions et 
les modalités selon lesquelles elles se sont unies. 



* 



Au fait, c'est avant tout la doctrine morale qui s'est posi- 
tivement fondée sur cette union, au point même que l'on 
peut se demander si ce n'est pas elle qui l'a plus ou moins 
arbitrairement requise. Et même, en termes plus géné- 
raux, n'est-ce pas le besoin d édifier la morale, ajou- 
tons une certaine morale, qui a tantôt manifestement, 
tantôt en secret dirigé l'évolution de la pensée kan- 
tienne .►^ Dès lors toute l'œuvre, qui devrait être de libre 
mouvement et d'exploration impartiale, n'en est-elle pas 



(m> 



LA IMULOSOIMIIi: PUAI IQl K DK KAM 



pour la vérité scientifique et morale, l'expérience et la 
conscience n'apportent que des enseignements confus, 
nécessaires à traduire dans la langue des idées distinctes : 
les façons dont nous qualifionsd'ordinaire les actes humains 
sont aussi subjectives et aussi relatives que les façons dont 
nous qualifions, dans la perception sensible, le monde 
matériel. Or kant, dès qu'il s'est dégagé de cette tradition 
philosophique, a été amené, d'abord à regarder comme 
illusoires ou factices les procédés par lesquels on entachait 
de subjectivité le donné pour n'en retenir que les attributs 
les plus aisément réductibles aux formes logiques de la rai- 
son, ensuite et par là même à rechercher la nature spécifi- 
que de rexj)érienceet de la conscience, considérées comme 
ayant en elles-mêmes une portée sulTisante, enfin à décou- 
vrir que dans l'expérience et la conscience la raison est 
impliquée avec ses concepts fondamentaux pour les fonder 
toutes deux, sans altération aucune, dans leur vérité propre. 
Mais alors, en ce qui concerne les concepts de la raison, la 
question se pose de savoir comment peuvent se concilier 
leur signilicalioii dorigine et leur signification d'usage: 
dès ([u'il n'est plus admis, avec la métaphysique ordinaire, 
(pie leur sens immédiat est l'unique mesure de leur puis- 
sance légitime d'application, et permet de définir d'en haut 
les objets de la connaissance et de la moralité, hors de leur 
relation avec l'expérience et avec la conscience morale ; 
dès qu'il laut directement unir à ces concepts, pour leur 
conférer une détermination positive, juste ce que ces con- 
cepts tendaient à rejeter hors d'eux comme inadéquat : 
il y a là une opposition de termes qui ne peut plus être 
dissimulée par une solution arbitraire : une fois même que 
l'idée médiatrice est mise au jour, la proportion reste mal 
aisée à hxer, et n'est pas toujours exprimée en formules 
claires, entre ce que les concepts introduisent de leurs 
attributs originels et ce qui est exclusivement requis pour 
rintelligibilité du jugement d'expérience et du jugement 
moral. Autrement dit, la raison dans son usage immanent, 



MODE DE FOUMAtTOX Dl SYSTEME 



Gi 



soit théorique, soit pratique, se détermine d'un côté par 
l'intuition sensible et par l'action du vouloir qui la réali- 
sent en quelque sorte ; mais de l'autre, elle présuppose la 
liaison transcendante, la Raison en soi : et son vCAc peut 
être diversement compris, selon qu'elle paraît obéir davan- 
tage à l'attraction, soit de ses objets propres, soit de sa con- 
dition suprême. Ainsi Kant, lorsqu'il s'est émancipé de 
rinlluence de l'école wolllienne, a commencé par recon- 
naître que le faif de l'expérience et Ig fait de la vie morale 
doivent être pris en considération pour eux-mêmes, et être 
restitués dans tout leur sens : mais ayant admis ensuite 
que ces deux faits tiennent leur vérité de la raison qu'ils 
enveloppent, il a lié cette raison à la liaison absolue sur 
laquelle s'étaient fondées les métaphysiques ; dans cette 
liaison, quelle a été la part d'inlluence de la liaison trans- 
cendante sur la raison immanente, ou inversement de la 
raison immanente sur la liaison transcendante.^ de ces deux 
sortes de liaisons, laquelle a le plus décidément imposé à 
l'autre sa nature ou ses exigences? La Critique de la Raison 
pave en les rapprochant n'a pas fixé définitivement leur 
puissance respectivedc pénétration, et tout particulièrement 
l'élaboration progressive de la doctrine morale paraît avoir 
modifié constamment en un certain sens les proportions et 
les modalités selon lesquelles elles se sont unies. 



* 



Au fait, c'est avant tout la doctrine morale qui s'est posi- 
tivement fondée sur cette union, au point même que l'on 
peut se demander si ce n'est pas elle qui l'a plus ou moins 
arbitrairement requise. Et même, en termes plus géné- 
raux, n'est-ce pas le besoin d'édifier la morale, ajou- 
tons une certaine morale, qui a tantôt manifestement, 
tantôt en secret dirigé l'évolution de la pensée kan- 
tienne.^ Dès lors toute l'œuvre, qui devrait être de libre 
mouvement et d'exploration impartiale, n'en est-elle pas 



(V> 



I.V PIIiroSOPIIIE PRVTÎOIE DE KA>T 



viciée? Ces questions, semble-t-il, ne peuvent être posées 
sans être résolues de façon à rendre suspecte la valeur scien- 
tlfupie de la doctrine de Kant. Déjà Schopenhauer insinuait 
que Kant n avait créé sa théologie morale que pour échap- 
per aux conséquences ruineuses de la critique'. On est allé 
beaucoup plus loin, et 1 on a soutenu que chez Kant la 
théorie de la connaissance n'est qu'un simple moyen en 
vue de fins exclusivement morales et religieuses, et que la 
poursuite de ces fins a seule mis enjeu sa pensée". En des 
formules plus modérées et mieux justifiées d'apparence il 
n'en est pas moins affirmé : que Kant, par inclination 
purement personnelle à une sorte de mysticisme moral, 
par besoin de sauver à tout prix 1 objet illusoire de la raison 
pratique, a constitué un système avec deux centres de 
gravité, l'un positif, l'autre imaginaire ' ; ou bien que la 
Crllifjne de la Raison pare est toute orientée vers la justifi- 
cation du concept de la liberté, et par là vers celle de tous 
les concepts métaphysiques susceptibles de portée morale *; 
ou encore que la considération de l'intérêt moral a singu- 
lièrement renforcé 1 élément subjectiviste de la doctrine 
kantienne ' ; ou encore que la tendance de la pensée de 
Kant comme de sa philosophie est une tendance en fin de 
compte pratique, et qu'elle est intervenue çà et là pour 
déterminer la direction et marquer l'importance de cer- 
taines théories ^ Un jugement de condamnation contre 
Kant pourrait être motivé par Kant lui-même, qui a dit : 
(( C'est chose tout à fait absurde d'attendre de la raison des 
lumières, et de lui prescrire pourtant d avance de quel côté 
il faut nécessairement qu'elle penche . » 



1. Din Weltals IVille nnd Vnrstellun^,E(\. Gricscbach (Reclam), î, p. C}\8. 

2. Cari Gorin^f. lli'her den Rc^riff dev Effahrutii^, V lertcljahrssclirift fiir 
wisscnscliaflliche Philosopliio, I, p. ^o^ sq., 53 '|. 

3. Diiiirinir, Kritische (icschichte dor Philosophie, 9.^ éd., p. 3()8 sq., 
p. [\il\. — Iliehl, Dfv philosophischo Krilicisinus, I, p. iv, p. ;438-439. 

4. Laas, Knnts Analo'iien der Erfahrung, p. 2o5. 

5. Voikolt, Imnianucl Knnt's Erkenntnisstheovie, p. 68 sq. 

6. E. Aiiickes, Die be^vegenden Kràfte, etc.. Kanlstudien, I, p. /lO" sq. 

7. Ktitik der rcinen Vernnnft, III, p. ^97. 



MODE DE FOmiATlOX DU SYSTEME 



63 



Outre les motifs du jugement, il semble qu'on ait les 
aveux. Certes il ne serait guère équitable de retourner 
contre Kant le fait que sa doctrine prétend être maîtresse, 
non seulement de science, mais de sagesse'. — car c'est 
là simple fidélité à l'anticpie idéal de la philosophie — ou 
le fait qu'elle établit la primauté de la raison pratique sur 
la raison spéculative", qu'elle érige l'homme comme être 
moral en fin de la création ^ — car a priori on ne saurait 
décider que de telles conclusions doivent dépendre avant 
tout de dispositions subjectives et non de nécessités ration- 
nelles. Mais à maintes reprises Kant paraît reconnaître 
que sa critique de la raison théorique n'est pas ins- 
pirée uniquement par des considérations intellectuelles, 
([ue si elle impose des h mi tes à la science et si elle réserve 
des possibilités en dehors d'elle, c'est pour satisfaire aux 
besoins de la croyance ou aux conditions d'une doctrine 
morale à fonder. Il regarde comme l'une des lâches princi- 
pales de la Dialedique Iraiiscendanlale a de déblayer et 
d'alfermir le sol pour le majestueux édifice de la morale ' ». 
Dans la Préface de la seconde édition de la Critiqae, il fait 
sa déclaration fameuse : (( Je dus donc abolir le savoir afin 
d'obtenir une place pour la croyance''. » Vers la fin de sa 
vie, quand il pouvait le mieux se représenter, selon leur 
suite et selon leur importance, les pensées qui avaient 
engendré sa doctrine, il notait ceci : a L'origine de la philo- 
sophie critique est la morale, en considération de l'imputa- 
bililé des actions. Là-dessus conilit interminable. Toutes les 
|)hilosophIes ne sont pas différentes en substance jusqu'à 
la philosophie critique*'. » Pailant des deux théories qui 

1. Kritil; der rrinen Vernnnft, ITI, p. 55 1 -559. — V. du reste ce que dit 
Kant un peu [)lus loin : « La philosophie rapporte tout à la sagesse, mais par 
la voie de la science, la seule qui, une l'ois Irayée, ne se referme jamais et ne 
permet pas que Ton s'égare. » IIl, p. ooq. 

2. Kritik der praktische/i Vernnnft, V, p. i25 sq. 

3. Kritik der Urtheilskraft, V, p. 448-449. 

4. Kritik der reinen Vernnnft, lll, p. 2 Go. 

5. Kritik der reinen Vernnnft, III, p. 25. 

0. Ileicke, Lose Bldtter ans Kants Nachlass, D i4, i, I, p. 224, 



<> I 



\.\ PIIILOSOPIIIK PRAlKHi: l)F, KA>T 



MOUE DE FORMATION DU SYSTEME 



65 



sont selon son expression, les deux pivots de son système . 
la théorie de Vidéalité de l'espace et du temps, et la théorie 
de la hherté, il laisse entendre que l'étaWissernent de la pre- 
mière a été déterminé par Tétahlissement de la seconde : 
(( La réalité du concept de liberté entrahie comme consé- 
nuence inévitable la doctrine de l'idéahté des objets, 
comme objets de l'intuition dans l'espace et le temps \ » 
Peut-être y a-t-il lieu d'abord de défendre Kant contre 
lui-même. La reconstitution de notre passé ne va jamais 
sans cette illusion de finalité qui nous porte à croire que 
nous avons voulu et préparé les choses selon 1 ordre ou 
nous nous les figurons aujourd'hui et selon le sens que 
nous leur attribuons actuellement. De plusen plus satisiait 
des garanties que sa philosophie donnait à la morale, Kant 
a pu^sliu^er après coup que sa morale avait suscite les con- 
ceplions essentielles de sa philosophie. Nul doute qu il 
n'ait ainsi retait son œuvre au lieu de la revoH^ En ce qui 
concerne particulièrement l'ordre de dépendance des deux 
théories fondamentales du kantisme, il est bien certain que 
Kant Va sur le tard interverti : la théorie de 1 idéahté de 1 es- 
pace et du temps a été établie historiquement avant la théorie 
de la liberté, et en a été la condition, non la conséquence. 
Sur quoi l'on peut assurément observer qu'une théorie 
ne fait souvent que parachever des tendances très anciennes, 
dont l'action antérieure, plus ou moins inconsciente, a pu 
être très efficace et même déterminante. Mais on reconnaît 
alors au bénéfice môme de Kant, la nécessité qui s impose 
à toute pensée humaine de se développer dans un milieu 
psychologique donné, limpossibihté où elle est de philo- 
sopher d'emblée dans l'absolu. C'est à partir de disposi- 
tions subjectives, et c'est sur un contenu représente 
par l'esprit subjectif que travaille l'intelligence philosophique 
la plusen quête d'objectivité: et sa tache consiste non pas 
à abolir ces données originelles, mais à empêcher qu elles 

I Vehcr die FortschriUc der Metaphysik, VIII, p. 573. 

2. Rcicke. Lose niiiUer ans Kants Nachlass, D 12, i, 1. p. 21 y. 



■:^ 



ne se fassent valoir immédiatement comme vraies, c'est-à- 
dire à muUij)lier le plus possible, en les liant entre elles le 
mieux possible, les médiations rationnelles qui en éliminent 
les éléments les plus individuels, qui en retiennent, pour 
les ordonner, les éléments les plus impersonnels. Or il est 
certain qu'à diveis moments de l'évolution de la pensée 
kantienne l'idée de fonder la morale, disons même telle 
morale, est intervenue comme facteur très important ; mais 
celte idée n'a cherché à se convertir en doctrine que média- 
tisée par des conceptions purement théoriques dont plu- 
sieurs avaient un contenu originairement trop éloigné d'elle 
pour avoir été produites uniquement en sa faveur. Pour 
revenir au même exemple, — qui nous met du reste au 
cœur de la doctrine, — c'est par des considérations tirées 
de la géométrie et de la philosophie naturelle que Kant 
a été amené à concevoir que l'espace et le temps ont 
une existence absolue, capable de fonder les rapports des 
choses au lieu d'en dériver, ensuite que cette existence ne 
peut être qu'une existence idéale, ou mieux la forme a 
priori de l'intuition sensible' ; l'affirmation de la hberté 
transcendantale ne s'est produite dans le système qu'avec 
l'autorisation préalable de cette théorie. Aussi Kant. à ce 
qu'il semble, a plus fidèlement exprimé sa règle de conduite 
intellectuelle, quand il a dit dans la Préface de la seconde 
édition de la Critique: (( Supposé que la morale implique 
nécessairement la liberté (au sens le plus strict)..., mais 
que la raison spéculative ait démontré que la liberté ne se 
laisse nullement concevoir, il faut nécessairement que la 
première de ces suppositions, la supposition morale, fasse 
place à celle dont le contraire renferme une contradiction 
manifeste '. » Kant n'a donc voulu fonder sa philosophie 
pratique qu'en l'accordant avec sa philosophie théorique. 

1. Cf. Richl, Der philosophische Kriticisnius, I, p. 350-30^4. — Cli Aiidler 
Introduction aux Premiers principes métap/nsiffues de la science de la 
nature, traduits par Gh. Andler et Ed. Chavannes, p. i.xxxvi s 

2. Kritik der reinen Vernunft, lit, p. 24. 

Delbos. 



sq. 



i 



66 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



Dira-t-on que l'idée de cet accord est un postulat arbitraire, 
uniquement propre à précipiter l'esprit vers des arrange- 
ments artificiels? Mais cette objection atteindrait, par delà 
Kant, la pensée pbilosopbique en général, dont l'activité 
ne peut se soutenir que par une foi profonde dans l'harmonie 
finale des principes auxquels obéissent les diverses disci- 
plines humaines. Dira-t-on que cet accord n'a pu être 
réahsé par Kant que d'une façon tout extérieure, puisque 
la raison théorique ne fait en somme que réserver des possi- 
bihtés dont la détermination ultérieure n'est plus sous son 
empire? Mais on raisonne alors comme si kant n'avait mis 
dans sa philosophie pratique que des tendances personnelles 
sans justification et sans contrôle : on oublie trop les 
caractères propres du développement de sa pensée, et les 
voies par lesquelles il est arrivé à la constitution de sa 
morale. Moins qu'un autre Kant s'est abandonné, dans ses 
réflexions sur la morahté, aux suggestions de son sens 
propre et au cours naturel de ses idées ; moins qu'un autre 
il a été svstématicpie par avance: le souci d'analyse qu'il a 
apporté dans les questions de tout ordre la mis en garde 
contre ces svnthèses prématurées par identification de con- 
cepts, qui étaient en honneur dans la métaphysique anté- 
rieure à lui. Et c'est peut-être pour avoir déhbérément 
répudié, par suspicion légitime, une notion de la morahté 
que les philosophes avaient construite en vue de leurs doc- 
trines, pour avoir voulu dépasser l'idée d'une harmonie 
préétablie entre le degré de morahté et le degré de con- 
naissance claire, qu'il a été le plus exposé au reproche de 
relier arbitrairement dans son système sa philosophie pra- 
tique à sa philosophie théorique. Mais en accordant que la 
liaison qu'il a établie entre les deux ne résiste pas à toute 
épreuve, laquelle de ces deux dispositions vaut-elle le 
mieux scientifiquement, ou de celle qui consiste à trans- 
poser, pour les rendre plus facilement assimilables à une 
doctrine intellectualiste de la science et de la raison, les 
notions de la conscience morale commune, ou de celle qui 



* 'i 






!l 



MODE DE FORMATION DU SYSTEME 67 

considère d'abord ces notions morales telles quelles, qui 
tend à en discuter le sens et à en découvrir le lien avant 
d'en déterminer la place dans une doctrine d'ensemble. 
Par des moyens qui peuvent ne plus être les nôtres, mais qui 
procèdent d'une pensée méthodique juste, Kant a essayé de 
remplir cette double tache : analyser la vie morale dans sa réa- 
lité spécifique, ensuite en unifier le principe avec ceux de la 
science. Le savoir qu'il a cherché a abolir n'était que ce pré- 
tendu savoir de l'absolu, qui au fond ne réalisait l'unité de la 
connaissance et de la moralité que par l'indistinction, et la 
croyance pour laquelle il a réclamé, due à des exigences pra- 
tiques, outre qu'elle ne produit en aucune façon une science 
contre la science, tend à s'intégrer de plus en plus dans la 
raison. C'est mal voir la philosophie kantienne que de se la 
représenter comme s'intléchissant à partir d'un certain point 
dans une direction arbitraire : il faudrait plutôt se la figurer 
comme travaillant à établir la convergence de deux doctrines 
constituées séparément \ Pour reprendre l'image par la- 
quelle on l'a critiquée, elle n'offre pas un système pourvu de 
deux centres de gravité, et mis par là en dehors des lois 
rationnelles : il semble plutôt qu'elle cherche à fixer idéale- 
ment le centre de gravité d un système universel dans lequel 
viendraient se composer avec leurs forces respectives indé- 
pendantes deux systèmes originairement distincts. 

Il serait donc injuste de méconnaître les précautions que 
Kant a prises contre lui-même, en faveur de la vérité objec- 
tive, dans la constitution progressive de sa morale, et dans 
la recherche du rapport qui lie, pour une philosophie inté- 
grale, la morale à la science. On peut bien relever l'in- 
lluence de son caractère sur certains traits tout à fait sail- 
lants de sa doctrine, on peut bien dire que la façon dont 
lobligation morale se présentait à lui a du déterminer la 
façon dont il a défini l'obhgation morale en elle-même et 

1 . Em. Boiitroux, Rôle de la Dialectique transcendanlale, dans les Leçons 
de la Sorbonne, publiées par la Revue des Cours et Conférences, \^ année 
(1895-96), 1"" série, p. 632-633. 



i 



68 



LA l'IllLOSUIMllE l'UATKJlE Di: KA.M 



pour tous. iVIais sans rappeler une lois de plus à quelle 
discipline Kant s'est toujours elTorcé de soumettre ses vues 
spontanées, il n'est pas du tout sur que certaines tendances 
personnelles très fortes ne soient que des maîtresses d'illu- 
sion, qu'elles n'évoquent pas heureusement, pour la 
recherche intellectuelle, des objets jusqu'alors négligés ou 
non aperçus. Que la profondeur du sentiment moral chez 
Kant l'ait entraîné à vouloir découvrir ce qui appartient en 
propre à la vie morale, sans mélange et sans altération, 
puis à faire valoir directement pour l'action pratique cet 
esprit d'universalité dont la métaphysique antérieure avait 
si puissamment révélé la valeur souveraine, au bénéfice de 
l'inteUi'^ence: cela est vrai sans aucun dc^ute : mais ce qui est 
peut-être vrai aussi, c'estqu'à étudier la morahté telle quelle 
dans la conscience comnmne, qu'à la définir, non plus selon 
l'ordre transcendunt des choses, mais selon l'ordre mi- 
manent de l'humanité, la pensée s'est rapprochée davantage 
des conditions d'une analyse et d'une synthèse scientifiques. 
Il n'est pas jusqu'au rigorisme de Kant cpii n'ait suscité en lui 
un désir d'épuration intellectuelle et de critique, un besoin de 
prévenir, parallèlement à la confusion des mobiles de l'acti- 
vité, la confusion des idées et des méthodes '. Enfin si la per- 
sonnalité de kant s'est projetée dans sa doctrine morale, ce 
n'a pas été par une force d'expansion immédiate, ni aveugle ; 
le temps inémequ'il lui a fallu , dans ce cas, pour se reconnaître 
tout entière, a contribué à la mettre sous la dépendance d'ha- 
bitudes d'esprit sévèrement méthodiques : car c'est un fait 
remarquable, qu'elle a imposé sur des problèmes tout spécu- 
latifs, avant de la manifester sur les problèmes moraux, sa 
puissance propre de critique et de rénovation. Kant tentait 
une «^énérahsation hardie de la science newtonienne, il saisis- 
sait vivement, en essayant de la résoudre, l'opposition de la 
science newtonienne et de la métaphysique leibmzienne, 
tandis que, sur les sujets concernant les fins de l'action hu- 

I. Griindlegun^ zur Melaphysik der Sitten, IV, p. 337-238. 






MODE DE FORMATION DU SYSTEME 69 

maine, il croyait se satisfaire par les formules venues de Leib- 
niz et de Wolfl*. La progression plus lente de sa pensée vers les 
questions et les idées qui pouvaient le mieux répondre à sa 
nature intime, n'est-elle pas un nouvel indice, qu'en ces ma- 
tières mêmes, il s'est efforcé autant qu'il a pu (( d'éviter soig- 
neusement la précipitation et la prévention » .^ Au surplus, ce 
qui le défendra sans doute le mieux contre certaines objec- 
tions sommaires, c'est l'explication historique des concepts 
moraux tels qu'ils se sont développés dans sa philosophie'. 

I. Sur révolution de la philosophie de Kant en général, et plus spéciale- 
ment de sa philosophie morale, cf. : Kuno Fischer, C.escliichte der neuern 
Philosophie (édition du juhilé), IV, i, 1898, p. iSG-Socj. — Ueberweg- 
Heinze, Gnmdriss drr Geschichte der Philosophie, lit, i (9« édition), 
iqoi |) 2-3'i88. — Ed. Zeller, Geschichte der deutschen Philosophie 
seit Leibniz (2« édition), 1875, p. 329-3'n. — EdAvard Caird, The critical 
philosophy ofKant, 1880, I, p. 104-226. — Em. Boutroux, Etudes d his- 
toire de la philosophie, ^Kant, 1897, p. 329-346; Les idées morales de 
Kant avant la « Critique », dans la Revue des Cours et Conférences, 9" 
année (1900-1901), 2^' série, p. 1-8. — D. ^olen, La Critique de Kant et 
la Métaphysique de Leibniz, 1875. — Adickes, Kant-Studien; Die be^ve- 
<rendenKrtifte in Kants philosophischer Entivickelungund die beiden Pôle 
"seines Systems, Kantstiidien, I, pp. ï-Sg, 161-196, 352-4i5, passim ; Kants 
SYsiematik als systembildender Factor, 1887. — H. Cohen, Die systema- 
tischen Liegriffe in Kants vorkritischen Schriflen nach ihrem VerhdUniss 
zum kritischen Tdealisnius, 1873. — Benno Erdmann, Reflexionen Kants 
zur kritischen Philosophie : I, Zur Entivickelungsgeschichte von Kants 
Anthropologie, 1882, p. 37-64 (contre les thèses de Benno Erdmann, v. Emil 
Arnoldt, Krilische Excurse im Gebiete der Kant-Forschung, 1894, p. 269- 
368); II, Die Entivickelungsperioden von Kants theoretischer Philoso- 
phie] i885, p. xiii-i.x. — Uiehl, Der philosophische Kriticismus, I, 1876, 
p. 202 294. — Eduard von Hartmann, Kants Erkenntnisstheorie und Me- 
taphysik in den vier Perioden ihrer Entmckelung. — F. Panlsen, Ver- 
such einer Entsvicklungsgeschichte der kantischen Erkenntnisstheorie, 
1875; Kant, 1898, p. 74-io5. — Th. Ruyssen, Kant, 1900, p. 21-61. — 
Harald lïofTding, Die Kontinuitat im philosophischen Ent^vicklungsgange 
Kants, Vrchiv fiir (icschichte der Philosophie, VII, pp. 173-192, 376- 
4o2, 4^49-485. — K. Dietrich, Die kritische Philosophie in ihrer inneren 
EnUvickelungsgeschichte, Il Thcil (Psychologie und Ethik), i885. —A. 
Heglor, Die Psychologie in Kants Ethik, 1891, ch. xi, p. 3oo-328. — 
Foerster, Der Entivicklungsgang der kantischen Ethik bis zur Kritik der 
reinen Vernunft, 1894. — Thon, Die Grundprincipien der kantischen 
Moralphilosophie in ihrer Entmckelung, 1895. — P. Menzer, Der hnt- 
ivicklungsgang der kantischen Ethik bis zum ErscliPinen der Grundle- 
gung zur Metaphysik der Sitten, 1. Theil (Inaug. Diss), 1897; Der Entauc- 
klungsaang der kantischen Ethik in den Jahren 1760 bis 1780, Kantsju- 
dien. II, p. 290-322, III, p. 4i-io4. — NeuendorlT. Der Verhaltniss der 
kantischen Ethik zum Euddmonismus, 1897. — Karl Schmidt, Beitrage 
zur Ent^vickelung der kantischen Ethik, 1900. — O. Schlapp, Kants Lehrc 
s'om Génie und die Entstehung der « Kritik der Urtheilskraft «, 1901. 



) 



PREMIÈRE PARTIE 



I 



LES IDÉES MORALES DE KANT AVA>T LA CRITIQUE 



f 



î 



CHAPITRE PREMIER 



LES PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES DE KANT 



I 



lij 



Les écrits de Kant antérieurs à 1760 ne révèlent chez 
lui aucune préoccupation méthodique des problèmes 
moraux ; ils ne touchent à ces problèmes qu'indirectement, 
et selon leur rapport, soit à une conception scientifique, 
soit à une interprétation métaphysique ou religieuse de 
l'ensemble des choses ; ils ne témoignent à coup sûr 
d'aucun progrès accompli par la pensée abstraite et doc- 
trinale dans cet ordre plus spécial d'idées. Ils ne sont le 
plus souvent instructifs que par le contraste qu'ils présen- 
tent avec les œuvres ultérieures. Çà et là cependant ils 
esquissent certaines attitudes d'esprit qui plus tard seront 
dessinées plus délibérément. Ce qui relève alors d'une 
inspiration plus indépendante et plus large ne consiste 
guère qu'en pressentiments poétiques et qu'en divinations. 
C'est ainsi que dans V Histoire universelle de la Nature et 
théorie du CieV le vigoureux élan intellectuel qui en- 
traîne Kant à pousser jusqu'aux dernières limites possi- 
bles l'explication scientifique de la nature, imprime par 
contre-coup un mouvement à son imagination et aboutit 
ainsi à des rêves de mondes merveilleux pour nos destinées 
ultra-terrestres. Ce qui relie l'une à l'autre l'invention 
positive et la libre vision, c'est ce sentiment profond de 

I. Allgemeine Naturgeschichte itnd Théorie des Ilimmels, 1755. 



71 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



rinliriité de l'univers, qui lait redire à Kant le vers du 
« plus sublime des poètes allemands », de Haller : 

inendlichkeil ! wer missel dich * ? 

Embrassé par une science plus complète, le ciel étoile ne 
perd rien de sa puissance de fascination sur lame, et il y 
a comme un accord piovidcntiel de sa magnificence avec la 
sublimité des aspirations et des espérances humaines. 

L'idée maîtresse du livre est que le monde a du se former 
en vertu des lois mêmes qui le conservent, et que le sys- 
tème newtonien, limité par son auteur à la constitution 
actuelle de l'univers, peut cl doit, par rexlension de ses 
principes propres, en e\pli(pici- les origines. Paru de là, 
kant expose une cosmogonie mécaniste qui maintes fois a 
été comparée, plus ou moins justement, à riiypothèsc de 
Laplace. Toutefois, alors même ([u'il reconnaît le plus 
expressément le droit de la science à rendre compte des 
premiers commencements des choses, il prétend que la 
croyance religieuse, respectable avant tout, doit être mise 
hors de toute atteinte". Pour résoudre 1 apparente anti- 
nomie qui pourrait résulter de cette double disposition 
d'esprit, il introduit une distinction importante dont sa 
philosophie ultérieure fera, sous une forme renouvelée par 
la Critique, un fréquent usage: c'est la distinction entre 
la causalité déterminable dans le temps, qui ne permet de 
remonter qu'à un état relativement premier du monde, et 
la cause absolument première, indépendante du temps, 
raison déterminante de toute la suite régulière des choses. 
Ainsi il est possible de maintenir l'action divine comme 
fondement de 1 univers mécaniquement expliqué. L obli- 
gation méthodifjue de poursuivre jusqu'au bout la détermi- 
nation des forces mathématicjuement calculables, d'exclure 
en conséquence toute intervention de Dieu que Ion voudrait 



I. I, p. 297. 
3. I, p. 211. 



'«a 



^'1 




PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES 70 

prendre sur le fait, ne saurait se retourner contre l'idée 
d'une Cause inteUigente de la nature. Au contraire, la 
meilleure démonstration de l'existence de Dieu est celle 
qui est tirée de l'enchaînement nécessaire et de l'inlluence 
réciproque des éléments de l'univers : leur commune 
liaison prouve leur commune dépendance à l'égard de la 
suprême sagesse. Une même erreur est au fond professée 
par ceux qui nient l'action divine et par ceux qui ne la 
conçoivent qu'extraordinaire ou arbitraire ; et cette erreur 
consiste à se figurer la matière comme étant par elle- 
même aveugle et sans lois: d'où, chez les uns, la pensée 
que le hasard gouverne tout, c'est-k-dire que rien 
n'est gouverné, chez les autres, la pensée que tout 
n'est gouverné que du dehors, par arrangement artificiel 
et sans suite. En réalité, le passage du chaos à l'ordre 
n'exige rien de plus que les lois qui agissent au sein 
du chaos même, et ce qui prouve qu'il y a un Dieu, 
c'est que, jusque dans le chaos, la nature procède selon des 
lois\ 

Kant estime, il est vrai, que s'il est permis de dire sans 
présomption : Donnez-moi la matière, je vais montrer 
comment un monde va en sortir, il est plus téméraire 
d'ajouter : Donnez-moi la matière, je vais montrer com- 
ment un être vivant, une chenille ou un brin d'herbe va en 
sortir". Mais, selon une vue qu'il reproduira plus tard, 
l'impossibilité d'expliquer ainsi l'apparition de la vie 
marque moins l'impuissance du mécanisme en lui-même 
que la limite de nos facultés '. Au fond la conception qu'il 



1. I, p. 212-218, 3i3-3i0. 

2. Kritik der Urtheilskraft, V, p. ^l2•. « Il est tout à fait certain que 
nous ne pouvons en aucune façon apprendre à connaître suiiisaniment, à plus 
forte raison nous expliquer les êtres organisés et leur possibilité interne uni- 
quement d'après les principes mécaniques de la nature, tellement certain en 
vérité, que l'on peut dire hardiment qu'il est insensé pour des hommes, môme 
de concevoir seulement une telle entreprise, ou d'espérer qu'il puisse surgir 
quelque nouveau Newton qui rendrait com|)te de la production d'un brin 
d'herbe par des lois naturelles que n'aurait ordonnées aucun dessein. » 

3. I, p. 219-220. 



U ' 1» I 



>l 



76 LA Pini.OSOPÎIir l'RVTIQlE DE kAM' 

expose ici sous-enteiid constamment, quand elle ne l'ex- 
prime pas formellement, une sorte d immanence de la 
finalité dans le mécanisme: ce qui est simplement exclu, 
c'est cette téléologie anthropomorpliique qui met immédia- 
tement l'action Immaine au centre de tout, qui l'airranchit 
de toute connexion nécessaire avec le développement de 
l'univers. Les pages de haute pensée et de vive imagination, 
dans lesquelles Kant décrit l'infinité de la création par 
delà l'espace et le temps, la production et les transformations 
successives des mondes, paraissent destinées surtout à 
fortifier l'idée que la nature dans son onivre ne se règle 
ni sur les désirs, ni sur les représentations spontanées 
derhomme\ « La Nature, hien (ju'elle ait une destination 
essentielle à la perfection et à l'ordre, comprend en elle, 
dans l'étude de sa diversité, toutes les moditications possi- 
bles, même jusqu'aux défectuosités et aux pcriurbations. 
C'est juste la même inépuisable fécondité qui a produit les 
globes célestes habités aussi bien que les comètes, les utiles 
montagnes et les funestes écueils, les contrées habitables et 
les solitaires thébaïdes. les vertus et les vices -. » Ce n'est pas 
à dire que l'homme reste fatalement l'esclave de cette 
puissance qui l'enveloppe : il peut la dominer par la séré- 
nité de sa pensée, par l'union intime de son être avec Dieu. 
C'est là un bonheur que la raison s'enhardit à peine à 
concevoir, mais que la révélation autorise à espérer. « Lors 
donc que tombent les liens qui nous tiennent enchahiés à 
la frivohté des créatures, au moment qui est marqué pour 
la transformation de notre être, l'esprit immortel, libéré de 
la dépendance des choses finies, va trouver dans la com- 
munion avec l'I^tre infini la jouissance de la véritable 
félicité. La Nature tout entière qui soutient un rapport 
harmonique universel avec la complaisance de la Divinité. 
ne peut que remplir d'un contentement [)erpétuel cette 
créature raisonnable qui se trouve unie à la source première 

I. 1, p. 289 sq. 
3. 1, p. 828. 



PKEMIERES COCEPTIONS MOUALES 



77 



de toute perfection... Les scènes changeantes de la nature 
ne peuvent troubler la tranquille félicité d'un esprit qui 
s'est une fois élevé à une telle hauteur^ ». 

Ces idées de Kant reparaissent à nouveau parmi les con- 
jectures et les rêves qui remplissent la troisième partie de 
son livre, intitulée : Des Habllunts des Astres. Rien n'est 
plus faux, selon kant, qu'une conceptioji téléologique qui 
subordonne la marche de l'univers aux fins particulières de 
l'homme. Aussi bien que l'homme, l'insecte pourrait juger 
que son existence et celle de son espèce mesurent la valeur 
de tout. Or, parce que la nature produit tous les êtres avec 
une égale nécessité, aucune classe d'êtres n'a le droit de 
se mettre à part ; en ce qui nous concerne, il est insensé 
d'attendre que l'ordre des forces naturelles iléchisse devant 
la considération de telle ou telle fin, dont l'accomplisse- 
ment, selon nos vues bornées, donnerait plus de beauté ou 
de perfection aux choses. Que pourrait signifier au surplus, 
même s'il était authentiquement établi, tel défaut de 
l'univers? N'est-ce pas la propriété de l'Infini d'être une 
grandeur qui ne saurait être diminuée par la soustraction 
d'aucune partie finie ' ? 

L'homme est hé au Tout dans sa pensée et dans son ac- 
tion. Quelque disproportion qu'il paraisse y avoir entre la 
faculté de penser et les mouvements de la matière, il n'en 
est pas moins certain que l'homme tire ses représentations 
et ses concepts des impressions que l'univers suscite en lui 
par l'intermédiaire de son corps. Or ce corps qui enve- 
loppe l'esprit est d'une matière plus ou moins grossière : 
d'une façon générale, les corps des habitants des diverses 
planètes sont faits d'une matière d'autant plus subtile et 
légère que ces planètes sont j)lus éloignées du soleil ; on 
conçoit donc, pour l'homme, que l'imperfection de son 
organisme le condamne à la servitude des idées confuses et 
des passions. Au fait, il semble que la destinée de la plu- 

I. I, p. ^o'». 
a. 1, p 33i-33a. 



1 

I 



il 



if" 



LA PHILOSOPHIE PRATIOIE DE KA.NT 



[)art des hommes consiste à satisfain» les plus élémentaires 
besoins de leur existence, à croître sur place, comme les 
plantes, à propager leur espèce, à vieillir et à mourir : 
leur puissance de penser reste opprimée sous les penchants 
qu'elle devrait gouverner. La Aiculté de lier des concepts 
abstraits, d'opposer au tumulte des passions la force des 
représentations claires reste ainsi chez beaucoup sans vi- 
gueur : si elle se manifeste chez quel([ues-uns, ce n est que 
tard et par intermittence : la lumière de la raison n'est dans 
1 humanité que comme ces rayons voilés ou brisés par 
l'épaisseur des nuages '. 

Tout au moins la perspective souriante nous est ouverte 
d'un développement supérieur de la pensée dans d'autres 
mondes, et notre situation d enfants de la terre nous per- 
met d*en juger par comparaison. S'il y a au-dessous de 
nous des êtres dont les plus privilégiés sont ce qu est un 
lloltenlot par rapport à un Newton, nous pouvons conce- 
voir au-dessus de nous de ces êtres bienheureux qui sont a 
Newton , suivant l expression de Pope, ce que Newton est à 
un singe. Et ce qui les élève si haut, ce sont ces vues dis- 
tinctes de la pure intelligence, qui deviennent spontané- 
ment des mobiles d'action, d'une force et d une vivacité 
bien supérieures à tous les attraits sensibles. (( Avec com- 
bien plus de magnificence la Divinité qui se peint dans 
toutes les créatures ne se reflète-t elle pas dans ces natures 
pensantes qui reçoivent paisiblement son image comme une 
mer que n'agitent point les orages des passions"! » Qui 
sait d'ailleurs si ces globes célestes ne sont pas comme les 
degrés matériels que doit franchir l'ame immortelle dans 
l'infinité de sa vie à venir ? N'y a-t-il pas une affinité entre 
le spectacle qu'ils nous olTrent. le prestige qu'ils exercent 
sur notre curiosité, et la conscience de la destinée de l'es- 
prit, dépassant peu à peu tout ce (jui est fini, s assurant par 
une plus intime union avec Dieu la perpétuité de son exis- 

I. I, p. 333 sq. 
•2. I, \). 338. 



PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES 



79 



lence ' ? a Au fait, quand on s'est rempli l'àme de telles 
pensées..., la contemplation d'un ciel étoile, par une nuit 
sereine, nous donne une sorte de joie que les nobles âmes 
sont seules à ressentir. Dans le silence universel de la na- 
ture et le repos des sens, la mystérieuse faculté de connaître 
qui est au fond de l'esprit immortel parle une langue inef- 
fable et fournit des idées d'un sens enveloppé, qui se lais- 
sent bien sentir, mais ne se laissent pas décrire ". » 

Telle est la première conception que Kant nous présente 
des conditions et des fins de l'action humaine. Il en em- 
prunte visiblement le fonds aux postulats du rationalisme 
traditionnel, selon lesquels les progrès de la pensée déter- 
minent les progrès de la vie morale. Faut-il noter comme 
l'indice d'une disposition plus personnelle le jugement 
pessimiste d'apparence qu'il porte sur l'humanité, sur la 
puissance des causes qui la tiennent presque invincible- 
ment éloignée de son idéal ' ? Peut-être en quelque me- 
sure ; encore ne faut-il pas oublier que cette façon de juger 
l'humanité actuelle a été souvent avouée par le rationa- 
lisme même, qui tient naturellement la possession de la 
raison pour un bien aussi rare que précieux, qu'elle n'est 
pas en outre incompatible avec cette sorte d'optimisme qui 
cherche hors des réahtés finies le principe de l'estimation 
définitive de l'univers. Quant au genre de conjectures, oii 
semble s'égarer l'esprit de Kant, il révèle à coup sûr un 
penchant à la spéculation aventureuse et quasi-mythi- 

1. I, p. 3^3. — C'est par des vues tlu même genre que Fechner, dans son 
y^rnd. Avesta, préludait aux idées constitutives de la psjcho-phvsique. 

2. I, p. 345. On songe tout naturellement à la phrase si souvent redite qui 
commence la conclusion de la Crifif/ur de la raison pratique : « Deux 
choses remplissent l'àme d'une admiration et d'un respect toujours nouveaux 
et qui s'accroissent à mesure que la réllexion s'en occupe plus souvent et avec 
plus d'insistance: le ciel étoile au-dessus de moi et la loi morale en moi a, 
V. p. i08. Mais la suite du développement montre bien comment dans l'in- 
tervalle Kant a pris conscience d'un autre infini que l'infini du monde visible, 
à savoir l'infini du monde intelligible, qui est l'infini véritable, où règne la 
personnalité. 

3. Paul Menzer, Der Ent^vic/ilungsgan^ der kantischen Elhik, ï Theil 
(Inaug.-Diss), p. 19-20. 



'. » ->i. » iui. ' i ^ , » — ..i*.!.-^'. jLi«i.i*a 



8o 



LA PlilLOSOlMIli: rU.VTIQlE DE kAM' 



que. qui m.^me plus lard, en face des sévères reslnct.ous de 
TcX^^e, continuca à se réserver dueUiucs dro.ls : u.a.s 
il n'est pas non plus étranger au beso.n qu éprouve sou- 
ent la iensée raiionalisle daehever sou œuvre de d.ale - 
1 ue al slraite par la divination intuitive de 1 essence et de 
l^d sln,ée des êtres. Est-ce que certaines des lormules par- 
Uc lires dont Leibniz avait revêtu le ral.onahsn.e ne se 
U ent pas d'elles-mêmes an jeu des spée.euses analog.es .» 
Dan les ouelusions de l7//.s/o,re universelle .le la ualure, 
hTI comme un usage de linspiralion l-l^-;;"- ;- 
seu.blable à celui que kanl p us tard, \>orye .J^ k - 

u^,.o ^. llpirlor' Au moins laut-u iccoii 
«aieur, reprochera a lieiaer . /^u . • : 

r. Ure que'déjà ces bypothèses ne sont pas développées 
sans quelque réserve ^ « U est perm.s, dit kant. i est 
XeLbl^ de se divertir -- des représentations de ce 
.enre; mais personne ne fondera l espo.r de la v.e lutme 
sur des images aussi incertaines de 1 imagmat.on . )) 






Tandis que Vllistoire universelle de la Salure eonciUe 

Ue; tout en Ff -^\-~ ^^ 'S^: au assa,e les conjecluros au.- 

et qui en g.n.rali.ent les ^^^^^ 'ondes cùlesles : « Quelques hon.mes cl'espnt 
qudles on peut se Uvrer sur le. mondes c^^^^^^^^^^^ ^^^ ^^^^^ ^^^^ 

voulant donner un beau tab eau »^ ^ ^^^'.^ '^"^^tj^,, , trouve ur,e partie des 
rouses de monde en monde et ^^^^^^^^^^''^^^^ ^^^, ,i^ov{ .^.^^\^ ^o 
belles occupations qu on peut donner ^";/^";^;;^;*'j^ ^ /j i„iervalle entre 
donne, je doute qu'elle puisse ^T^:;^^^^ ^J^^rZ^ . Nouveaux Essais. 
nous et ces génies et de la grande ^arl ^l^^^^J Yv^-^i:,!). - Incontestablement 

L. IV. ch. XV, /^/''/■'^^•/';-E;^V''' rirnL^i^^ àe non.breuses 

d'ailleurs la l^^^^^^^ne ^e L^n^iou^^ reconnaissait Herder 

combinaisons par analog.e, et ^^f^'^/^"',^^ ^^.t^phvsique ». - Remarquons 
,,,na il apriain^bn. u^ . ^^^\} ,a pllilosopbie spinoziste .. 

^^t ;Sli:so;i^f W^nUi^me, omettent \e criticisme Unt.en et se bornent a 
louer Kant pour sa tliéorie du ciel. 

2. 1, p. 3^3. 

S. 1, p. 344- 



Dt:TERMl>'ISME 



Si 



avec la conception newtonienne de la science, généralisée 
dans son propre sens, des intuitions philosophiques plus 
ou moins directement suggérées par la philosophie de 
Leihniz, la Nova dllacidatio\ par une interprétation et une 
rectification des idées leihniziennes et wolffienncs sur les 
premiers principes, s'eflbrce d'établir les conditions ration- 
nelles de la science, telle que NeAvton l'a comprise. Les 
idées morales de Kant qui étaient précédemment envelop- 
pées dans une cosmogonie sont maintenant rattachées, 
avec le déterminisme qu'elles impliquent, à une théorie de 
la connaissance. 

L'elTort fait par Kant pour donner dans cet ouvrage une 
formule et une démonstration plus exactes du principe de 
raison saffîsanle, ou, comme il veut l'appeler avec plus de 
précision, de raison déterminante', l'amène à rechercher 
quel est le rapport de ce principe avec la liberté humaine. 
Crusius soutient que ce principe ne peut être rigoureuse- 
ment démontré, que, s'il pouvait l'être, il tendrait à jus- 
tifier un fatalisme comme celui des Stoïciens, c'est-à-dire à 
nier la liberté et la responsabilité morale ; autant pour cette 
conséquence que pour le manque d'évidence du principe, 
Crusius conclut que certaines choses existantes sont suffi- 
samment déterminées par le seul fait de leur existence ac- 
tuelle, que les actes libres, quand il s'en produit, sont au 
nombre de ces choses. Kant estime qu'une fois mieux éta- 
bli, le principe de raison déterminante résiste aux criti- 
ques de Crusius et n'est incompatible qu'avec la fausse 
conception d'une liberté d'indifférence. Si le légitime dé- 
doublement de ce principe en principe de la raison d'être 



1. Principiorum priniorum cognitionis metaphysicœ nova diliicidatio, 
1755. 

2. I. p. 374. — Leibniz, au contraire, avait fini par préférer l'expression de 
« raison sufiisante » à l'expression de « raison déterminante » qu'il avait un 
moment employée. (Cf. Théodicé(\ Phil. Schr. Ed. Gerbardt, VI, p. 127.) 
Wolff avait critiqué chez Leibniz l'usage de « raison déterminante » pour 
désigner la « raison suffisante». Philosophia prima sa-e Ontologia. Ed. nov. 
1730, iî 117. 

Delbos. Q 



82 



LA PHILOSOPIITE PRATIQUE DE KANT 



et en principe de la raison de connaître conduit à admettre 
que l'existence finalement fonde l'intelligibilité dn possible 
au lieu d'en dériver, il n'y a que l'Ktre nécessaire, Dieu, 
qui par son être même soit indépendant de la raison d'être 
antécédemment déterminante ; tous les êtres contingents, 
sans exception, en relèvent. Que l'on suppose donné, en 
effet, un acte de libre volition : peut -on dire que son actua- 
lité même le détermine entièrement? Dans ce cas, il fau- 
drait tenir pour indifférente la place qu'il occupe dans le 
temps, ou reconnaître qu'à un moment antérieur les causes 
manquaient pour le produire. Or, admettre qu'à l'absence 
de raison antécédente corresponde la non-existence, c'est 
admettre qu'il faut une raison antécédente pour déterminer 
fexistence ^ En vain invoquerait-on, pour soustraire l'ac- 
tion libre au déterminisme, la distinction de la nécessité 
absolue et de la nécessité hypothétique: contre les partisans 
de la philosophie de Wolfl' Crusius a justement montré la 
la vanité de cette distinction : à quoi sert à l'homme qui 
agit en un sens de concevoir la possibilité abstraite d'un 
contraire qui, dans les conditions où il se trouve, reste 
effectivement impossible.^ Kant ne veut pas user de pareils 
subterfuges logiques. (( De même qu'on ne peut rien conce- 
voir de plus vrai que le vrai, rien de plus certain que 
le certain, de même on ne peut rien concevoir de plus 
déterminé que le déterminé ". » La question n'est pas 
dans le degré, mais dans l'origine de la nécessité. Une 
nécessité comme celle qui incline la volonté divine, par 
les raisons comprises dans un entendement infini, ne 
laisse pas d'être absolue, bien qu'elle s'accorde pleinement 
avec la liberté ; de même, ce n'est pas chez Thomme une 
moindre nécessité, une raison d'être plus vague et plus in- 
certaine qui distingue des actions physiques les actions 
produites par la liberté morale ; c'est la constitution de la 



1. I, p. 378. 

2. 1, p. 382. 



DÉTERAITMSME §3 

nécessité par des motifs tirés de l'intelligence. L'apparente 
indiflerence de certaines de nos résolutions à l'égard des 
mobiles conscients dissimule simplement une reprise de 
notre volonté par les forces inférieures et obscures de notre 
être, comme la foi dans l'égale possibiUté des contraires 
n'est qu'une imposture de l'imagination qui nous repré- 
sente la tendance à varier nos états comme le pouvoir de 
modifier à notre gré les raisons objectives de nos actes. En 
réahté, quand des actes s'accomphssent sous l'empire des 
sollicitations et des impressions extérieures, sans qu'il y 
ait inclination spontanée, on peut dire qu'ils sont l'œuvre 
de la fataHté ; ils sont libres dès qu'ils dépendent d'une né- 
cessité intérieure à nous-mêmes. Or, comme Leibniz, Kant 
marque deux moments principaux de celte nécessité, un 
moment inférieur où il s'agit de spontanéité plutôt que de 
liberté véritable, où, bien que la conception monadologique 
de la substance soit exclue S l'âme est conçue comme un 
principe interne d'action, et un moment supérieur, où la 
Hberté est définie comme la puissance d'agir conformément 
à la représentation claire du meilleur possible, où c'est 
précisément la nécessité rationnelle de ce genre d'action 
qui en fonde la valeur. Dans un dialogue qu'il institue entre 
Titius, partisan du déterminisme rationaliste, et Caïus, par- 
tisan de la liberté d'indilférence, Kant essaie de résoudre 
selon la plus pure inspiration leibniziennc les difficultés 
que l'on oppose à la doctrine de la nécessité morale : la 
liaison des effets et des causes dans l'ordre des actes volon- 
taires, loin d'être un motif d'excuse, rend l'action essen- 
tiellement dépendante de l'agent ; elle rattache intimement 
en l'homme ce qu'il flùt à ce qu'il est ; elle l'assure en 
quelque sorte du bien et du mal qu'il accomplit, a Ton ac- 
tion n'a pas été inévitable, comme tu parais le soupçonner. 



I. V. la troisième section de la No\'n diluridntin, où, pour jiislificr nliJlo- 
sophiquemcnt la conception newlonicnne de raltraclion, Kant substitue à l'idée 
de l'harmonie préétablie le système du commerce universel des substances. I, 
p. 393-400. 



■i 



84 



LA rniLOSOPIUE PRATIQUE DE RA>T 



OPTIMISME 



85 



car lu n as pas cherclié à l'éviter; mais elle a été infailllhle 
selon la tendance de ton désir en rapport avec les circons- 
tances où tu étals placé. Et cela t'accuse plus liauteinent. 
Car tu as désiré avec tant de violence que tu n'as pu te 
laisser distraire de ta résolution. ' » La responsabilité n'est 
détruite que par la contrainte que l'on est forcé de subir 
passivement : elle ne l'est point par l'acceptation de raisons 
qui attirent sans entraîner ; cliacun de nos actes nous en- 
gage véritablement. Par une formule de conciliation qu'il 
jugera plus tard absolument vaine, et qu'il cberchera en 
conséquence à remplacer ^ Kant manifeste sa confiance dans 
un accord possible entre la nécessité des actes et la respon- 
sabilité morale, conçues comme deux vérités à reconnaître 
pleinement, sans atténuation'. Mais alors même que, selon 
ces idées, notre conduite rentre sous notre responsabihté 
propre, est-ce que la tendance à remonter de raison en 
raison dans la série des actes n'aboutit pas a Dieu comme 
cause unique et suprême de tous les événements ? Est-ce 
qu'il n'en reste pas moins impossible de concilier avec la 
bonté et la sainteté parfaites l'existence du mal, dont Dieu, 
par sa prescience et sa puissance combinées, paraît bien 
être la raison dernière et déterminante? La réponse de 
Kant est encore toute leibnizienne : le mal n'existe qu'en 
vue d'un plus grand bien, ou même du plus grand bien pos- 
sible. Précisément parce que Dieu, déterminé par sa per- 
fection à créer, a voulu réaliser dans ses créatures tous les 
degrés de perfection, il n'a pu supprimer ces causes de mal 

2' Dans ceUe façon d'accorder la liberté et la nécessité Kant ne verra plus 
lard qu'un « misérable subterfuge ». qu'une » pure duperie ^e moU >> ; de la 
liberté idenlilicc à la nécessité des représentations claires, de cette liberté pu- 
rement psvcholoi:iquc et relative, il dira qu'« elle ne vaudrait guère mieux au 
fond (lue'la liberté d'un tournc-brocbe qui. lui aussi, une fois qu .1 a ete 
monté, exécute de lui-même ses mouvements. » hnti/^ der praktischen Ver- 
nunft'd''*' partie, livre I, ch. m), V, p. 101-102. 

3 Sur la double affirmation du déterminisme et de la responsabilité morale 
dan; la doctrine ultérieure, v. Kntik der reinen ^^r'^'f.^^Diale^^^^^^^^^^ 
cendanlale, Tme 11, ch. n, section l\, 3), 111. p. m-m;AnUk der prak- 
tischen Vernunft{i'^ partie, livre 1. ch. m), V. p. 102-10J. 






qui n'eussent pu disparaître qu'avec de très glorieuses 
images de sa sagesse et de sa bonté. Si Dieu déteste le 
mal, il a encore plus d'amour pour les perfections plus 
considérables qui en peuvent provenir. Bien entendue, la 
doctrine de la nécessité morale ne porte pas plus d'atteinte 
à la bonté et à la sainteté de Dieu qu'a la liberté et à la 
responsabilité de l'homme \ 



* 



Kant adhérait donc pleinement à l'optimisme de Leib- 
niz'. Il maintint son adhésion aussi ferme au milieu de 
l'émotion et des discussions que provoqua le tremblement 
de terre de Lisbonne. Les trois petits écrits qu'il publia pour 

I. I, p. 385-387. . 1 c ' 1 t r k 1 

2 II faut noter cependant que Kant semble n'avoir pas adopte tout d abord 
.ans quelque restriction l'optimisme leibnizien. En 1753, l'Académie de Berlin 
avait mis au concours pour 1755 une étude sur le système de Pope résume 
dans cette formule: tout est bien, et elle engageait clairement dans son pro- 
gramme à le comparer avec le système de Leibniz. Ce sujet qui provoqua les 
critiques et les railleries de Lessing dans l'écrit anonyme qu'il publia avec 
Mendeissohn sous le titre « Pope ein Metaphysiker ! » (Danzig, 1700) attira 
au contraire sérieusement l'attention de Kant. En cela peut-être Kant cédait 
au souvenir de l'enseignement d'un professeur de l'Université de Kœnigsbcrg, 
Uappolt. qui en 17^1 avait expliqué les Essays on nia n de I^pe. qui 1 année 
suivante, avait annoncé comme sujet de cours une Theodicee d après Fope (V . 
Benno Erdmann, Martin Knutzen, p. i4o, note). On ne sait pas s il concou- 
rut effectivement. Toujours est-il que nous avons dans les Feuilles détachées 
publiées dans ces derniers temps par I\eicke (Lose Blàtter ans Kants 
Nachlass, Kœnigsbcrg, I, 1889; II, 1895; 111, 1898) des fragments du tra- 
vail qu'il avait préparé. Est-ce par condescendance pour les intentions qua>ait 
pu avoir l'Académie en proposant ce sujet .^ Ce qui est certain, c'est que la 
doctrine de Leibniz est jugée par Kant inférieure à celle de Pope. Elle encourt 
selon lui les objections suivantes: i" si l'on peut accorder avec la sagesse de 
Dieu le fait d'avoir accepté le mal comme moyen pour un plus grand bien, com- 
ment accorder avec son infinie puissance la fatalité métaphysique qui lui impose 
celte condition ? Le défaut du système Icibnizien, c'est qu'il représente le j3lan 
du meilleur univers lour à tour comme dépendant et comme indépendant de la 
volonté divine : il y a là un dualisme inacceptable ; 3" c'est aussi une faiblesse 
pour le système, que le mal existant dans le monde ne puisse être explique que 
par la supposition préalable de l'existence de Dieu; on perd le bénéfice de la 
preuve que pourrait fournir pour l'existence de Dieu le monde justifie tout 
d'abord dans son ordre et dans sa perfection. D 32, D 33, I. p. 295-502. V. 
aussi la première page de E G9. II. p. 235-236. qui paraît se rapporter au 
même sujet et à la même époque. 



86 



LA PIIILOSOriIIE PRATIQUE DE KAÎST 



donner Tcxplication physique du phénomène * sont dirigés 
dans leur esprit général contre cette téléologie superficielle 
qui considère Texistence et le honheur de l'homme comme 
les fins de la nature, et qui voit par suite autant de maux 
ou de punitions dans les atteintes des lois naturelles aux 
désirs humains ^ Mesure hieninexacte et souvent contradic- 
toire pour juger les événements. La même secousse qui a 
détruit Lishonne a multiplié à ïephtz des sources d'eaux 
curatives. « Les habitants de cette dernière ville avaient 
leurs raisons de chanter Te Deum laudamus, tandis que ceux 
de Lisbonne entonnaient de tout autres chants \ » 
(( L'homme, ajoutait Kant, est si épris de lui-même qu'il 
se considère purement et simplement comme l'unique but 
des arrangements de Dieu, comme si ces derniers n'avaient 
à viser qu'à lui seul, pour régler là-dessus les mesures à 
prendre dans le gouvernement du monde. Nous savons que 
l'ensemble de la nature est un digne objet de la sagesse di- 
vine et de ses arrangements. Nous sommes une partie de la 
nature, et nous voulons être le Tout*. » 

La question de la Providence et du mal, posée ainsi 
par les circonstances, resta longtemps à l'ordre du jour et 
Ait longuement débattue, en particulier dans les chaires aca- 
démiques. Kant la reprit dans ses Consldérallons sur ropll- 
misinc " qu il écrivit en guise de programme de ses leçons 
du semestre d'hiver 1 759-1 760. Sa solution est plus que ja- 
mais, avec une fidélité presque littérale, la solution leib- 
nizienne. Il la soutient comme une vérité qui va de soi. Il 
critique sur un Ion d'ironie tous ceux dont le secretamour- 
propre n'estime une thèse que pour l'elTort qu'elle coûte 



1. Vonden Vtsachen der llrdrrsrJuïtteningen, 1756; Geschichte und 
Naturheschreihun<f der merkKvuvdigstcn Vorfullc des Erdbebens..., 1756 ; 
Fortgesctzte Bptravhtiing der seit einiger Zeit ^vahrgenonunenen Erdcr- 
schùtteriingpti, 1756. 

2. I, [). 4i5, p. 439440. 

3. I, p. 421. 

4. I, p. 4'i3-4ii 

5. Versuch einiger Betrachtungen ûber den Optimismus, 1759. 



OPTIMISME 



87 



a 



défendre et s'accomode mieux des erreurs subtiles 
que des vérités communes ^ Il s'applique à montrer 
que la volonté de Dieu n'a pas pu agir selon son bon 
plaisir, qu'elle a dû se déterminer à choisir le meil- 
leur des mondes. On conteste qu'il y ait en Dieu une 
idée du plus parfait des mondes ; mais alors on pourrait 
concevoir un monde plus parfait que les mondes repré- 
sentés dans l'entendement divin, et Dieu ne concevrait pas 
tous les mondes possibles: il ne serait pas infini. La consé- 
quence détruit le principe'. Mais ne se peut-il pas qu'il y 
ait plusieurs mondes répondant également à cette condition 
d'être les meilleurs mondes possibles .^ Par un argument 
que lui-même déclare nouveau, Kant prétend que deux 
réalités ne peuvent être l'objet d'une pensée qui les compare 
et les distingue que si les difl^érences qu'il y a entre elles 
portent, non sur leurs caractères constitutifs pris en soi, 
mais sur leurs degrés respectifs de détermination positive 
ou de perfection: d'où il résulte que la conception de deux 
mondes distincts et également parfaits est contradictoire, 
puisqu'elle suppose une perfection égale pour des degrés 
dilïerents de réahté'. Cependant l'idée du plus parfait des 
mondes pourrait sembler pareille à telle idée illusoire, 
comme est, par exemple, l'idée du plus grand nombre ou 
de la plus grande vitesse ; on peut toujours se représenter 
un nombre plus grand qu'un nombre donné, une vitesse 
plus grande qu'une vitesse donnée : de même, un monde 
étant supposé le plus parllilt, il est possible de se repré- 
senter un nombre plus parfait encore. Fausse assimilation. 
La notion de nombre exclut de soi celle d'un nombre qui 
serait le plus grand possible : mais la notion du parfait, 
pouvant servir à définir la réaUté, comporte à la ibis un 
type supérieur de perfection qui est Dieu, et des degrés de 
perfection à marquer par leur rapport à ce type suprême, 

1. II, p. 37. 

2. Il, p. 38. 

3. II, p. 38-4i- 



8S 



I. V PlliLO<OPIllE PRATIOIE DE KA>'T 



Des lors, puisque l'idJc du meilleur des mondes est bien 
fondée comme telle, il faut, soit renoncer à concevoir ce 
qu'a pu être le choix: de Dieu, soit admettre qu'il n'a pu 
être déterminé que par cette idée '. Que si l'on objectait 
que cette doctrine de la nécessité morale détruit la liberté 
en l'homme et en Dieu, on pourrait répondre que le sacri- 
fice peut se faire sans regret d'une hberté telle qu'on l'en- 
tend, et qui n'est que le risque perpétuel de l'erreur et du 
mal. C'est au contraire un principe de joie que de se re- 
connaître citoyen d'un monde qui, dans son ensemble, ne 
peut être plus parfait, cpie d'avoir une place définie dans le 
meilleur ordre de choses qui soit concevable, que de com- 
prendre le Tout comme la réalité la phis achevée, et ce qui 
arrive comme bon par rapport au Tout'. Ces Considérations 
sur roptiniisnie sont l'œuvre de Kant où sa pensée a été le 
plus entièrement dogmatique : diversement appréciées au 
moment où elles parurent', il n'est pas étonnant qu'elles 
aient été énergiquement désavouées plus tard de leur 
auteur '. Auprincipequi faitdépendre tout jugement sur les 

I. If, p. ^i. 

3. Il, p. !\'x\?i. 

3. llamann, à qui Kant a\ail adressé un exemplaire de son livre, lui faisait 
remarquer peu a{)rts qu'il y a contradiction à admettre une Providence dont 
les oirels ne se révèlent que dans le Tout, non dans les plus petites des parties 
qui servent à composer ce Tout. « Quand on allègue comme Uousseau un 
monde qui est le meilleur des mondes, et que Ton nie une Pro>idence indivi- 
duelle, alomistique, njomerjlanée, on se contredit soi-même. » linej\\echsel, 
I, p. a8. Ailleurs, dans une loltre à Lindner du 12 octobre 1759, il jugeait 
ainsi la doctrine que Kant avait exposée : « Je ne comprends pas ses raisons... 
S'il valait la peine de le réfuter, j'aurais pu sans doute me donner la peine de 
le comprendre. Il se fonde sur le Tout \)0\.\t juger du monde .. Conclure du 
Tout aux parties, c'est conclure de l'inconnu au connu. Un philosophe qui me 
commande do regarder au Tout me crée une exigence tout aussi lourde que 
celui qui me commande de regarder au cœur dont il écrit : le Tout m'est aussi 
caché que ton cour. » Ildmanns IVcrkc, Ed. Uoth, I, p. ^91. — Li(,dner, 
au contraire, dans une lettre à Kant du lô/^G décembre 1759, adhère aux 
Considérdtions sur L'optimisme. /irir/lvcc/tscL I, p. 32. 

4. Borowski raconte que, quelques armées avant la mort de Kant, il lui avait 
demandé pour les communi(juer à un ami les Considérations sur l'opti- 
misme, que Kant, avec un sérieux solennel, lui répondit de ne jamais faire 
mention de cet écrit, de n'en donner à personne les exemplaires qu'il pourrait 
trouver, de les faire disparaître de la circulation. Darstellung des Leliens und 
Cluiraklers Imn.auuel Kants, p. 58 09 note. Kant, du reste, s'était applique 



V 



.à 

I 



à 



OPTIMISME 89 

choses de la conception du Tout s'était substitué dans l'in- 
tervalle le principe qui subordonne tout jugement sur les 
choses aux droits souverains de la personne morale. 



* 



Dans cette première période de sa pensée, Kant n'a 
encore fait aucun effort indépendant soit pour soumettre à 
une critique rationnelle les conceptions morales qu'il ac- 
cepte de l'école leibnizieime et Avolfficnne, soit pour dé- 
gager de sa nature propre les traits à exprimer dans une 
éthique nouvelle. Un court passage néanmoins, dans l'un 
des fragments pubHés par Rcicke, paraît révéler à cette épo- 
que la tendance qu'il manifestera plus tard à nier toute 
commune mesure entre la vertu et les autres biens. Il se de- 
mande quel est le plus heureux en ce monde, de l'homme 
vertueux ou de l'homme vicieux. Et il répond que ce qui 
foit malgré les apparences la vertu plus heureuse, c'est 
qu'elle échappe à l'empire des désirs dont le vice est le 
jouet. Ce qui caractérise la vertu, c'est le renoncement; 
c'est par là que la vertu a en elle toute sa valeur. (( Le véri- 
table prix de la vertu est la paix intérieure de lame, que 
les autres biens bouleversent ou corrompent. L'instruction, 
la gloire, la richesse : toutes ces choses n'ont pas en elles 
le vrai bien. Il n'y a donc que la vertu pour constituer le 
bonheur véritable, il n'y a qu'elle pour trouver dans l'a- 
bondance comme dans la pénurie, dans les larmes comme 
dans la joie de quoi se contenter. Puisque ainsi la vertu n a 
rien qui lui manque, il n'y a rien qui pour elle vaille 



à démontrer rin>u(risancc des arguments traditionnels en faveur de l'oplimisme 
dans son écrit de 1791 sur l'/nsuccès de toutes les tenlati^'es plulosofthi- 
ques en Théodicée. Il établit là, selon l'esprit de la philosophie critique, l'Im- 
puissance de 1 esprit humain à déterminer avec certitude par des raisons 
théori([ues le rapport du monde donné à la sagesse et k la justice d'une Cause 
suprême, en même temps qu'il considère comme légitime la détermination 
pratique de l'idée do Providence. 



90 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA^T 



d'être désiré \ » C'est là comme un dessin anticipé des 
idées et des formules qui reparaîtront amplifiées et 
plus précises au début de Y Etahlissenienl de la Méta- 
physique des mœurs : il n'y a qu'une seule chose qu'on 
puisse tenir pour bonne sans restriction, en regard même 
de tous les dons de la nature et de la fortune, c'est une 
bonne volonté. 



I. Ce passage fait partie de l'un des fragments signalés plus haut q 
pportent à la question de l'optimisme. E 6y, I. Lose /ilalter, II. p 



ra 
236. 



ui se 
p. 235- 



l 



CHAPITUE II 

LES flLÉMENTS DE LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT (de 17(30 a 
1770). — LA CRITIQUE DE LA iMÉTAPHYSIQUE. —L'INFLUENCE DES 
ANGLAIS ET DE ROUSSEAU. — LES PRESSENTIMENTS D'UNE MÉTA- 
PHYSIQUE NOUVELLE. 



Pendant les années qui suivent 17G0, Kant s'occupe de 
réviser les thèses fondamentales du rationalisme métaphy- 
sique ; poursuivie par les voies les plus diverses, cette 
œuvre de critique et de recherche reste, comme il est natu- 
rel, assez complexe, et se laisse malaisément figurer en 
quelques traits. Kant l'a bien caractérisée dans une lettre 
à Lambert du 3i décembre 1765, où il déclare que depuis 
plusieurs années il a tourné ses réflexions philosophiques 
dans tous les sens possibles et que c'est seulement après 
divers mouvements de bascule (Unildppungen) que ses pen- 
sées ont retrouvé quelque équilibre '. Pour ce qui est des 
problèmes moraux, plus directement abordés désormais ^ 

1. Briefivechsel, I, p. 52. — V. la lettre à Herder du 9 mai 1767, Ihid., 

P 70 71- 

2. Kant avait compris la philosophie morale dans le programme de ses 
leçons dès 1756-07. Voici, d'après les recherches d'Emil Arnoldt, Kritische 
Ercurse im Cehiele dcv Kant-Forscliun^, p. 617 et suiv., les semestres 
pour lesquels Kant avait annoncé des leçons sur la morale ; à l'exemple d'Ar- 
noldt, je rapporte sans parenthèses les semestres pour lesquels il est démontré 
que Kant a fait réellement ces leçons ; je mets entre parenthèses ( ) les semes- 
tres pour lesquels il est démontré que Kant a annoncé ces leçons sans qu'on 
puisse afiirmer autrement que par vraisemblance qu'il les a faites ; je mets entre 
crochets [ ] le semestre pour lequel il est démontré que ces leçons, quoique 
annoncées, n'ont pas été faites : (56-07), (Sg), (59-60), (60-61), (61-62), (63- 
64), (64-65), (65-66), (66), 66-67, 67-68, (68-69), 70, 71, 71-72, [78], 78- 
7-^«. (7'4-75)' 75-76» 76-77' 77' 78-79' 80-81, 82-88, {^'^-^^x), (84-85), (86- 
87), 88-89, 9^"9^- Lorquel'on trouve une indication de l'auteur d'après lequel 



i 



9* 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE RANT 



et dans le mcmc esprit d'examen indépendant et de réno- 
vation, il semble néanmoins possible de ramener à trois 
principales les causes qui chez Kant en transforment la 
solution et même le sens ; en premier lieu, les concepts 
moraux subissent le contre-coup de l'épreuve critique à 
laquelle sont soumis tous les concepts métaphysiques en 
général ; en second lieu, sous Tinlluence des philosophes 
anglais, une autre faculté que la raison, le sentiment, appa- 
raît comme la source véritable de la moralité : enfin, sous 
rinllucnce de Rousseau, le sentiment môme devient la 
révélation d'un ordre de la vie tout opposé à celui que les 
philosophes ont ajusté artificiellement à leurs spéculations. 
Et ainsi tout est remis en question dans les doctrines mo- 
rales dont le rationalisme fournit le type : les procédés 
d'explication et la matière à exphquer. 






^ Il est remarquable que dès le début de celte période Kant 
tache de soustraire les vérités morales, ainsi que les croyan- 
ces qui s'y rattachent, au doute qui peut atteindre les prin- 
cipes métaphysicpies. Au moment même ofi il essaie de 
réformer les méthodes de démonstration familières aux 
métaphysiciens, il prévient que l'intérêt des discussions 
soulevées par lui est purement spéculatif. Ainsi, dans son 
ouvrage sur V inif/ue fondement possible d'une dénionslratlon 
de Vexistenee de Dieu ', il critique les arguments tradition- 

/^'?-/.vx'^r ^*!"'^^^^«' ^'^^t Baumgnricn qui est désigné ; une seule fois 
070^-01), Baumeister est mentionné à la place de Baumgarlen. Oue Kant se 
soit rendu, dans son enseignement même, de plus en plus indépendant de son 
auteur, c est ce qu mdiquo, comme on le verra plus loin, son Pro^rnmmo. des 
leçons puur le semestre dliiver I7(i5-i70(i, c'est ce dont témoignent éifale- 
menl deux rédactions manuscrites de levons sur la morale, relatées par Vrnoldt 
et rapportées par lui à l'une des années <le la période 1780-1700. dan. les- 
quelles les divergences avec Baumgarteii sont, sur plusieurs points, fortement 
manpiees p. Oo.J bi I. 

I. Der einzi^r niir^Uche Be^veis^rund zu einer Démonstration des 
Daseuis Cottes, 1768. — On peut tenir pour indifférente à notre sujet la 
question de savoir dans quel ordre ont été composés les trois ouvrages de Kant 






CRITIQUE DE LA METAPIIYSIQLE qS 

nels et en particulier l'argument ontologique en établis- 
sant que les caractères d'un concept ne permettent pas de 
conclure à l'existence de la chose exprimée par ce concept, 
que l'existence n'est pas un prédicat, mais une absolue 
position ; il soutient en conséquence qu'une démonstration 
a priori de l'existence de Dieu, pour être légitime, doit, 
non pas déduire l'être du possible, mais prouver que le 
possible suppose l'être nécessaire comme sa condition. 
Cependant comme s'il pressentait, non sans raison', que 
sa critique des arguments des autres pourrait se retourner 
contre son propre argument", il prend soin de procla- 
mer raflîrmation de Dieu indépendante de toute dialecti- 
que. (( Je n'ai point une assez haute opinion de l'utilité 
d'un travail tel qu'est celui-ci, pour croire que la plus im- 
portante de nos connaissances, à savoir qu'il y a un dieu, 
soit chancelante et en danger, si elle ne reçoit l'appui de 
profondes recherches métaphysiques. La Providence n'a 
pas voulu que des connaissances extrêmement nécessaires à 
notre bonheur pussent dépendre de la subtilité de raison- 

parus en 1762 et 1768, ainsi que VEtude sur l'évidence des principes, 
publiée en 1764 (Cf. H. Cohen, Die systematischen Be^riffe in Kants vor- 
krilischen Schriften, p. i5 et suiv.; Paulsen, Versuch einer Entwicklungs- 
geschichte der kantischen Erkenntnisstheorie, p. 68 et suiv.; Kuno 
Fischer, Geschichte der neuern Philosophie, IV, i, p. 200 ; Benno Erd- 
mann, Reflexionen Kants ziir kritischen Philosophie, II, p. xvii et suiv.). 
La question a-telle en elle-même l'importance qui lui a été attribuée ? 11 est 
assez arbitraire de supposer, comme le remarque Paulsen (p. G9), que des écrits 
aussi rapprochés marquent chacun un moment particulier et distinct dans le 
développement de la pensée de Kant, et que ce qui a été exprimé en premier 
lieu a été conçu en premier lieu. 

1. Paulsen, Versuch einer Entwicklungsgeschichte der kantischen 
Erkenntnisstheorie, p. 61. 

2. La formule de cet argument, que Kant jugeait nouvelle, avait été déjà 
employée par Leibniz, dans une note sur la preuve ontologique qu'avait insé- 
rée en 1701 \e Journal de Trévoux. «... ÈiVEstre c/e 50 v est impossible, 
tous les estres par autrui le sont aussi, puisqu'ils ne sont enfin que parl'^sf/e 
de soy : ainsi rien ne scaurait exister. Ce raisonnement nous conduit à une 
autre importante proposition modale égale à la précédente, et qui jointe avec 
elle achève la démonstration. On la pourrait énoncer ainsi : si ilistre néces- 
saire n'est point., il n'y a point d'Estre possible. Il semble que cette 
démonstration n'avait pas été portée si loin jnsqu'icy. » Philos. Schr., Ed. 
Gerhardt, IV, p. 4o6. — Mais cet écrit de Leibniz était sans aucun doute 
inconnu de Kant. 



9^ LA PniLOSOPITIE PRATIQUE DE KAM 

nements rafilnés : elle les a confiées immédiatement à lin- 
elligence naturelle commune, cjui, lorsqu'on ne la trou- 
ble pas par de faux artifices, ne peut pas ne pas ous 
conduire au vrai et à l'utile en tint n„'L ^ 

^ fn.f ;„.i:„ 1 1 , i;' 'J" ''* "°"* sont tout 

a fa.t md.spensables'. » Et encore : « H est tout à fait 

neccssaue de se convaincre de lexistence de Dieu • il ne 
1 est pas au même point de la démontrera >, A ce point de 
vue, 1 examen que fait Kant de largument phpico-lhéolo- 
g.que est part.cuherement intéressant, parce qu'il contient 
des remarques et des idées qui montreront leuHnJ." née 
dans la doc.rme ultérieure. Cet argument, en dehors d 
Mces logrques qu .1 partage avec les autres arguments a 
sans doute encore d'essentiels défauts ; il prend i,our point 
de départ la contingence de toute perfection de toute 
beauté et de toute harmonie dans l'unners : en intervenant 
mdiscretement dans l'explication scientifique, il arrête la 
recherche et empêche l'extension de la connaissance exacte • 
enfin .1 n aurait strictement le droit de conclure qu'à un 
ordonnateur, et non à un créateur du monde, et il favorise 
par la contre son gré cet athéisme subtil qui impose à Dieu 
pour son action une matière préexistante. Mais outre que 
1 idée de finalité peut et doit être admise à cause de l'im- 
possih.hte où nous sommes de suivre le mécanisme ius- 
qu au bout dans les manifestations de la vie, il y a comme 
une autorité et une efficacité spéciales quM faut reconnaî- 
tre a cet argument physico-théologique, aussi vieux que la 
raison humaine. D'abord il crée une conviction sensible 
et vivante en rapport avec l'intelligence commune ; ensuite 
1 est plus naturel que tout autre et s'offre de lui-même à 
1 esprit ; enfin il fournit de la sagesse, de la providence, et 
de la puissance divines une notion tout intuitive qui a<^it 
avec force sur Ame et la remplit d'admiration, d'humilité 
et de respect. Il est donc plus « pratique « que n'importe 
quel autre argument. S'il n'apporte pas une certitude ma- 

3 U.' ''"ot' '""''"'"■ *«"'^'V'"'rf, Préface, II, p. ,09. 



ri. 



CRITIQUE DES CONCEPTS MORAUX 96 

thématique, il donne une certitude morale, qui déjà peut 
suffire pour la vie et qui en tout cas prédispose à l'accepta- 
tion d'une preuve plus rationnellement concluante \ Rei- 
marus l'a à bon droit présenté comme conforme à la saine rai- 
son. Mais ce n'est pas la raison démonstrative qui peut s'en 
satisfaire pleinement : en dehors d'elle n'y aurait-il pas une 
autre raison ? C'est ce que Kant semble déjà pressentir. 

Au surplus, la prétention de déterminer le réel par des 
cri tèrespurementlogiques n'a pas été sans dénaturer la réalité 
morale elle-même. C'est cette prétention que Kant com- 
bat essentiellement dons les écrits de cette époque. Sa Ten- 
talive d'introduire dans la philosophie le concept des quanti- 
tés négatives^ a pour objet d'établir en thèse générale que 
l'opposition réelle est irréductible à l'opposition logique, 
qu'elle est définie, non par une relation comme celle de 
non-A à A, mais par une relation comme celle de — A 
à-t-A, en d'autres termes qu'elle ne relève pas du prin- 
cipe de contradiction. Logiquement, une chose n'admet 
pas de prédicats opposés ; dans la réalité, elle comporte 
ces prédicats. Par exemple, si l'opposition réelle se rame- 
nait à l'opposition logique, l'impénétrabilité ne serait que 
l'absence de l'attraction, la douleur que le manque de plaisir, 
le vice que le défaut de vertu. Mais il n'en est pas ainsi. La 
cause de l'impénétrabilité est une force véritable qui s'op- 
pose réellement à l'attraction ; de même la douleur et le 
vice ont des attributs réels qui s'opposent à ceux du plaisir 
et de la vertu. Ces remarques, selon Kant, ont une appli- 
cation particulièrement utile dans la philosophie pratique. 
Le démérite n'est pas simplement une négation logique, 
c'est une vertu négative selon l'acception des mathémati- 

1. II, p. i58sq. 

2. Versuch den Begriff der negativen GrOssen in die WelUveisheit eiri' 
zufiihren, 1763. 



<-v 






96 



LA PHILOSOPHIE PRATIQIE DE KANT 



ques, c'est-à-dire une grandeur de sensconlraJre. Il snnnose 
dans un Hre la présence d'une force inlérieure, con den c 
n.orae ou reconnaissance de la loi positive, contre 1.: S 
on agit , ,1 est donc plus qu'un simple défaut, i i.n- 
phque un antagonisme de forces. Même Kant ne eut pas 
quelon raite comme de simples manques de verti ' 

Tet IT il f?"r"". '■ '''"•'• ^""'- «'"^"^ "- '-- 

Lnce d , t-'^'^ Pf "'" '"•'"'" P"'^^^"- ^ '« Pé- 
rimer lé ï" r " ''''"'■ '^' '*^"' ''°'""^° commande 
d aimer le procha.r. : le nou-amour est une opposition réelle 

a amour C est de l'absence d'amour à la iLne. non le 
absence d amour à l'amour que la din'érence n'est que de 

logre ; on va du péché d'omission au péché d'actiJn pa 
une simple augmentation de forces dans le même sens 
Lequihbre obtenu par le levier ne se produit que par la»: 
phcation d une force qui tient le fardeau en repos : qu'on 

rompu. De même celui qui néglige de payer ce qu'il doit 
na qua suivre cette pente pour tromper autrui à son 
profit, et celui qui ne vient pas au secours de ses sembla- 
bles n a qu a pousser un peu plus vivement ce mobile pour 
les léser '.Dans le monde moral comme dans le monde 
physique, 1 faut une force pour détruire une forcel Ainsi 
Kant s éloigne nettement de la conception leibnixien.ie 
qui établi des degrés du mal au bien et conçoit le passage 
de 1 un al autre sous la loi de continuité ° 

Et précisément parce que le mal n'est pas un simple 
défaut, parce qu il est une résistance elTective au bien on 
ne saurait fixer une mesure absolue de la valeur morale 
d un homme d après ce que sont ses actes. Supposez à un 
homme dix degrés d une passion contraireau devoir d'ava- 
nce par exemple, douze degrés d'eflbrt moral vers l'amour 
du prochain : ,| sera bienfaisant de deux degrés. Suppose, 
a un anire (rois degrés d'avarice et sept degrés de pouvoir 

I. II. |). 8^-8;; n q^. 



CRITIQUE DES CONCEPTS MORAl.t 



97 



d agir selon les principes de l'obligation : il sera bienfaisant 
de quatre degrés. Cependant l'action du premier a une va- 
leur morale supérieure à celle du second. « Il est donc im- 
possible aux hommes de conclure avec certitude le de<^ré 
des intentions vertueuses des autres d'après leurs actions 
Celui-là s'est réservé à lui seul le jugement, qui voit au plus 
profond des cœurs '. » Ainsi, dénonçant l'altération que 
lait subir à la moralité un rationalisme trop exclusivement 
logique, Kant restilue d'une part la réalité des oppositions 
morales et découvre d'autre part, comme le seul principe 
qui permette de qualifier la conduite humaine, Yinlention 
du sujet agissant. 






Si Kant, dans son effort pour atteindre le réel à travers 
les déterminations de la pensée, oppose aux relations logi- 
ques un cerlain ordre de relations mallicmatiques, il n'ou- 
b le pas cependant que la perpétuelle tentation des méta- 
physiciens a été de modeler sur les mathématiques la 
connaissance phlhxsophique, et il signale l'erreur qui vicie 
ces essais de rapprochement. Dans son Élude sur l'évidence 
des principes de la lhéolor,ie naturelle et de la morale ' il 
montre que les mathématiques possèdent leurs définitions à 
origine même de leurs démarches, parce qu'elles les éta- 
blissent par voie de synthèse et de construction, tandis que 
la métaphysique ne peut posséder les siennes qu'au terme 
de ses recherches, étant obhgée pour les constituer de pro- 
céder à une analyse du donné. L'objet des mathématiques 
est (folie aisé et simple par comparaison avec l'objet de la 
inelaphysique. Par exemple, « fo rapport d'un trilhon à 
1 unité se comprendra très clairement, tandis que les philo- 
sophes n'ont pas encore pu jusqu'à aujourd'hui rendre in- 

I ïî, p. I02. 

Delbos. 






* 



1 



98 



LA PIIIÎOSOPIIÎE PRATIQUE DE KANT 



CRITIQUE DES CONCEPTS MORAUX 



99 



tolligihle le concept de la liberté en le ramenant à ses uni- 
tés, c'est-à-dire à ses concepls simples et connus'. » De 
même encore, s'il est possible de déterminer avec certitude 
le concept de Dieu pris en lui-même, dans ses allribuls im- 
médiatement nécessaires, l'bésitation connnencc cpiand il 
s'agit de délinir le rapport de ce concept avec les réalités con- 
tingenles. (( Partout où ne se rencontre pas un analof/uedc la 
contingence, la connaissance métapbvsique de Dieu peut 
être très certaine. Mais le jugement sur ses actions libres, sur 
la Providence, sur les voies de sa jusiice et de sa bonté, 
élant donné qu'il y a encore une conlVision extrême dans les 
concepts que nous avons en nous de ces déterminations, ne 
peut avoir dans cette science qu'une certitude a|)pro\ima- 
live, ou qu'une certitude morale". » luUtaclier le réel à la 
raison : voilà le problème. La solution idéale serait celle 
qui fournirait à la métapbysique mie métbode semblable à 
celle (pie \e\vton a introduite dans la science de la nature, 
et qui a renqjlacé le décousu des bypotbèses pbysi(pies par 
un procédé certain dont l'expérience et la géométrie sont 
la base '. 

Uii éclate bien rinq)uissance du rationalisme ordinaire, 
c'est quand il s'agit de systématiser le réel sous les prin- 
cipes (pi'il admet comme premiers. (Irusius a justement 
souleim que de princi[)es formels connue le principe d'iden- 
tité ou le principe de contradiction on ne peut déduire au- 
cune vérité déterminée, (ju'il faut donc admettre à coté d'eux 
des principes matériels, source véritable du savoir \ La re- 
connaissance et l'établissement de ces derniers principes 
sont la grande allàire, et l'on peut bien le voir dans les 
questions morales. Ainsi les deux concepls moraux essen- 
tiels admis par l'école de WolIV. le concept d'obligalion et 

I. Ueher die Deutlichkeil, 11, p. 290. 

a. Il, p. 3o5. 

3. Introduclion, II, p. 383; II, p. îïQO. — « f^a niélapliYsiquc o4 saFis con- 
tredit, entre tous les modes du savoir humain, le plus im[)orlanl ; mais une 
m*'laph}sique est encore à écrire. » II, p. 291. 

!\. H, p. 3o3. 



le concept de perfection, ne sont rigoureusement définis, ni 
dans leur sens, ni dans leur usage. On doit faire ceci ou cela, 
ne pas faire ceci ou cela : telle est la formule la plus générale 
de toute obligation. Or ce terme « on doit » est susceptible 
d'une double acception. Ou bien il signifie que Ton doit faire 
quebme cbose comme moyen si l'on veut quelque autre 
cbose comme fin : ou bien il signifie que 1 on doit iaire im- 
médiatement et sans condition quelque cbose comme fin. La 
première sorte de nécessité n'est pas rigoureusement une 
obligation, c'est une nécessité, dit Ivant, problématique, la 
nécessité d'user de tels moyens pour atteindre telle fin, de 
tracer deux arcs de cercle pour couper une ligne droite en 
deux parties égales : il se peut que selon ce type de néces- 
sité, on ramène la morale à la pratique des moyens qui assu- 
rent le bonheur; mais dans ce cas il ne faut pas parler de 
morale obligatoire, La seconde sorte de nécessité, que Kant 
appelle légale, contient en soi la fin à réaliser: ne recevant 
son sens ni sa valeur d'aucune condition étrangère à elle, 
elle ne peut être qti'indémontrable dans sa vérité. (Test là 
son caiactère intrinsèque, inaliénable ' . Alors même que l'on 
essaierait de la rattaclier à l'idée que je dois suivre la vo- 
lonté de Dieu, ou que je dois travailler à réaliser l'entière 
perfection, elle ne peut prescrire l'action que comme immé- 
diatement nécessaire \ Ainsi cette critique du concept d'obli- 
gation aboutit déjà à la distinction de ce que kant nommera 
plus tard les deux espèces (ï impératifs, les impératifs hy- 
pothétiques et les impératifs catégoriques. 

Qu'est-ce qui détermine le contenu de l'obligation ? N'est- 
ce pas la perfection des actes à accomplir ? Certes on peut 
dire en un sens que la règle, d'après laquelle je dois accom- 
plir l'action la plus parfaite dont je suis capable, éviter l'ac- 
tion qui est pour moi un obstacle à la perfection la plus 
grande, est le premier principe de toute obligation; mais, 



1. II, p. 3oG-3o7 

2. II, p. 3o8. 



» 



lOO 



LA miLOSi^PIllK PUVTIQLE DE R4NT 



posée comme absolue, hors de toute relation définie avec le 
sujet agissant', l'idée de perfection ne peut constituer 
cpi'un principe ibrmel à la façon du principe d'identité. 
Elle est une autre façon d'exprimer qu'il y a en général une 
obligation morale, mais elle ne peut spécifier les obliga- 
tions réelles. De même que des principes formels de nos 
jugements en matière de connaissance théorique rien ne 
sort, quand les principes matériels ne sont pas donnés, de 
même de la règle énoncée ne découlera aucune nécessité 
d'agir particulière, s'il ne s'y ajoute des principes matériels 
indémontrables de la connaissance pratique'. 

Mais d'où découleront alors ces derniers principes ^ Grâce 
à l'apparente détermination que l'on prétait dans tous les 
sens possibles à des concepts indéterminés, il a paru natu- 
rel d'identifier sous le nom de raison la faculté de connaître 
le vrai et la faculté de discerner le bien. Mais du moment 

I On voit déih, dans l' Unifiuc fondement possible d'une démonstration 
de ^existence de Dieu, comment Kant, à l'cnconlre de l'école Icibnizicnne, 
incline à dépouiller le concept de perfection de son caractère onlolo-..,ue et 
absolu pour lui attribuer avant tout un caractère pratique et relatit. u Dans 
toute la suite des raisons (lue j ai rapportées jusqu'à présent et qui sont requises 
par ma démonstration, je n'ai jamais mentionné le terme de perfec ion. Le 
n'est pas qu'à mon sens toute réalité soit par cela seul l oqu.yalont de toute 
perfection, ou même que la plus gran.le harmonie en vue de 1 unito la consti- 
tue J'ai de sérieux motifs de m'écarter beaucoup de ce jugement, qui est celui 
de bien d'autres. Avant depuis longtemps institué d'attentives rcclierclies sur 
le concept de perfection en général ou en particulier, je me suis aper^'i que 
dans une connaissance plus exacte de ce concept, il se trouve enveloi^.e une 
infinité de choses, qui peuvent éclaircir la nature de notre esprit, notre propre 
sentiment, et même les concepts premiers de la philosophie pratique. — J ai 
reconnu que le terme de perfection a sans doute dans quelciues cas, en raison 
de l'incertitude de toute langue, à souIVrir des corruptions de son sens propre, 
assez L-randement éloignées de ce qu'il exprime, mais que dans la sigmhca ion 
que chacun considère principalement, même avec ces déviations il suppose tou- 
iours un rapport à un être qui connaît et (lui désire » H, p. i6S-i6i. - Uans 
V/ssai sur le concept des quantUés négatives, Kant combat également la 
tendance à identifier perfection et réalité : « C'est toujours une grande mé- 
prise (luand on considère la somme de réalité comme identique a la grandeur 
de perfection. Nous avons vu plus haut que la douleur est tout aussi positive que 
le plaisir ; mais qui donc l'ai.pellerait une perfection? » H, p. lOO. — Précé- 
demment dans ses Considérations sur l'optimisme, Kant avait admis, 
conformément à la doctrine leibnizionne, l'équivalence des concepts de perlec- 
tion et de réalité. Il, p. SS-Sq. 

■2. 11, p 307. 



CRITIQIE DES COXCEPTS MORAUX 



lOI 



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que la faculté de discerner le bien n'est pas, au sens strict 
du mot, un savoir, ce n'est pas la raison qui la constitue, 
c'est le sentiment, a C'est de nos jours seulement qu'on a 
commencé à s'apercevoir que la faculté de représenter le 
vrai est la connaissance, qu'au contraire la faculté d'avoir 
conscience du bien est le sentiment, et que les deux ne doi- 
vent pas être confondues. De même qu'il y a des concepts 
indécomposables du vrai, c'est-à-dire de ce qui se rencontre 
dans les objets de la connaissance considérés en eux-mêmes, 
de même il y a aussi un sentiment indécomposable du bien 
(ce sentiment ne se trouve jamais dans une chose prise ab- 
solument, mais est toujours relatif à un être qui sent) ' . » Le 
concept du bien est complexe et obscur : le propre de l'en- 
tendement, c'est de l'analyser et de l'éclaicir, c'est-à-dire 
de le résoudre dans les sentiments irréductibles auxquels 
il emprunte son contenu. Toutes les fois qu'une action est 
représentée immédiatement comme bonne, sans qu'elle 
puisse être ramenée à quelque autre action qui en justifie- 
rait la valeur, la nécessité de cette action constitue un prin- 
cipe matériel de la moralité. 11 y a donc autant de principes 
matériels de la morahté qu'il y a de sentiments irréducti- 
bles. Le propre de ces principes matériels, c'est de pouvou- 
être immédiatement subsumés sous la règle formelle et uni- 
verselle de l'obligation ; mais il reste entendu que sans ces 
principes et avec cette seule règle rien ne pourrait être dé- 
terminé en morale : de telle sorte qu'en fin de compte c'est 
bien le sentiment qui nous fournit la révélation positive 
de nos devoirs". 



* 



if 



Le mérite d'avoir inauguré les études qui doivent mettre 
en lumière ce rê»le du sentiment revient, selon Kant, à 
Hutchesonetàquelquesaulrcs qui ontdcjà présentélà-dessus 

1. H, p. 307. 

2. H, p. 3o7-3o8. 



J 



I02 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE hAM' 



de belles remarques '. Cette iiulication est complétée dans le 
Programme des leçons pour le semestre d hiver 1760-1 7GG ^ 
(( J'exposerai pour le moment la Philosophie praliqne 
générrde ci \d Théorie de la vertu, toutes deux d'après Raum- 
garten. Les Essais do Sliaftesbury, d'IIutcliesoii et de 
Ilume, qui, bien qu'incomplets et défectueux, ont cepen- 
dant encore pénétré le plus avant dans la recliercbe des 
premiers principes de toute moralité, acquerront cette pré- 
cision et cet aclièvement cpiileur manquent : et comme dans 
la doctrine de la vertu Je rapporte toujours liistoriqueinent 
et pliilosopliiquement ce qui se fait avant d'indiquer ce qui 
doit se faire, je rendrai claire ainsi la métliode d'après la- 
quelle il faut étudier Tbomme, non pas seulement riiomme 
qui est dénaturé par la forme varial)le que lui imprime sa 
condition contingente, et qui comme tel est presque tou- 
jours méconnu même des pliilosoplies, mais la nature de 
l'bonune, qui reste toujours la même, et sa place propre 
dans la création, afin que l'on saclie quelle perfection lui con- 
vient dansVétat de simplicité sans culture, quelle autre dans 
l'état de simplicité selon la sagesse ; ce qui est au contraire 
la règle de sa conduite loixpie, francliissant ces deux sortes 
de limites, il tàclie d'atteindre le plus liant degré de l'excel- 
lence pbysique et de rexcellence morale, mais est plus ou 
moins éloigné de toutes les deux. Celte métliode pour la 
recliercbe morale est une belle découverte de notre temps, 
et, si on la considère dans toute l'étendue de son plan, en- 
tièrement inconnue des anciens * » 

D'une façon générale, cette métliode consiste à analyser 
les concepts moraux pour les réduire à des éléments im- 
pliqués dans l'expérience interne. L'observation psycbolo- 
gique est donc ici le plus précieux instrument de connais- 
sance, kaiit en emprunte le modèle aux pliilosoplies anglais 



1. II, p. 3<>8. 

2. Nachricht \'on der Eini iclituti'^ seiner Vorlesuni^en in dem Wiiiier- 
halhen/a/irc von 1765-1760, 1766. 

3. li, p. 3ir)-o20. 



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\ 



INFLUENCE DES ANGLAIS ET DE ROUSSEAU 



o3 



qu'il vient de citer, en même temps qu'il adopte d'eux la 
tlièse qui fait du sentiment l'origine de la vie morale. Ce 
qui l'attire dans leur doctrine, c'est par opposition au logi- 
cisme de l'école de WolfT, l'idée que la moralité n'est pas 
œuvre de réflexion et de calcul, qu'elle est le fruit naturel 
du cœur, ([u'au lieu de s'imposer par des combinaisons 
lactices et des modes extérieurs de discipline, elle se fait 
immédiatement agréer par sa beauté même, par Tbarmonic 
qu'elle établit entre l'amour de nous-mêmes et l'amour d'au- 
Irni, par l'accord qu'elle fait régner dans la vie sociale. Ce 
qu'il y a en elle de spontané s'oppose à ce qu'on la lasse 
dériver d'une autre source. Ainsi tombent d'ailleurs bien 
des préjugés entretenus par l'esprit d'autorité, de quelque 
forme qu'il se revête, métapbysique ou rebgleuse. Consi- 
dérer la moralité comme un état naturel, comme l'épa- 
nouissement même de notre nature, non comme le trlomplie 
laborieux et incertain d'une contrainte extérieure sur des 
pencbants en révolte, admettre que nos dispositions et nos 
résolutions morales sont entièrement à notre portée, sans 
secours comme sans commandement d'en liant, qu'elles 
n'exigent en fait de raison que cette raison naturelle elle- 
même, qui, au lieu de prétendre créer des mobiles, s'ap- 
pUque uniquement à ordonner le jeu débeat de nos incbna- 
tions réelles, ramener l'explication de la vie morale à une 
simple observation bien conduite des tendances dont résul- 
tent nos mœurs : c'est reconnaître que l'bomme est capable 
de trouver en lui la mesure suflisante et complète du bien, 
et qu'il peut juger par là les puissances étrangères et supé- 
rieures dont on lait arbitrairement dériver le système des 
règles à son usage. Les conceptions métapbysiqucs et reb- 
gieuses apparaissent donc, selon qu'on les eslune vraies, 
comme des compléments au lieu d'être des fondements de 
la moralité. C'est de l'bomme, en tout cas, qu'il iaut partir: 
toute vérité, surtout pratique, ne peut être qu'une donnée 
bumaine. C^ct antbropomorpbisme moral s'oppose directe- 
ment, et de toute la force que communique un sens plus vif 



^1 



loi 



LA PHILOSOPIIU: PUATigiE I>E KAM 



(lu concret, à resprihriinporsonnalitcahslrallequi avait, des 
l'origine de la spéculai ion moderne, exclu de la vérilé les 
formes spécifiquement humaines de la vie et de l'action : et 
il est peu surprenant (pie Kant s'en soit laissé toucher juste 
au moment où il s apercevait par ailleurs de l impuissance 
de la métaphysi(jue ordinaire à Ibmriir autre chose (jue des 
principes formels. Il en garda toujours une idée essentielle, 
(ju'il essaya plus tard de faire valoir autrement : c'est (|ue 
seule l'analyse directe de la moralité comme fait humain, 
c est-à-dire de la conscience morale commune, permet d'éta- 
blir une doctrine morale ; seulement par la prati(|ue d une 
autre analyse (|ue lanalyse psychologi(|ue des Anglais et 
des b^cossais. il crut découvrir (|ue la conscience enveloppe 
de(juoi se confirmer par-delà ses propres données. 

Dans cette inlluence d'ensemble, il ne paraît guère pos- 
sible de discerner exactement ce qui revient en particulier 
à Shaftesbury, à llutcheson, à Hume, d'abord parce (|ue 
Kant n oifre, pour opérer ce discernement, aucune indica- 
tion expresse, ensuite parce (jue les conceptions morales 
de ces trois philosophes présentent nombre de traits com- 
muns '. Sans doute, ce ([ue Shaftesbury a plus spéciale- 
ment suggéré à Kant, c'est cette pensée générale d'harmonie 
universelle, grâce à laquelle se rapprochent la moralité et la 
beauté, les inclinations individuelles et les inclinations 
sociales, et en môme temps cette sorte de respect esthétique 
de la nature humaine. (|ui se traduit par la finesse, 1 élé- 
gance, la noblesse des observations '. Ce que llutcheson 

1. Cf. A. Espinas, I.a Philosophie en Ecosse au xvin^ A7'èc/<?, Revue phi- 
losophique, t. \I et \ÏI, particulièrement X.I, p. Ii8-i32; \1I, p. i35-i38. 

2. Du Kant d'alors llertler disait (h'riliache U'uldcr : Vierles Wiild- 
cheii) : « kant, c'est tout à fait un observateur social, c'est tout à fait le j)hi- 
losophc cultivé... Le frrand et le beau dans les hommes et les caractères 
humains, dans les tempéraments, les penchants des sexes, les vertus et enfin 
les caractères nationaux : voilà son monde, où il poussa la finesse des remar- 
ques jusipi'aux plus fines nuances, la finesse des anal^^ses jusqu'aux mobiles les 
plus secrets, la finesse des «iéllnilions jusipi'à mainte petite sin^Milarité — tout 
à fait un philosophe du sublime et du beau de rhumanité ! Et dans celte phi- 
losophie humaine un Shaftesbury de l'Allemagne, n Etl. Suphan, t. I\ , p. 
l'ô- 17G. 



INFLUENCE DES ANGLAIS ET DE ROUSSEAU 



io5 



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a du surtout lui révéler, c'est Texistenee de ce sens moral, 
auquel Shaftesbury n'avait accordé qu'un nMe secondaire et 
dérivé, et qui apparaît, sans aucune présupposilion d idée 
innée, ni de connaissance, comme un principe primitif et . 
direct d'estimation des actes humains ^ Enfin il est pos- 
sible que Hume l'ait surtout i-ntéressé à ce moment par sa 
façon de philosopher, en de libres essais, sur les causes 
(uii exphquent les dilVérences et les ressemblances des 
mœurs, par son ingéniosité à démiHer les nuances delà mora- 
hté diffuse dans la vie sociale \ Kant en tout cas reçoit de 

I. Borowski témoigne du soin tout particulier avec lequel Kant avait, sur 
les questions morales, étudié Hutcheson. Darstellung des Lehens and Cha- 
rakteis Imniaiiucl Kanls, p. 170. — Hutcheson disait : « L'auteur de la 
Nature nous a portés à la vertu par des moyens plus surs que ceux qu'il a plu 
à nos moralistes d'imaginer, je veux dire par un instinct presque aussi puis- 
sant que celui qui nous excite à veiller à la conservation de notre être. 11 a 
mis en nous des affections assez fortes pour nous porter aux actions vertueuses 
et donné à la vertu une apparence assez aimable pour que nous puissions la 
distinguer du vice, et devenir heureux par son acquisition. » Recherches sur 
Cori^ine des idées que nous a\'ons de la beauté et de la vertu, traduit 
sur la quatrième édition anglaise, 2 vol., Amsterdam, 1749, t. I, p. 7. « Le 
sentiment moral que nous avons de nos actions ou de celles des autres a 
cela de commun avec nos autres sens, que, quoique le désir d'acquérir la vertu 
puisse être contrebalancé par l'intérêt, le sentiment ou la perception de sa 
beauté ne saurait l'être » Ibid., t. II, p. 3o (ainsi Kant professera que si notre 
volonté est faillible, notre jugement moral est quasi-infaillible). « Ce sentiment 
moral, disait encore Hutcheson, non plus que les autres sens ne présuppose ni 
idée innée, ni connaissance, ni proposition pratique. On n'entend par là 
qu'une détermination de l'esprit à recevoir les idées simples de louany;e 
ou de hlàme à l'occasion des actions dont il est témoin, antérieure à 
toute idée d'utilité ou de dommai^e qui peut nous en revenir. Tel est le 
plaisir que nous recevons de la régularité d'un objet ou de l'harmonie d'un 
concert, sans avoir aucune connaissance des mathématiques, et sans entrevoir 
dans cet objet ou dans cette composition aucune utilité différente du plaisir 
qu'elle nous procure. » Ibid., t. II, p. 47- « Ce sentiment moral n'est point 
fondé sur la religion. » Ibid., t. II, p. 35. 

2. La première mention que fait Kant de Hume se trouve dans le dernier 
chapitre des Observations sur le sentiment du beau et du sublime, qui 
traite des Caractères nationaux, II, p. 276, et elle se rapporte à une note 
de V Essai de Hume sur les Caractères nationaux, éd. Black et Tait, 1826, 
Edimbourg, HI, p. 236. Il est bien visible que le chapitre de Kant a été ins- 

)iré par V Essai de Hume. — A ce moment, il n'est pas douteux que IIuuk 



pire pa 



me 



n'ait agi sur Kant : mais de quelle façon et jusqu'à quel point? Bcnno Erd 



(luence de Hume, dans la période de 1760, a été restreinte à des questions de 
morale et d'observation sociale, que Kant à cette époque, voit dans Hume, 



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LV PIIlLOSOPIIir PIlATIOrE DK KANT 



LE SENTIMENT COMME PRINCIPE DE LA MORALE 



TO7 



tous la conviction optimiste de ra|)htudc naturelle de 
1 homme à la vertu : par l'adliésion qu il donne aux morales 
anglaises du sentiment, il commence à exprimer, sous une 
forme cpiil estimera plus tard inférieure et même inexacte, 
sa foi dans l'autonomie de la conscience ; il en appelle des 
conslructions des philosophes, théori(juement mal fondées 
et pratiquement inutiles, aux révélations de la nature inté- 
rieure ; en ce sens d ailleurs il est encore puissamment incité 
par la lecture de Rousseau ', dont l'inlluence sur lui, 
manifeste par des allusions de son Prof/ninime, se coinhine 
dès à présent avec celle des moralistes anglais '. 



♦ ♦ 



Celte inspiration nouvelle le libère pour un temps des 
manières de penser et aussi des manières d'écrire purement 
didactiques ; le besoin qu'il éprouve de dégager d'une niéta- 

non le crilicjuo de la raison humaino, mais uniquement le moraliste et l'es- 
sayiste. Benrio Erdmann emj>runte ses principales preu^esaux renseignements 
laisses par llerder sur ses ann«''es de KdMiij^^sberg ; engage par KanI dans la 
lecture de llume et de Rousseau, llerder avait en ellet considéré dans Hume, 
non l'einjtiriste. mais le ce philosophe de la société humaine». K(ud und Iluinc 
mit I/62, Archiv fur (ieschichte der IMiilosophic, I, p. 62-67. ^- la lettre de 
Kant à llerder du 9 mai 1767 ÇBrirfivcchsel, I, p. 70) et la réponse de ller- 
der, de novembre 1767 {/hid., p. 78), cpii rendent [«lausihle la thèse défendue 
par Benno Erdmann dans cet article. 

1. Ln autre écrivain français, dont Kant a dû à ce moment goûter et 
peut-être essayer d'imiter la manière, c'est Montaigne. Les l'J.ssais étaient un 
de ses ouvrages de prédilection. V. Keicke, Kanluina, p. i5, p. ^f). Il mettait 
cepentlant llume bien au-dessus de Montaigne. V. la lettre à llerder, citée 
plus haut. 

2. A ces deux sortes d'influences réunies paraissent se rapporter des 
réllexions comme celles-ci : « L'entendement sain est empirique et pratique, 
l'cntendemont subtil est spéculatif, va au-dessus de l'expérience et hors d'elle. » 
Benno Erdmann, lipfle.xioiwn zur .inf/irofioloi^ir, no^il, p. iio. — « L'en- 
lendernent sain consiste dans les lois cmpii i(p>es de cause à elFet, la saine rai- 
son dans les lois rationnelles universelles de la moralité, mais m concrelo. 
Demandez donc à un homme sans instruction ce qu'est la justice ; — mais il 
sait ce qui est juste. L'entendement sain est praticjuo : parce qu'il comprend 
Tapjïlication des règles aux cas. L'entendement cultivé par la science dévie, 
lorsqu'il conclut de l'universel et de l'indéterminé in ahstracto au déterminé, 
l'entendement conunun aussi, quand il rend universelles ses règles particu- 
lières. L'entendement sain est plus indispensable que la science et ne peut s'ac- 
quérir par elle. » Ihid., n'^ 2i5, p. iio. 



physique incomplète et arbitraire la signification réelle et 
idéale de la vie humaine développe en lui à un degré remar- 
quable le sens de l'observation morale. C'est le moment où 
il a été le plus indépendant des formules d'école, des for- 
mules qu'il avait reçues comme de celles qu'il devait à son 
tour s'imposer à lui-même. Il se plaît à montrer la diversité 
des aspects sous lesquels l'humanité se présente, à relever 
les variétés de caractères selon l'âge, le sexe, la nation : en 
traits larges et brillants il esquisse une sorte de psychologie 
des peuples ' : tout cela dans une langue volontairement 
assouplie, où se révèle cependant au naturel un heureux 
mélange de finesse et de bonhomie. Telles sont ses Obser- 
vations sur le seniimenl du beau et du sublime, ])arues un peu 
avant le Programme de ses leçons: toutefois dans leur grande 
liberté d'allure, elles portent la marque très visible de la 
préoccupation qu'il avait d'aboutir par une autre voie que la 
spéculation abstraite à la définition des principes propres de 
la moralité. Les sentiments moraux y sont, il est vrai, rap- 
prochés des sentiments esthétiques ; c'est que ceux-ci sont 
élevés à la hauteur des sentiments moraux. Et surtout une 
distinction importante est faite entre les sentiments moraux 
qui méritent strictement ce nom et les sentiments moraux 
(pii n'ont ce titre que comme auxiliaires d'une vertu impar- 
faite ou comme substituts d'une vertu manquante : de telle 
sorte que dans son effort même pour atteindre a la compré- 
hension la plus souple età certains égards lapins conciliante 
de la nature humaine, Kant veut réserver les droits de la 
pure morale à n'être pas confondue avec ce qui l'imite ou 
ce qui prétend la remplacer. 

C'est ainsi ([u'il y a des qualités aimables et belles qui. à 
cause de leur harmonie avec la vertu, sont justement quali- 
fiées de nobles, et i[\n cependant ne sauraient être mises au 
nombre des sentiments vertueux. (( On ne peut certame- 



I, BeohachluNgen iiher das Gefiihl des Sclionen und Erhabenen, 1764, 
quatrième section, II, p, 267 sq. 



io8 



LA PHILOSOPHIE PIWTIOIE HE K A> T 



meut pas appeler vertueuse la disposition dame, qui est la 
source de ces actions auxquelles sans doute la vertu tendrait 
aussi, mais d'après un |)rincipe (pii ne s'accorde qu'acci- 
dentellement avec elle, et qui peut aussi, par sa nature, en 
contredire souvent les règles universelles. Une certaine 
tendresse de co'ur. qui se convertit aisément en un chaud 
senlimenl de pitit\ est belle et aimable: car il y a là la 
preuve d'une bienveillante participation au sort des autres 
hommes, à laquelle conduisent également les principes de 
la vertu. Mais cette passion de bonne nature n'en est pas 
moins laible et toujours aveugle. Supposez en elTet que 
cette impression vous pousse à secourir de votre argent un 
malheureux, mais que nous soyez débiteur d'un autre et que 
vous vous mettiez par là hors d'état de remplir le strict 
devoir de la justice, évidemment l'action ne peut provenir 
une inlenlion >ertueuse, car une intention de ce genre ne 
saurait vous pousser à sacrifier une obligation plus haute 
à un entraînement aveugle. Si au contraire la bienveillance 
universelle à l'égard de l'espèce humaine est devenue en 
vous un principe auquel vous subordonnez toujours vos 
actions, alors l'amour pour le malheureux subsiste encore, 
mais seulement il est, d'un point de vue supérieur, remis à 
sa place exacte dans l'ensemble de vos devoirs. La bien- 
veillance universelle est un principe de sympathie pour le 
mal d autrui, mais c'est aussi en même temps un principe 
de justice, qui vous commande maintenant de ne pas accom- 
plir 1 acte en question. Or, dès que ce sentiment a été élevé 
à l'universalité qui lui convient, il est sublime, mais plus 
froid. Car il n'est pas possible que notre cœur se gonfle de 
tendresse par intérêt pour tout homme et s'abîme dans la 
tristesse à chaque malheur d'aulrui ; autrement l'homme 
vertueux ne cesserait, comme Heraclite, de fondre en lar- 
mes par compassion, et cependant toute celte bonté de cœur 
ne saurait faire de lui qu'un désœuvré sensible '. » 



I. II, p. 237-238. 



LE SENTIMENT COMME PIUNCIPE DE LA MORALE 



109 



11 y a une autre sorte de bons sentiments, qui sont beaux 
et aimables, sans constituer pour cela une véritable vertu : 
ce sont ces sentiments d'obhgeance complaisante, qui nous 
portent à nous rendre agréables aux autres, à leur témoigner 
de l'amitié, à entrer dans leurs vues^ à déférer à leurs 
désirs. On peut trouver belle cette aflabililé séduisante et 
voir dans la facile souplesse du cœur qui en est capable un 
indice de bonté. (( Mais elle est si loin d'être une vertu, 
que du moment où des principes supérieurs ne lui fixent 
pas de bornes et ne la tempèrent point, elle peut donner 
naissance à tous les vices. Car, sans compter que cette com- 
plaisance pour les personnes que nous fréquentons est 
très souvent une injustice à l'égard de celles qui se trouvent 
hors de ce petit cercle, un homme qui se livrerait tout 
entier à ce penchant pourrait avoir tous les vices, non par 
inclination immédiate, mais par disposition à faire plaisir '. » 
Ainsi dégénère un penchant en lui-même louable quand il 
n'est pas solidement soutenu par des principes. 

(( La véritable vertu ne peut donc être entée que sur des 
principes, et elle devient d'autant plus sublime et d'autant 
plus noble qu'ils sont plus généraux. Ces principes ne sont 
pas des règles spéculatives, mais la conscience d'un senti- 
ment qui vit dans tout cœur humain et qui s'étend bien 
au delà des principes particuliers de la pitié et de la com- 
plaisance. Je crois tout comprendre en disant que c'est le 
setilunent de la beauté et de la dignité de la nature humaine. 
Le sentiment de la beauté delà nature humaine est un prin- 
cipe de bienveillance universelle, celui de sa dignité, de res- 
pect universel ; et si ce sentiment atteignait sa plus grande 
perfection dans le ca'ur de quelque homme, cet homme 
à coup sûr s'aimerait et s'estimerait lui-même, mais seule- 
ment en tant qu'il est l'un de tous ceux auxquels s'étend 
son large et noble sentiment. Ce n est qu'en subordonnant 
à une inclination aussi générale nos inch nations parlicu- 



I. II, p. 239. 



1 10 



L\ PHILOSOPHIE PRATIQUE DE K\>T 



lièros que nous pouvons faire un emploi justement approprié 
(le nos penchants bienveillants et achever de leur donner 
celte noble bienséance qui est la beauté de la vertu '. » 
Donc, pour Kant. le pur sentimeni moral se reconnaît à 
ceci, (pi il est capable d'universalité dans sa fornujle et dans 
son application, qu'il lie l'action humaine, même dans les 
cas particuliers, à des motifs généraux, (ju'il tend à con- 
stituer un ordre général des volontés réciproquementunies. 
Cette aptitude active à l'universel est considérée ici comme 
une donnée irréductible de la conscience: Kant ne sedemande 
pas encore si un sentiment j)ar lui-même peut Tenvelopper 
ou la produire, s'il ne la reçoit pas de quelque autre faculté 
plus intime ou plus haute. 

En fait, peu d'hommes se déterminent par le sentiment 
moral uni\ersel, et c'est pour compenser cette faii)lesse de 
la nature humaine cpie la Providence a implanté dans les 
cieurs ces penchants auxiliaires qui remplacent la disposi- 
tion à la véritable vertu. Ce sont assurément de belles ac- 
tions que les actions engendrées par la pitié et la complai- 
sance : et parce qu'elles sont le plus souvent exemptes de 
calcul, elles ont avec la vertu une 2)arenté qui les autorise 
presque à en prendre le nom. Pourtant elles ne doivent être 
qualiliées de vertueuses que si l'on admet des vertus en 
quelque sorte adoptives, à coté de la vertu de liliation au- 
thentique. Il y a même, des lors, des vertus plus extérieu- 
res et plus spécieuses : ce sont celles qui résullent d'une 
simple délérence à 1 opinion, et ([ui nous poussent à agir 
de façon à ne pas encourir le blâme ou même à mériter 
l'approbation d'autrui. Le sentiment ((ui les inspire est le 
sentiment de 1 honneur : mobile puissant pour secouer 
notre paresse, nous inquiéter sur notre égoïsme, nous dé- 
tacher des voluptés vulgaires, mais bien plus éloigné de la 
vertu proprement dite que la pitié et la complaisance ; car 
ce qu'il exprime, ce n est pas la beauté des actions en elles- 



I. II, p. 23(). 



LE SENTIAIEM COMME PRINCIPE DE LV MORALE 



III 



mêmes, mais l'état qu'en font les autres, comme si le juge- 
ment des autres pouvait par lui seul décider de notre mé- 
rite. Si ce sentiment de Ihonneur a été heureusement mis 
en nous par la Providence pour servir de contrepoids à des 
impulsions grossières, s'il doit être estimé pour la délica- 
tesse qui lui est propre, il ne peut cependant produire 
qu'une brillante apparence de vertu'. 11 faut maintenir que 
la vertu réelle, sans spontanéité aveugle connue sans éclat 
d'emprunt, est celle qui est fondée sur des principes. 

Ces diverses espèces de sentiments moraux correspon- 
dent, selon Kant, aux diverses espèces de tempéramenis, 
telles qu'elles sont distinguées d'ordinaire. Il y a peu à dire 
du tempérament flegmatique, auquel est lié le défaut de 
sentiment moral. Mais considérons Tamc vertueuse en qui 
se trouve un sentiment intime de la beauté et de la dignité 
de la nature humaine, avec la résolution et la i'orce d'y 
rapporter toutes ses actions comme à un principe univer- 
sel. Il est certain que ces dispositions jureraient avec l'en- 
jouement ou la mobilité d'un étourdi. De fait, la véritable 
vertu, la vertu par principe, a en soi quelque chose qui 
paraît s'accorder avec le caractère mélancolique, dans le 
sens adouci du mot. 11 y a dans la mélancolie, bien entendu 
dans la mélancolie active et virile, comme une conscience 
frémissante des obstacles que rencontrent les grandes réso- 
lutions et de l'énergie qu'il faut déployer pour s'en rendre 
maître ; c'est moins un renoncement aux joies de la vie et 
un abandon de soi qu'une tension vers les objets les plus 
hauts du vouloir. L'homme mélancolique se laisse moins 
toucher par les frivoles attraits du beau, qu'il ne se laisse 
émouvoir par la grandeur inaltérable du sublime ; s'il est 
plus d'une fois mécontent de lui-même et dégoûté du 
monde, ce n'est pas par caprice d'humeur, c'est par cette 
fermeté rigide qui se refuse à subir l'inconstant empire des 
circonstances extérieures, du jugement d'autrui, et jusque 



I. II, p. 239-241 



112 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



de son impression propre. 11 suhortlonnc en tout ses sen- 
timents à des principes, sachant qn'il est d'aulant pins as- 
suré en ses sentiments que les principes par lesquels il les 
règle sont plus généraux : il évite (pie sa vie soit une suite 
de vicissiludesetd'cxceplions. 11 n'est pas de ceux dont s'em- 
pare un jour par hasard queUpie bon et généreux mouvement ; 
mais en foce de son semblable qui soulTre, voici ce qu'il se dit 
intérieurement : je dois secourir cet homme, non parce 
qu'il est mon compagnon ou mon ami, ou parce que je 
peux espérer qu'il me paiera de retour, mais parce qu'il est 
un homme, et que tout ce qui arrive aux hommes me tou- 
che également. Ainsi sa conduite s'appuie sur la plus haute 
raison de bien faire qui soit dans la nature humaine, et 
c'est par là qu'elle peut être qualifiée de sublime. Le trait 
dominant de son caractère, c'est donc qu'il n'agit que 
d'après des motifs susceptibles d'être érigés en prin- 
cipes. Décidé à ne pas les recevoir du dehors, il ne se 
fie qu'à ses lumières. De là la résistance, parfois opiniâtre, 
qu'il oppose à l'empiétement des conceptions d'autrui sur 
ses propres façons de voir. Mais s'il est difficile de l'ame- 
ner à d'autres idées, il serait plus mal aisé de l'empêcher 
d'être fidèle à lui-même, à ce qu'il a une fois accepté et fait 
sien. Il peut perdre un ami inconstant, mais celui-ci ne le 
perd pas de sitôt : le souvenir de l'amitié éteinte reste res- 
pectable à ses yeux. Il hait la dissimulation et le mensonge, 
et ne fait plier devant rien le devoir de dire la vérité. 11 a 
pour lui-même le respect dont il juge digne tout homme en 
général : ennemi de toutes les formes de servitude, son 
cœur ne respire que pour la liberté. Mais ce noble et fier 
caractère ne peut se maintenir dans sa puissance morale 
que par la grâce d'une raison ferme et éclairée ; sans ce 
concours nécessaire il s'expose à des dépressions et à des 
exaltations qui le dénatment radicalement'. 

Au tempérament sanguin s'aUient les vertus de la com- 



1. II, i>. 2^1, p. 24^ ai'i. 



LE SENriME>T COMME PUl>Cn>E DE LA MORALE 



l lO 



plaisance et de la pitié, qu'inspire le sentiment du beau : ce 
qui est le propre de ce tempérament, c'est une faculté de 
svnq^athic très vive et très mobile, un besoin d'expansion, 
de changement et de gaieté, un heureux naturel qui prend 
pour de l'amitié sa facile bienveillance, qui se donne à tous 
sans s'attacher à personne, une générosité de premier mou- 
vement, une indulgence souriante prompte à atténuer en 
toute occasion la sévérité des principes et des lois : quahtés 
aimables mêlées de défauts, dont le principal est l'incon- 
stance, et qui peuvent, quand elles ne sont pas dirigées par 
l'intelligenceou corrigées par l'expérience, dégénérer en un 
manque choquant de sérieux et en une présomption de 

fat ' . 

C'est au tempérament colérique qu'appartient surtout, 

tel qu'il a été défini, le sentiment de l'honneur. Le colé- 
rique est indiiférent aux (lualllés intrinsèques des choses et 
aux motifs internes des actions : il ne juge et n'agit que 
pour l'elTet à produire sur autrui. Uniquement préoccupé 
de l'apparence, il doit se surveiller sans cesse pour ne pas 
s'exhiber tel qu'il est : de là ce défaut de naïveté, cet art 
de l'adaptation et de la dissimulation, et tout ce qu'il y a 
dans sa conduite de factice, de raide, de guindé. Il procède 
selon des principes beaucoup plus que le sanguin, qui n'est 
luù que par des impressions accidentelles ; seulement ces 
principes ne sont pas, comme chez le mélancolique, tour- 
nés vers le sublime ; ils ne vont qu'à cette contrefaçon du 
sublime qui est le faste ou la pompe. Le colérique paraît 
raisonnable lorsqu'il résiste à tout entraînement, et il 
obtient l'estime parce que ses actes, dont le mobile est ca- 
ché, sont souvent aussi utiles à autrui que des actes de véri- 
table vertu : mais au fond il dépend de ses semblables 
jusque dans l'idée (pi'll se lail de son bonheur, et la sûreté 
(le ses calculs est mise en échec par ce goût des choses du 



T. IT, p. 241-242, p. 344-245. 

Delbo.s. 



8 



ni 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>'T 



dehors qui l'empêclie de garder la mesure, ou par ce besoin 
de s'imposer qui convertit son orgueil en délire*. 

Certes la prééminence revient au caractère mélanco- 
lique, à ce pur sentiment de la dignité humaine, capable de 
se traduire en des règles u iverselles. Cependant.de même 
que plus tard, Kant ne se bornera pas à définir rigoureuse- 
ment la moralité de la personne, et qu'il voudra établir 
la loi du développement historique de 1 humanité à 
travers les oppositions des volontés et des destinées indivi- 
duelles, de même ici, après avoir distingué la véritable 
vertu de ce qui la supplée ou la contretliit. il cherche à 
comprendre sous une loi d'harmonie providentielle les ma- 
nifestations diverses de la nature humaine. Pour l'œuvre 
d'ensemble de l'humanité, ces contrariétés de caractère va- 
lent mieux qu'un type uniforme de conduite, diit-il être en 
parfait accord avec ce que la pins haute morale exige. Les 
hommes qui agissent d après des principes sont peu nom- 
breux assurément, et cela est en définitive un bien : car il 
est facile de s'égarer dans la conception ou l'application 
des principes, et le dommage qui en peut résulter est d'au- 
tant plus grand que les principes sont plus généraux et que 
la personne qui s y soumet est plus constante dans ses réso- 
lutions. Ceux qui obéissent à de bons penchants sont plus 
nombreux, et cela est excellent, car s'ils n ont pas le mérite 
de s'inspirer de motifs purs et fermement adoptés, ils ont 
l'avantage de concourir par une sorte de vertu instinctive 
aux fins de la nature. Il n'y a pas juscjuaux égoïstes, les 
plus nombreux de tous, qui ne travaillent pour le bien : car 
ils sont actifs, zélés, prudents, et ils mettent en évidence 
des qualités que des âmes supérieures pourront leurenq^run- 
ter tout en les employant à de meilleurs usages. Enfin 
l amour de l'honneur, si décevant quand il est l'unique 
règle, rend, comme mobile auxiliaire, le précieux service 
de lier les consciences par la pensée du jugement que tous 



I. U, p. 2^2, p. 245-a^O. 



1M<LUE>CE DE ROUSSEAU 



I ID 



peuvent porter sur chacun. Et ainsi, par leur variété et 
par leur concordance finale, les divers caractères représen- 
tent la nature humaine en un tableau d'un magnifique 
el^et^ 

Malgré ses remarques et son ton d'observateur détaché, 
souvent ironique, Kant a rempli cet écrit d'une foi vive 
dans la valeur éminente de l'humanité : fin de l'action 
morale par la dignité qui lui est propre, l'humanité en est 
le principe par la faculté qu'elle possède de s'inspirer immé- 
diatement de motifs universels, et l'antagonisme même de 
ses déterminations naturelles finit par constituer un ordre 
où se révèle le sens de ses destinées. 

Sous quel aspect l'humanité doit-elle être considérée 
pour être en possession de ces attributs et de ces droits 
souverains .*' Kant venait de l'apprendre de Rousseau. 



Combien fut profonde rinlluence de Rousseau sur Kant, 
en quel sens nouveau elle orienta sa conception de la nature 
humaine et de la vie, nous le savons surtout par les réflexions 
manuscrites que Kant a laissées sur son exemplaire des 
Observations ". A Rousseau plus peut-être qu'à Hume 

1. II, p. 2'|9-25o. 

2. Publiées pour la première fois par Schubert dans le t. XI de l'édition 
Kosenkranz-Schubert, sous le titre : Hemerhangeii zu der Beobachtungen 
lihrr das (iefiïlil des Se ho ne n und Er/tahenen, reproduites dans le t. VIII 
de l'édition Ilartonstein (18O8), ainsi que dans le t. VIII de l'édition Kirch- 
inannsousle titre : Fraginfntc ans doiu Xachlasse. Le premier éditeur a cru 
pouvoir faire un choix parmi les notes de kant : son œuvre sera donc à compléter 
et peut-être même à rectifier dans l'édition de l'académie de Berlin. Il reporte 
les réllexions cpi'il pul)lie aux années 1765-75 sans fournir de raisons à l'appui: 
la date initiale paraît très vraisemblable, la date finale plus arbitrairement 
choisie. Nous n'usons ici de ces fragments que pour représenter une suite 
d'idées de même sens, dont l'origine est certainement dans la période que nous 
étudions et qui a correspondu à un état de la pensée kantienne d'assez lone:ue 
durée. Sur cette influence de Rousseau, v. outre les écrits de Kuno Fischer, 
Dietrich, Hoffding, Foerster et Menzer précédemment cités : D.^ Nolen, Les 
maîtres de Kant : Kant et Rousseau, Revue philosophique, ÎX. p. 270- 
298; H. von Stein, Rousseau und Kant, Deutsche Rundschau, LVI, p. 206- 
217; Richard Fester, Rousseau und die deulsche Geschichisphilosophie, 



jj(3 LA l'IlILOSOlMIlE l'UATIQLE DE KA>T 

conviendrait lexpression fameuse, quil réveilla Kanl de 
son sommeil dogmatique. Si Kant, en eHet, avait deja 
éprouvé la dimculté de justifier par les procèdes du 
rationalisme ordinaire les concepts fondamentaux de la 
morale ' il nen avait pas moins admis pendant longtemps, 
sans la critiquer directement, une notion de la moralité 
qu'il re-ardait comme une donnée réelle, seulement mal 
expliquée. Celte notion supposait la supériorité de la pensée 
spéculative jusque dans Tordre de lactiou : elle tendait a 
représenter la science comme la vertu par excellence dont 
dérivent toutes les autres vertus : elle établissait entre les 
principes immédiats de la volonté morale et les vérités 
supra-sensibles qui paraissent en T'ire la justification suprême 
des rapports de signification avant tout intellectuelle, 
susceptibles d'être déterminéespar l'entendement ibeorique. 
Contre cette notion .p.'il avait reçue toute fiute, .,ui était 
dans le fond très étrangère à sa personnalité intime. Kaut 
réa-it vigoureusement, sous limpulsiou de llonsseau. « Je 
suis par'goùt un clierclieur. .le sens la soif de connaître 
tout entière, le désir inquiet détendre mon savoir, ou 
encore la satisfaction de tout progrès accompli. Il lut un 
temps où je erovais que tout cela pouvait constituer l hon- 
neur de lluuuanité. etje méprisais le peuple, qui est igno- 
rant de tout. C'est Rousseau qui m'a désabusé. Cette illu- 
soire supériorité s'évanouit : j'apprends à honorer les 
hommes ; et je me trouverais bien plus inutile que le com- 

ch m D 08-86; IlônJing, /foM.w«H (Frommanns Kteikc-T), p. in ; 

stiidicn 11 P I -2 1. Matthias Mcnn, //»mn«««'/Aa«(s .N/eHHHA;'-«'<a« 
t';,"; kL.«» ; J. Clark Murrav. ««».,;.««.• '- r;"«"' "' "'" '"'- 
tnrv of'nhilosophy, Philosophical Kovicw, Mil, p. 6(nj-6 jO. 

iCu are a conscience des difficullés spéculatives soulevées par l examen 
.le con^ts moraux on usage .lans l'école ^'^ ^V^^UT. élaU-cedeja en p^^^^^^^^ 
chez Kan comme Teffet visible de celle rénovation q... s opérait en lu du sens 
de la vie morl Cependant dans lécril sur VH.idrnrr, s. Kant repond au pro- 
Imn ri Ladém^ie en disant qu'il faut rap,.orler l.s concepts -0-- « 'ex, 
Véritable source, qui est le sentin.ent, il semble bien <iue -Ue concl^M Un 
est inspirée par les Anglais, et no.i par Rousseau, comme le soutient II. >on 
Slein dans l'article cite, p. 211-212. 



INFLUENCE DE ROUSSEAU 



ïï? 



jf 



mun des travailleurs, si je ne croyais que ce sujet d'étude 
peut donner à tous les autres une valeur qui consiste en 
ceci : faire ressortir les droits de l'hunianité ^ » Ce que 
Newton avait lait pour l'explication de la nature matérielle, 
Rousseau, selon Kant, vient de le faire pour l'explication 
de la nature humaine. (( Newton le premier de tous vit 
l'ordre et la régularité unis à une grande simplicité là où 
avant lui il n'y avait à trouver que désordre et que multi- 
plicité mal agencée, et depuis ce temps les comètes vont 
leur cours en décrivant des orbites géométriques. — 
Rousseau le premier de tous découvrit sous la diversité des 
formes humaines conventionnelles la nature de l'homme 
dans les profondeurs où elle était cachée, ainsi que la loi 
secrète en vertu de laquelle la Providence est justifiée 
par ses observations. Jusqu'alors, l'objection de Manès 
avait encore toute sa valeur. Depuis Newton et Rous- 
seau, Dieu est justifié, et désormais la doctrine de Pope 



I. Vlll, p. 62'j. — « Quiconqtie est échauffé par un sentiment moral, 
comme par un principe supérieur à ce que les autres peuvent se représenter 
d'aj)rès leur façon de sentir languissante et souvent vulgaire, est à leurs yeux 
un chimérique. Que je place Aristide parmi tles usuriers, Epiclète parmi des 
"ens de cour et Jean-Jacques Rousseau parmi les docteurs de Sorbonne : il me 
semble entendre un ironique éclat de rire et cent voix qui crient : Quels clii- 
méri(/ues personnages 1 Cette apparence équivoque d'exaltation chimérique 
dans (les sentiments qui en eux-mêmes sont bons, c'est Venthousiasme, sans 
lequel rien de grand n'a jamais été fait dans le monde. » Versuch ûher die 
Krankheiten des Kopfes, 1704, H, P- 220-221. — Les Observations sur le 
sentiment du beau et du sublime ne nomment expressément Rousseau que 
dans une note, et encore pour répudier une opinion qui lui est attribuée : « Je ne 
voudrais pour rien au monde avoir dit ce que Rousseau ose soutenir : (juune 
femme n'est jamais rien do plus qu'un grand enfant. Mais le pénétrant écri- 
vain suisse écrivait cela en France, et probablement le si grand défenseur du 
beau sexe qu'il était ressentait de l'indignation à voir que dans ce pays on ne 
traite pas les femmes avec plus de véritable respect. » II, p. 271. Dans les Obser- 
vations toutefois bien des idées et bien des remarques de détail portent la trace 
de l'inftuence de Rousseau, notamment la conclusion- « Il n'y a plus à sou- 
haiter que ceci : c'est que le faux éclat qui fait si facilement illusion ne nous 
éloigne pas à notre insu de la noble sinqdieité, mais surtout que le secret encore 
inconnu de l'éducation soit arraché à la tyrannie du vieil esprit d'erreur pour 
ériger de j)onne heure, dans le cceur de tout jeune citoyen du monde, le sen- 
timent moral en émotion active, de telle sorte que toute délicatesse n'aspire pas 
uniquement au plaisir fugitif et oiseux d'apprécier avec plus ou moins de goût 
ce qui se passe hors de nous. » II, p. 280. 



ii8 



LA rniLOSOPHlE PRATIQUE DE KANT 



est vraie '. » Cependant Venthousiasme avec lequel Kant 
accueille l'œuvre de Uousseau ne lui enlève pas entière- 
ment la faculté de la critiquer. (( Je dois, dit-il, lire et relire 
Rousseau jusqu'à ce que la beauté de 1 expression ne me 
trouble plus: car alors seulement je puis le saisir avec la 
raison ^ » « La première impression, remarque-t-il encore, 
qu'un lecteur qui ne lit pas seulement par vanité et pour 
passer le temps reçoit des écrits de Jean-Jacques Uousseau, 
c'est qu il se trouve devant une rare pénétration d'esprit, 
un noble élan de «^énie et une ame toute pleine de sensibilité, 
à un tel degré que peut-être jamais aucun écrivain, en quebpie 
temps ou en quelque pays que ce soit, ne peut avoir possédé 
ensemble de pareils dons. L'impression ([ui suit immédiate- 
ment celle-là. c'est celle de l'étonnement causé pai* les opi- 
nions singulières et paradoxales de l'auteur. Elles sont telle- 
ment à rencontre de ce cpii est généralement admis, (pion 
en vient aisément à le soupçonner d avoir cberebé seideinent 
à mettreen évidence ses extraordinaires talents et la magie 
de son éloquence, d'avoir voulu faire l'bomme original qui 
par une surprenante et engageante nouveauté d idées dé- 
passe tous les rivaux en bel esprit \)) 

L'adbésion de kant à Uousseau est malgré tout, à cette 
époque, iFiliniineul [)lus forte cpie ses réserves, et si celles- 
ci sont intéressantes à noter, c est surtout parce (ju elles an- 
noncent pour l'avenir des dissidences et des objections plus 
nettes \ Pour le moiiuMit, ce que Kant accepte pleinement 



1. VIII, |), C3o. 

2. VIII, p. Gi8. 

3. VIII, p. ()2\. 

4. rSotons surtout une dissidence dans la conception de la nitthodc à appli- 
quer : « Kousseau, dit Kant, procède syntht'tiquenient et part de l'hompic à 
l'état de nature : je procède analvtiquement et je pars de l'homme civilisé », 
VIII, p. Gi3. (^ette remarque montre bien la disposition de Kant à véritier par 
des procédés réguliers les intuitions de Uousseau ; elle est d'autre part con- 
forme à la thèse soutenue dans I écrit sur V l'^videtici' fies fntnci/jcs de In 
ihrolo^if t.aiurelle et de Iti inorab'y d'après laquelle les tléfinilions en phi- 
losophie ne peuvent être obtenues (pi'en partant du donné et par voie dana- 
Ivse. tan<lis que les seules dérmilions des mathématiques sont svnlhétiques et 
originairement construites. Il, p 28^ sq. 



rSFLUE>CE DE ROUSSEAU 



119 



de Rousseau, c'est la pensée qu'il y a une nature humaine 
originelle, corrompue à la fois et dissimulée par l'état actuel 
de la civilisation. 11 s'agit donc de découvrir et de restaurer, 
par delà les formes factices d'existence qui la défigurent, 
l'humanité primitive, ou, d'un mot plus exact, l'humanité 
vraie. De quelque façon qu'il faille l'entendre en l'appro- 
fondissant, c'est l'idée de la simplicité naturelle qui doit 
reparaître comme l'exemplaire de la vie humaine. « Il est 
nécessaire d'examiner comment l'art et l'élégance de l'état 
civilisé se produisent, et comment ils ne se trouvent jamais 
dans certaines contrées (dans celles, par exemple, où il n'y 
a pas d'animaux domestiques), afin d'apprendre à distinguer 
ce qui est factice, étranger à la nature, de ce qui lui appar- 
tient en propre. Si l'on parle du bonheur de l'homme sau- 
vage, ce n'est pas pour retourner dans les forêts, c'est seu- 
lement pour voir ce que l'on a perdu d'un côté, tandis 
qu'on gagne de l'autre* ; et cela, afin que dans la jouissance 
et l'usage du luxe social on n'aille pas s'attarder de tout 
son être aux goûts qui en dérivent, et qui sont contraires 
à la nature comme à notre bonheur, afin qu'on reste avec 
la civilisation un homme de la nature. Voilà la considération 
qui sert de règle au jugement, car jamais la nature ne crée 
l'homme pour la vie civile : ses inclinations et ses efforts 
n'ont pour fin que la vie dans son état simple". » (( Que le 
c(eur de l'homme soit ce qu'on voudra : il s'agit seulement 



1. Dans le Raisonnement snv l'aventurier Jaii Komarnicki, qui fut en 
Allemagne ce que fut en France V Homme des Cés'eimes, Kant distingue le 
cas du chevrier fanatique qui prophétise à tort et à travers, du cas du petit 
garçon qui l'accompagne, et dont la libre simplicité est tout à fait frappante ; 
il signale donc comme un fait remarquable « le petit sama^^e qui a grandi 
dans les bois, qui a appris à braver avec une joyeuse humeur toutes les rigueurs 
de la température, qui témoigne sur son visage d'une franchise peu commune, 
et qui n'a rien en lui de cet embarras craintif qu'augmentent la servitude ou 
l'attention contrainte dans une éducation plus fine ; en un mot (si l'on fait 
abstraction de ce que quelques hommes, en lui apprenant à demander et à 
aimer l'argent, ont déjà gâté en lui), c'est, à ce qu'il semble, un enfant parfait, 
dans le sens où peut le désirer un moraliste expérimentateur, qui serait assez 
équitable pour ne pas ranger les propositions <le M. Rousseau parmi les belles 
chimères, avant de les avoir éprouvées, y» 176'i. II, p. 209. 

2. VIII, p. 618-O19. 



120 LA PHILOSOIMIli: PUATIQl E DK KA>T 

ici de savoir si c'est l'état de nature ou l'élat de civilisation 
qui cause le plus le péché véritable, et qui y prédispose... 
L'iiomnie.à 1 état de simplicité, a pende tentations de deve- 
nir vicieux: c est uniquement le liive qui l'y pousse avec 
force '.)>(( Dans 1 état de nature on peut être bon sans vertu 
et raisonnable sans science". » 

Kant partage donc la confiance de Kousseau dans la 
bonté primitive de la nature humaine. 11 croit à la supério- 
rité de l'éducation négative, ([ni se borne à assurer la 
liberté de l'instinct naturel, sur l'éducation positive, qui 
impose par contrainte des façonsd agir arlilicielles\ (c On dit 



I. Vin, p. ()i3. 

2. VIII, p. Ol2. 

3. On sait le grand relenlisscment tju'enreiit en Allemagne les idées pédago- 
giques de V limile, et comment elles vinrent accélérer le momemerït (pii se 
produisait de divers cotés pour la réforme des écoles. L'intérêt (pie j>rcnait 
Kant à ces questions, ainsi (jue la persistance dr son attachement aux principes 
de Rousseau, apparaissent bien dans Tenlliousiasme avec lecpiel il salua la fon- 
dation du P/iila/ithropimim de Basedow, Ce fut sur le Uethof/cuhnc/i de 
Hasedow qu'il fit ses premières leçons de jédagogie en I77^>-I777 (Arnoldl. 
Krilische I-^.rrurst', p. 372). 11 se constitua le patron de I Institut de Dcssau 
dans trois articles de la (iazettf sfutnitc et pohtujne de K<iniii!shi'r^, 
28 mars 177*'. 27 mars 1777, 'i\ août 1778. — Sur l'autli» illicite de ces 
articles, v. Heicke, KaniuiUfi, p. t')8-7o. — l)ans l'appel au public du 27 mars 
1877, il disait : « Dans les pajs civilisés de l'Europe ce ne sont pas les établis- 
sements d'éducation qui font défaut, pas plus que le zèle bien intentionné des 
maîtres à être sur ce point au service de tout le monde, et ce{)endant il est 
bien aujourd'hui clairement démontré (pie, comme on travaille là dans un sens 
contraire à la nature, on est bien loin de faire [troduirc à Ihomme le bien 
au(pjel la nature l'a dis[)Osé ; que, [)uis([ue les créatures animales (pie nous 
sommes ne s'élèvent à riiumanité (pie par la culture, nous verrions sous peu 
de tout autres hommes autour de nous, si l'usage se répandait partout de cette 
méthode d'éducation qui est tirée sagement de la nature même, au lieu de 
suivre servilement la routine des siècles grossiers et ignorants. Mais c'est en 
vain (pi'on attendrait ce salut du genre humain d'une amélioration graduelle 
des écoles. Il faut ([u'elles soient complètement transformées, si l'on veut (pi'il 
en sorte (piekpie chose de bon ; car elles sont défectueuses dans leur organisa- 
tion [)remière, et les maîtres eux mêmes ont besoin de recevoir une nouvelle 
culture. Ce n'est pas udc lente réjurnie qui peut produire cet ellet, mais une 
prompte résolution. » II. p. /i')-. Ni les bizarreries de Basedow, ni sa [)re- 
mière retraite, ni sa «[uerelle avec Mangelsdorf n'ont ébranlé la confiance de 
Kant : « Les atta(pies (pii s'élèvent de (.'à de là contre l'Institut et parfois même 
les écrits injurieux ne sont (jue les prati<pies habituelles à cet esprit de criti(|ue 
(pii s'exerce sur tout et à la vieille routine qui se défend sur son fumier ». H. 
p. '|58. — Cf. l^enno Erdmann, lieflexionen Kants zur kritisclien Piiilosc- 
uhie, II, n" 205, p. 78. — La nouvelle édition de la Correspont/ancc de Kant 



nFLLENCE DE ROUSSEAU 



121 



dans la médecine que le médecin est le serviteur de la 
nature; mais la même maxime vaut en morale. Ecartez 
seulement le mal qui vient du dehors : la nature prendra 
d'elle-même la direction la meilleure. Si le médecin disait 
que la nature est en elle-même corrompue, par quelmoyen 
voudrait-il l'améliorer ? Le cas est le même pour le 
moraliste. ' )) (( C'est la dilïérence de la fausse morale et de 
la saine morale, que la première ne recherche que des res- 
sources contre les maux, tandis que la seconde veille à ce 

complète abondamment le témoignage de la sollicitude active avec laquelle 
Kant suivait une entreprise (( dont l idée seule dilate le cteur ^)(Jiriefweclisel, 
1, p. 220), qui méritera « la reconnaissance de la postérité » {Ihid., p 181). 
N. les lettres de Kant à VVolke (p. 178, 220), à Basedow (p. 181), à Regge 
(|). 187), à Cami)e (p i9(j, 2(3i). à Crichton (p. 217). On savait d'ailleurs que 
Kanl était intervenu pour faire admettre au Philanthropinum des jeunes gens 
à (jui il s'intéressait, ce La porte est étroite, écrivait Hippel le 29 avril 1777 à un 
candidat ; elle n'a été ouverte à Scherres pour ses deux fils que sur les prières 
réitérées de M. Kant » (Hippel, liriefe, n" 83). — Nous voyons ici une inter- 
vention du même genre se produire, avec un commentaire qui la rend signifi- 
cative. En recommandant à Wolke le fils d'un de ses amis, Kant prévient qu'il 
a et' élevé jusque-là selon les principes de l'éducation négati\e, la meilleure, 
ajoute Kant, (pi'il [)ùt recevoir jusqu'à cet âge. On l'a laissé développer ses 
facultés en toute liberté, en se bornant à écarter ce qui aurait pu leur impri- 
mer une fausse direction ; en matière religieuse, le père est d'accord avec l'es- 
prit du Philanthropinum, selon lequel la connaissance de Dieu doit s'accomplir, 
quand le moment est \enu, par une sorte de révélation naturelle de l'enten- 
dement sain, et être telle qu'elle ne réduise jamais la moralité à n'être qu'un 
état subordonné ou accessoire (^iiricfwechsel, I, p. 178-179). — Lorsque 
Camjie a quitté l'Institut, Kant lui en exprime de très vifs regrets, avec l'es- 
poir de l'y voir revenir (//>/>/., p. 201 sq.). — Au moment oii le conflit de 
Wolke et de Basedow compromet gravement la prospérité de l'école nouvelle, 
il félicite AN olke du courage avec le(juel il persévère dans son ceuvre en dépit 
(les dilficultés accumulées, et en même temps il lui confie les moyens tout 
diplomatiques dont il a usé j)our convertir à la bonne cause le prédicateur de 
la cour, Crichton, \ août 1778 (IhicL, p. 220-222). A ce dernier il avait dit 
entre autres choses : « Sous la direction de Wolke, cet Institut doit devenir 
avec le tem|)s l'écolemère de toutes les bonnes écoles du monde, pourvu qu'on 
Aeuille du dehors le soutenir et l'encourager dans ses débuts» (/hid., p. 217)- 
— Sur Basedow et le Philanthropinisme, v. Pinloche, La réforme de l'édu- 
ratroft Ofi AUenias^iie au xvni*' siècle. A supposer que Basedow, comme le 
prétend M. Pinloche, relève moins de Rousseau (ju'on ne croit (p. 28O-288), 
c'est certainement parles idées qui lui sont venues de Rousseau cjue Kant a été 
conduit à [)rendre tant à C(jeur l'essai de Basedow . 

I. \ m, p. Gifi. — (( Les moralistes du jour supposent beaucoup de maux 
<'t veulent a[>prendre à en triompher ; ils sup[)Osent beaucoup de tentations 
pour le mal, et ils prescrivent des mobiles pour en triompher. La méthode de 
Rousseau nous ap[)rend à ne pas tenir les premiers pour des maux, ni les 
secondes pour des tentations ». VIII, p. 61 4- 



*-, 



122 



LA PTITI.OSOPHIE PRATIOrE DE KANT 



I?^FLLENCE DE ROUSSEAU 



123 



que les causes de ces maux n'existent point*. » On ne peut 
agir heureusement suri humanité qu'à la condition decher- 
cher le point d'appui de son action dans l'état de nature, 
qui est en même temps l'état de liberté". Kant détourne 
vers les thèses de Rousseau l'antique conception, selon 
laquelle on ne peut convaincre autrui que par ses 
propres pensées et le toucher moralement que par ses 
propres dispositions : à quels eilbts pourrait-on prétendre 
sur le cœur de l'homme, si l'on ne supposait en lui une 
certaine bonté ^? Or, c'est se délier de celte bonté native 
que de vouloir inculquer du dehors la vertu ; la vertu ne 
s'enseigne pas ; il suffit d'écarter ce qui lui lait obstacle. 
(( Là où Terreur, a écrit Kant ailleurs, est entraînante et 
périlleuse en même temps, les connaissances négatives et 
leurs critères ont plus d'importance que les connaissances 
et les critères positifs... Socrate avait une philosophie néga- 
tive au regard de la spéculation, je veux dire une philoso- 
phie de la non-valeur de beaucoup de prétendues sciences, 
une philosophie des limites de notre savoir. La partie néga- 
tive de l'éducation est la plus importante : discipline. 
Rousseau (marquer avec précision des limites*. )» 

Une science marque bien les limites de toutes les scien- 
ces : c'est la science de riionnne. A elle il appartient de 
découvrir l'homme vrai, d'éveiller en tout être humain la 
conscience de sa lâche. « S'il est quelque science qui soit 
réellement nécessaire à l'homme, c est celle que j'enseigne, 
qui lui indique de remplir convenablement la place qui lui 
a été assignée dans la création, et dont il peut apprendre 
ce qu il doit être pour être un honune. Supposé qu il ait 
appris à connaître au-dessus ou au-dessous de lui des séduc- 
tions trompeuses qui 1 aient à son insu tiré de sa place pro- 



1. VIII, p. 617. 

2. MU, p. 628. 

3. VIII, p O19 ; p. O20. 

'j. Beiino Erdmani), /if/fc.rionfn Kants sur kritisrhcn Philosopliie, II, 
no i48, p. !^!^. 



i 



pre, cet enseignement le ramènera à l'état d'homme, et 
alors, si petit et si imparfait qu'il se trouve encore, il sera 
justement bon pour le point qui lui est assigné, parce 
qu'il est précisément ce qu'il doit être'. » 

Cette science réservée, quel est le rôle des autres 
sciences :• Ou plutôt que signifie l'opposition établie, au 
moins en apparence par Rousseau, entre la culture et la 
nature "P II ne semble pas que dans cette période même 

I. Vltl, p. G24-625. 

2. Dans ses Conjectures sur le commencement de l histoire de l'huma- 
nité (178G), Kanténoncera l'idée qui, selon lui, concilie les droits delà nature 
avec ceux de la culture, et qui permet du même coup de comprendre les 
aspects opposés de la pensée de Rousseau. C'est quand on considère la civilisa- 
tion dans son rapport avec la félicité et la moralité instinctive de l'individu, 
qu'elle apparaît inférieure à l'étal de nature ; mais c'est par rapport à l'espèce 
humaine et à son progrès indéfini que la civilisation doit être considérée, et 
alors, bien qu'elle soit faite pour une grande part des misères physiques et 
morales des individus, bien qu'elle ne soit possible que par cette inégalité dont 
se plaint Rousseau, elle n'en est pas moins justifiée par l'œuvre d'ensemble 
qu'elle réalise graduellement au sein de l'espèce; à ce point de vue, elle est 
supérieure à l'état de nature. « De cette façon on peut mettre d'accord entre 
elles et avec la raison les assertions souvent mal comprises et en apparence 
contradictoires de l'illustre J.-J. Rousseau. Dans ses écrits sur VJn/luence des 
sciences et sur V Inégalité des hommes, il montre très justement l'inévitable 
conflit de la culture avec la nature du genre humain, considéré comme espèce 
animale, dans laquelle chaque individu devrait accomplir pleinement sa desti- 
née ; mais dans son Emile, sonCoutrat social et d'autres écrits, il cherche en 
retour à résoudre le ditficile problème que voici : comment la culture doit se 
poursuivre pour développer les dispositions de l'humanité, en tant qu'espèce 
morale, dans le sens de leur destination, de telle sorte que l'humanité, comme 
espèce morale, ne soit plus en opposition avec l'humanité, commes espèce natu- 
relle ». Muthmasslicher Anfang der MenschengeschichteAW , p. 822. Cf. 

Idée zu einer allgemeinen Geschichte, IV, p. i5o. — B. Érdmann, Re- 
flexionen Kants zur kritischen Philosophie, I, n» 659, p. 207. — Dans 
y Anthropologie au point de \'ue pratique (1798), après avoir redit que la 
sombre peinture faite par Rousseau de la condition des hommes hors de l'état 
de nature n'est pas une invitation à retourner dans les forêts, Kant ajoute : « Les 
trois ouvrages de Rousseau sur le dommage qu'ont causé : i" l'abandon par 
notre espèce de l'état de nature pour l'état de culture, par l'alfaiblissement de 
notre puissance ; 2» la cis'ilisation, par l'inégalité et l'oppression réciproque ; 
3'^ la prétendue nioralisation, par une éducation contre nature et une forma- 
tion vicieuse de la pensée ; — ces trois écrits, dis je, qui représentaient l'état 
de nature comme un état d'innocence (où le gardien de la porte de cette espèce 
de paradis, avec son glaive de feu, empêche de retourner), ne devaient servir 
<iue de fil conducteur à son Contrat social, à son Emile et à son Vicaire 
savoyard, pour sortir de ce labyrinthe de maux où notre espèce s'est engagée 
par sa propre faute. — Au fond Rousseau n'entendait pas que Ihomme dut 
opérer un retour, mais, du point de vue où il se trouve maintenant, regarder 



12^ 



L.V PHIIJJSOPIIIE l>l\ATIQLE DE KANT 



Kant soit disposé à radniullre entièrement et définitive- 
ment. Sans doute il redit que les sciences ne sont pas la 
fin essentielle de la vie : (( Si une chose n'est pas faite 
pour la durée de la vie, ni pour ses divers âges, ni pour la 
plupart des hommes, si enfin elle dépend du hasard et 
n'est que difficilement utile, elle n'est pas essentielle au 
bonheur et à la perfection de l'espèce humaine. Combien de 
siècles se sont écoulés avant que la vraie science existât, 
et que de nations il y a dans le monde ([ui ne la posséde- 
ront jamais î Il ne faut pas dire ([ue la nature nous appelle à 
la science parce qu'elle nous a donné la faculté de savoir : 
car, pour ce qui est du plaisir attaché à la science, il peut 
n'être que mensonger'. )) Mais si les sciences engendrent 
la vanité et la corruption, elles peuvent cependant nous 
mieux servir: elles peuvent nous rendre plus habiles, plus 
prudents, plus sages, nous remettre dans une situation 
plus conforme à notre vraie nature " : portées à une cer- 
taine hauteur, elles corrigent les maux qu'elles-mêmes ont 
faits: sinon directement, du moins indirectement elles 
peuvent contribuer à la moralité \ Elles ne sont funestes 
que pour être sorties de leur rôle, pour avoir dévelop|)é le 
ffoiit du luxe et fourni les movens de le satisfaire. Elles 



en arrière dans l'état de nature. 11 admettait que riionunc est bon par nature 
(de la façon dont la nature se transmet), mais bon d'une manière négative, 
cest à dire qu'il n'est pas de lui-même et volontairement niécliant, (ju'il est 
seulement en danger d'être gâté et corrompu par des exemples et des guides 
mauvais ou maladroits. Mais comme il faut encore pour cela des liommes 
bons, qui auraient dû être élevés pour cette fin même, et comme il n'en est 
sans doute aucun qui n'ait en lui une corruption (innée ou acquise), le pro- 
blème de l'éducatioti morale pour notre espèce reste insoluble, non seulement 
quant au degré, mais encore quant à la qualité du principe. » Anlliiopoiogie 
in pragmatischer Hinsuht, Vil, p. Or)!-!')."):^. - En établissant dans U Doc- 
trine de la sertu que l'bomme doit cultiver ses facultés, Kant repousse comme 
principe de cette obligation l'avantage qu'on retire de cette culture : car il est 
possible, comme l'a dit Rousseau, que l'avantage soit plus grand à rester dans 
l'état de nature : c'est pour obéir au devoir que l'Iiomme doit tàcber de per- 
fectionner ses aptitudes. Die Metaphysik der Silten, 1! Tlitil. MI, p. 202- 
253. 

I. VIlï, p. 021. 

2. Vin, p. t)io. 

3. VIII, p. 622, p 624. 



t>FLlE\CE DE ROrSSEAt 



I2D 



peuvent se subordonner aux fins vraies de la nature 
humaine. (( Le sauvage, dit Kant, se tient au-dessous de la 
nature de l'homme; l'homme dans le luxe erre en dehors 
des hmites qu'elle a ; Thomme moralement façonné va au- 
dessus d'elle '. » Kant conçoit donc un idéal de l'humanité, 
qui au lieu de restreindre le développement des facultés 
humaines, le tournerait seulement dans le sens de la con- 
science : le retour à la simplicité naturelle doit être une 
conversion, non une dégradation de notre vie '\ 

Ce qui inspire en tous cas ces réflexions éparses, c'est le 
souci d'émanciper l'homme des formules conventionnelles 
avec lesquelles la métaphysique a pris un air de science : 
cela, dans l'intérêt même de la morahté et des vérités supra- 
sensibles que cette métaphysique prétendait sauvegarder. 
C'est ainsi qu'il faut repousser énergiquement l'idée d'une 
religion naturelle, telle qu'on l'entend d'habitude: car, 
selon cette idée, il ne pourrait y avoir religion que là oti il 
y a science, et à ce compte la religion n'unirait pas tous les 
liommes. Aussi peut-on dire que l'homme à l'état de 
nature, sans religion, est supérieur à l'homme civihsé qui 
professe la simple religion naturelle; car, chez ce dernier, 
la moralité, qui est dans son essence le principe invisible 
de toute vie rehgieuse, n'existe que pour faire contrepoids 
à sa corruption : elle ne saurait donc avoir de vertu posi- 
tive et révélatrice. 11 ne faut parler de religion naturelle que 
là 011 il y a moralité naturelle, et, en ce sens, une rehgion 
naturelle peut fort bien se concilier avec une théologie sur- 
naturelle comme la théologie chrétienne. Ce qu'il y a de 



1. VIII, p. 63o-63i. 

2, Kant déclarera plus tard que l'état de nature révèle aussi bien que l'état 
«le civilisation un pencliant primitif au mal. Die Religion innerhalh der 
drenzeit der blosscn Vernunjh VI, p. 127. Et il interprétera aussi dans un 
sens rationaliste les princij)es d'éducation posés par Rousseau : « En quoi l'idée 
de la raison est-elle dill'érenle de l'idéal delà faculté d'imaginer P L'idée est une 
règle universelle in ahstracto, l'idéal est un cas particulier que je fais rentrer 
sous celte règle. C'est ainsi par exemple que l'Emile de Rousseau, que l'édu- 
cation à donnera Emile est une véritable idée de la raison. » Vorlesungen 
iiher die philosuphische Jieligionsle/ire, éd. par Pôlitz. a'" éd., p. 3. 



126 



LA PHILOSOPHIE PIWTIQLE DE K A>T 



surnaturel dans le Christianisme, c'est, avec sa doctrine, la 
force nécessaire pour la mettre en pratique : mais par la 
moralité qu'il comporte et qu'il suppose, le ( Jiristiajiisme 
rejoint la foi naturelle. Naturelle ou surnaturelle, c'est tou- 
jours la foi qui nous révèle Dieu, non la spéculation. (( Ou 
bien la connaissance de Dieu est spéculative, et alors elle 
est incertaine, exposée à de dangereuses erreurs; ou bien 
elle est morale, elle se produit par la foi, et alors elle ne 
considère d'autres attributs de Dieu que ceux qui ont trait 
à la moralité '. » Si la piété est le complément de la bonté 
morale, la moralité naturelle est la pierre de touche de 
toute religion ". C'est par le retour à la moralité naturelle 
que nous eflacerons les désordres dont on invoque le scan- 
dale contre la Providence, et dont 1 apparente existence 
tient à la perversion de nos désirs '\ 

Ainsi Rousseau achève de pousser Kant hors des voies 
du rationalisme AvolfTien, et il se rencontre avec les philo- 
sophes anglais pour le porter à voir dans le sentiment 
l'origine de la moralité. Mais concordantes par là, 1 in- 
iluence des Anglais et l'influence de Rousseau n'ont péné- 
tré ni dans l'intelligence, ni dans l'âme de Kant au même 
degré de profondeur. Dans leur façon d'analyser les senti- 
ments moraux, les Anglais sont encore des théoriciens, 
tout proches du concret assurément, très dégagés de toute 
scolastique, très hostiles à ces transpositions intellec- 
tuelles qui altèrent le réel sous prétexte d'en rendre compte, 
mais des théoriciens quand mrme, de raison lucide et un 
peu courte, qui considèrent la nature humaine comme elle 
se présente à leurs yeux d'hommes très particulièrement 
sociables, et qui ne tentent aucun elVorl d'exploration vers 
des sources plus intimes et plus mystérieuses de la vie 
morale : leur optimisme s'accommode de l'existence telle 
qu elle est faite, ne discerne guère les conventions et les 



1. VIH, p. 629-630. 

2. VIII, p. 6ii 

3. MU, p. 63o. 



INFLUENCE DE ROUSSEAU 



127 



artifices qui la recouvrent, ou même pour une part la com- 
posent. Rousseau, .lui, n'arrive pas par l'analyse à l'idée 
du sentiment ; il est lui-même tout sentiment dans tout 
son être ' ; aussi n'est-ce pas seulement une autre façon 
d'expliquer la vie qu'il découvre, mais une autre façon de 
la juger et de la vivre. Il ne se contente pas de prendre de 
ci de là chez lui et chez les autres de quoi caractériser l'es- 
pèce humaine : il se retranche au plus profond de lui- 
même, et c'est dans l'isolement de sa conscience qu'il reçoit 
la révélation de ces instincts divins que n'ont pas dénaturés 
la civilisation et la société. S'il se préoccupe de traduire 
en idées ce que lui suggèrent sa puissance d'émotion et ses 
facultés d'intuition, c'est pour montrer aux hommes qu'ils 
doivent changer entièrement les objets de leur estime, 
c'est-à-dire retrouver la sincérité de leur jugement naturel : 
sans cette conversion ou cette restauration complète, vai- 
nement ils essaieraient de fixer leurs opinions, d'assurer 
leur conduite, de découvrir le principe suprême de toute 
vérité et de toute justice. C'est par cet ardent besoin de 
rénovation intérieure, par cette aperception pénétrante 
d'un rapport plus immédiat entre l'âme humaine et ses 
motifs d'agir, d'avoir foi, d'espérer, que Rousseau put con- 
quérir la fière nature morale de Kant. A Rousseau Kant 
dut sans aucun doute d'éprouver plus vivement qu'il fallait 
ressusciter la morahté véritable pour être à même d'en 
trouver la véritable explication : il lui dut d'entrevoir qu'un 
lien plus solide et plus intime que celui des déductions 
métaphysiques ordinaires pouvait rattacher la conscience 
humaine aux croyances dont elle réclame le soutien. Sous 
le simple effort de sa réflexion, il avait déjà senti chanceler 
le vieil édifice de la métaphysique ; il s'était laissé séduire 
par les sagaces observations des Anglais qui dégageaient 
prudemment, pour leur faire un sort à part, certaines incli- 



I. V. Gustave Lanson, f/istoire de la littérature française, cinquième 
partie, livre IV, ch. v. 



I2S LA PlIILUSOl'lllI:: PRATIQLE DE KAN T 

nations relativement eonslanles de la nature humaine; 
mais il ne pouvait évidemment trouver là la base qu'il fal- 
lait à une reronstruction spirituelle : c'est llousseau cpii en 
écartant la vaine subtilité des arguments pbilosopbiques, 
en prétendant ne consuller que la lumière intérieure, lui 
attestait la possibilité de bâtir sur d'indeslructibles fonde- 
ments la métaphysique nouvelle, la métaphysicjue de la 
liberté et de la raison pratique '. 



I. Il faut noter que les Réflexions de Kant se rapportent aux tlièscs du 
Discours sur l'inégalité, du Discours sur les lettres, de V Emile, bien plus 
qu'à celles du Contrat social. Il arrive à Kant de marquer, par exemple, 
rop[»osilion de la justice naturelle et de la justice civile (Mil, p. 0:>2) ou la 
grande différence qu'il y a entre la soumission à la nature, dont les lois sont 
constantes, et la soumission à un maître, dont les volontés sont arbitraires 
(N NI, p. 6;V'i-<)35). Mais il ne pose pas expressément le problème de l'or^^^ani- 
sation de la société. Les idées sociales de Rousseau paraissent cependant avoir 
agi sur Kant quand il a fallu, non plus recbercber seulement l'origine de la 
moralité, mais surtout délinir la moralité en elle-même et dans ses rapports 
avec le droit. HolVding est parti de là pour prétendre qu'il y a eu deux 
iniluences de Rousseau sur Kant, Time aux environs de 17O3, — et c'est celle 
dont les lié/lerions ont gardé la trace, — l'autre aux environs do i'K\. —et 
c'est celle qui a suggéré l'idée d'un accord historiquement nécessaire ou mora- 
lement obligatoire entre la volonté individuelle et la volonté générale, idée dont 
rolèvent la philosophie de l'histoire ainsi ipic la doctrine morale élaborées par 
Kant à cette époque. liousseaus Ein/luss auf die définitive Forni der 
kantischen Ethik, Kantstudien, II, p. 11 sq. ; Rousseau und seine Philo- 
sophie, p. 121, note; (leschichte der neueren Philosophie, t. II, p. 8rî sq. 
— Cette thèse de Uolfding paraît juste dans une certaine mesure. Il semble 
que Kant, après avoir vu d'abord dans Rousseau à peu près exclusivement ses 
criti(iues négatives contre la société existante, a vu ensuite en lui son clTbrt 
positif pour concevoir une société qui ne serait plus en contradiction avec l'état 
de nature (v. un peu plus haut, p. 133, note •?), et il a cru pour son compte 
que, soit de meilleures Nolonlés morales, soit la nécessité immanente au déve- 
loppement historique de l'espèce humaine réaliseraient cette société. Mais a 
quel moment faut il placer cette seconde façon de considérer la pensée de 
Rousseau? Ib.ffding a parlé des euN irons «le 178.3, parce qu'elle lui a paru en 
relation directe avec les conceptions exprimées par Kant en novembre 178^ 
dans son Idée d une histoire universelle au point de vue cosnwpolitif/ue . 
Seulement la question se compli(|ue de ce fait, négligé par HolTding, <|ue les 
mêmes conceptions sont exposées à la (in des Leçons d'anthropologie, publiées 
par Starke(///t//m/H/e/ Art///\s Mrnsclienkunde oder philosophische Anthro- 
pologie, i83i), dans un chapitre intitulé: Du caractère de l'espèce hu- 
maine dans son ensemble, p 36r>-37i Dès lors il y avait lieu de se demander : 
i» de quelle époque sont les Leçons publiées par Starke ; y« s'il n'y aurait pas 
dans les divers manuscrits encore inédits de Leçons sur l'anthropologie, et 
reconnus antérieurs à 178^, l'indication plus ou moins explicite des mêmes 
pensées. De récentes recherches, dont nous aurons plus loin à rappeler le 
résultat, ont permis de fixer à la fin ^\c 178'» la date de Leçons publiées 



CRITIQUE HE L A>GIE>NE METAPHYSIQUE 



129 






Tout va-t-il donc être aboli de la métaphysique ancienne, 
pour la plus grande certitude des prescriptions morales 
et des convictions qui en dépendent immédiatement.^ C'est 
bien là d'abord ce que semblent annoncer, sur un ton 
léger et ironique qui voudrait rappeler la manière de Vol- 
taire, les Rêves d\m visionnaire éclaircis par les rêves de la 



par Starke: elles ont pu être faites par Otto Schlapp, avec le concours bien- 
veillant de M. le Prof. 0. Kûlpe, de Wiirzburg, chargé de préparer la publi- 
cation des diverses Leçons d'Anthropologie dans l'édition de l'Académie de 
Rcrlin. V. Otto Schlapp, Kants Lehre voni Génie und die Enlstehung der 
« Kritik der Urtheilskraft », p. 8 sq. Sur ce point donc, il n'y aurait rien à 
redire à la date proposée par IIofTding. Mais d'après une communication que 
je dois à l'extrême obligeance de M. le Prof. Kûlpe, il existe dans l'un des manus- 
crits encore inédits de Leçons sur l'Anthropologie, jirofessées en 1775-177G, 
et rédigées par un certain Charles-Ferdinand Nicolaï (V. O. Schlapp, Ihid., 
p. i3-i4), un chapitre intitulé : Du caractère de l'humanité en général, dans 
lequel Kant conçoit, sous l'influence avouée de Rousseau, une organisation 
sociale de 1 humanité qui supprimerait les vices de la civilisation actuelle, et 
qui préparerait par la contrainte légale le triomphe de la moralité. Je repro- 
duis, en le traduisant, le résumé du chapitre qu'a bien voulu m'envoyer M. le 
Prof. Kiilpe : le chapitre débute ainsi : « Ceci est une partie importante, sur 
laquelle bien des auteurs déjà se sont hasardés à écrire; le principal d'entre 
eux est Rousseau. » Partant de là, Kant montre d'abord quelle place appar- 
tient à l'homme dans la série animale: c'est un animal habile, disgracieux, 
intraitable, méchant. Ces propriétés servent à disséminer l'homme sur toute la 
terre et à fonder un droit uni à la force. Entre la destination animale et la 
destination humaine il y a opposition. Le i)roblème le plus important de Rous- 
seau est celui-ci : quel est l'état vrai de l'homme.!^ est-ce l'état de nature ? est- 
ce l'état de société civile? Ses inclinations semblent se rattacher au premier. 
Ceci nous donne lieu de rechercher comment l'état de société civile doit être 
organisé pour que le conflit avec l'état de nature soit supprimé. L'homme à 
1 état de nature est plus heureux et plus pur que l'homme civilisé dans un sens 
seulement négatif. Il n'a pas la misère, il n'a pas le vice, sans être pourtant hcu- 




comme membre de la société, à devenir parfaitement heureux et bon Cet état 
ne sera atteint que lorsque tous les hommes, toute la société seront pénétrés 
de la même culture. Provisoirement ce qui règne [)armi nous, c'est la contrainte 
du droit et des convenances extérieures ; il manque encore la contrainte morale 
qui fait que tout homme redoute le jugement moral d'autrui, et la contrainte 
do la conscience personnelle, par laquelle il juge et agit selon la loi morale. 
C'est seulement quand cet idéal est atteint que le royaume de Dieu est institué 
sur terre, car la conscience est le « vicaire de la Divinité ». Des moyens impor- 

Delbos. y 



"it 



3o 



LA riIlI.OSOrTllF PRATIQIE m: KANT 



CRITIQrE DE L ANCIENNE METAPHYSIQUE 



i3i 



métaphysique'. On (lirait que Kant conclut par une néga- 
tion rexamcn qu'il a poursuivi depuis 1760. Loni que la 
métaphysique puisse légitimement prétendre à une exten- 
sion de notre savoir au delà de l'expérience, elle devrait élre 
plutôt la science des limites de la raison humaine'. Ainsi 
comprise, elle ne manquerait pas de nous apprendre que 
ce qui échappe invincihlement à notre connaissance est 
aussi ce qui est imitile pour régler notre conduite et fonder 
les croyances indispensables à la vie morale. Cette pensée 
est admirablement exprimée à la fin de l'ouvrage : 
« Parmi les innombrables problèmes qui s'offrent d'eux- 
mêmes, choisir ceux dont la solution intéresse l'homme, 
c'est là le mérite de la sagesse. Lorsque la science a achevé 
le cours de sa révolution, elle arrive naturellement au 
point dune modeste défiance, et, irritée contre elle-même, 
elle dit : Que de ehoses eepemhinl que je ne connais pas! 
Mais la raison nu^rie par l'expérience, et devenue sagesse, 
dit d'une june sereine par la bouche de Socrate, au miheu 
des marchandises d'un jour de Ibire : Que de choses cepen- 
dant dont je nai nul Ijcsoin!... Pour choisir raisonnable- 
ment, il faut auparavant connaître l'inutile, et jusqu^à 
l'impossible : mais finalement la science parvient à la dé- 
termination des limites qui lui sont fixées par la nature de 
la raison humaine : et toutes les tentatives sans fondement 
qui peuvent d'ailleurs n'avoir en elles-mêmes d'autre tort 
que celui de se trouver hors de la portée de l'homme, 
vont se perdre dans les lindjcs de la vanité. Alors la méta- 
physique même devient ce dont elle est encore aujour- 
d'hui pas mal éloignée, et ce qu'on devrait au moins 
attendre d'elle, la compagne de la sagesse. Tant que subsiste 
en ellet l'opinion, qu'il est possible de parvenir à des 

lants pour ce but sont réducation. l'établissement d'un sénat universel des 
peuples chargé d'arranger tous lesdillércnds, afin (p.e le développement interne 
vers la perfection puisse se poursuivre sans trouble et sans arrêt 

I. Tvàunie eûtes l.eisterseliers erlduterl durcli Trdume der metaphy- 

sik, 1766. 

a. H, p 375376. 



connaissances si lointaines, vainement la sage simplicité 
crie que de si grands efforts sont inutiles \ » L'inévitable 
conclusion de la pensée philosophique, dès qu'elle juge 
ses procédés propres d'investigation, dès qu'elle s'efforce 
de connaître, non pas seulement les objets, mais leur 
rapport à l'entendement humain, c'est de marquer plus 
étroitement les limites dans lesquelles elle doit se mouvoir. 
Comment la raison pourrait-elle dépasser l'expérience, 
alors qu'incapable de rien définir autrement que par le 
principe d'identité ou de contradiction, elle ne peut expli- 
quer, par exemple, comment une chose donnée peut être 
cause d'une autre " .^ Qu'elle ne se plaigne pas au reste de 
ces invincibles ignorances, sans dommage pour les inté- 
rêts moraux qui sont les plus nobles mobiles de sa curio- 
sité. (( De même que, d'une part, on apprend à voir, j^ar 
une recherche un peu plus profonde, que la connaissance 
évidente et philosophique, dans le cas dont il s'agit, est 
impossible, de même aussi, d'autre part, on sera forcé 
d'avouer, avec une âme tranquille et libre de préjugés, qu'elle 
est inutile et sans nécessité. La Amanite de la science excuse 
volontiers son genre d'occupation sous prétexte d'impor- 
tance, et l'on prétend communément en ces matières que 
la connaissance rationnelle de la nature spirituelle de 
l'ame est tout à fait indispensable pour assurer la convic- 
tion de l'existence après la mort, que cette conviction l'est 
à son tour pour fournir le mobile d'une vie vertueuse. 
Mais la véritable sagesse est la compagne de la simplicité, 
et comme chez elle le cœur commande à l'entendement, 
elle rend d'ordinaire inutiles tous les appareils du savoir 
appris, et ses fins n'exigent pas de ces moyens qui ne 
peuvent être jamais à la portée de tous les hommes. Com- 
ment ! N'est-il donc bon d'être vertueux que parce qu'il y a 
un autre monde? Ou n'est-il pas vrai plutôt que les actions 



I. Il, p. 376 377. 

•2. It, p. 378. 



'i 



102 



î.A rini.osortiiK rnATiQtt: nr KA^T 



CRITIQIE DE f/aNC[I:>NE MÉTAPHYSIQUE 



ï33 



sont récompensées, parce qu'en elles-mêmes elles furent 
bonnes et vertueuses? Le cœur humain ne conlient-il pas 
des prescriptions morales innnédiates, et faut-il, pour 
mouvoir l'homme ici-has dans le sens de sa deslinalion, 
appuyer nécessairement les machines à un aulre monde? 
Peut-il bien s'appeler honnête, peut-il s'appeler vertueux, 
celui qui se laisserait volonfiers aller à ses vices favoris, 
s'il n'avait pas l'épouvante d'un chaliment à venir, et ne 
faudra-t-il pas dire plulùt qu'à la vérité il craint d'accom- 
plir le mal, mais qu'il nourrit dans son Ame une disposi- 
tion mauvaise, qu'il aime le profit des actions d'apparence 
vertueuse, mais qu'il déteste la vertu même? De fait, 
rexpérience témoigne aussi qu'il y a lant d'hommes qui 
sont instruits et convaincus de la réalité d'un monde futur, 
et qui cependant, adonnés au vice et à la bassesse, ne son- 
gent qu'au moyen d'échapper par fraude aux conséquences 
menaçantes de l'avenir ; mais sans doute il n a jamais 
existé une ame droite qui put sup|)ortor la pensée qu'avec 
la mort tout est fini, et dont les nobles tendances ne se 
soient pas élevées à l'espérance de la vie future. Aussi 
paraît-il plus conlbrme h la nalure humaine et à la pureté 
des mœurs de fonder l'attente d'une autre vie sur les sen- 
timents d'une ame bien née que de fonder au contraire sa 
bonne conduite sur l'espérance de l'autre vie. Il en est 
ainsi également de la foi morale, dont la simplicité peut 
être supérieure à bien des subtilités du raisonnement, qui 
est uniquement la seule à convenir à l'homme dans n'im- 
porte quelle condition, puisqu'elle le conduit sans détour à 
ses véritables fins. Laissons donc à la spéculation et à la 
sollicitude des esprits désceuvrés toutes les doctrines tapa- 
geuses sur des objets si éloignés. Elles nous sont en réalité 
indifférentes, et ce qu'il y a de momentanément spécieux 
dans les raisons pour ou contre peut bien décider de l'as- 
sentiment des écoles, mais déciderait difllcilement en quoi 
que ce soit de la destinée future des honnêtes gens. Aussi 
bien la raison humaine n'avait pas des ailes assez puissantes 



pour fendre les nuages élevés qui dérobent aux yeux les 
mystères de l'autre monde ; et à ces gens de curiosité ar- 
dente qui désirent si vivement savoir ce qui s'y passe, on 
peut donner le simple, mais bien naturel avis, que sans 
doute le plus sage pour eux, c'est de consentir à prendre 
patience jasqaaii jour oh ils y arriveront. xMais comme 
notre sort dans la vie future peut selon toute vraisemblance 
tenir à la façon dont nous aurons accompli notre tâche 
dans celle-ci, je conclus par ce que Voltaire hli dire en fin 
de compte à son honnête Candide, après tant d'infruc- 
tueuses discussions d'école : Songeons à nos affaires, allons 
au jardin et travaillons ' . » 

Cette belle page nous donne bien la formule de la pensée 
explicite de Kant à ce moment: l'ancienne métaphysique 
est condamnée, non seulement pour la vanité de ses pré- 
tentions spéculatives, mais encore pour son inutihté pra- 
tique; les affirmations métaphysiques qui sont intimement 
fiées à la moralité sont des croyances fondées sur la moralité 
même, non des connaissances qui viendraient, après une 
justification intellectuelle, fournir des titres à la vie morale; 
comme discipline théorique, la métaphysique n'est plus 
que la science des limites de la raison, destinée h hbérer 
d'une science illusoire les préceptes immédiats du cœur 
avec la foi qui les accompagne. Mais entre ces conclusions 
expresses de Kant et les secrets besoins de sa pensée il 
restait sans doute une discordance profonde: dans tout ce 
travail critique de plusieurs années, qui paraît tant con- 
céder à l'empirisme, on peut relever malgré tout la persis- 
tance d'un certain esprit rationaliste qui ne conclut contre 
lui-même que par impuissance momentanée à se satisfaire; 
et il faut ajouter que cet esprit rationaliste reste dans son 
fondconstructlf, systématique, et dans une certaine mesure 
Imaginatif. N'était-ll pas naturel que dans rintelligcnce de 
Kant cet esprit toujours présent fût comme tourmenté du 

I. H, p. 38o 38i. 






LA piiii.osornii: l'iuTiorE di: k\>t 



désir de s'appliquer quand môme à l'objet que la critique 
lui dérobait, qu'il fut enclin à se représenter selon ses 
exigences ou ses inclinations propres, d'un côté, l'origine 
de ces principes moraux qui étaient attribués à une inspi- 
ration du sentiment, de l'autre, la constitution de ce 
monde qui restait ouvert à la croyance morale? 

Le sérieux et la profondeur de cette tendance se dissi- 
mulent mal dans la (( pliilosopbie secrète » qu'esquissent les 
Rêves diiti visio/inalre\ Kant clierclie à se figurer ce que 
peut élre ce monde des esprits avec lequel Swedenborg 
prétend être, par privilège personnel, en communication 
directe: la matière morte (pii remplit l'espace est de sa 
nature inerte, et c'est son inertie qui permet de donner 
des explications mécaniques de ses propriétés: au contraire, 
les êtres vivants paraissent doués d'une spontanéité essen- 
tielle qui s'exerce d'elle-même liors des lois du contact et 
du clioc : n'est-on pas ainsi amené à croire, « sinon par la 
clarté d une démonstration, du moins par le pressentiment 
d'une intelligence exercée " » qu'il y a des êtres imma- 
tériels qui communi(|uent entre eux, non seulement par 
l'intermédiaire des corps auxquels ils sont unis en vertu 
des lois organicpies, mais encore directement en vertu 
de lois spéciales dites pneumatiques, a Connue ces êtres 
immatériels sont des principes agissant d'eux-mêmes, par 
suite des substances et des natures subsistant pour soi. la 
conséquence à laquelle on arrive de suite est celle-ci: 
qu'étant immédiatement unis entre eux, ils sont peut-être 
capables de constituer un grand tout que l'on peut nommer 
le monde immatériel (nuuKhis uileUujiljUis)\ y) « Lame 
bumaine devrait donc nécessairement être regardée comme 
liée déjà dans la vie présente aux deux mondes à la fois: de 
ces mondes, en tant qu'elle forme par son union avec un 



1. V, le chapitre n de la première partie des lirs'es. 

2. lî, p. 337. 

3. JOicI. 



PllESSENTlMEMS d\.NE MI^lTAPll'iSinUE .\OUVEI,EE 



i3j 



corps une unité personnelle, elle ne sent clairement que le 
monde matériel; au contraire, comme membre du monde 
des esprits, elle reçoit et elle propage les pures influences 
des natures immatérielles, de telle sorte qu'aussitôt que la 
première liaison a cessé, la communauté dans laquelle elle 
est de tout temps avec les natures spirituelles subsiste seule 
et devrait se découvrir à sa conscience dans une claire 
intuition ». ^ « 11 serait beau, ajoute plus loin Kant, si une 
constitution systématique du monde des esprits, telle que 
nous la représentons, pouvait être conclue ou même sim- 
plement présumée avec vraisemblance, en partant non pas 
seulement du concept de la nature spirituelle en général, 
qui est bien trop bypotbétlque, mais de quelque obser- 
vation réelle et universellement reconnue vraie '. )) 

Or il apparaît à Kant que certains faits pourraient servir 
de base à l'afllrmatlon de ce monde des esprits, et ce sont 
précisément des faits de caractère moral. On pourrait 
d'abord signaler cette disposition qui nous pousse à former 
avec nos semblables, par la constante comparaison de notre 
jugement avec le jugement d'autrui, une sorte d'unité 
'rationnelle. Mais il est plus important de constater ces puis- 
sances secrètes qui nous obligent, souvent en dépit de 
nous-mêmes, à régler nos vues sur l'intérêt d'autrui, ou 
sur une sorte de volonté générale. (( De là naissent les 
impulsions morales qui nous entraînent souvent à ren- 
contre de notre intérêt personnel, la forte loi de l'obligation 
stricte, la loi plus faible delà bienveillance, cliacune d'elles 
nous contraignant à maint sacrifice, et quoique toutes 
deux soient de temps à autre dominées par des inclinations 
égoïstes, elles ne manquent cependant jamais d'exprimer 
leur réalité dans la nature bumaine. Par là nous nous 
voyons, dans les plus secrets mobiles de notre conduite, 
sous la dépendance de la rèylede la volonté universelle, et il 



I. H, p. ?>\o. 
3. II, p. 341 



•1 £î 
100 



LA Pnn,OSOPH]E PRATIQIE DE KANT 



en résulte clans le monde de toutes les natures pensantes 
une unité morale et une constitution systématique selon des 
lois exclusivement spirituelles. Si Ton veut appeler senti- 
ment moral cette coutrainte de notre volonté que nous 
sentons en nous et qui la force à s'accorder avec la volonté 
universelle, on se borne à en parler comme d'une manifes- 
tation phénoménale de ce qui en nous a une antériorité 
réelle, et l'on n'en établit pas les causes. C'est ainsi que 
Newton nommait gravitation la loi certaine des forces par 
lesquelles toutes les parties matérielles tendent à se rap- 
procher les unes des autres, voulant par là éviter d'engager 
ses démonstrations mathémati(|ues dans une fâcheuse par- 
ticipation aux disputes philosophiques qui peuvent s'élever 
sur la cause du fait. Néanmoins, il n'hésita pas à traiter 
celte gravitation comme un véritable effet d'une activité 
universelle de la malière considérée dans les rapports de 
ses parties, et il lui donna aussi en conséquence le nom 
d\it traction. Ne serait-il pas possible de représenter de 
même l'apparence phénoménale des impulsions morales 
dans les natures pensantes, du moment que ces natures 
sont entre elles dans des rapports de réciprocité, comme la 
conséquence d'une force réellement active, de telle sorte 
que le sentiment moral fut celte dépendance sentie de la 
volonté particulière à l'égard de la volonté universelle, une 
suite de la réciprocité d'action naturelle et universelle par 
laquelle le monde immatériel conquiert son unité morale, 
en se constituant, d'après les lois de cet Ciichaînement qui 
lui est propre, en un système de perfection spirituelle^ .^ » 
Ainsi le sentiment moral vient déterminer selon une signifi- 
cation pratique l'idée d'un monde inlelligible et d'une com- 
nmnaulé des esprits, et en même temps il trouve dans cette 
idée la raison supérieure de son inHuonce immédiate sur les 
consciences : la voie est indi(|uée par où une notion toute 
métaphysique peut se développer sans risque d'aberration. 



I. Il, p. Va2-Z\Z. 



PRESSENTIMENTS D^UlNli METAPHYSIQUE NOUVELLE 187 

De ce que Kant a développé ces pensées en les rappro- 
chant des visions de Swedenborg suit-il en effet qu'il les 
ait jugées en lui-même de nulle portée ' .^ Il semble qu'on ait 
exagéré le sens négatif de son ironie, trop pris à la lettre 
sa profession de se divertir". Qu'il ne veuille point admet- 
tre la prétention de SAvedenborg à recevoir des révélations 
sensibles du monde des esprits, ceci ne peut guère être 
contesté sérieusement^ : qu'il soutienne nettement 1 impos- 
sibilité de saisir par une intuition appropriée l'existence 
d'un monde situé hors des limites de notre expérience, 
cela est encore certain, et l'on peut ajouter que pour lui la 
raison ne fait que rêver quand elle croit apercevoir la nature 
et les rapports des êtres qui peuplent le monde inteUigible ; 
mais le rêve est moins sans doute dans la suite des concep- 
tions qu'elle développe et qui répondent à un plan systé- 
matique que dans la puissance spontanée d'illusion qui leur 
attribue une sorte de vérité sensible et une certitude maté- 
riellement démontrable'. C'est un jeu, si l'on veut, que 
cette philosophie secrète de Kant, mais dans un sens qui 
n'est peut-être pas si éloigné de celui que Leibniz donnait 
un jour au (( jeu » de sa Théodicée : (( Il ne convient pas 



-, Geschichte der neuern Philosophie, H, i, p. 27G. 
'ticiilicr s'est éle\é contre Topinion de Runo Fischer qui 



1 . Kiino Fischer, 

2. l\iehl en particulier sestéle\é contre 1 ojunion de Kuno risclier qi 
allribue à Kant une intention de pur persillage, qui dit que Kant a fait en 
riant d'une pierre deux coups. « Le rire dans cet écrit n'est pas le rire aban- 
donné, le rire de simple moquerie, c'est un rire humoristique mêlé de sérieux. » 
Der philosophische Kriticismus, I, p. 239, note. V. Em. Boutroux : Les 
idées morales de Kant asaiit la Critique, Revue des Cours et Conférences, 
9*^ année, 2^ série, p. G. 

3. Dans V Introduction qu'il a mise en tête d'une réédition d'une partie de 
la Métaphysique publiée par Polilz, Cari du I^el s'est appliipié à montrer 
dans Kant un précurseur de la « mystique moderne », et il assigne comme 
objet à la mystique moderne « les domaines du magnétisme, de l'hypnotisme, 
du somnambulisme et du spiritisme », Immanuel Kants Vorlcsun<^en iiher 
Psychologie, p. xi. Cette thèse, contraire à l'esprit et à la lettre «lu Kantisme 
(v. en particulier le chajtilre m de la première partie des lié\'es) dénature, 
pour l'amplilier démesurément, l'influence réelle que Swedenborg a pu exercer 
sur Kant. 

4. On ne saurait, je crois, objecter la lettre à Mendelssohn du 8 avril 17GO, 
dans laquelle Kant déclare qu'il ne faut considérer ses conceptions sur les 
e5|)rils que comme une fiction (fictio heuristica, hrpolhesis'), qu'il ne faut 
pas prendre au sérieux le rapprochement qu'il a fait entre l'attraction maté- 






i.A iMiiLosoiMiii: imiatioiî: I)i: kant 



aux philosophes de traiter toujours les choses sérieuse- 
ment, eu\ fpiidans l'invenliou de leurs hypothèses, coninie 
vous le reuiarquez si hien, font l'essai des forces de leur es- 
prit'. )) Des ses preuiières tentatives de spéculation, Kant 
a eu le goût très vif, qu'il a toujours (pielque peu gardé, 
des conjectures qui représentent sous une forme à demi 
fictive ou problématique ([uelqne tendance essentielle ou 
quelque pressentiment profond de la pensée. Rappelons- 
nous les brillantes et aventureuses imaginations qui termi- 
nent, comme par un mythe platonicien, la Théorie du Ciel, 
De même (pie le mythe inlervient souvent chez Platon par 
delà le savoir proprement dit pour en combler les lacunes, 
pour annoncer aux hommes, en un langage quils puissent 
saisir, une vérité probable ou impossible à juslifier scientifi- 
quement", ainsi, pour Kant, il y a des vues de l'esprit qui 
ne sauraient se faire valoir comme connaissances et qui en- 
veloppent cependant des idées vraies en un sens, — vraies 
par leur rapport à certains intérêts de l'ame. Et ces vues se 
produisent tout naturellement, comme il le semble aussi 
des mythes de IMaton, dans des discours à double entente, 



rielle et rattraction morale (/irief\vechscL I, p. O9). Kant vent marquer sur- 
tout l'impossibililé de démontrer de pareilles conceptions, et la bien faire sentir 
à un pliiloso|)he liabitué à traiter dogmatiquement les idées. Son attitude 
paraît être celle (pi'il a définie plus tard dans le ciiapilre de la Critique de la 
liaison pure, intitulé Discipline de la liaison pure par rapport aux 
hypothèses, à propos d'hypothèses spéculatives, dont l'une précisément repro- 
duit avec une entière fidélité la conception des Iiè\'es : ce sont, dit-il, des 
hypothèses qu'il est utile d'employer comme armes contre ceux qui nient tonte 
vérité hors du champ de l'expérience sensible ; si elles ne peuvent pas être 
démontrées, elles ne peuvent pas être contredites, et elles témoignent que la 
réalité empiricjuo est loin d'é|)uiser tout le possible, ÏII, p. 5i5-5i7. 

1. « Neque enim philosophorum est rem serio semper agere, qui in fingen- 
dis hvpotliesibus, uti bene mones, ingeniisui vires ex[>crluntur ». Lettre à l^falT, 
2 mai 171O. Acta eruditoruni de Leipzig, mars 1728, p. 12.5. — Cf. ce que 
dit Kant au début de ses Conjectures sur le commencement de l'histoire 
de l'humanité : « Les conjectures ne peuvent pas élever trop haut leurs pré- 
tentions à l'assentiment ; elles doivent s'annoncer uniquement comme une 
démarche permise de l'imagination accompagnée de la raison, pour le diver- 
tissement et la santé de l'esprit. » 

2. Ed. Zcller, /Jie Philosophie der Criechen, II, 1, 4*" éd., p. 58o-58i. 
— V. Brochard, f.es mythes dans la philosophie de Platon, dans l'Année 
philosophique, publiée par F. Pillou, ii*= année, p. 5 sq. 



PUESSENTIMENTS I) L'^E METAPHYSIQUE NOUVELLE 



109 



011 la part du divin et de l'humain, de la vérité en soi et de 
la vérité pour nous se mêlent en des proportions variables, 
malaisées à fixer du dehors. Ce qu'elles ont de relatif est 
révélé ici par l'ironie qui en accompagne les formules les 
plus proches des sens et de l'imagination ; mais lorsque 
Kant, plus tard, aura mieux conçu que la relation de 
certaines croyances au sujet peut être rationnellement 
fondée, sans que le caractère relatif de ces croyances 
disparaisse, ni doive être marqué par la vanité des intui- 
tions plus ou moins arbitraires qui les accompagnent, il 
pourra exprimer, d'une façon critique, en dehors 
de toute représenlation par conjectures ou par mythes, 
ridée de la vérité appropriée. La doctrine des postulats de 
la raison pure pratique n'a été parachevée qu'après plu- 
sieurs degrés d élaboration : cependant il n'est pas invrai- 
semblable qu'elle ait eu son origine et son soutien dans la 
disposition de Kant à imaginer ce que peut être pour 
l'homme un autre ordre de vérités que celles de l'expérience 
et de la science, qu'elle se relie, tout au moins indirecte- 
ment, à ses premiers essais d'eschatologie et de pneumato- 
logie*. Dans le cas présent, Kant a soin de prévenir cpje 
ces conjectures, quelque éloignées qu'elles soient de l'évi- 
dence, ne sont pas sans donner quelque satisfaction à l'es- 
prit ". 

Au moins ne peut-on nier qu elles renferment un cer- 
liiin nombre d'idées dont Kant cherchera dans la suite à dé- 
terminer plus positivement le sens et l'application \ De- 



1. Cf. Vaihinger, Commentar zu Kants Kriti/, der reincn Vcrnunff, II, 
p. 5i2 ; Kunt-ein Metaphysi^er ? dans les» Pliilosophische AhJiandIungen » 
t'ii l'honneur de Ghr. Sigwart, p. i54 sq , reproduit dans les Kantstudien, 
^ 11, p. 1 10 sq. 

2. II, p. 34i- 

3. Les rêveries de Swedenborg ont été tout au moins po\ir Kant l'occasion 
de faire rentrer dans son esprit la distinction platonicienne du monde sensible 
et du monde intelligible, et il semble que Kant ait avoué lui-môme cette sug- 
gestion du visionnaire dans ses Leçons sur la Métaphysique, publiées par 
Ptilitz : « A. la vérité, cette idée de l'autre monde ne peut être démontrée, 
mais c'est une hypothèse nécessaire de la raison. — La pensée de Swedenborg 

sur ce sujet est tout à fait subliuie. Il dit : le monde des esprits constitue un 



l/iO 



LA l'IIILOSOPIIli: PU V unit DE KAN T 



PRF.SSE.NTniE^TS D L>E METAPIlYSlQt E >0L VELEE 



I^I 



vant les problèmes qui dépassent rcxpérlcnce, rcntciidc- 
ment théorique, sans autre mobile que sa curiosité propre, 
resterait indilFércnt : le besoin métaphysique de la pensée 
humaine n'est si impérieux que parce ([u'il tient secrète- 
ment à Tespérance d'une autre vie et à la moralité, source 
pure de cette espérance'. Produit le plus rationnel de ce 
besoin, la conception d'un monde intelHgible a dabord 
cet avantage très réel, quoique négatif, de marquer avec 
rigueur les limites de notre connaissance, d'empêcher qu'au 
nom de rcxpérlcnce on ne dogmatise contre rexistence des 
esprits'. Développée en un sens positif, avec une matière 
spéculative dont la philosophie leibnizlenne fournit la plus 
grande part", elle peut paraître, lautc dune faculté qui en 

univers réel particulier; c'est le monde inteUiiiihlp qui doit être distingue du 
monde sensible que voici. Il dit: toutes les natures spirituelles sont en rap- 
port les unes avec les autres ; seulement la communauté et l'union des esprits 
ne sont pas liées au corps comme condition ; im esprit n'y sera pas loin ou près 
d'un autre, mais c'est une liaison spirituelle. Or nos âmes, en tant qu'esprits, 
soutiennent ce rap[)ort et participent de celle communauté, et déjà même dans 
ce monde-ci; seulement nous ne nous voyons pas dans cette communauté, parce 
que nous avons encore une intuition sensible; mais bien que nous ne nous y 
voyions pas, nous n'y sommes pas moins. Quand une fois l'obstacle à l intui- 
tion spirituelle sera levé, nous nous verrons dans cette communauté spirituelle, 
et c'est là l'autre monde: et ce no sont pas d'autres choses, ce sont les mêmes 
choses que seulement nous vovons autrement n,Vorlesuni>[en iiher die Meta- 
physik, p. 207. — Un peu plus loin (p. aôy), Kant objecte à Swedenborg 
qu'une intuition présente, c'est à-dire sensible, du monde intelligible est une 
faculté contradictoire. — Dans la partie correspondante de Leçons sur la Mé- 
taphysique qui sont vraisemblablement de 1 71)0 179 1 (manuscrit désigne [>ar 
Heiil'ze soiis la rubrique \.i et cdilé |>arlicllement par lui) Swedenborg est 
mentionne sans éloge, et ses idées sur la communication desesi»rits nettement 
re[)oussées, comme échappant à tout contrôle et à toute règle d'analogie sé- 
rieuse, lleinze, Vortesuni,'en Kunts liher Metaphysik, p. 678 [198]. 
I. Il, p. 357. 
3. II, p. 35(). 

3. Kant parlera plus tard de l'univers de Leibniz comme d'« une sorte de 
monde enchanté « {rine Art sou hezauherter fVelt), Ueher die l'ortsrhnlte 
der MetophYS'k, VllI, p. S'iO, et nous avons déjà vu comment un fond de 
conceplions leibniziennes soutient les conjectures (pii terminent la Théorie du 
Ciel. La pensée de Leibniz est apparue à Kant, en ce qu'elle avait à covip sur 
de plus superhciel, comme un thème à imaginations séduisantes plus ou moins 
plausibles, (ju'il s'est plu un moment à développer pour son compte, qu'il a de 
plus en plus condamnées comme impossibles à justifier; mais en ce qu'elle 
avait de plus profond, elle a pénétré très avant dans l'esprit de Kant et n'en a 
pas été facilement rejetée. Des idées de Leibniz, destituées par la Criliffue de 
toute certitude rigoureusement démontrable, sont demeurées chez Kant, soit par 



garantisse l'objet et par sa disproportion avec rexpérience, 
une conception mystique ^ ; mais qui sait si elle n'est pas 



influence naturelle d'éducation, soit pour des raisons dont lui-même a donné 
la formule excellente, à titre d'« opinions privées » {Pri^'atmeiniingen), Ariti^- 
der reinen Vernunft, 111, p. 517. A l'arrière-plan de la conception kantienne 
du monde intelligible se trouvent des vues em[)runtées à la doctrine leibnizienne. 
C'est ce qu'a montré Benno Erdmann, Kants Kriticismus in der ersten 
iiftd zweiten Auflage der Kritik der reinen Vernunft, p. 73-75, et d'après 
lui Otto Riedel, I)ie monadologisc/ien Bestimmungen in Kants Lehre vom 
Ding an sicli. C'est ce dont témoignent quelques-unes des Iléfle.r ions de Kant 
publiées par lui. En voici une notamment: « JMundusintelligibilisestmonadum, 
non secundum formam intuilusexterni, sed interni representabilis. » H, n" i i5i, 
p. 328. Le rapport aperçu par Kant entre la conception leibnizienne des mo- 
nades et la conception platonicienne des idées fait bénéficier la première, en 
lui enlevant le caractère d'une explication physique, de la valeur métaphysique 
et pratique de la seconde. « La monadologie ne se rattache point à l'explica- 
tion des j)hénomènes naturels; elle est une notion platonicienne du monde 
développée par Leibniz, et du reste exacte en elle-même dans la mesure où le 
monde, considéré non pas comme un objet des sens, mais comme une chose 
en soi, est un pur objet de l'entendement, qui toutefois sert de fondement aux 
phénomènes sensibles. » Metaphysische Anfangsgriïnde der Aatuntissen- 
sc/ia/'t, I78(), IV, p. 3()9. — Leibniz d'ailleurs a lui-même employé l'expres- 
sion de monde intelligible p-our définir le monde des monades (^Epistola ad 
Ilanschium, Op. ph.. Ed. Erdmann, p. ^45) ou encore le monde des fins 
(Animads'ersiones in partent generaloni principiorum Cartesinnorum, 
Phil. Scbr., Ed. Gerhardt, IV, p. 389). 11 aimait aussi, comme on le sait, à 
se rapj)rocher de Platon : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il ren- 
drait un grand service au genre humain, et Ion verrait que j'y approche un 
peu. » Ixttre à Jlemond, 11 février 1715, Phil. Schr., Ed. Gerhardt, III, 
p. 037. — Ainsi, à des moments et à des degrés divers de sa pensée, Kant est 
resté lié à Leibniz soit par un sens imaginatif de l'action et de la destinée des 
êtres hors de la réalité donnée et de la vie présente, soit par une adhésion 
personnelle à des thèses spiritualistes qui renforcent pour lui les conclusions 
publiques et olTicielles de la Critique contre le dogmatisme matérialiste, soit 
enfin par la reconnaissance de ce qu'il y a de fondamentalement vrai dans le 
platonisme inhérent à la monadologie. « Les doctrines de Leibniz, a dit juste- 
ment le philosophe anglais Thomas Ilill Green, forment l'atmosphère perma- 
nente de l'esprit de Kant. » JVorks, t. III, p. i34. 

I. Un texte caractéristique de la Critique de la liaison pure montre bien 
comment l'idée de la communauté des esprits, revêtue d'abord aux yeux de 
Kant d'une forme mystique, s'est déterminée par la suite chez lui dans un 
sens prati(jue. « L'idée d'un monde moral a donc une réalité objective, non 
pas comme si elle se rapportait à un objet d'intuition intoiUgible (nous ne pou- 
vons en rien concevoir des objets de ce genre), mais j»ar son rapport au monde 
sensible, considéré seulement comme un objet de la raison pure dans son 
usage pratique, et à un corpus mrsticum des êtres raisonnables en lui, en tant 
que leur libre arbitre sous remjiire de lois morales a en soi une unité systéma- 
tique universelle aussi bien avec lui même qu'avec la liberté de tout autre. » 
m, p. 53'i. — Un peu plus loin, Kant identifie l'idée d'un accord des êtres 
raisonnables selon des lois morales avec l'idée leibnizienne du règne de la grâce, 
III, p. 530. 



1 '»•? 



LA Pinr/)Sf)lMIlF F^IWTl JIE DE KA>T 



le Ibndemont dernier de ce sentiment moral par lequel notre 
volonté se sent subordonnée à une volonté universelle, si 



Jusqu'à quel point peut-on parler du mysticisme fie Kant ? Dans quelle mesure 
le mysticisme et il été un ingrédient do sa pensée? llamann, après l'appari- 
tion de la Criliffue, parle d'un amour mystique pour la forme et d'une haine 
gnostique contre la matière comme de traits saillants dans la philosophie kan- 
tienne. Melakritik liber den Purismum der reinen Vernunft, Ed. Uoth, 
VII, p. 7. Voir également sa lettre à Rcichardt du 25 août 1781, ihid., VI, 
p. 2i2-3i3, et sa lettre à Herdcr du 2 décembre 1781, ihid., p. 227-228. — 
Un élève de Kant, VVillmans, avait écrit une dissertation : De similUudine 
inter mysticismum puriiin ci Kaiitifinam reli^'ionis dovlrinnm, 1797, dans 
laquelle il faisait ressortir l'analogie des idées de Kant avec celles de ces sépa- 
ratistes qui se nomment eux-mêmes mystiques, (jui veulent avant tout une vie 
nouvelle et sainte et interprètent la Bible par le seul moyen de ce Christia- 
nisme intérieur, éternellement présent en nous. Kant inséra, avec quelques 
réserves, mais en somme avec une approbation très élogieuse, une lettre de 
Wilmans jointe à celte dissertation dans son livre sur Im Dispute des Fa- 
cultés, Der Streit der Faculldten, 1798, VII, p. 387-092. Mais d'autre 
part Jachmann rapporte une déclaration expresse de Kant, selon laquelle il 
faudrait ne jamais prendre aucune de ses paroles dans un sens mystique et tenir 
toute sa pensée pour étrangère au mysticisme, linnxinuei Katil in liriefen 
an einen Freund, p. 118. V. aussi la Préface de Kant à l'ouvrage de Jach- 
mann, Priifung der kantischen JieHiiionspliilosoffhie in Hinsicht auf die 
ihr heigclegte Aehnlichkeit mit dent reinen Mystizism, 1800, reproduite 
dans Reicke, Kantiana, p. 81-82. En outre, à maintes reprises, Kant a directe- 
ment répudié cette exaltation mystique des facultés qu'il appelle Scimdrnierei. V. 
Ueher Scluvàrmerei und die Mittel dagegen, 1790. lia parlé notamment du 
saut mortel que fait le mysticisme dans l'inconnu et l'incompréhensible {Von 
einrni neuerdings erhohenen vornehnicn Ton in der Philosophie, 'W, p. 473 
sq.), de cetilluminisme des révélations intérieures qui aboutit aux visions d'un 
Swedenborg (Der Streit der Facultdten, VII, p. 363). tandis que le Gri- 
iicisme de la Raison pratique tient le milieu entre l'orthodoxisme sans âme et 
le mvsticisme mortel à la raison « z^iischen deni seelenlosen Orthodoxismus 
und deni \ernnnfttOdlenden Mysticismls )) {Ihid., p 37G). Il semble bien 
par là que l'on commette, enjtarlant du mysticisme de Kant, un grave contre- 
sens. \. Robert Hoar, Der angehliche Mystivisnins fiants. — Il y a lieu 
cependant de distinguer dans le mysticisme entre les conceptions dont il s'ins- 
pire et les facultés qu'il met en œuvre ; Kant assurément s'est refusé, pour des 
raisons qui sont essentielles à la doctrine criticiste, à admettre au moins dans 
l'intelligence humaine des facultés capables de saisir, soit i)ar une intuition 
intellectuelle qui nous dépasse, soit par une intuition sensible qui irait 
contre son objet, des vérités supra-sensibles, et il a du même coup exclu cette 
puissance de comnumication directe qui ne se ramène à aucun des deux types 
définis d'intuition ; mais si des conceptions supra-sensibles peuvent être a[)pelées 
mvstiques, alors même qu'elles comportent une expression rationnelle, et si 
elles peuvent l'être parce qu'elles posent a priori une unité ou une commu- 
nion <les choses, des êtres ou des personnes, antérieures et irréductibles à l'en- 
tendement analytique autant qu'à l'expérience sensible, il paraît dilFicile de 
contester que des conceptions de ce genre, à titre d'inspirations primitives, 
n'aient contribué à former le système kantien. Plus particulièrement manifestes 
dans l'idée que Kai'l s'cat faite d'une société spirituelle des êtres raisonnables. 



PRESSrM'lMKNTS D IXE AIKTAÎ^IH SIOl E NOLVEEEE 



i43 



ollo ne peut pas se délcrmincr ainsi dans l idée d une répu- 
blique spirilucUe des anies ' ? Ainsi se trouvent déjà rappro- 
chés, sans être encore bien fondus, trois éléments constitu- 
lils de la pensée kanlicnnc, 1 élément mystique, l'élément 
critique, l'élément pratique ; l'élément mystique, présent 
peut-être sous dos formes plus ou moins épurées à toute 
haute entreprise spéculative, c est Taflirmation piimor- 
(liale, avant tout travail de la réilexion analytique, de 
l'unité vivante de l'être ou d'une intime communauté des 
êtres, pour laquelle ni l'expérience sensible, ni Tintelli- 
gence logique, isolément ou ensemble, ne sauraient nous 
lournir d'expression adéquate, qu'elles peuvent et doivent 
cependant iigurer ; l'élément critique, c'est la reconnais- 
sance justifiée de notre incapacité à donner par la science 
un conlenu déterminé à cette afTirmation ; l'élément pra- 
tique, c'est l'obligation éprouvée de la réaliser en acte par 
nous-mêmes dans la vie morale, de façon à préparer l'avè- 
ncment de ce qui sera plus tard nommé le « règne des 
fins )). 

Ce qui tombe surtout de la métaphysique, c'est une 
organisation logique, tout à l'ait extérieure, de connais- 
sances mal fondées, dans lescjuellcs on croyait voir, bien à 
lort, à la Ibis des expressions de la pensée pure et des 
moyens d'explication du réel, et selon lesquelles on voulait, 
avec moins de raison encore, régler la vie morale. Mais la 



transposition humaine de la Cité de Dieu (V. Erdmann, lieflexionen, II, 
n'^ 11O2, p. 333), elles n'ont pas même été inaclives dans l'œuvre théorique, 
qui, pour fonder l'unité de l'expérience, a introduit, en face de l'inintclligibi- 
lité apparente du donné, la spontanéité synthétique de l'esprit. M. Boutroux 
a dit excellemment : « Même les philosophes allemands de la réflexion et du 
concept, les Kant et les Hegel, si l'on considère le fond et l'esprit de leur doc- 
trine, et non la forme sous laquelle ils l'exposent, sont moins exempts de mys- 
ticisme et de théosophie qu'il ne semble et qu'ils ne le disent. Car eux aussi 
placent l'absolu véritable, non dans l'étendue ou dans la pensée, mais dans 
l'esprit, conçu comme supérieur aux catégories de l'entendement, et eux aussi 
cherchent à fonder la nature sur cet absolu. » Etudes d'/iistoire de (a philo- 
sophie : Le philosophe allemand Jacoh Bœhme, p. 212. — Cf. Gizycki, 
Kant und Schopenhauer, p. 39 sq. — \. Kritik der praktischen Vernunft, 

V, p. 74-70. 

I, II, p. 3V^i' note. 



*x 



l'i'l 



LA PHTLOSOPIIIE PRATIQUE DE K\>T 



métaphysique en elle-même, — « la métaphysique, dit 
Kant, dont le sort a voulu que je fusse épris, quoique je 
ne puisse me flatter d'en avoir reçu que de rares laveurs ' » 
— est si peu condamnée définitivement, que, malgré tou- 
tes les fausses prétentions élevées en son nom, elle accorde 
son litre à la discipline même qui les censure ", comme 
aux (euvres en projet où doivent être établies la philoso- 
phie de la nature et la philosophie pratique', qu'elle reste 
en outre le suprême idéal de l'activité de l'esprit \ Une 
fois supprimée l'interposition de la didactique wolflienne, 
une double libération s'opère, qui rend à l'idée d'un monde 
intelligible ainsi qu'à Texpérience la plénitude de leurs 
significations respectives. Certes la faculté reste encore 
assez indéterminée, par laquelle nous pouvons avoir accès 
au monde intelligible, et c'est cette indétermination cpii 
fait le crédit des visions d'un Swedenborg ; mais il sem- 
ble que la vie morale, posée d'abord très résolument en 
dehors de la coimaissance, plus directement approfondie 
en elle-même, plus étroitement rattachée au pouvoir interne 
dont elle dérive, soit l'immédiation la plus positive du 
monde intelligible et de nous-mêmes ; déjà le sentiment 
dont parle Uousseau, entendu sans doute comme il devait 
l'être, moins comme un mode de notre sensibilité indivi- 
duelle (pie comme une aperception spontanée de la vérité 
pratique universelle, nous restitue le droit à l'airirmalion 
métaphvsi(|ue '. Ainsi la critique, délibérément conduite, de 

I. Il, p. 375. 

3. Ibid « La métaphysique est une science des limites de la raison hu- 
maine. » 

3. Dans la lettre à Lambert du 3i décembre 1760, Kant «lisait que ses 
efforts avaient priiici[)alemcnt pour objet la méthode propre à la métaphysique, 
mais ([ue plus capable de dénoncer les fausses méthodes que de montrer in 
concreto la vraie, il allait publier auparavant de moindres travaux dont la ma- 
tière était prête : les Principes métaphysiqites de la philosophie de la 
nature et les Principes métaphysiques de la philosophie pratique 
(Brief\i'echseL L p 53). — V. la lettre du 8 avril 17GG à Mendelssohn {Ihid.y 
p. 67-()8). 

4- II, P- 375. 

5. Un terme comme celui de sentiment, plus facde à définir en ces matières 
par ce qu'il exclut que par ce qu'il implique, ne peut révéler sa signification 



PUESSE>TIMENTS d'u>E METAPHYSIQUE NOUVELLE l45 

la méiMphysicine de Wolff ruine su rloul un prétendu savoir 
(|in ne s nnposail que par une autorité intellectuelle 
Umi abstraite, tandis que la force intrinsèque des obU-a- 
tions et des croyances morales ramène la pensée aux sour- 
ces de ses mspuations métaphysiques essentielles. A la 
fm de cette période il y a dans Tanie de Kant un réveil de 
plalomsme. 



C'csl à ce inonic.l ,|ue les deux séries de réflexions 
aux.juclles Kant nvail élé conduit sur la science et sur k 

positive que par l'usage ,,ui en est fait. Sur lusago nuVn » f»;, R„ 

M. ileiioiivior a . t non sans iuslesse • „ n., -.„ r i ^ r ? «ousseau, 

grand tort, dont on serait ,2rr'irre"n "" 

çj.ne était ""-eux con,pHs)\e .^;;,„;;,;;:':'\tt;:::r, ctat^t 

clemenls de conscience nu fiifrpi.i ,U,^^ v^tv .• /^"' ^^"'i"er ae 1 un des 

de ., ,oi n.ora.e et dans C::^::' 'Z-^Z^'l '^tï ti em':;.''^"' 
ol le senlimi'itl comme princine do IV-thlM.,» . » • ^ ello-meme, 

P'Oe devoir et primant l^^:^^: 1:^L^Z^^'\^ ^1^^^' 

nnor de ces denx sens d ot seulement an'o,, nJ l" . • •"""" 

-lict,-. les erovancos de Uousseare „ é^ X„ra t'o^ ' T'''^''^ 
<uaire savoyard. Uousseau, dans cet ouvrage 'L- ^" ''" /"' ''" 
contre rou,l,= ,nonisme et contre è svs èZ 3lV, ™erg.queme„t prononcé 
mohile uni.p,e des actes. Il a or n, f| |CZ i!n e ? ', "'^'' "" '^" '''^'^'^ '« 
.justice et À vertu „ et ,e « pc;d;:nt"X: 'à U^^f tr'VZi'': //f t 
a,l,e cette opposition à l'existence dune loi universelle de iusW-ee I î^ 

t ni!p.C48C57 ° '"""'"' ^ PMosoiMe analyti.,ue de VhiJ^rl 

ae!ri;:t rrii"r„tt:,tnt lUiSot^ 

pour désigner la fainlté du jugenZt moral J"^ Hait . ™' ''' •'"'""""' 
tendance à déterminer cette faculté" olr /"» •' '"" *'P"' ^««^ '» 

tique. « Le sentiment ÏÏri ne es fondT urT'°" r"""'""" "' '^''""'- 
partdans un Tout idéal l>ar evemnl, 1 • " ,• ^J^"" ' "" '" '""' P"""^^'' «» 

iussi moimémo dans le Toutîd a r "^T 'r^'^^ 

raison aussi bien , ne M: Ir^n^ii^J^:^:^^'^:^''''^''''' '^ '"■ 

dont doit être dérivé le jugement ju^ste ^ô ^ Zî l": m'otirTe^L';^^;:,';; 

Dei nos. 

lO 



l^6 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



morale, au lieu de continuer à se développer presque sé- 
parément, arrivent à se rencontrer par une sorte de con- 
vergence spontanée. Si l'on persiste à voir dans les Rêves 
cran visionnaire surtout une œuvre de critique négative, 
qui s'arrête seulement devant les droits naturels de la con- 
viction morale, les idées catégoriquement rationalistes de 
de la Disserlalion de 1770 sont une surprise'. En réalité d 
y a eu un passage régulier de Tun à l'autre de ces ouvrages : 
avec le premier Kant conçoit pour lui-même que la nio- 
rale pourrait être positivement fondée, si l'anirmation d'un 
monde intelligible pouvait être rationnellement justifiée ; 
mais il a conscience que cette justification rationnelle lui 
manque, définitivement ou provisoirement ; avec le second 
il se croit à même de la fournir. Quel obstacle dans l'in- 
tervalle avait-il fallu lever ."^ Ce ne pouvait être que ce 
dogmatisme, avoué ou non, de l'expérience sensible, qui 
produisait selon les cas deux tendances opposées, d'un coté 

moral, même dans les devoirs envers soi-même, se considère dans rimmanilé 
et se iuge, en tant qui! a part à Thumanilo. La faculté qu a 1 homme de ne 
pouvoir ui-er le particulier que dans Tuinversel est le sentiment (^r/s ScfiU- 
nient) La svmpathie en est tout à fait distincte, et elle ne se rapporte qu au 
particulier, quoique elle s'v rapporte chez autrui ; on ne se met pas dans 1 .dee 
du Tout, mais à la place d'un autre. » Extrait de Réflexions de Kant encore 
inédibes, communiquées par Bcnno Erdmann à Foerstcr : Der EntmcUungs- 
»nng der kantischen FAhik, \^. 20^. 

, Pour écarter cette surprise, plusieurs hypothèses ont e te proposées. 
Alenlionnons celle de Windelband {Die .erschiedenen Phasen der kanli- 
sclien Leine soni Din^i au sicli, Vierteljahrsschrilt fur wissenschafll.che l hi- 
losophie. L p. 233-339; Geschic/ite der neuren Philosophie W, i»{<o, 
p 3o sq ^ d'après laquelle la lecture des yous'eaiix Essais de Leibniz, parus 
pour la première fois en 17O5, aurait ramené Kant à un rationalisme qu .1 
avait senti plus i«-ofond et plus décisif que celui de 1 école wo ffienne^ \ ai- 
hinger (Coinnientar, I. p. A8, IL p. ^.29) se rallie à cette hyi-othese. Benno 
Erdmann la repousse {Kanls lîefiexwnen, H. p. M-yn.) e" raison de la 
différence qu'il y a entre la doctrine leihniziennc et les idées de \^ Disserta- 
tion sur le fondement de la distinction des deux mondes ; et il est bien certain 
qu'établir ce fondement a été l'objet principal des pense^es de Kant a cette 
époque. V. encore là-dessus, Vdickes, Kant-Stiidien. p. i52 sq. Ce qui parait 
plus juste, ce que soutient Adickes et ce que ne contredit pas Benno Lrdmann, 
c'est que la lecture des Nomeaux essais a pu renouveler et forlilier dans 
Kant la notion d'une connaissance pure et de principes a priori ; mais l élabo- 
ration de la forme spécifique de son rationalisme l'a vraisemblablement 
beaucoup plus préoccupé alors que la simple acceptation du rationalisme en 
général. 



i 

fi 



rRESSEMTME>TS d'u^E METAPHYSIQUE iVOUVELLE 1^7 

la tendance à soutenir que le monde donné est la mesure 
du connaissable et du concevable, de l'autre la tendance à 
user plus ou moins inconsciemment des figures et des 
notions suggérées par les sens pour représenter le monde 
intelligible. Mais pour renverser ce dogmatisme il fal- 
lait autre cbose qu'un acte de foi arbitraire, ou qu'un 
vague sentiment des limites de l'expérience. C'était préci- 
sément le grand défaut de l'école wolfïîenne que de n'avoir 
pas su approfondir la distinction qu'elle établissait, selon 
la tradition platonicienne et métapliysique, entre une partie 
empirique et une partie pure de la connaissance, que de 
l'avoir })ien souvent elle-même elFacée par une application 
banale du principe de continuité, que de l'avoir réduite à 
n'être qu'une dilTérence de clarté dans la perception des 
objets. Supposons au contraire que l'on découvre des con- 
ditions de l'expérience sensible, qui du même coup en 
limitent strictement la portée, et l'empêcbent d'étendre 
au delà d'elle son mode propre de connaissance : des lors 
les concepts intellectuels, purs de tout mélange, exempts 
de toute fausse application, reprennent leur valeur origi- 
naire ; il V a deux mondes véritablement distincts sans 
communication équivoque de l'un à l'autre. Or ce résultat 
d'extrême importance était préparé par la tlièse purement 
spéculative soutenue dans le petit écrit de 1768, sur le Fon- 
dement de la différence des régions dans l'espace \ Kant y 
allirmait, en vertu de considérations géométriques, qu'il 
y a un espace absolu, ayant une réalité propre, à tel point 
distincte de l'existence des corps, qu'elle est la condition 
[)remière sans laquelle les corps ne pourraient ni être don- 
nés, ni être en rapport les uns avec les autres ^ : ainsi les 
déterminations de l'espace ne dépendent plus des positions 
des parties de la matière, mais les positions des parties de 
la matière dépendent des déterminations de l'espace ^ ; 

1. Von deni ersten Grande des Unterschiedes der Gegenden im Baume. 

2. II, p. 386. 

3. II, p. 391. 



148 



LA PIIILOSOPIIIE PRATIQUE DE KA>T 



Tespace est un concept fondamental auquel sont subordon- 
nées les choses sensibles ; par suite les choses sensibles, 
rapportées à l'espace comme à leur condition, vont perdre 
leur caractère de choses en soi pour n'être plus que des 
phénomènes. Seulement, pour que leur existence purement 
phénoménale lut indiscutablement reconnue, il fallait que 
ce concept d'espace fiit dépouillé de tout attribut plus ou 
moins ontologique qui aurait pu pénétrer dans les objets 
eux-mêmes, que la réalité de Tespace devînt une réalité 
en quelque sorte idéale et formelle, la simple loi de l'acte 
de la perception. Ce progrès décisif fut sans doute accom- 
pli dans cette année 17C9 dont kant a dit, quelle lui donna 
une grande lumière '. Il fut dii. send^le-t-il, à la conscience 
nellJ'que prit kant de la portée et de l'origine de ces anti- 
nomies qu'il avait de tout temps discernées dans la science 
et dont il se plaisait à reprendre, pour les développer dans 
toute leur force, les thèses contradictoires". Les antinomies 
provenaient maintenant à ses yeux de la tendance de l'es- 
prit, aussi inévitable cprillusoirc. à prendre les objets de la 
sensibihté pour des choses en soi. Mais du moment que les 
propriétés originaires de l'espace empêchent que les don- 
nées qu'il enveloppe soient comprises en lui comme choses 
en soi, n'est-il pas naturel d'admettre que la faculté de 
percevoir repose, non pas essentiellement sur les objets 
qu'elle embrasse, mais sur sa façon constitutive de les 
embrasser, qu'il y a, en d'autres termes, des conditions 
a priori de la faculté de percevoir, qui déterminent les objets 
par rapport à elle, mais qui ne valent aussi que pour elle.^ 
De la sorte, la distinction du monde sensible et du monde 

,. « Das Jahr 69 gab mir grosses Liclit. » Benno Erdmann, Kants Re- 

' 2 Benno Krdmann, Kants Rep^xwnen. Il, n" '1, no d 1>^ 4-a. ^ • Und 
rindroduclion, p. xxx.v sq.-Riehl, /).v- />///7«^;o/>///.sr//. A//m•^^m./.^ I, 
n 2-79 2-5 II P 284 _ V. le § I de la première section de la Disserta- 
tion ào '1770 '(Z>e la notion du monde en général), où sont signalées les 
contradictions auxquelles se heurte l'esprit dans la régression des composes au 
simple et dans la progression des parties a,, tout, quand il ne respecte pas la 
distinction essentielle de la sensibilité et de l'entendement. 



PRESSExNTlMENTS d'lNE MÉTAPHYSIQUE NOIVELLE 



l'iQ 



inlclli«^ible est, en même temps que la vérité requise par la 
morale, la vérité théorique essentielle qui affranchit la 
science de la contradiction. Fondé en principe, l'idéahsme 
transccndantal sert à la fois à justifier et à définir le ratio- 
nahsme, et le rationalisme va revendiquer dans la pensée 
de Kant le droit qu'il a de garantir par lui seul la certitude 
delà moralité, comme toute certitude en général. 






LA DISSERTATION DE I77O 



lOI 



CHAPITRE HT 

LES ÉLÉMENTS DE LA PHILOSOPHIE PilATKUE DE kANT (DE 1770 A 
1781) — LA PRÊPAKATION DE LA CKITIOLE. — LA DÉTERMINATION 
DES PRINCIPAUX CONCEPTS MÉTAPIIVSIOLES ET MORAUX. 



La Dissertation de 1770, ainsi (|uc riiidiijuc son litre', 
traite delà forme et des principes du monde sensible et du 
monde intelligible, respectivement considérés. Au point de 
vue spéculatif, elle annonce une issue pacifique au combat 
que se livraient, dans l'esprit de KanI, le partisan delà 
science newtonienne et le disciple de la tradition méta- 
physique. Comment admettre à la fois, d'une part que 
l'espace, et avec l'espace le temps, soit une grandeur inlinie 
et infiniment divisible, d'autre part (pie l'idée du simple et 
celle du tout soient des éléments conslilulifs de la connais- 
sance du monde ? L'opposition ne semble pouvoir être 
résolue que si l'espace et le temps d'un coté, les concepts 
intellectuels de l'autre délermin(Mit des façons de connaître 
essentiellement distinctes. Et c'est bien là la vérité. L'erreur 
consiste, au contraire, à ne diversilier le savoir que du 
dehors et comme par accident, d'après le degré de clarté 
qu'il apporte à l'esprit. Seulement, pour établir la vérité 
et ruiner Terreur, il faut nier résolument certaines idées 
qui sont communément reçues. 

L'une de ces idées consiste à représenter la connaissance 
sensible comme une connaissance imparfaite, qui ne vaut 
ce qu'elle vaut que par sa participation plus ou moins 

I. De miindi sensit)ilis atque inteUigH)ilis forma et principiis. 



indirecte à une science supérieure résultant de purs con- 
cepts. Or la géométrie, qui est une science parfaitement 
exacte et évidente, a besoin de l'intuition sensible pour 
construire ses objets ; elle est un prototype de connaissance 
sensible, en même temps que rigoureusement démons- 
trative'. Il y a donc lieu de tenir pour faux le principe 
selon le(iuel le sensible, c'est ce qui estconnu confusément, 
tandis que rintellectuel serait ce qui est connu distincte- 
ment; des choses sensibles — la géométrie avec sa certi- 
tude en témoigne — peuvent être très distinctes ; des choses 
intellectuelles — la métaphysique avec ses incertitudes en 
témoigne — peuvent être très confuses. (( Je crains donc 
que WollT, en étabhssant entre les choses sensitives et les 
choses intellectuelles la distinction qu'il a étabhe, et qui 
n'est pour lui-même que logique, n'ait complètement aboh, 
au grand détriment de la philosophie, ces très nobles 
principes de discussion sur le caractère des phénomènes et 
des noamènes posés par l'antiquité, et qu'il n'ait souvent 
détourné les esprits de l'examen de ces objets vers des 
minuties logiques". » 

Mais qu'est-ce qui autorise la connaissance sensible a se 
considérer comme vraie, et qu'est-ce qui l'oblige en même 
lemps à se limiter:* C'est ici qu'apparaît la grande décou- 
verte de Kant, celle qui est restée à ses yeux fondamentale 
et définitive. La sensibilité est justifiée comme faculté de 
connaître en ce qu'elle suppose, non seulement une matière 
fournie par la multiplicité des sensations, mais une forme 
(jiii coordonne cette multiplicité selon des lois, et cette 
forme, c'est l'espace et le temps. L'espace et le temps sont 
des intuitions pures qui se soumettent la diversité des 
intuitions empiriques; ce ne sont ni des substances, ni des 
accidents, ni de simples rapports; ce sont des conditions 
simplement idéales ou subjectives, quoique nécessaires, de 
celte faculté qu'a l'esprit d'être affecté par les choses, et qui 

I. II, p. /402, 4o3. 

2. II, p. 402. 



l52 



T,A PHILOSOPHIE PR VTlOrE DE K ANT 



LA DISSERTATION DE I77O 



i53 



l 



est proprement la sensibilité : les données sensibles, comme 
telles, ne penvent donc être (pie des pbénomènes, et cela, 
non pas seulement à cause de la relativité plus ou moins 
momentanée de leur contenu matériel, mais surtout à cause 
delà relation essentiellequ'elles ont avec les principes formels 
qui permettent de les saisir : elles ne peuvent légitimement 
remonter au delà des conditions grâce auxquelles elles 
apparaissent, et qui, servant à conshtuer une faculté de 
percevoir, ne sauraient cc^nsliluer même pour une part la 
faculté de comprendre par purs concepts'. 

Tout en réliabiiitant la sensibilité comme source positive 
de connaissance, la Dissertatio/i la place donc à un rang 
complètement subordonné dans le système du savoir. 
Tandis que dans la Critif/ue de la Raison pfwc, la sensibilité, 
sans déterminer les concepts intellectuels, les ramené 
cependant à ses objets propres pour les rendre capables 
de la science possible al bomme, ici elle doit se laisser entiè- 
rement dépasser par renlendement. si elle veut rester dans 
les limites strictes de sa fonction. En deliors de son usage 
logique qui peut s*app1irpier aussi bien aux données sen- 
sibles qu'aux données inlellecluellcs. renlendemenl [)ur a 
un usage réel qui lui permet d alleindre par concepts, au 
moyen dune connaissance non inluilive à coup sur. mais 
symboli(pie, les êtres, leurs ra|)ports réci[)r(Kpies et leur 
principe commun'. Parce cpie nous ne (lis[)osoiis (pie 
(I intuitions sensibles, nous sommes lenlés de ni(M- le 
monde inl('llii:il)le : mais nous oublions alors (pic par delà 
nous il y a une intuition mtcllectuelb' pure, alVrancbie des 
lois de la sensibilité et abs(jlument spontanée, cette intui- 
tion divine (pie Platon appelle Idée, principe et ai'cbéty[)e 
delà réalité de ce inonde \ (Juoique ébaucbée ainsi en un 
certain sens, la distinction de 1 entendement et de la raisou 
est infiniment moins profonde (pie la distinction de l'enten- 

1. V, surtout la 'S*' section, II, p. '|05-'|i3. 

2. V. la 4*^ section, II, p. \i^-\i-j. 

3. II, p. 4o4, 419420. 



dénient et de la sensibilité, puisque l'entendement et la 
raison nedillerent que par la façon de comprendre un 
même objet, à sa\ oir les êtres tels qu'ils sont réellement ; 
ce (pii importe surtout à Kant, c'est que le monde intelli- 
frible reste, dans la connaissance (|ue nous en prenons, 
inaltéré par des notions venues de la sensibilité. C'est à 
empêcber cette corruption (|ue doit servir une science pro- 
nédeutique comme celle dont la Dissertalion fournit .un 
spécimen'. (( La mélliode de toute métaphysique touchant 
les choses sensibles et les choses intellectuelles se réduit 
essentiellement à ce précepte: veiller soigneusement à ce 
(lue les principes propres de la connaissance sensible ne fran- 
chissent pas leurs limites et n'aillent pas loucher aux choses 
intellectuelles-. » Kant dénonce les principaux (( axiomes 
subreptices » qui viennent de l'infraction à cette règle ; 
mais il ne se borne même pas à alTirmer une suprématie au- 
thentique de rintelliglble sur le sensible : dualiste, cpiandil 
veut circonscrire rigoureusement le domaine de la sensi- 
bilité, il se laisse entraîner parles tendances monistes du 
rationalisme métaphysique quand il en vient à voir dans le 
monde Intelligible le principe fondamental de cette relation 
de toutes les substances (pii, intuitivement considérée, 
|)ren(l le nom d'espace \ ou lors(|ue, ne s'écartant de 
Malebranche que par un prudent désaveu, il indique que 
l'espace exprime dans l'ordre des phénomènes l'omni- 
présence de la cause universelle. Ainsi il attribue plus ou 
moins explicitement au monde intelligible ou à son prin- 
cipe une sorte de causalité à l'égard du monde sensible. 

P)ien (pie les détermina lions de ce inonde intelligible 
soient ici purement spéculatives, qu'elles consistent surtout 
à représenter runivers comme un système de substances 
ivciproquement liées entre elles et dépendant toutes d'un 

1. II, p. /io2-4o3. — V. la lettre à Lambert du 2 septembre 1770, Brief- 
ivec/isel, I, p. 94. 

2. II, p. 4i8'. 

3. II, p. 4i4. 
'1. II, p. 4i6. 



lô", 



LA. PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



LA PRÉPARATION DE LA CRITIQUE 



l55 



Etre unique, ou comprend qu'elles autorisent l'espoir, 
énoncé hypothétiquement dans les Rêves, d'appuyer les 
convictions morales sur un fondement rationnel '. Au fait, 
nous voyons kant réagir avec vigueur contre la ten- 
dance extérieurement très manifeste qu'il avait eue à cher- 
cher le principe de la moralité hors de la raison, dévelop- 
per au contraire la tendance plus invisible et plus intime 
qui 1 avait porté déjà à découvrir dans ce principe, même 
quand il l'appelait du nom de sentiment, des caractères 
d'universalité. Il allirme nettement (pie les notions morales 
sont des connaissances intellectuelles, qu'elles viennent, 
non de l'expérience, mais de l'entendement pur ". Tl con-: 
damne avec une sévérité très sommaire les moralistes 
anglais dont il s'était inspiré : ce La Philosophie momie, 
en tant qu'elle fournit des premiers principes de jufjement, 
n'est connue que par l'entendement pur et fait elle-même 
partie de la philosophie pure ; Epicure qui en a ramené les 
critères au sentiment du plaisir et de la peine, ainsi que 
certains modernes qui l'ont suivi de loin, Shafteshury par 
exemple et ses partisans, sont très justement sujets à la cri- 
tique ^ » Voilà donc, énoncée par Kant, l'idée au nom de 
laquelle il combattra toutes les morales qui ne se fondent pas 
sur la seule raison pure : tout sentiment, dira-t-il plus tard, 
est sensible \ A coup sur cette nouvelle adoption explicite 

1. L'idée d'un monde intellij^'ible, en exjirinnant le maximum de ce que 
peut concevoir la raison, devient par là une sorte d'exemplaire. « En toute 
espèce de choses dont la cpianlité est variable, le maximum est la mesure com- 
mune et le principe de la connaissance. Le maximum de la perfection s'ap- 
jtelle maintenant l'idéal ; pour i^laton c'était l'idée (comme son idée de la 
République). » II, p. /|(>3. 

2. II, p. /|02, 

3. II, p. '|o3. — Mendelssohn. dans une lettre à kant du 35 décembre 1770, 
proteste contre ce rapprochement de Shaftesbury et d'Épicure : « ^ ous rangez 
lord Shaftesbury parmi ceux qui suivent au moins de loin Epicure, J'ai cru 
juscpi'à aujourd'hui qu'il fallait soigneusement distinguer de la volupté d'Epi- 
cure l'instinct moral de Shaftesbury. Celui-ci est simplement aux yeux du 
philosophe anglais une faculté innée de distinguer le bien et le mal par le senti- 
ment. Pour Epicure au contraire, la volujtté devait être non seiilementun crité- 
rium du bien, mais le souverain bien lui-même. » liiiefvechselA, p- 109-110. 

4. « ... weil ailes (jefiihl siinilich ist ». Kntih ch'r pvaktischen Ver- 
nufift, V, p. 80. 



I 






du rationalisme en morale n'a pas pu exclure du fond de la 
pensée de Kant certaines notions acquises au cours de son 
examen du rationalisme wollTien, la notion, en particulier, 
d'une dilTérence essentielle entre les facultés de connaître 
et les facultés morales ; mais des deux conceptions qu'il 
tachera ultérieurement d'unir, la conception de l'unité de 
la raison, et la conception de la diversité de ses usages 
dans Tordre théorique et dans l'ordre pratique', il semble 
bien que ce soit la première qui en 1770 soit prépondé- 
rante : c'est ainsi que l'idée de perfection, qui avait été 
ramenée par Kant à n'avoir qu'une signification pratique, 
redevient le principe commun de la pratique et de la théo- 
rie -. En tout cas, une tache pour Kant reste désormais 
prescrite: c'est qu'il faut à nouveau chercher dans la raison 
ce qui explique et ce qui justifie la moralité humaine. 



* 



Kant avait conscience d'avoir dans sa Dissevialion établi 
des principes fermes pour le développement ultérieur de 
sa pensée. Récrivait à Lambert le 9. septembre 1770 : « Il 
y a un an environ, je suis arrivé, je m'en ilatte, à cette 
conception que je ne crains pas d'avoir jamais à changer, 
mais que j'aurai sans doute à étendre, et qui permet d'exa- 
miner les questions métaphysiques de toute espèce d'après 
des critères tout à fait sûrs et aisés, et de décider avec 
certitude dans quelle mesure elles peuvent être résolues 
(ju non \ » Il ajoutait : (( Pour me remettre d'une longue 
indisposition qui m'a éprouvé tout cet été, et pour ne pas 
être cependant sans occupations aux heures de hberté, 

1. La distinction du théorique et du pratique est indiquée par Kant en 
uole : « Nous considérons une chose théoriquement, quand nous ne faisons 
'Utnlion qu'à ce qui appartient à un être, pratiquement au contraire, quand 
nous avons en vue ce qui doit être en lui par la liberté », II, p. 4o3. Kant 
conservera cette définition de ce qui est pratique. 

2. II, p. 4o3. 

3. Briefn'echsel, I, p. qS. 



loG 



LA préi'Apahation de la critique 



i57 



LA nilLOSOPlIir. PHATIOIE DE k AM 



je me suis proposé pour cet hiver de methe en ordre et de 
rédiger mes recherches sur la phiK)sophie morale pure, 
dans laquelle ou ue doit pas trouver de priucipes empiri- 
ques : ce sera couime la uiélaphvsique des uionus. Ce tra- 
vail, sur heaucoup de poiuts, fraiera la voie aux desseins 
les plus inqiortants en ce (pii concerne la forme renouve- 
lée de la métaphysique, et il me semhie en outre être tout 
à fait indispensahle louchant les principes, si mal étahUs 
encore aujourd'hui, des sciences pratiques '. » 

Dans plusieurs des lettres adressées pendant cette période 
à Marcus Ilerz, on voit Kant travailler d'ahord à constituer, 
d'après les principes de la Disscrlalio/f, un système d'en- 
semhle qui. naturellement, comprenne la morale, puis, 
après avoir poussé assez loin celle extension de sa pensée, 
s'arrêter devant un prohlème dont le sens profond lui avait 
d'abord échappé, devant le prohlème de la valeur objective 
des concepts. Or tout en poursuivant la solution de ce pro- 
blème, qui devait enfermer dans les limites de l'expérience 
la connaissance par rentendement, il relrouve par une au- 
tre voie cette distinction du tliéorique et du praliipie (pie la 
Dissertation avait quelque peu elfacée, et il est conduit à se 
demander comment la raison peut être prati(pie réellement, 
c esl-à-dire agir sur les volontés humaines. Voici donc ce 
qu il écrivait le 7 juin 1771 : (( Voirs savez quelle iniluence 
a dans la philosophie lout entière et même sur les fins les 
plus imporlanles de l'humanité rinlelligence certaine et 
claire de la dilTérence (pi'il y a enlre ce <pii dépend de prin- 
cipes subjectifs des facultés humaines, non pas de la sen- 
sibilité seulemeni, mais encore de l'entendement, et ce qui 
se rapporte précisément aux objets. Quand on n'est pas en- 
trahié par l'esprit de système, c'est les unes par les autres 
que se vérifient les recherches cpie l'on institue dans les 
applications les plus éloignées sur une règle fondamentale 
toujours la même. Aussi me suis-je maintenant occupé de 

I. Iljid. 



composer avec quelque détail un ouvrage intitulé : [.es li- 
mites de la sensibilité et de la raison, qui doit contenir le rap- 
port des concepts fondamentaux et des lois déterminés pour 
le monde sensible, en même temps que l'esquisse de ce (lui 
constitue la nature de la doctrine du goût, de la métaphysique 
et de la morale. Pendant l'hiver j'ai recueilU tous les ma- 
tériaux en vue de ce travail, j'ai lout passé au crible, tout 
pesé, j'ai ajusté toutes les parties entre elles, mais ce n'est 
que dernièrement que j'ai achevé le plan de l'ouvrage'. » 
Dans une lettre du u février i77'>., après avoir rappelé qu'il 
s'était efforcé d'étendre à la philosophie tout entière les con- 
sidérations dont 11 avait disputé avec Marcus Herz, il ajou- 
tait : a Dans la distinction du sensible et de l'intellectuel 
en morale, et dans les principes (pii en résultent, j'avais 
déjà depuis longtemps poussé mes recherches assez loin. 
Déjà même depuis longtemps j avais retracé de façon à me 
satisfaire suffisamment les principes du sentiment, du goût, 
delà faculté de juger, avec leurs elfets, l'agréable, le beau, 
le bien, et je me faisais le plan d'une œuvre qui aurait pu 
avoir un titre comme celui-ci : Les limites de la sensibilité 
et de la raison. Je la concevais en deux parties, l'une théo- 
rique, l'autre pratique. La première contenait en deux sec- 
lions : iMa phénoménologie en général; 2" la métaphysi- 
que, mais seulement dans sa nature et dans sa méthode. 
La seconde contenait de même ces deux sections : i" les 
j)rincipes généraux du sentiment, du goût et des désirs 
sensibles ; 2" les premiers principes de la moralité. Tandis 
que je parcourais méthodiquement la première partie dans 
toute son étendue, et en suivant les rapports réciproques de 
toutes les parties, je remarquais qu'il me manquait encore 
ijuclque chose d'essentiel, quelque chose que dans mes lon- 
gues recherches métaphysiques j'avais, tout comme les au- 
tres, négligé, et qui constitue en réalité la clef de tous les 
mystères de la métaphysique, jusque-là encore obscure 

I. Drief^veclisel, 1, p. 117- 



i58 



LA PIIILOSOniIE PRATIQUE DE KA>T 



pour ellc-mcme. Voici en elTel ce qiiejc me demandais : sur 
quel fondement repose le rapport de ce que l'on nomme en 
nous représentation a lobjot'? » C'était là, nettement posé, 
le problème dont la CrU'uiue devait apporter la solution : 
problème qui tient, selon la remarque de Kant, à ce que 
l'entendement liumain, d'un coté, ne reçoit pas ses repré- 
sentations des objets, mais, de 1 autre, ne créepasnon plus 
comme 1 entendement divin, des objets par ses représenta- 
tions, a sauf en morale les fins cpii sont bonnes" ». Cette 
dernière restriction révèle bien la tendance de Kant à ad- 
mettre une causalité inconditionnée du vouloir au-dessus 
delà causalité conditionnée de l'entendement tliéorique. En 
tout cas. dans le plan de ce qui est déjà appelé une criticpie 
de la raison pure, la distinction est bien manjuée entre 
la connaissance tliéorique et la connaissance pratique, en 
même temps qu'est catégori(piementanîrmélecaractère intel- 
lectuel, non empirique, de celte dernière. Kant se croyait 
en état de publier la première partie de cette (euvredans un 
délai d'environ trois mois \ Près de deux ans après, vers la fin 
de 1773, il e\pli(piait pourquoi rienn en avait encore paru ; 
au lieu de se laisser aller, par « démangeaison d'auteur », à 
chercher et à entretenir une notoriété facile, il aimait mieuv 
poursuivre jus(pi'au bout, sans en distraire prématurément 
des parties, l'œuvre de rénovation complète et méthodique 
qu'il avait entreprise.il espérait beaucoup d ailleurs de ce 
grand elfort : il pouvait dire en confidence à un ami, sans 
être soupçonné de fatuité extréïne, qu il alhiit engager la 
philosophie dans une voie où elle pouvait se développer ré- 
gulièrement par des procédés cpn* lui vaudraient la considé- 
ration du mathématicien le plus pointilleux, et où elle ap- 
paraîtrait infiniment plus avantageuse à la religion et à la 
moralité. Sachant que Herz avait en projet un travail sur la 
n.vjrale, il ajoutait : « Je suis désireux de voir paraître votre 



1. liriefwechsel^ 1, p. \2!\. 

2. Briefiiechsel, I, p. 12'). 

3. BriefWechsely 1, p. 12O-127. 



l'opposition de la. nature et de la raison iSg 

essai sur la philosophie morale. Je souhaiterais cependant 
que vous n'y fissiez pas valoir ce concept de réalité, si im- 
portant dans la plus haute abstraction de la raison spécula- 
tive, si vide dans l'application à ce qui est pratique. Car 
ce concept est transcendantal, tandis que les éléments pra- 
tiques suprêmes sont le plaisir et la peine, qui sont empi- 
riques, de quelque provenance que soit la connaissance de 
leur objet. Or il est impossible qu'un simple concept pur 
de l'entendement fournisse les lois et les préceptes de ce 
qui est uniquement sensible, parce qu'au regard de ce qui 
est sensible, il est entièrement indéterminé. Le principe 
suprême de la moralité ne doit pas seulement faire conclure 
au sentiment du plaisir ; il doit produire lui-même au plus 
haut degré ce sentiment ; c'est qu'il n'est pas une simple 
représentation spéculative ; il doit avoir une force détermi- 
nante : aussi, bien qu'il soit intellectuel, il n'en doit pas 
moins avoir un rapport direct aux mobiles primitifs de la 
volonté '. » Ainsi, ce cj^ui semble préoccuper Kant, c'est 
qu'ayant attribué au principe moral un caractère intellec- 
tuel et à la volonté qui s'en inspire un pouvoir direct d'ac- 
tion, il se demande comment la raison peut, au point de 
vue pratique, se rapporter à la sensibilité, comment la cau- 
salité du vouloir peut être efficace. Préoccupation très na- 
turelle en soi et très considérable, puisqu'elle avait pour 
objet l'accord à établir entre l'idée pure et les moyens de 
réalisation de la vie morale, fortifiée peut-être encore par le 
souci qu'avait Kant de définir, dans un autre domaine, la 
relation exacte des concepts purs de l'entendement à l'expé- 
rience sensible. 






Le grand ouvrage dont le plan avait été plusieurs fois 
exposé, et dont la pubhcation avait été plusieurs fois annon- 

I. Briefweclisel, I, p. 137-188. 



i6o 



LA PHILOSOPHIE PUATIQLE DE KA.NT 



cée comme prochaine, ne panil (ju'en 1781 '. Très peu de 
temps après l'apparition de la (Ji'ifi(/iie, kant écrivait à 
Marcns llerz (11 mai lycSi): « Ponr moi, je n'ai jamais 
cherclié à en imposer par des /trcstifjrs, je ne me suis pas 
procuré à tout prix des semhlanls de raisons pour en j'ajas- 
ter mon système : j'ai mieux aimé laisser passer les années 
afin d arriver à une conception achevée cpii piit me satis- 
faire pleinement". » Au l'ail, pendant cette période de plus 
de dix ans, Kant ne se laisse dishalre par aucune puhlica- 
tion importante de la méditafion de son système. Il ne 
donne, et encore par occasion, (pjc deux écrits : en 1771, 
un très hvGÏ eompte rendu de récrit de Moscati (anatomiste 
italien) stir ht différence de sfruchire des Itonunes el des ani- 
inaux^ : en 1770, pour rannonce de ses leçons de géogra- 
phie physicpie, des aperçus .s7//' les différentes races 
dlionunes ', (piavec ipielcpies renumiemenls el addlllons il 
publie en 1777 dans le P/dlosojth flir die Wr/ZdeJ. ,). 
Engel '. dépendant dans ces deuv courts tra>an\ se ré\èlent 
certaines des disposilions avec les(|uelles il essaiera de 
constituer sa philosophie pralique. 

L anatonusle italien Moscati s'était appli(jué à démontrer 
que l'homme est originairement un animal à (pialre [)altes, 
que la faculté de se tenir et de marcher droit est une accpii- 
sition contraire à sa nature primitive, (pi'il en est résulté 
une foule d'inconvénients et de maux dans le fonctionne- 
ment de son organisme, ^oilàdonc, iemar(|ue Kant, grâce 
à un ingénieux anatomiste, 1 homme delà nature remis sur 
ses pattes, ce que n'avait pas réussi à faire un sagace philo- 
sophe comme Housseau. Et si paradoxale que soit cette 

1. Sur les indices extérieurs de l't'laboralioii de la Critit/uc de la liaison 
f)ure,\. Emil Vrnoldt, Krilische llxcurse iin (lettiele dev Kant- Forschimg, 
1894, p. 9()-i8(). 

2. liriefWevIisel, I, p. 35'i. 

3. Jiecenstofi der Sc/iri/t von Moscati itherden Unterscliied der Struc- 
tur der Menschen und /'/liere; Ueicke, Kantiana,p. 00; II, p. fi2C)-\^i. 

\. Von den \'ers'-hied''nen limci der Mens^dieti, II, p. '\?>') \h\. 
5 Ajoutons les petits écrits de [»ropagande pour le l^hilanthrapinuin, dont 
il a été question plus haut. 



L UMTÉ DE 1/ ESPÈCE HUMAINE 



161 



opinion, elle est du moins vraie en ce qu'elle met bien 
en lumière l'opposition des fins de la nature et des fins de 
la raison ; la nature ne vise qu'à la conservation de l'indi- 
vidu comme animal et de l'espèce : mais dans l'homme a 
été déposé le germe de la raison qui, en se développant, fait 
de lui un être pour la société : d'où, pour une plus libre et 
une plus parfaite communication avec ses semblables, 
l'avantage de la station et de la marche droites. C'est là pour 
lui un gain considérable sur les animaux; mais la rançon 
en est dans toutes ces incommodités qui lui sont venues 
(( pour avoir élevé si orgueilleusement la tête au-dessus de ses 
anciens camarades* ». Cette idée, que la raison se développe 
par une lutte persévérante contre la nature, servira plus 
tard à Kant pour la critique des doctrines qui admettent un 
passage continu du règne de la nature au règne de la raison 
et qui représententlacivihsation humaine comme le simple 
épanouissement de facultés originelles ". 

Quant au problème de la différence des races, il a 
visiblement pour Kant une importance pratique autant que 
théorique. Kant ne veut pas admettre que la dilTérence des 
races résulte uniquement d'une différence dans les condi- 
tions physiques d'existence : il la fait dépendre de disposi- 
tions primitives. Mais d'autre part il invoque le critère de 
la fécondation pour soutenir qu'il n'y a pas plusieurs 
espèces d'hommes, qu'il n'y en a essentiellement qu'une. 
Dans ces considérations qui lui tiennent à cœur, puisqu'il 
en reprendra dix ans plus tard l'exposé', il s'elTorce sans 
doute d'apporter plus d'exactitude scientifique en ce qui 
touche les concepts d'espèce et de race : mais dans l'afTir- 
mation de l'unité de l'espèce humaine '' ce qui l'intéresse à 

I. Il, p. 43i. 

3. Cf. Recensionen von .L-C. Herder's Ideen zur Philosophie der 
Geschichfe, IV, p. 171-181. llerder faisait j)ieciscment de la station droite 
le seul caractère spécifique de l'homme et la condition suffisante de l'appa- 
rition de la raison humaine. \ . p. 174- 

3. Bestinimung des Begriffs einer Menschenrace, 1780, IV, p. 217-331. 

i II, p. 430, 449. —Cf. Bestimmungdes Begriffs einer Menschenrace: 
« La classe des blancs ne ditTère pas comme espèce particulière dans le genre 
Delbos. u 



n^ lA PHITOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 

coup .ùr le plus, c'est la justlHeallon quelle apporte à l'idée 
ïuie humanité participant à la même lustoue, concourant 
1^ mêmes fins, virtuellement en possession des mêmes 
droits \insi que nous le verrons, eesl seulement dans 
l'espèee humai^^ie eomme telle que se manifeste selon une 
loi lo nro<^ros de la raison. , • . 

Ce pro-rès de laraison. si certain quil so.t en u.-meme 
prééiséme'nt parce quil ne s'aceomplil q,.e dans 1 espèce et 
au' exi<^e une rupture de lindividuavec les mst.ncts natu- 
îel Tuppose eomme ressort, non pas la seule volonté 
lireete du bien, mais un mélange de b.en et de mal : c est 
mr l'anto-onismedes forces contraires que se prépare parmi 
r hommes le triomphe de l'esprU. Cette idée, dont Ivan 
développera avec tant d'originalité le sens métaphysique et 
moral' se trouve indiquée iei en passant : a propos de 
"V.nio 1 de Mauperluis qui proposait de cons.iluer dans 
q clque provlnce'par voie de sélection et d hered.le une 
noble race d'hommes se transmettant 1 intelligence 
l'habileté, la droiture : « Projet, en lui-même, assurément 
, "table à mon sens, observe kant, mais qm se trouve 
Iv^r été tout à lait prévenu par la nature plus sage ; car 
c'est précisément dans le mélange du mal avec le bien que 
sont les grands mobiles qui mettent en jeu les forces 
n"ourdiel de Ihumanité. qui l'obligent à développer tous 
Te! talents et à se rapprocher de la perfoction de sa des- 
tinée ". » 






En l'absence de fout autre écrit publié par kant pendant 
cetfo période, est-il possible de satisfaire en quelque mesure 
r b curiosité de savoir comment sur les problèmes qui 

humain de celle des noirs ; et il n y a point des espèces d'ho-nmcs distinctes. „ 

'^' P lî^n 'i3- - Ce passage ne f.gurait pas dans la rédaction primitive; il 
a été ajoité pour la publication nouvelle de 177-. 



l, 



LES LEÇONS SLR LA METAPHYSIQUE 



l63 



louchent à la philosophie pratique s'est déterminée, avant 
la Critique de la Raison pure, la pensée kantienne ? Il semble 
aujourd'hui que l'on puisse, sans un trop grand risque d'er- 
reur, se servir, pour le moment antérieur à 178 1 , des 
Leço/is sur la Métaphysique, pubhécs en 1821 par Pôlitz *. 
Dans ces Leçons, les concepts métaphysiques qui inté- 
ressent la morale, les concepts de la hberté, de Fimmorta- 
Hté, de Dieu sont considérés à un double point de vue, selon 
qu'il s'agit d'en étabhr la valeur rationnelle pure, hors de 
tout recours à l'expérience, ou d'en étabhr le rapport soit 

I. C'est Benno Erdmann qui le premier a eu le mérite de montrer le parti 
que Ion pouvatl tirer des /,n;o/is sur la Métaphysique publiées par lV,litz 
pour connaître révolution de la pensée kantienne entre 1770 et 1-81 V Eine 
iinhenchlet ^ehlichene Quelle zur EnUvicklungsgoscluchte Kants Phi- 
losophische Monatshefte, XIX, p. i-.g-iU; Mittheilungen iïber Kants\neta- 
physisduyi Standpunkt indov Zeil uni 1774, l^liilosophisclie Monatsliefte, 
\\, p. 1)0-97. — ^enno Erdmann estune que ces Leçons ont été faites aux 
environs de 177^ 11 se ]>eut que cette date doive être quelque peu reculée, 
ainsi que 1 a établi Heinze dans le remarquable travail critique qu'il a fait sur 
le texte de Polilz et les autres manuscrits de Leçons sur La Métapliysique mis 
au jour depuis, Vorlesuugen Kants ùher Melaphrsik aus drei Semestevn 
KS9 I, p. 29-^7 (009-017). En effet dans les Leçons publiées par Pôlitz il est 
q.ie.stion de Crusms comme de quelqu'un qui est mort (p. i/JG); une autre 
mention de Crusms en ce même sens se trouve dans les deux autres manus- 
cri s qui donnent à quelques variantes près le même texte que le manuscrit 
utilise par Politz (v. Heinze. p. h/, r()74j). Or Crusius étantmort leiSoctobre 
1770, les Leçons ne pourraient avoir été faites au plus tôt qu'en i775-i-'-6 
1 ne semble pas cependant, comme le veut l'adversaire intraitable de toutes 
les hypotbcses de Benno Erdmann, Emil Arnoldt, Kritische Excurse un 
Mnete der Aant-Forschung, p. 417 sq., que la date ne puisse en être fixée 
aAant 1779 et qu elle doive selon toute probabilité être reportée à 1788-84 La 
|.reuve externe, destinée à montrer que 1779 est ^a date au delà de laquelle on 
ne peut remonter, et tirée par Arnoldt d'un passage de Leçons qui paraît indi- 
quer que Sulzer à cette époque est mort (Sulzer est mort en février i--q) reste 
très douteuse, comme l'a établi Heinze, p. 35-36 (5i5-5i0). - En revanche la 
preuve interne qui tend à fixer la date avant la Critique, fondée sur le carac- 
tère encore très nettement dogmatique par endroit des Leçons, surtout des 
/.econs consacrées à la psychologie, sur l'inachèvement du système des caté- 
gories par comparaison avec celui qui est exposé dans la Critique, paraît avoir, 
f ans 1 état actuel de la question, une portée prépondérante. x>fous acceptons 
donc la conclusion de Heinze : c'est entre 1775-1776 et 1779-1780 que les 
Arro//^ .s///; la Métaphysique ont du être professées : une date plus précisé- 
ment dehnie est impossible. 

II va sans dire que dans le texte publié par Pôlitz nous ne faisons pas usa^e 
^^Gs Prolégomènes et de V Ontologie qui, selon l'avertissement de l'éditeur 
sont tires d un manuscrit de leçons ultérieures, dont il a, au surplus, mal 
marque la date. ^ 



> I 



I(i'l 



1,V I>II11.<JS01>1IIE l'UMKlIE riK KXNT 



à quelque fait directement saisissable, soit à des mot.U cIT.- 
caces de eonvietion : de là un dualisme le duahsme pou.-- 
rait-on dire, du transcendanlal et du praUquc, dont a 
philosophie ultérieure de kant seflbrcera diversement de 

définir la proportion. , n ,'„., 

C'estainsiciue.danslapsycholog.ccmpinciue,lahberlcest 

traitée comme liberté psvcholosi<,ue <m prat.qne, tandis 
nue dans la psvcholog.e rationnelle, elle est tra.tee connue 
liberté iranscendantale. A dire vrai, la .list.nct.on entre ces 
deux sortes de liberté nest pas toujours exprimée d une 
laçon parfaitement nette : il sen.ble parlo.s .p.e la hbcrle 
iranscendantale soit comme la limite supérieure ou 1 achè- 
vement de la liberté prali.p.c ' : mais ce n'est la sans doute 
quune façon de marquer la relation .p. .1 v a entre elles 
sans eilacer pour cela la dilVérencc originaire de leurs signi- 
fications. . 1 '. • „ 
La liberté psychologique ou pralique est une deleruuna- 
ûon spéciale de la laeulté de désuer \ Si, a la dillereuce de 
ranimai, l'homme a un libre arbitre, c'est que sa faculté 
de désirer n'est pas contrainte, même par les mobdes sen- 
sibles qui l'atrectent, et ce qui iait que cette iniluence des 
niobiles sensibles n'est pas fatale, c'est que l'homme est 
capable d'agir, non seulement par l'impression que les objets 
font sur lui, mais par la connaissance intellectuelle qu il en 
prend. La possibilité de substituer des motifs, c est-a-dire 
des principes objectifs de détermination, aux inobiles. qui 
ne sont que des principes de détermination subjectifs, est 
comme un fait d'expérience : (( L'homme sent en Im un 
pouvoir de ne se laisser contraindre à quoi que ce soit par 
rien au monde '. » Mais ce pouvoir ne se manifeste ou ne 
constitue dans l'acte que par sa force de résistance aux im- 

I Immanuel Kant's Vorlesungen ïther die MetnphysiL p. 182, i85 
a Su kd verses délcrminalio.rs de la faculté de désirer el leur rapport au 
libre arb l e Kant établit ici des définitions et de. distmct.ons qu. se trouvent 
reproduiîes dans la CnUrjue de la Rcnson pure, au chapitre n, section i. de 
la Méthodologie, 111, p. o3o. 

3. Vorlesungen ilber die Metaphysik, p. iCa. 



LES T,EÇONS SIR LA MKTAPinSlQlE 



16.") 



pulsions sensibles ; le triomphe de l'entendement sur la 
sensibihté, voilà la hberté \ a Le hbre arbitre, en tant qu'il 
agit selon des motifs de l'entendement, c'est la liberté, qui 
est bonne à tous les points de vue ; c'est la liherias absoluta, 
qui est la liberté morale". » 

D'une façon plus exacte, les motifs fournis par l'enten- 
dement à la faculté de désirer sont de diverse nature et expri- 
ment diverses espèces de cette nécessité qui, s'imposant 
idéalement à nous et acceptée par nous, est la hberté. La 
nécessité pratique se distingue en nécessité problématique, 
nécessité pragmatique et nécessité morale. La nécessité 
problématique est celle qui impose l'emploi d'un moyen 
sous la condition d'une lin particuhère voulue par nous ; la 
nécessité pragmatique est celle qui impose l'emploi d'un 
moyen par rapport à ce qui est la fin générale de tout être 
pensant : la nécessité morale est celle qui impose un usage 
du libre arbitre, non pas comme un moyen par rapport à 
une fin, mais pour sa valeur intrinsèque absolue. Ces diffé- 
rentes sortes de nécessité se traduisent par des impératifs 
dont la commune signification est que l'action doit se faire, 
qu'il est bon quelle se fasse '. Mais comment cette néces- 
sité tout objective devient-elle en nous motif déterminant.^ 
C'est là un problème, dont nous avons vu, d'après une lettre 
à Herz, que kant se préoccupait ; la solution qu'il indique 
ici, plus hésitante que celle qu'il donnera plus tard, l'annonce 
néanmoins très clairement. Quand le sujet moral se porte 
à une action uniquement pour cette raison que l'action est 
bonne en elle-même, on peut appeler sentiment moral la 
force qui le détermine, et ce sentiment doit se trouver en lui 
toutes les fois qu'il accomplit le bien. Mais ce sentiment, 
pour être tel, ne doit pas se détacher des motifs rationnels 
dont il est l'expression subjective, c'est-à-dire qu'il ne doit 
pas nous gouverner par le plaisir ou la peine, pardesiniluen- 

1. P. i85. 

2. P. i83. 

3. p. iSO. — V. plus hant, Première partie, Cli. II. p. 99" 



^ 



i66 



LA PlfirOSOPIlIE PRATTQl F 1>K K \>T 



LES LEÇONS SUR LA METAPHYSIQUE 



,67 



ces de nature « pathologique » . a Nous devons donc concevoir 
un sentiment, mais qui ne nécessite pas palliologiquement, 
et ce doit être le sentiment moral. On doit connaître le bien 
par lentendement, et toutefois en avoir un sentiment. C'est 
là sans doute quelque chose qu'on ne peut pas bien com- 
prendre, sur quoi il y a encore matière à discussion. Je dois 
avoir un sentiment de ce qui n'est pas objet de sentiment, 
de ce que je connais objectivement par l'entendement. 11 y 
a donc toujours en cela une contradiction. Car si nous 
devons faire le bien par le sentiment, nous le faisons alors 
parce qu'il est agréable. Or cela ne peut pas être : car le bien 
ne peut affecter en rien notre sensibilité. Nous appelons 
donc le plaisir que nous cause le bien un sentiment, parce que 
nous ne pouvons pas exprimer autrement la force subjecti- 
vement excitante qui résulte de la nécessité objectivement 
pratique. C'est un malheur pour l'espèce humaine que les 
lois morales qui sont là pour nécessiter objectivement ne 
nous nécessitent pas subjectivement aussi en même temps. 
Si nous étions nécessités subjectivement aussi en même 
temps, nous n'en serions pas moins tout aussi libres, puis- 
que l'action de cette nécessité subjective dérive de l'objec- 
tive' . » 

La liberté psychologique ou pratique suffît à garantir la 
morale: ce n'est donc pas un intérêt moral, c'est un pur 
intérêt spéculatif cpii porte à s'élever au-dessus de ce qui 
est proprement pratique, qui fait poser par delà la question 
déjà résolue de la liberté psychologique, c'est-à-dire de la 
liberté spéciale au vouloir, la question de la liberté trans- 
cendantale, c'est-à-dire de la causahté absolue du moi dans 
son essence'. De même que kant, après avoir déclaré que 
nous percevons immédiatement en nous par l'intuition 
interne le moi substantiel et type de toute substantialité , 



1. P. 187. 

2. l*. 'io\, 207-208. 

3. V i33. 



s'efforce d'établir a priori dans sa psychologie rationnelle 
que l'àme selon son pur concept est une substance \ de 
même, après avoir admis que la liberté requise pour la mo- 
rale est saisie par une expérience directe, il s'efforce de 
démontrer comment le concept de la spontanéité incondi- 
tionnée convient au moi. Il écarte d'abord comme illusoire 
ou insuffisante cette spontanéité interne relative, cette spon- 
tanéité automatique qui tient finalement d'une cause 
extérieure l'action qu'elle paraît produire du dedans, la 
spontanéité de l'horloge ou du tourne-broche. La liberté 
transcendantale exclut ces limitations et ces relations. Le 
moi la possède, parce qu'il est sujet, et qu'étant tel, il 
rapporte à lui-même, non pas seulement ses actes volon- 
taires, mais toutes ses déterminations en général. Quand je 
dis : je pense, j agis, ou bien le mot « je » est employé 
à contre sens, ou je suis libre. Pour nier la liberté, il fau- 
drait montrer que le sujet n'en est pas un, et cette démon- 
stration serait encore l'affirmation d'un sujet ". 

Seulement, de l'aveu de Kant, s'il est possible de prou- 
ver ainsi la liberté transcendantale, il est impossible de la 
comprendre. Comment un être créé peut-il produire des 
actions originaires? (] est ce que nous n'avons pas la 
faculté d'apercevoir. Il nous laudrait saisir les raisons 
déterminantes de ce qui, par délinition, doit être indépen- 
dant de ces raisons. Mais cette difficulté ne saurait être 
tournée contre lalïirmation de la liberté : car elle tient, non 
à la nature de la chose, mais à celle de notre entendement 
qui ne peut comprendre que ce qui arrive dans la série 
des causes et des effets, qui ne peut saisir de premier com- 
mencement. Au surplus, à ce point de vue, le fatalisme 
ne peut pas plus être démontré que réfuté. L opposition dia- 
lectique des thèses contraires, que Kant paraît déjà signaler 
ici, mais sans la dégager pleinement, ne saurait faire pré- 
valoir le doute spéculatif sur ce qu'a de certain la liberté 



I. P. 201-202. 



2. l^. 20G. 



Cf BennoErdmann, BefJexiotirn Kauts. II, n» i5i7. p. ^35. 



i68 



LA PHILOSOPIIIK IMWTIQIK T>F K \>T 



LES LEÇ(J>S SI R LA METAPHYSIQUE 



1G9 



pratique; c'est assez de se rappeler que les impératifs pra- 
tiques' n'auraient pas de sens si l'iiomme n'était pas libre. 
Le concept de la liberté est, non pas spéculativement sans 
doute, mais pratiquement sufTisant. L'incapacité d'aperce- 
voir comment il peut se réaliser est simplement la marque 
des bornes de notre entendement : la religion et la morale 

restent en sûreté '. 

Nous avons ici la première trace de l'état d'esprit dans 
lequel kant, parvenu à l'idée d'une philosophie à la ibis 
rationaliste et critique, a abordé à nouveau le problème de 
la liberté. Ce problème, il paraît l'avoir délaissé, tout au 
moins sous sa forme spéculative, pendant tout le temps 
qu'il a réagi contre la doctrine Avolflienne, qu'il a subi 
l'attrait de la morale anglaise, qu'il a été sous la première 
iniluencede Rousseau. La tendance nouvelle de sa pensée 
exi*^e qu'il le reprenne, four ainsi dire, en termes de raison 
pure. Cependant la solution qu'il énonce participe à la fois, 
avec les restrictions nécessaires et selon les transformations 
acoomphes , des conceptions rationalistes auxquelles il 
avait été d'abord initié, et des conceptions pratiques ulté- 
rieures qui représentaient les vérités morales comme objets 
d'alFirmations immédiatement certaines. 11 peut compléter 
le rationahsme en le rectifiant : pas plus que la ditFérence 
de l'intelligible et du sensible n'est une dillérence de degré, 
pas plus le rapport de la liberté transcendantale à la 
simple spontanéité ne doit se ramener à une gradation 
continue; la hberté transcendantale ne peut être que ce 
qu'exige la pureté de son concept, c'est-à-dire incondi- 
tionnée. La notion, qui s'impose alors de plus en plus à 
l'esprit de Kant, des Hmites de l'entendement humain, 
permet d'allirmer cette liberté sans que nous ayons l'in- 

I. P. 208-210. Cf. Bcnno Erdmann. Reflexionen Kanls, II, 11° i520, 
p, ',38. — Celte lm|)ubsancc de noire enlendomeiit à apercevoir la possibilité 
de la liberté est plus fortement marquée encore dans queUpies-unes dos 
Réflexions que Benrm Erdmann place dans celle période, v. n""* i5ii, i52i. 
i525, 1527, p. 43'*, 'i39. \\o. 



I 



r 



If 



tuition qu'il faudrait pour la saisir ^ D'ailleurs c'est plutôt 
le manque de cette intuition que le conflit de la Hberté 
transcendantale avec la nécessité mécanique, que Kant 
invoque pour expUquer les doutes possibles. Trouvant dans 
l'expérience de la hberté pratique une sauvegarde sufii- 
sante pour les intérêts de la morale, il ne s'est représenté 
probablement ce conllit comme un conflit de la raison avec 
elle-même que le jour où il entrevoyait le moyen de le 
surmonter, le jour par conséquent où il commençait à devi- 
ner une distinction à étabhr entre les antinomies mathé- 
matiques et les antinomies dynamiques ^ Pour l'instant, il 
ne pose pas le problème de la liberté, dans sa Cosmologie, 
comme une antinomie, alors qu'il tend déjà assez visible- 
ment à poser de la sorte les problèmes qui seront le fond 
de la première, de la seconde et de la quatrième antinomie 
dans la Critique de la Raison pure \ Il ne paraît pas songer 
cpie la solution qui consiste à admettre, avec la série infinie 
des causes'dans le monde, une cause première par delà la 
série', pourrait également justifier à la fois, autrement que 
par rapport à Dieu, la nécessité naturelle des événements et 
la spontanéité inconditionnée de la hberté. 11 se borne à 
aflirmer que la nécessité aveugle contredit les lois de l'en- 
tendement et de la raison; la nécessité est, comme le 
hasard, en opposition avec la nature et la lifjerté qui sont 
deux principes bien fondés d'explication \ C'est donc sous 
un autre aspect que ressort à ce moment, sur le problème 
de la liberté, la pensée de Kant; elle travaille à définir, en 



1. Les Leçons sur la Métaphysique témoignent combien difTicilement 
Kant a renoncé à la détermination des choses en soi; mais elles sont très nettes 
sur ceci, cpio nous n'avons pas d'inliiilion intellectuelle. V. p. 99; v. surtout 
p. 101 -102 la critique des conceptions mystiques d'un monde intelligible, qui 
supposent, comme chez Leibniz, une intuition intellectuelle des êtres pensants. 

2. V. l'ébauche des formules qui serviront à établir celle distinction dans 
quelques luies des Réflexions, 11, n^^* i.mr), 1007, i5o8, p. 433. 

3. l>. 84-87. — Cf. Adickes, Kants S.stematik als syslembildender 
l'dctor, p. t)4-68, 105-109. 

4. P. 87. 

5. i\ 8c,. 



»l 



I-O I.A PHILOSOPHIE PR VTIOrE DE KA>T 

les distinguant, les deux significations essentielles du con- 
cept, d'une part la signification Iranscendantale, qui dépasse 
les limites de la volonté proprement dite et qui s'applique 
au moi-sujet en vertu dune démonstration rationnelle 
pure, ensuite la signification praticpic, qui est inq)li(piée 
uniquement dans l'activité du vouloir, qui est vériliée par 
l'expérience en même temps que requise par la morale. 

Pareil dualisme se retrouve dans la solution que Kanl 
apporte au problème de l'immortalité : d'une part il n'y a 
que la preuve Iranscendantale de l'immortalité (pii soit 
rigoureuse: d'autre part il n'y a que la preuve morale 
qui, malgré son insuHisance logique, soit eificace, parce 
qu'elle est liée directement k la conscience du devoir et au 
système des convictions pratiques. La preuve transcendan- 
tale est une sorte de preuve ontologique qui rappelle de 
près l'argumentation du Pliédon : c*est du concept de 
l'Ame (|ue se déduit son immortalité. En efTet, le concept 
de l'àme suppose qu'elle est un sujet capable de se déter- 
miner par soi, d'être par conséquent la source de la vie qui 
anime le corps. Du corps matériel la vie ne peut dériver, 
puisque la vie est spontanéité et (jue la matière est inertie : 
loin d'être le principe de vie, le corps matériel est plu- 
tôt obstacle à la vie. C'est donc de l'ame que la vie vient 
essentiellement: et puisque l'Ame produit les actes vitaux 
indépendamment du corps, elle continue en vertu de sa 
nature même a les produire après la mort '. 

Les autres arguments allégués en laveur de l'immortalité 
ne sont pas, à parler strictement, des preuves: ils ne lont 
que justifier l'espérance de la vie future"'. Ils la justifient 
du reste très inégalement, il y a une preuve empirique, 
tirée de la psycliologie, que Kant expose assez faiblement 
et qui a selon lui mie importance surtout négative : elle 
consiste à crilicpier la tbèse qui fait dépendre le déve- 
loppement des facultés spirituelles du développement des 

I. P. 23^238. 

2. V. 234. 



LES LEÇONS SUR LA METAPHYSIQUE 



17^ 



i 

i 



facultés corporelles : de ce que l'on constate sur lame liée 
au corps il est impossible de conclure à ce que lAme serait 
sans le. corps '. 11 y aune autre preuve également empirico- 
psycliologique, mais fondée sur des principes cosmologi- 
ques, preuve que Kant appelle encore preuve par analogie, 
d'importance beaucoup plus décisive, et soutenue par des 
conceptions téléologiques qui seront pour la pensée kan- 
tienne d'un fréquent usage et d'un grand sens. L'immor- 
talité de l'Ame est ici conclue par analogie avec la nature. 
Dans la nature il n'y a pas de forces ou de facultés qui ne 
soient appropriées à une certaine fin, qu'elles doivent réali- 
ser. Or dans l'Ame humaine nous trouvons des forces et des 
facultés qui n'atteignent pas en cette vie leur fin. Il faut 
donc que fAme humaine puisse arriver ailleurs que dans 
cette vie à l'exercice complet de ces forces et à la complète 
mise en valeur de ces facultés. Pour appuyer la mineure 
de ce raisonnement, Kant invoque surtout l'insatiable curio- 
sité de l'intelligence humaine, attirée infiniment au delà de 
ce qu'exige sa destinée terrestre, et aussi la vocation pro- 
fonde de la volonté humaine pour la moralité et la justice, 
infiniment supérieure à ce que la nature sensible de ce 
monde permet de réaliser \ 

Cette preuve par analogie nous rapproche par quelques- 
unes de ses considérations de la preuve pratique par excel- 
lence, qui est la preuve morale ou, pour mieux dire, théo- 
logico-morale *. Celle-ci a pour principe que nos actes sont 

1. P. 24^245. 

2. P. 245-252. Cf. Benno Erdmann, Reflexionen Kants, II, n'^^ 1273, 
1^7^» 1275, p. 3()2-363. Kant note que la beauté de celte preuve par analogie 
vient de ce qu'elle évite les explications théoriques compliquées et de ce qu'elle 
conclut, comme en physique toutes les fois que la nature d'un objet est caché, 
de ses caractères apparents à ses caractères invisibles. — Il faut remarquer que 
Kant se servira ailleurs de la majeure et de la mineure du même arijument 
pour conclure que, les fins de l'homme étant disproportionnées avec les résultats 
obtenus au cours de sa vie, il doit y avoir un progrès de l'espèce humaine qui 
supprime cette disproportion en recueillant et harmonisant dans une sorte 
a œuvre d'ensemble les œuvres incomplètes des individus. Cf. Idée zii einer 
aU<iemeinen Geschichte, IV, p. i44-i45. 

3. Dans les Réflexions, Kant établit, parmi les preuves morales de l'im- 
lïiortalité, une distinction entre les preuves purement morales et les preuves 



172 



TA PHILOSOPHIE PnMIQlK DE K \>T 



soumis à celle règle sainte qui csl la loi morale. La loi 
morale nous esl connue a priori ; elle exige que nos aclions, 
ou plus spécialement nos intentions, soient en accord avec 
elle el par là nous rendent dignes dèlre heureux. Elle pré- 
sente donc le bonheur, non pas comme une lin à poursui- 
vre, mais comme un état à mériter. Or. dans ce monde, il 
n'y a aucune voie qui assure le bonheur à la vertu : même 
le"vice habile se procure plus sftremenl les avantages dont 
seule la vcrlu devrait jouir. Dès lors, hue la considérer que 
dans son rapport avec la vie présente, la loi morale appa- 
raîtrait .sans force et trompeuse. Mais la ihéologic ou hi con- 
naissance de Dieu vient ici à notre secours. En Dieu je 
conçois un Être qui peut ine luire participer à la félicite 
dont je me suis rendu digne par mon obéissance à la loi 
morale : et comme la vie présente a exigé de moi le renon- 
cement à un bonheur temporel, il laut qu'il y ait une autre 
vie oii le bonheur el la vertu soient en parfaite proportion. 
Cela seul peut faire que Ibonnète homme ne soit pas un 



LES LEÇONS SUR I,A MET Vl'IlïSlQLli 



1/3 



insensé' 



Celle preuve peut être dite en un sens a priori', si 1 on 
admet (piil v a, à côté de Va priori Iranscendantal, un a 
priori pratique. Elle n'en esl pas moins lhéorique.;ient in- 
sulFisanle : de ce que nous ne voyons pas en ce inonde e 
vice puni el la vertu récompensée, il ne suit point que le 
vice n'ait pas dès h présent en lui-m^me sa punition el la 
vertu sa récompense : noire jugement sur le rapport des 
sanctions à la conduite esl trop extérieur pour être assure 
d'(Mrevrai. D'autre part, la perpétuité infinie de la vie lu- 
ture dépasse trop manifestement les limites des droits que 

Ihéologiqucs. II. no 1.70. p..3.i.. no .28-,, ,,. 305. I.es Ucons sur la Mêla- 

nhxsuiue ne font i)as. celte distinction. 

/,/,.,,«« no ,^ C'est la preuve par analogie, en tant qu'elle pore sur 

l'obstacle opposé en ce mon.le l notre effort n,oral. .pu '-'"T ,^1" ta1u"' 
la Cnliauc de la liaison pratique le contenu du |K>stulat de 1 imnor ahU, 
tandb7"é la preuve morale fournira surtout le contenu du postnlat de les- 
tence de Dieu. 
i. \\ 338. 



nous avons aux joies et aux peines ultra-terrestres. Enfin 
les êtres humains qui n'ont pu faire aucun usage de leur 
raison, les enfants, les sauvages, seraient exclus de l'nn- 
morlalite. Mais cette preuve est tout à fait suffisante au 
point de vue pratique ; car elle vaut alors par l'influence 
qu'elle a sur nous, et du moment qu'elle se lie en nous à 
noire sentiment moral, elle exclut toutes les objections qui 
prétendraient l'infirmer'. Dès lors il importe peu qu'elle 
se borne à susciter une espérance au lieu de procurer une 
certitude ; l'espérance de l'immortalité doit sufïire à nous 
en rendre dignes ; une plus claire connaissance nous enlè- 
verait, au contraire, l'ardeur qu'il faut pour y prétendre. 
Il ne faut pas que le souci de la vie future détermine notre 
façon d'entendre et d'accomplir actuellement notre des- 
tinée. (( La grande afFiùre, c'est toujours la moralité, c'est 
la chose sainte et inviolable que nous devons préserver, et 
c'est aussi le principe et la fin de toutes nos spéculations et 
de toutes nos recherches... Si les idées de Dieu et d'un 
autre monde n'étaient pas fiées à la morafité, elles ne 
seraient bonnes à rien\ » 

Nous voyons parla dans quel esprit sera également traitée 
la théologie rationnelle : la même distinction y apparaîtra 
entre la rigueur démonstrative de la raison pure, mais qui 
reste sans efficacité pratique, et l'influence décisive de la 
conviction morale qui reste, au point de vue théorique, 
insuffisamment fondée. Seulement cette distinction s'y atté- 
nue par endroits en vertu d'une tendance très manifeste à 
considérer que la raison en général est impuissante à étabhr 
la vérité objective de ce qui est premier en soi. La preuve 
transcendantale de l'existence de Dieu est constituéepar ceci, 
que cette existence supprimée, notre inteUigence et notre 
volonté sont en contradiction avec elles-mêmes. Kant mar- 
([ue la même répugnance qu'il avait déjà autrefois montrée 



1. IV 24l-2'|3. 

2. l*. 2(3o-2(3l. 



'T'i 



LA PinrosopuiF- prvtioie de kwt 



LES LEÇONS SIR T. \ METAPHYSIQUE 



170 



p \ ' 



à admettre l'argument ontologique selon la formule qui con- 
clut de l'idée, c'est-à-dire du possible conçu, à l'existence, 
car l'existence est une position, non un prédicat ' ; il expose 
avec de visibles préférences la preuve selon laquelle le pos- 
sible conçu pa r la pensée supp( )se T È(re sou verainement réel ". 
Mais cette démarcbe par laquelle la raison remonte, dans 
l'usagede ses facultés, à ce qui en est la condition suprême, 
n'a qu'un caractère bypotliétique, puisqu'elle aboutit sim- 
plement à une supposition qui lui est indispensable pour 
ne pas se démentir, qui donc reste relative à elle et ne 
saurait jamais représenter adéquatement un Être nécessaire 
en soi. Ce que Kant appellera plus tard VldcahJe la Raison 
pure ne s'alïirme que par une supposition relative' : la 
raison ne peut pas plus conclme par concept à l'exis- 
tence absolument au-dessus d'elle qu'à l'existence absolu- 
ment en debors d'elle. La preuve transcendantale de l'exis- 
tence de Dieu reste donc frappée de subjectivité, et bien 
qu'elle exprime une tendarjce légitime de la raison, elle ne 
peut malgré tout produire en nous qu'une croyance. Kant 
arrive ainsi à surmonter le dualisme qu'il avait autrefois 
admis de la croyance et de la raison et à constituer l'idée 
de la croyance rationnelle. Seulement tandis que plus tard 
il fera valoir cette idée principalement dans le domaine de 
la raison pratique, réservant le nom de maximes régula- 
trices aux bypothèses de la raison quand elles répondent 
à une exigence tbéorique, ici il l'applique aussi bien 
aux démarcbes suprêmes de la raison tbéoricpe qu'aux 
convictions dépendantes de la raison pratique. (( La con- 
naissance de Dieu n a jamais été plus qu'une bvpothèse 
nécessaire de la raison tbéorique et praticjue... Elle 
n'en a pas moins une certitude prati(|ue ou un titre de 
créance tel que. alors même qu'elle ne pourrait pas être dé- 
montrée, celui qui veut user de sa raison et de sa libre 

I. P. 281. 



277. 



3. Cf. Krifi/^ der reinen Vernunft, III, p. 455-457, p. 46 



60. 



volonté doit nécessairement la supposer, s'il ne veut pas 
agir comme un animal ou un mécliant. Or ce qui est une 
supposition nécessaire de notre raison est tout comme s'il 
était lui-même nécessaire. Ainsi les principes subjectifs de 
la supposition nécessaire sont tout aussi importants que les 
principes objectifs de la certitude. Lue telle hypothèse, qui 
est nécessaire, se nomme croyance... La ferme croyance, 
qui résulte simplement de ce que quelque chose est une 
condition nécessaire, est quelque chose de si complètement 
sûr, de si bien fondé subjectivement, que rien de ce qui 
repose sur des raisons objectives ne peut être mieux affermi 
dans l'ame que cela. — La solidifé de cette supposition est 
font aussi forte suhjectivenient fjue la première démonstration 
objective de la mathématique, quoiqu'elle ne soit pas aussi 
forte objectivemeut. Si j'ai une ferme conviction subjective, 
je ne lirai jamais les objections que l'on élève contre... 
Cette foi subjective est en moi tout aussi ferme et même 
plus ferme encore que la démonstration mathématique. 
Car sur cette foi je peux tout parier : tandis que si je devais 
tout parier sur une démonstration mathématique, je pour- 
rais hésiter ; il pourrait se faire en eiTet qu'il y eût ici quel- 
que point sur lequel l'intelligence se fût trompée ' . » 

Précisément parce qu'il admet ce rôle de la foi jusque 
dans la connaissance théorique de Dieu, Kant peut faire 
une place, tout en la limitant, aux preuves qui ne préten- 
dent pas à une forme rationnelle aussi pure. Même la 
théologie transcendantale, qui a l'avantage de nous présen- 
ter dans sa pureté le concept de l'Etre nécessaire ou de 
l'Etre souverainement réel, a le défaut de nous priver du 
Dieu vivant, que réclament l'intelligence commune et la 
conscience"; et puisque d'autre part elle ne peut malgré 
tout son elîbrt produire que des affirmations relatives aux 
besoins spéculatifs de la raison, elle ne saurait em- 

1. P. 266-267. 

2. P. 270-271. 



,-0 



1\ PIIIKOSOIMIIK IMVMlQUi: DK K \M' 



I 



t 



nocher, tout en gardant un droit de censure, les autres 
formes de théologie, dont les aHirmatlons sont relatives 
aux intérêts pratiques de cette raison même. C est amsi 
nue la théologie naturelle ([ui présente Dieu comme cause 
du monde par intelligence et liberté, si elle n atteml pas a 
une puissance de démonstration parfaite, a du moms une 
puissance de persuasion très profonde : l'ordre qu elle se 
plaît à découvrir dans l'univers excite l'activité et contri- 
bue à la culture de l'esprit : c'est un ordre de fins, plem 
d'attrait pour une volonté'. Assurément la théologie na- 
turelle est exposée à l'anthropomorphisme, puisqu elle 
emprunte à l'expérience de la nature humaine les princi- 
paux attributs de Dieu ^ : mais dès qu'elle prend garde 
que son procédé est purement analogique et ne doit pas 
aboutir à des assertions dogmatiques, elle a le droit d en 
user^ Enfin la théologie morale présente Dieu comme un 
Être souverainement bon et parfaitement saint : elle est 
fondée sur la nécessité d'admettre que la loi morale, aussi 
certaine que les autres connaissances de la raison, exige 
pour les actions bonnes qu'elle ordonne un bonheur en 
proportion avec elles. Si l'on ne reconnaît pas que, grâce 
[ un Dieu qui gouverne le monde par une volonté mo- 
rale le bonheur est assuré à celui qui par sa vertu s en est 
rendu di<me, la loi morale peut être un principe servant a 
iu-er, elfe n'est pas un principe servant à agir. Cette sorte 
de^preuve n'est seulement tirée de raisons pratiques, elle 
produit elle-même un ellbt pratique : d'où son importance 
extrême dans l'éducation de Thomnie^ Ainsi, maigre de 
fréquents retours aux traditions dogmatiques en la matière, 
surtout sur la question de l'optimisme -, kant incline a 
faire prévaloir la théologie populaire sur ce qu d appelle 



1. l». 287-388 

3. P. 272. 

3. P. 309 sq. 

'*. P. 288-294. 

5. P. 334 sq. 



_ V. plus loin (leuxlcme partie, chapitre 11. 



LES LEÇOS SLll LA METAPHYSIQUE l'J'J 

la théologie arrogante : la théologie arrogante, dit-ir, se 
targue de son érudition et de sa science ; mais pour me- 
surer la hauteur d'une étoile, à quoi sert la hauteur d'une 
tour par rapport à la vallée P De même la théologie érudite 
et raisonneuse apporte bien peu pour la connaissance de 
Dieu en comparaison de la croyance créée par la consi- 
dération de la loi morale ; ou plutôt elle est souvent une 
source de sophismes'. 

L'exposition des preuves de l'immortalité et de Texis- 
tence de Dieu enveloppe l'idée que Kant se fait de la mo- 
ralité. Cette idée est bien loin encore d'être épurée de 
tout alliage eudémoniste. Si Kant n'admet pas que la 
recherche du bonheur soit le mobile direct de notre con- 

1. Passage qu'on ne trouve pas dans le manuscrit édité [)ar Politz, mais dans 
les deux autres maïuiscrils qui fournissent k quelques variantes j)rès le même 
texte, — cité par lleinze, Vorlesangen Kants iiher Melapliysik, p. Gi 

2. C'est une théologie philosophique qu'expose Kant ici, malgré les ten- 
dances et les idées nouvelles par lesquelles il modifie les doctrines religieuses 
du rationalisme ordinaire. Il ne mentionne qu'en passant le Christianisme. — 
Dans la nouvelle édition de la Correspondance se trouvent, parmi des lettres 
de Kant à I^avater, une lettre du 28 avril 1770, ainsi qu'une lettre complé- 
mentaire simplement en |)rojet, (pii indiquent ce qu'était alors le Christianisme 
pour la pensée de Kant. Kant distingue entre la doctrine fondamentale et la 
doctrine suhsidiaire de l'Evangile : la doctrine fondamentale, la pure doctrine 
du Christ, c'est que nous devons avoir une foi ahsolue dans l'assistance de 
Dieu pour achever de réaliser ce qui dans le hien voulu et énergiquement pour- 
suivi par nous dépasse notre pouxoir ; la doctrine suhsidiaire, que constituent 
Its dogmes du Nouveau Testament, déhnit la nature des prati(pies par los(pielles 
nous pouvons ohtenir le secours divin. Il est arrivé que les Apôtres ont fait de 
cette doctrine accessoire la doctrine principale, en raison de la nécessité où ils 
étaient de s'approprier à l'état des esprits, d'oj)poser aux miracles anciens des 
miracles nouveaux, aux conceptions dogmatiques juives des conceptions dog- 
matiques chrétiennes. Il y a lieu de rétahlir dans sa pure vérité le principe de 
la foi, qui est essentiellement moral, de se convaincre que des statuts religieux 
peuvent imposer la stricte ohservance, mais non [)roduire la pure disposition 
du Cdpur, que la lleligion ajoute uniquement à la morale la j)leine et entière 
conliance dans raccomi)lissemenl, grâce à Dieu, du hien conforme à nos in- 
tentions, mais qu'elle n'a pas à nous fournir la fausse et inutile science des 
voies par lesquelles nous pouvons solliciter avec succès l'assistance divine. Au 
surplus, aucun livre, aucun enseignement extérieur ne peut se suhstitucr à 

I autorité de la loi sainte qui est en nous. Ihief\vechsel, I, p. 1G7 172. Il 
seiuhle que le conleiui de ces leîtres ruitie les arguments de portée d'ailleurs 
peu décisive par lesquels Em Arnoldt a essayé d'élahlir une inlluence de 
Lessing sur la formation des idées religieuses de Kant. V. Kritische 
Excurse ini GeOiete der Kant-Forschung, p. iy3 sq. 

Delbos. 12 



178 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>'T 



duite, il conçoit cependant le bonheur plus ou moins 
idéalisé, non seulement comme la sanction lointame, 
mais déjà comme VeHet assez prochain de la vertu. xVu- 
dessus du plaisir animal, au-dessus môme du plaisir hu- 
main, il y a un plaisir spirituel, tout idéal, qui est défini 
par de purs concepts de l'entendement'. (( La llherté est le 
plus haut degré de l'activité et de la vie... Quand je sens 
qu'une chose s'accorde avec le plus haut degré de la 
liberté, par conséquent avec la vie spirituelle, cette chose 
me plaît. Ce plaisir est le plaisir intellectuel. On éprouve 
en lui une satlsfoction sans qu'il y ait jouissance. Un 
plaisir Intellectuel de ce genre se trouve umrjncmenl dans 
la morale. Mais d'où ce plaisir vient-il à la morale ? Toute 
morahté est l'accord de la hberté avec elle-même. Par 
exemple, celui qui ment ne s'accorde pas avec sa liberté, 
parce qu'il est entraîné par le mensonge. Mais ce qui est 
(Vaccordavec la liberlé est d'accord avec la vie lout entière. Or 
ce nui est d'accord avec la vie tout entière cause duplaisir. » 
Ainsi l'accord de la liberté avec elle-même, en même 
temps qu'il constitue l'ordre de la morahté, assure à l'agent 
le bonheur. Il est concevable par conséquent à un autre 
point de vue que l'ordre de la moralité puisse avoir pour 
contenu le bonheur universel auquel tous les êtres mo- 
raux participeraient selon ce qui leur est dû, et que chacun 
d'eux contribuerait par sa conduite à établir. Le bonheur 
universel, pris pour Un, est pleinement compatible avec la 
simple intention de bien faire prise comme motif. « Les 
qualités telles que, par exemple, la force, l'intelhgence, etc., 
dit Kant, ne sont pas encore choses bonnes. L'homme 
n'est pas encore bon pour cela seul qu'il les possède ; 
mais la valeur murale tient à Xusaije qu'il fait de ces quali- 
tés. Ce sont des qualités et des (acuités pour toutes sortes 
de fins : ce n'est pas encore le bien même. Le bien est 
l'intention de la fin véritable. La disposition bonne, qui 



1. P. 170. 

2. P. 173. 



ESQUISSE D UNE THÉORIE MORALE 



17 



79 



vise à la fin véritable, est le bien. — Quel est donc le 
summum honum? C'est l'union de la félicité suprême avec 
le degré suprême de capacité d'être digne de cette félicité. 
S'il doit y avoir un souverain bien, le bonheur réel et le 
bonheur mérité doivent être unis. Mais en quoi consiste 
ce ?nérite? Dans l'accord pratique de nos actions avec 
r/(/ee du bonheur universel. Si nous nous conduisions de 
telle sorte que le plus grand bonheur fût la conséquence 
d'une telle conduite au cas où chacun agirait comme 
nous, alors nous nous comporterions de manière à être 
dignes d'être heureux. Le bonheur d'une créature ne peut 
s'accomplir qu'autant que ses actions sont dérivées de l'idée 
du bonheur universel et s'accordent avec le bonheur 
universel. La volonté divine est de telle nature qu'elle 
s'accorde avec l'idée du bonheur universel; elle dispensera 
donc le bonheur à chacun dans la mesure où ses actions 
s'accordent avec ce bonheur, dans la mesure où il s'en 
sera rendu digne... Si la conduite est d'accord avec l'idée 
du bonheur universel, elle est aussi d'accord avec la su- 
prême volonté divine. Tel est le point de vue suprême et 
le fondement de toute morahté'. » Ainsi la doctrine du 
souverain bien n'est pas encore nettement distinguée de la 
doctrine du devoir, et il ne semble pas encore que la liberté 
puisse suffire à constituer et à réahser le système de la 
moralité sans se rapporter plus ou moins directement au 
bonheur. Mais comment ce rapport peut-il s'expliquer ou 
s'établir plus précisément? C'est un problème dont il 
semble que Kant, avant l'apparition de la Critique, et selon 
les idées qu'il allait bientôt produire, se soit préoccupé. 



* 



Il se trouve en effet parmi les Feuilles détachées qu'a pu- 
bliées Relcke un fragment de quelque étendue \ dans lequel 

1. P. 321-322. 

2. Lose Hlàttev ans Kants Nachlass, n» 0, I, p. lyiO. 



:8o 



LA PIIILOSOPIIIE PRATIQUE DE RANT 



Kant a esquissé une théorie morale fondée sur une relation 
de la liberté et du bonheur, analogue à la relation que la 
Critique établira entre le moi de l'aperception et l'expé- 
rience. Cependant les termes de l'analogie qui sont em- 
pruntés à la doctrine de la Cr/Z/Vyw^? ne sont pas assez nette- 
ment définis pour que l'on puisse supposer cette doctrme 
même complètement achevée: en outre la doctrine achevée 
paraît avoir exclu, comme cadrant mal définitivement avec 
elle, r ébauche de système moral que kant a ici tracée. 11 y 
a donc tout lieu de croire que ce fragment est antérieur à 
1781 '. Voici ce qu'il contient essentiellement : 

Les plaisirs qui alfectent notre sensibihté sont relatifs à 

I Reicke, en publiant le fragment, l'avait reporté aux années postérieures 
k 1-80, même à 1790. Interrogé par HolTVling sur les motifs qui lui avaient 
fait fixer ces dates, Reicke a reconnu dans une lettre particulière du 10 no- 
vembre 1802 qu'il excluait décidément les années postérieures a 1790, que 
pour des raisons d'écriture il préférerait les annécsqui ont suivi 1780, mais que 
rien toutefois n'empêchait absolument d'accepter les années immédiatement 
antérieures à 1780. Huflding conclut pour son compte que le Iragment a eto 
écrit quelcpie temps avant la .lornière rédaction de la Cntu/ue de la liaison 
pure V l'article cité de llolVding dans VArc/in^ fur Geschichte der Philo- 
souhie VU p 461. — D'après Rielil (Compte rendu de VArclus' fur i.e- 
schichtc der Philosophie) le fragment constitue un document important pour 
la connaissance de l'évolution de la morale de Kant et doit avoir été compose 
au plus tard vers le milieu de la période 1770- 1780. 1\ . p. 720. --Fôrster(/;er 
EnUvicklungsgang der kantischen Ethik, p. Sy) place le fragment aux 
environs de 177^. — Adickes, dans le compte rendu du travail de borslcr 
(Deutsche LiUeraiurzeitung, 21 avril 1894, p. ^87) le place aux environs de 
1781, probablement avant 1781. - Menzer, dans l'étude deja ciUe {kant- 
studien, m, p. 70) le place avant la Critique - En revanche. Thon {Die 
Grundprinziuien der kantischen Moralphilosophie in ihrer tnt^;^'icke. 
lung, p. 35) le place entre 1781 et 1784, plus précisément en 178^; les 
raisons qu'il invoque se ramènent à celle-ci : la Critique de la Raison pure 
a insulViiamment défini les rapports du problème de la liberté et du problème 
moral • le fragment apporte une définition plus exacte de ces rapports, qui sera 
elle-même remplacée i-ar une nouvelle définition, celle-ci décisive, dans la 
Grundiegung zur Metaphysik der Sitten. — Il est vrai que la Critique de 
la Raison pure est loin d'avoir constitué définitivement, même les parties 
essentielles de la morale de Kant, et qu'elle n'est pas, dans les indications qu elle 
fournit là-dessus, pleinement cohérente ; mais la conception de la liberté, et 
incidemment de la moralité, qui est exposée dans la Dialectique, origine de 
la systématisation future, marque un progrès sur les idées du fragment^ lUon 
a invoqué surtout comme terme de comparaison le Canon de la Raison 
pure dlns la Méthodologie transcendantale ; mais outre que le rapproche- 
ment ainsi opéré ne serait pas aussi concluant qu'il le croit, il y a, comme nous 
le Nerrons (deuxième partie, chapitre premier), des motifs sérieux de penser 



ESQUISSE D U]NE THEORIE MORALE 



181 



des manières d'être, individuelles ou spécifiques, du sujet ; 
par suite ils ne dépendent pas de causes nécessairement et 
universellement valables. Au contraire, les lois qui mettent 
la liberté en accord avec elle-même dans le choix de ce qui 
cause le plaisir, fondent pour tout être raisonnable, doué 
de la faculté de désirer, la réalité objective du bonheur ; et 
dans ce bien général se trouve aussi son bien ^ 

(( La matière du bonheur est sensible ; mais la forme en 
est intellectuelle ; or cette forme ne peut être que la hberté 
sous des lois a priori de son accord avec elle-même, et cela 
non pas pour rendre le bonheur réel, mais pour que l'idée 
en soit possible". » (( La fonction de l'unité a priori de tous 
les éléments du bonheur est la condition nécessaire de sa 
possibilité et de son essence. Or l'unité a priori est la 
liberté sous les lois universelles de la volonté de choisir, 
c'est-à-dire la moralité \ » (( La moralité est l'idée de la 
liberté conçue comme principe du bonheur (principe régu- 
lateur du bonheur a priori). Aussi faut-il que les lois delà 
liberté soient indépendantes de toute intention qui aurait 
pour but le bonheur propre, bien qu'ils doivent en conte- 
nirla condition formelle a priori '.» Le principe qui renferme 
la condition formelle du bonheur est, dit Kant dans une 
note en marge, « parallèle h l'aperception^ ». 

Quels rapports plus précisément Kant établit-il entre la 
matière et la forme du Ijonheur .^ D'abord il y a des don- 
nées ou des exigences naturelles de la sensibilité contre les- 
quelles la libre volonté ne saurait aller ^ ; Kant paraît même 



que les idées et les formules de cette dernière partie de la Critique sont d'un 
moment antérieur à l'élaboration définitive des thèses du reste de la Critique 
qui concernent le problème de la liberté et le problème moral. — Il nous 
semble donc que le fragment a dii être écrit au moins peu de temps avant la 
Critique. 
I. P. 9. 

Ibid. 

P. 10. 

P. i3. 

P. i4. 



2. 
3. 
4. 



C. P. 10. 



l82 



LV IMIILOSOIMIIE PR \T1QI E HE KA>T 



soutenir que le principe formel du bonlieur n'en saurait 
créer la malière, qu'il n'enferme pas en lui de mobiles pra- 
tiques d'action '. Mais on ne saurait non plus composer le 
bonheur de la somme des plaisirs sensibles : car il manque- 
rail toujours ce qui est capal)le de les unir entre eux et de 
les rattachera l'action du sujet. En ce sens même on peut 
dire que le bonheur n'est rien de senti, qu'il est quelque 
chose de conçu " ; il est plutôt dans la forme intellectuelle 
d'unité que dans la matière sensible. D'autre part, il se dis- 
tingue profondément de cesplaisirs qui dépendent delà satis- 
faction apportée par le hasarda des besoins toujours exigeants, 
de ces plaisirs mal assurés par la contingence des circon- 
stances favorables et par la brièveté de la vie ; il est une 
^ disposition développée parla raison, qui se prive sans peine 
des causes extérieures de jouissance, qui peut, sans en être 
atteinte, supporter tous les maux et les tourner même à son 
profit, au regard de laquelle la mort est un état passif, inca- 
pable d'en diminuer la valeur interne'. Il est, en d'autres 
termes, le fonds cpii ne doit pas manquer pour que Ion puisse 
s'éprouver véritablement heureux, hors de ces accidents de 
la fortune qui ne donnent du boidienr que l'apparence *. Car 
au-dessus du bonheur apparent il y a le boidieur réel ; le bon- 
heur réel est délhii par des catégories morales, Ces catégo- 
ries, au lieu de porter sur des objets particuliers, compren- 
nent les objets de la vie et du monde dans leur ensemble ; 
elles en établissent l'unité, qui est lunité d'un bonheur 
empirique possible ; elles représentent donc moins un bien 
réel que cette forme de la liberté qui convertit les don- 
nées empiriques en vrais biens ou biens objectifs. Ainsi, par 
la moralité, Ihomme non seulement se rend digne d'être 
heureux, mais il se rend capable de produire son bonheur 
ainsi que le bonheur d'autrui, sans que cet eflet de sa vertu 



I. P. i3. 

3. P. 11-12. 

3. P. lO-II. 

4. P. 10-12. 



ESQUISSE D L>E THEORIE MORALE 



l83 



en soit le mobile. Le bien, c'est la conscience d'être soi- 
même l'aulcur de son propre contentement, c est une sorte 
à'aperceplio jacundd priniillva \ Mais la liberté d'où dérive 
le bonheur ne peut être cause en ce sens que si elle s'exerce 
conformément à une loi ; une liberté sans loi, ce serait la 
faculté de se contredire, d'aller contre la liberté même ; ce 
serait la source du plus grand mal. Il doit donc y avoir une 
loi nécessaire a priori d'après laquelle la liberté est res- 
treinte aux conditions qui définissent l'accord de la volonté 
avec elle-même. Cette loi, posée par la raison d'un point de 
vue universel, détermine ce que l'on peut appeler une vo- 
lonté pure, un bien pratique j)ur, qui, quoique formel, 
mérite le nom de souverain bien; c'est cette union de la 
liberté et de la raison dans l'homme qui constitue sa valeur 
personnelle et absolue ^. 

Kant explique par ces considérations pourquoi il est dé- 
fendu de mentir. Dira-t-on avec les Epicuriens que le men- 
songe doit être évité parce qu'il porte préjudice, soit à mon 
bonheur, soit au bonheur d'autrui.^ Mais je peux être assez 
prudent pour ne mentir que dans des cas qui ne m'expo- 
sent point ; et quant au bonheur d'autrui, qu'autrui y veille î 
Dira-t-on avec les Stoïciens que le mensonge, qui fait tort 
aux autres, doit m inspirer de l'horreur .^ Mais de ce que 
j éprouve je suis seul juge, et il se peut que je n'aie pas de 
si vives susceptibilités de sentiment. Dira-t-on avec les Pla- 
toniciens que, comparé aux idées qui expriment le souve- 
rain bien, le mensonge est essentiellement mauvais.^ Mais 
je n'ai pas conscience d'être arrivé à une connaissance aussi 
lamilière de ces idées. Et puis, ne sont-elles pas des pro- 
duits contingents de mon éducation et de mes habitudes.^ 
Si le mensonge apparaît réprouvé del'Etre suprême, que l'on 
prétend connaître parla raison, n'est-ce pas parce qu'il est 
préalablement objet de ma réprobation? Rien ne peut expli- 



1. P. II. 

2. P. i4-i5. 



r8:4 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE K \?iT 



quer le mal qu'il y a dans le mensonge, sinon l'opposition 
qu'il fait à Taceord de la liberté avec elle-même sous des 
lois rationnelles \ Le principe moral, c'est l'idée d'une vo- 
lonté universelle et des conditions qui la rendent possible, 
et cette idée hypostasiée est le souverain bien, source suffi- 
sante de tout bonlieur". 

Il semble que ce fragment transpose dans l'ordre de la 
déduction transcendantale les remarques d'un caractère 
empirique et psychologique que nous avons relevées dans 
les Leçons sur Id Mél(ip/iysir^iie,Q[ iVi\pvhs\es([uc\\es> « ce qui 
est d'accord avec la liberté est d accord avec la vie tout 
entière, et ce qui est d'accord avec la vie tout entière cause 
du plaisir '. » Le but de Kant, c'est alors, étant admis que la 
liberté gouvernée par une loi universelle est la forme de la 
moralité, de trouver une matière à cette forme. Or il ne 
croit pouvoir trouver celle matière que dans des états de 
sensibilité, donnés à leur façon comme le sont les impres- 
sions sensibles dans rexpérience ; el, le besoin de symétrie 
aidant, c'est au niveau de rentendement, non delà raison, 
qu'il établit le principe moral. C'est par là, et non pas à 
coup sur par un eudémonisme dont les traces subsistent 
dans la Crifirjiic et ne s'elTaceiont jamais complèlemenl, (pie 
le fragment peut être considéré comme antérieur à 1781. 
Certes il faudra encore un temps à partir de 1781 pour que 
Kant arrive à la conception d'une liberté qui soit à elle- 
même sa lin et se fournisse à elle-même son contenu, 
d'une volonté autonome ; mais la CvUique de la liaison 
pure, en admettant la causalité praticpie des idées par elles- 
mêmes, alTranchissait déjà la liberté de toute relation di- 
recte à une matière étrangère : c'est à la hauteur des affir- 
mations positives réservées par la Dialeclifjae qu'elle éle- 



I. P. i3-iA. 



2. P. 16. 

3. A . dans les « htse Bldlter » un antre fragment, qui est comme intermé- 
diaire entre le sens de celui-ci el les vues analogues des Leçons sur ta MétU' 
physique. E, Oi. II, p. 223-324. 



LES |':LÉME>TS Dl PIIOCÎIAIN SYSTEME MORAL 



l85 



ait définitivement le principe de la moralité. Elle mettait 
ainsi hors du système la théorie que Kant avait esquissée 



dans ce fragment. 






Actuellement il n'est pas d'autres sources auxquelles on 
puisse se reporter avec quelque confiance pour achever de 
se représenter ce qu'a pu être la pensée de Kant sur les 
problèmes pratiques avant 1781 ^ Nous possédons toute- 
fois des éléments considérables du futur système moral, et 
voici ce que nous en savons : ce système doit être fondé sur 
la raison : la raison a un double usage, un usage théorique 
et un usage pratique : raffirination suprême à laquelle la 
conduit son usage théorique, l'affirmation de l'existence de 



2. Sur la foi de Benno Erdmann, Hegler {Die Psychologie ii 
Etluli, [). 320-324) a utilise pour la période antérieure à la Critique 



in Kants 
ique la Men- 
schen/mndeoder Philosop/nsche .inthropologie publiée par Slarkc en i83i 
d'après dos leçons manuscrites de Kant. Benno Erdmann s'était appuyé sur 
celte phrase (p. Oo), que « l'entendement représente les choses, non pas comme 
nous en sommes alléctés, mais comme elles sont en elles-mêmes » pour sou- 
tenir rpie ces leçons d'Anthropologie dataient d'un temps où Kant n'avait pas 
encore rompu avec le dogmatisme de la Dissertation de 1770, très vraisem- 
hlahlcmenldc 1773 1774. lie/texiont^n Kants, l, p. 58. Cependant Benno Erd- 
mann eut pu reinanpior contre sa thèse, d'abord que pour la Critique même 




celles de la Critique (p. 39-4 1, p. 208). Mais il y a plus : certains indices 
externes ont été relevés, d'abord par Menzcr (Der EntKvichlungsgang der 
liuntischen Ethik, Kantstudien, lit, p. (3r)-()8) puis par Otto Schlapp {Die 
An fange von Kants Kritih des (ieschmacks und des Génies, p. 8-12, 
i8()C), première partie de l'ouvrage précédemment cité) qui rendent complè- 
tement inadmissible la date proposée par Benno Erdmann. Enfin Otto Schlapp 
a eu sous les yeux une rédaction des Leçons d'Anthropologie de Kant par Ghr. 
l'>. l^ulllich, f(ui est très voisine du texte de Starke et qui porte la date de 
décembre 1784. Malgré ((uel(|ues motifs de doute, c'est à cette date de 1784 
que conclut finalement Olto Schlapp; c'était celle qu'avait adoptée, pour des 
raisons internes, Paul Menzer. Elle est en elFet très vraisemblable. L'Anthro- 
pologie de Starke contient des indications et des développements qui se re- 
trouvent dans les écrits publiés par Kant en 1784 -1785 ; p. ex., sur la façon 
de concilier le droit et le devoir de raisonner en public avec l'obéissance à 
l'Etat (p. 2i5, p. 217) sur la nécessité d'émanciper la raison de toute tutelle 
extérieure (p. 208), des idées qui seront reproduites dans Was ist Aufklà- 



i80 



LA PIIILOSOriIlE PIWTIQl E DE KA>T 



Dieu, est nécessaire pour qu'elle ne se. contredise pas ; 
mais comme cette alFnination n'est accompagnée d'au- 
cune intuition intellectuelle cpii en saisisse directement 
l'objet, comme elle ne peut atteindre par pur développe- 
ment de concepts l'existence qui est, non un prédicat, 
mais une absolue position, comme enfin elle est une hypo- 
thèse pour la raison, non l'expression à an objet eu soi, elle 
doit être appelée une croyance, — croyance légitime et 
nécessaire à coup sur, mais enfin croyance. Dès lors, puis- 
que même théoriquement une place doit être faite à la 
croyance rationnelle, le rôle qui lui revient au point de 
vue pratique peut être considérable sans surprendre. L'idée 
d une croyance rationnelle exprime bien cpi'il y a des exi- 
gences et des intérêts de la raison, qui réclament leur satis- 
faction autrement que par des démonstrations rigoureuses, 
et qui créent des adhésions là où la certitude proprement 
dite manque. Il y a donc un ordre de la pratique, qui 
vaut par des expériences ou des convictions immédiates, — 
expérience de la liberté, conviction de l'immortalité et de 
l'existence de Dieu, — dont d'ailleurs la raison théorique 
épure et développe le concept, mais sans pouvoir lenr 
conférer ni réalité directe, ni elTicacité. C'est ainsi que 
Kant n'arrive pas encore à concevoir que la liberté trans- 
cendantale puisse être liée à des motifs d'action, ou com- 
ment elle peut l'être ; il ne paraît en élever l'idée au-dessus 
de toute relation et de toute condition que pour le besoin 
purement spéculatif de la saisir dans sa (( pureté » ; ses 
recherches ou ses tentatives hésitantes pour la déterminer 



LA CRITIQLE DE LA RAISON PURE iS'J 

plus positivement n'arrivent pas à surmonter le dualisme 
encore plus fort du transcendantal et du pratique. C'est à la 
liberté pratique que se rattache la loi morale, ou même que 
se rattachent les divers impératifs, nettement distingués à 
nouveau, mais sans que cette distinction, plus logique 
encore que réelle, s'identifie à la distinction des deux mon- 
des. Bien des idées sont donc prêtes pour le système; c'est 
le système qui manque. 



rufif^; sur l'impossibillli' de constituer rationnellement un concept du bonheur 
total (p. 2r)3), une critique qui reparaîtra dans la (iruudleguii^ \ sur le proîjrès 
de l'humanité vers une constitution juridique universelle, des considérations 
qui trouveront place dans V Idée za eiiiei- allgeincinoii (Hescliic/ile. llcgier 
avait surtout si^rnalé comme préparant la doctrine critique (mais elles en sont, 
d'après ce que nous venons de dire, contemporaines) les propositions de VAn- 
thtopologie qui veulent que l'action morale repose, non sur des sentiments, 
mais sur des principes (p. 92, p. 21 3, p. 276, p. 347, P- ^^O) et qui distin- 
guent profondément entre ce que l'homme est par sa nature et ce qu'il doit 
se faire lui-même par sa liberté (p. 349). 



t^ 



DEUXIÈME PARTIE 



LA CONSTITUTION DE LA PHILOSOPHIE PRATIQUE 

DE KANT 



CHAPITRE PREMIER 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE 



Dans la pensée de Kant, la Critique de la Raison pure 
contenait les principes d'un système total et définitif, 
capable de comprendre les deux: objets de toute pbiloso- 
pbie : la nature et la liberté '. Mais les relations exactes entre 
les parties essentielles du système, et par suite l'unité 
même du système, ne sont pas faciles à déterminer. Kant, 
selon les époques, semble s'ctre placé à des centres de i)er- 
spective différents pour considérer son œuvre; et peut-être 
que, croyant simplement la mieux apercevoir, il l'a assez 
sensiblement transformée. Certes, si nous nous en rappor- 
tons aux déclarations qu'il a faites à un certain moment, 
nous avons pour expliquer sa philosopbie pratique, sans 
l'isoler artificiellement du reste de la doctrine, un fil con- 
ducteur très simple à suivre : « Le concept de la liberté, 
en tant que la réalité en est démontrée par une loi apodic- 
tique de la raison pratique, forme la clef de voûte de tout 
1 édifice d'un système de la raison pure, y compris la spé- 
culative ^ » Etudier comment Kant a défini et justifié ce 
concept de la liberté, c'est en eilet le meilleur moyen 
d'orienter, à travers un système aussi complexe que le sien, 
l'exposé de sa philosoplne morale. Mais il n'est pas sûr que 
Ton soit par là absolument dans le sens du système tel que 
le présente la Critique de la Raison pure. L'idée de la Hbertc 

1. Ilf, p. 553. -— 11 va sans dire que, sauf avis contraire, tous les textes 
cites ou vises dans ce chapitre sont de la première édition de la Critique. 

2. Kritik der praktisclieii Vernunft, Vorrede, V, p. 4. 



192 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KAM 



n'a peut-être pas iinmcdiatement conquis la puissance et la 
plénitude de signification, qui l'ont érigée en principe de 
toute la doctrine. Dans la Criti(juc de la Raison pure, il se 
pourrait qu'elle ilcchît sous l'importance de la théorie de 
l'expérience, au point d'avoir paru, à tort d'ailleurs, intro- 
duite du dehors. Mais il reste alors à rechercher par quelle 
évolution de pensée Kant l'a dégagée pour constituer sous 
elle sa philosophie. N'a-t-il fait que la prendre et la dé- 
velopper telle qu'elle était déjà dans la Cvilique de la Raison 
pure? iN'y a-t-il, pour toute la période (( crilique », qu'une 
idée de la liherlé ? Dans ce cas, l'eniharras doit être grand 
pour la reconstruire avec une parfaite cohérence, si 1 on 
tient compte de tous les textes. Non seulement les divers 
ouvrages de kant ne s'accordent pas pour lui altrihuer un 
même sens et un même rôle : mais le désaccord semhle 
être déjà dans tel de ces ouvrages pris isolément. Quelle est 
la notion de la liherté essentielle à la Crili(juc de la Ridson 
pure ? Est-ce la liherté cosmologi(pie conçue comme idée 
de la raison, et indépendante de rexpérience? Est-ce la 
liherté pratique, connue directement par expérience.^ A 
laquelle de ces deux espèces de liherté se rapporte la liherté 
que réclame V Établissement de la métapliysique des mœurs, 
identique à la volonté autonome ? Et la liberté intelligible, 
qui, selon la Religion dans les limites de la simple raison, après 
avoir produit le mal, se convertit au bien, quel rapport a-t- 
elle, d'une part avec la volonté autonome qui par définition 
ne peut se mettre hors de la législation morale qu'elle pose, 
d'autre part avec la liberté intelligible de la Criti(jue de la 
Raison pure, qui est au-dessus de tout changement, par 
suite de toute conversion possible ? Dans la Critique de la 
Raison pratique, comment se fait-il que la liberté soit d'ahord 
déduite comme un principe, puis admise par postulat? Il 
n'est pas étonnant, dans ces conditions, que la théorie kan- 
tienne de la liberté ait été jugée obscure et contradictoire'. 



I. V. en particulier, Fr. Zauge, i'cber dds Fundameiii der tithik, 1872, 



lA CIUTIQIE J)i: I.V UAISO.N J»IKE 



190 

Cependant il faut se demander si, pour la juger ainsi, on 
n'a pas trop supposé d'avance que la pensée de Kant a 
cessé d'évoluer à partir de 1781 pour ne faire que s'étendre 
et s'organiser, si les diverses conceptions de la liherté qu'elle 
a produites n'expriment pas, en même temps que des 
points de vue divers sur la vie morale et religieuse, des 
moments divers de son développement. Il y a lieu, en 
outre, de tenir compte d'un fait : c'est que les ouvrages de 
kant les plus considérables, à commencer par la Critique 
de la Raison pure, malgré leur prétention à l'unité systé- 
matique, renferment des morceaux disparates, de date 
diilerente quant à leur origine et à leur raison d'être'. Et 
ceci tient à la façon même dont kant a philosophé, surtout 
pour la préparation delà Critique: en procédant, comme il 
l'a dit, des parties au tout, non du tout aux parties ". 



* 



Donc il est arbitraire de vouloir reconstituer par le 
déxeloppement logique de quelques motifs prépondérants 
d'inspiration la doctrine mise au jour dans la Critique de 
la Raison pure : il paraît plus juste de chercher à y démêler 
certahis courants principaux d'idées qui viennent s'y 
rejoindre sans s'y confondre entièrement'. La Critique de 

p. iiSsq. — G. (lerhard, Kant s Lelire s'on der Freihcit, 188.). — Fr. 
Jodl, Gesclùchtc dor litlnk in der neueren Philosophie, II, 1889, 
p. :i7-38. — A. Fouillée, Critique des systèmes de nwrale contemporains, 
1883, p. i5() sq. 

I. 11 osl séduisant, mais très téméraire, de chercher à distinguer selon leur 
date de composition les diverses parties de la Criti(/ae de la liaison pure, 
auisi que l'a fait Adickes dans l'édition qu'il en a donnée, selon le procédé que 
BennoErdmann avait applique aux Prolégomènes dans de meilleurs conditions 
<le vraisemblance. 

'J. V. plus haut le chapitre ni de notre Introduction. 

3. On a singulièrement abusé contre Kant de cette méthode de reconsti- 
tution svstématique, que lui-même semble d ailleurs a^oir autorisée en quelque 
mesure quand il dit à propos de Platon : « Il n'y a rien d'extraordinaire à ce 
que, soit dans la conversation commune, soit dans les livres, par le rappro- 
chement de pensées qu'il exprime sur son objet, on comprenne bien mieuvun 
auteur qu'il ne s'est compris lui-même, cela parce qu il n'avait i)as suiïisa 
ment iléterminé sa conception et (pi'ainsi il parlait et même pensait quelffuef 

DtLBOS. 



pensait quelquefois 



i3 



^9'i 



LA PHILOSOPHIE PRVTIQIE DE RA>T 



la Raison pure a été beaucoup moins une conciliation des 
systèmes opposés' qu'une conciliation de Kant avec lui- 
même; elle a été l'expression dun accord laborieusement 
et méthodiquement poursuivi entre les premières aiïir- 
mations constitutives de sa pensée et certaines conceptions, 
lentement formées et plus ou moins imparlailement, qui 
lui avaient été suggérées, soit par l'examen de la nature de 
la science et des titres de créance de la métaphysique, soit 
par une compréhension plus directe de la vie morale. A 
cette œuvre de réédification ont concouru tous les elïbrts 
antérieurs par lesquels Kant avait confronté et taché de 
mettre en rapport les caractères propres des connaissances 
théoriques, telles qu'elles sont réalisées, et des croyances 
pratiques, telles (ju'elles sont supposées par la conscience, 
avec les conditions de toute certitude. Or le fond et, si l on 
peut dire, la tradition permanente de son esprit, c'est le 
rationalisme. Kant a été rationaliste par sa première éduca- 
tion philosophique : on peut présumer qu'il n'a pas cessé 
de l'être dans son for intérieur, même pendant la période 
où il s'attaquait aux procédés de l'école woUïienne ; c'est à 
l'établissement d'un rationalisme nouveau qu'aboutit la 
Critique de la Raison pure. 

Ce qui en fait, semble-t-il. la nouveauté, c'est, non point 
une réduction du rôle de la raison", mais une autre con- 
ception de ce rôle. Kant s'est avisé que la raison par elle 
seule ne produit pas pour Jious des connaissances, et, du 
même coup, que nos connaissances, actuelles ou possibles, 
ne mesurent pas toute la portée de la raison. Il y a des 
conditions spéciales à la raison, en tant qu'elle prétend 
connaître: mais l'indispensable aveu de ces conditions 



contrairement à ses propres vues. » III, [>. 2.57 .Soit ; mais il se peut que la 
doctrine des plus ijrands philosophes ne soit jamais achevée au j)oint de ne 
contenir aucune cause de dissidence avec elle-même, et l'achèvement qu'on lui 
impose peut la détourner de sa direction réelle. 

1. Vaihinger, Komnifiitar zur Kritik der reinen Vprnunft, I, p. 37-59. 

2. a \ucune question concernant un objet donné à la raison pure n'est inso- 
luble pour cette même raison humaine. >^ III, p. 33(j. 



LA CRITIQUE DE LA RAIS0> PURE 



196 



restrictives ne limite pas la puissance d'affirmation légi- 
time qu'elle enveloppe. La raison, tout au moins chez l'être 
fini que nous sommes, ne connaît qu'autant que ses 
concepts s'appliquent au donné de l'expérience. Comment 
la raison peut comprendre par la science ce qui est donné 
ou susceptible d'être donné dans l'expérience: c'est ce que 
la Critique de la Raison pure semble d'abord avoir surtout 
pour but de montrer. Mais il ne faut pas oublier qu'indé- 
pendamment de son application a l'expérience, la raison a 
un contenu propre, une faculté de produire et de her des 
concepts, même de poser des objets en idée; il y a une 
égale erreur, à prétendre d'une part que toute la raison se 
réduit à cette raison empiriquement conditionnée d'où 
résulte le savoir, à croire d'autre part qu'un savoir doit 
accompagner tout exercice régulier de la raison'. 

Au fond, l'œuvre de Kant s'appuie sur tout l'ensemble 
des conceptions élaborées par le rationalisme traditionnel, 
plus particulièrement par le rationalisme de Platon et par 
celui de Leibniz: seulement elle n'admet pas que ces con- 
ceptions soient indilléremment affectées à tout emploi ou 
qu'elles soient constitutives de la vérité sur un même plan; 
elle les considère, non pas comme déterminées dans leur 
sens et leur valeur par la réahté dont elles paraissent être 
les expressions, mais comme susceptibles de se déterminer 
par la fonction qu'elles sont aptes à remphr : elle les mesure, 
autrement dit, moins à leur puissance de représenter des 
choses en général qu'à leur puissance de s'actuahser utile- 
ment. Or, à dcG degrés et à des points de vue divers, il n'est 



1. C est ce que Kant expnme nettement dans un passage en note de la 
2^ édition de la Critique : « Les catégories dans la pensée ne sont pas bornées 
par les conditions de notre intuition sensible ; elles ont au contraire un champ 
illnnile ; seule la connaissafice de ce que nous nous réprésentons par la pensée, 
a deiennniation de l'objet, a besoin d'une intuition. En l'absence de cette in- 
tuition, la pensée de Tobjct peut du reste avoir toujours encore ses consé- 
quences vraies et utiles sur Vusa^e de la raison par le sujet ; or comme cet 
usage n a pas pour hn la détermination d£ l'objet, et par suite la connaissance, 
mais la détermination du sujet et de son vouloir, le moment n'est pas encore 
venu den traiter. )> III, p. i35. 



1()6 I.V IMm.OSOIMIli: l'UAiKjlL l)L KAM 

aucune des notions fondamentales du rationalisme qui, 
dans la doctrine de Kant, ne Unisse par recevoir la consé- 
cration d'un certain juste usage: principes conslitutils, 
principes régulateurs, d'a|)plication tliéoricjue ou d appli- 
cation pratique, maximes de recherche, postulats, etc., ce 
sont là comme les formes dillerentes sous lesquelles leurs 
rôles se redistrihuent. Réfutation, si l'on veut, mais, en un 
autre sens, transposition critique de la pensée du dogma- 
tisme, selon kuiuelle les idées sont des existences ou repré- 
sentent des existences; pour kant, les idées, uniquement 
parce qu'elles sont telles, doivent être aptes à quelque fonc- 
tion, qu'il s'agit seulement de bien déilnir '. 

Or une des conceptions les plus familières à la pensée 
rationaliste, c'est la distinction d'un monde de l'apparence 
et d'un monde de la réalité, du monde sensible et du 
monde intelligible. Celte distinction est vraie pour Kant 
avant les déterminations spéciales dont la revêt 1 idée cri- 
ticiste: la signification en est logiquement antérieure à la 
reconnaissance du domaine que gouvernent les catégories. 
Par là, il semble possible de dissiper quelques-uns des 
malentendus auxquels a donné lieu la doctrine kantienne 
des choses en soi. Si kant fut exclusivement parti de la 
notion de phénomène, telle qu'elle est déterminée par 
l'usage immanent des catégories, il n'eût pu proclamer la 
réalité des choses en soi qu'au prix de la grave contradiction 
qui lui a été si souvent reprochée. Mais le problème a 
consisté surtout pour lui, cette distinction étant d abord 
pleinement acceptée de son esprit, à expliquer ce qui peut 
en maintenir et en renouveler la vérité". Aussi le voit-on 



1. « Les idées de la raison pure ne peuvent jamais être dialectiques en 
elles-mêmes ; seul l'abus qu'on en fait est nécessairement cause qu'il y a en 
elles une source d'apparence trompeuse pour nous; car elles nous sont doimées 
par la nature de notre raison, et il est impossible que ce suprême tribunal de 
tous les droits et de toutes les prétentions de notre spéculation renferme lui-même 
des illusions et des prestiges originels. 11 est donc probable qu'elles auront une 
destination borme et appropriée à une fin dans la constitution naturelle de notre 
raison. » III, p. 'j5o '»5i. — III, p. 'j35-^3(i. 

2. ill, p. 'JiO-217, note. 



TV r.RTTTOUE DE T, \ RATSOX PIRE 



T97 



se servir de l'argumentation proprement criticiste quand il 
s'agit d'étabhr que les objets compris dans l'expérience ne 
sont rigoureusement que des phénomènes, non pas, conuTie le 
voulait l'École AvollTienne, des choses confusément perçues, 
tandis qu'il se sert de l'argumentation rationaliste tradi- 
tionnelle pour conclure que ce qui est phénomène, étant 
apparence, est l'apparence de quelque chose et suppose der- 
rière soi une réalité ' . 

Il est tout d'abord évident que l'existence attribuée aux 
choses en soi n'est pas l'existence qui figure dans les caté- 
gories de la modahté, l'existence qui a pour caractère de ne 
pouvoir être saisie que dans une intuition sensible. La 
remarque de Schopenhauer, que la chose en soi n'a jamais 
été chez kant l'objet d'une déduction réguhère, est parkii- 
tement juste, pour cette raison que la chose en soi est 
une présupposition indispensable de la doctrine kantienne. 
Si l'on voulait du reste rechercher pourquoi kant n'a pas 
songé un momenl à s'interdire l'usage en apparence 
transcendant du concept d'existence, peut-être y aurait-il 
lieu d'observer que l'usage transcendant des concepts n'est 
illégitime qu'autant qu'il vise à fournir des connaissances, 
et qu'en outre l'existence, dès qu'elle est prise dans son 
sens complet, et non pas seulement comme expression de 
ce qui se rattache aux conditions matérielles de l'expérience, 
est une position absolue, indépendante de toutes les déter- 
minations empiriques qui en feraient une chose relative à 
d'autres ". 



1. Par là s'explique que Kant ait paru tour à tour conclure à l'existence 
des clioses en soi en parlant du concept des phénomènes, et conclure au carac- 
tère jihénoménal des représentations en partant de l'affirmation des choses en 
soi. Il n'y a pas pour cela cercle vicieux dans sa pensée. Ce qui est londa- 
mental à ses yeux, c'est la nécessité de distinguer les choses en soi et les phé- 
nomènes, nécessité qui est déjà manifeste quand on présuppose, comme il le 
fait, l'existence des choses en soi et que par là on détermine négativement ce 
(jue sont ces phénomènes, mais qui est réellement fondée lorsque, selon l'idéa- 
lisme transcendanlal, on définit positivement les phénomènes par les condi- 
tions qui les font apparaître à l'esprit, 

2. V. Benno Erdmann, Kant's Kriticismus, p. !\'S-'\-. — Volkelt, Imma 
nni'l Kant's Krkenulnisstheorie, p. 93 sq. 



198 



LA PinrOSOPHIE PRATIQUE DE KWT 



iMais kant ne se borne pas à afïirnier l'existence des 
choses en soi: il les conçoit comme des causes dont les 
phénomènes donnés dans la représentation sont les elïets '. 
Or il a averti lui-même que la causalité conférée aux 
choses en soi n'est pas la causalité conçue comme catéi,^orie -. 
que c'est une causaHté purement intelligible'. Aussi, bien 
qu'indéterminées pour la connaissance humaine, les choses 
en soi n'en répondent pas moins, par leur réalité et leur 
causalité, à une exigence de la pensée qui étabht en elles le 
fondement de toutes les données empiriques. 

Déplus, si ce qu'elles sont dans leur nature reste inva- 
riablement inaccessible à notre savoir, la conception du 
rapport qu'elles peuvent avoir avec les phénomènes — 
et ceci est important pour l'explication de la doctrine ulté- 
rieure — se diversifie en quelque sorte selon les facultés 
de l'esprit humain devant lesquelles elles se posent. Dans 
YEst/iélifjiie fnutscc/ic/atitfile, les choses en soi sont simple- 
ment la contre-partie de la réceptivité de nos sens; ayant 
plus de relation avec la matière qu\ivec la forme de nos 
intuitions sensibles, elles paraissent avoir pour fonction 
essentielle de nous alïecter du dehors et de faire ainsi appa- 
raître la multiplicité de nos sensations. Dans VAna/ylif/ue, 
elles sont surtout l'objet transcendantal (( correspondant à 
la connaissance et par conséquent distinct aussi de la con- 
naissance ' ». Si l'objet transcendantal se distingue de la 
connaissance, cela tient à la double condition que la con- 
naissance doit respecter, de se limiter h des phénomènes, 
qui ne sont que des représentations sensibles, et cependant 
de se rapporter à un objet, qui échappe aux vicissitudes de 
ces représentations; l'objectivité des données de l'expé- 
rience, telle que la connaissance l'établit, n'est qu'une 
détermination, relative à nous, de cet objet transcendantal, 



1. III, p. 2^1 ; p. Oig. 

2. III, p. 2'»I. 

3. III, p. 349. — V. Bonno Erdmann, op. cit. p. O7 sq., -3. 

4. III. p. 570. 



LA CRITIQUE DE LA RAISO>' PURE 



199 



de cette X dont nous ne pouvons rien savoir, et dont le 
rôle consiste à fonder pour nos concepts empiriques en 
général un rapport à un objet \ Mais d'un autre côté, tout 
en étant distinct de la connaissance, l'objet transcendantal 
correspond à cette connaissance : en effet, si nos connais- 
sances doivent s'accorder entre elles par rapport à un sujet, 
révélant par là l'action d'une conscience pure et originelle 
que l'on peut appeler aperception transcendantale, elles 
doivent aussi s'accorder entre elles par rapport à l'objet, et 
leur accord, à ce nouveau point de vue, les fonde dans une 
réalité non-empirique, c'est-à-dire transcendantale ^ L'objet 
transcendantal est le corrélatif de l'unité de l'aperception 
transcendantale \ Pour la cohérence et l'objectivité de 
notre savoir, la fonction de la chose en soi et la fonction de 
Taperception transcendantale coïncident pleinement'. Ici, 
la chose en soi se trouve avoir plus de relation avec la 
forme qu'avec la matière de l'entendement. 

Toutefois dans cette affirmation de l'objet transcendantal 
nous ne dépassons pas la portée d'un entendement lié à 
une sensibilité. Si Kant admet en effet que la catégorie 
pure, c'est-à-dire détachée de toute intuition sensible, dé- 
termine selon divers modes, à défaut d'un objet particu- 
lier, la pensée d'un objet en général ', s'il soutient ainsi 
qu'elle s'étend au-delà de ce que fournissent les sens, il la 
regarde cependant en elle-même comme constitutive d'un 
entendement fini, par suite comme incapable de concevoir, 
sans la présence contraignante des phénomènes, la chose 
en soi implicitement conforme à sa nature ^ Aussi peut-il 
sembler que dans la doctrine kantienne l'entendement 
reçoit de la sensibilité, en même temps que la matière de 

I. m, p. 573. 

2. //nd. 

3. III, p. 217, note. 

4. V. Benno Erdmann, KnnVs Kriticismus, p. 28. 

5. III, p, 21^, noie; p. 9i5; p. /|82. 

6. « Cet objet transcendantal ne se laisse en aucune façon séparer des don- 
nées sensibles, parce qu'alors il ne resterait rien pour le faire concevoir ». III, 
217, note. 



•^oo 



l..\ PIIÎTOSOPTTTE PRXTTOIF DF KWT 



L\ rRTTTOlE DE T. \ RMSOX PIRE 



^Oï 



rexpérience, l'afTlrniation de la chose en soi, et qu'à ceftc 
aiTirmalion, dont par lui seul il ne devrait subir pas plus 
qu'il ne pourrait justifier la nécessité, il ajoute simplement 
l'attribut corrélatif à sa fonction, robjectivité intelliirible. 
En d'autres termes, si la sensibilité navaitpas du supposer 
la chose en soi, l'entendement ne l'eut pas supposée, et il 
eut pu tenu- l'objet transcendantal pour une simple pro- 
jection de ses tendances; mais, parce que les choses en soi 
sont par ailleurs posées comme existantes, il s'appuie sur 
elles pour achever d'alTranchir la connaissance de la subjec- 
tivité de la conscience empirique. 

Dès lors, le problème est de définir de quelle faculté 
relève, non plus indirectement par une sorte de contrainte 
extérieure ou d'acceptation à demi passive, mais dinn^e- 
ment et par un acte spontané, rallirmaliondeschoses en soi. 
(^ est là un problème nécessaire à poser, alors même qu'il 
serait impossible à résoudre. Admettons qu'il soit résolu. 
Les choses en soi seraient des objets saisis par une intuition, 
|)arce qu'il n'v a qu'une intuition qui puisse nous donner 
la connaissance d'une existence, et par une intuition de la 
raison, pmsqiie par définition les choses en soi ne peuvent 
être données dans une représentation sensible : ce seraient 
do^nof mènes'. Mais cette intuition intellectuelle qu'il nous 

I. Rielil soutient quo le noutnènc et la chose en soi ne sont pas identiques 
que le iioumène est une détermination plus particulière de la chose en soi' 
une détermination, à ses yeux, purement imaginaire, il insiste sur la réalité et 
la legilnnite de l'airirmation de la chose en soi dans le kantisme, au point 
de prétendre que la cliose en soi, comme ohjet indépendant de la conscience 
est le prmcq^e réel de l'unité des phénomènes, dont la conscience ne fournit 
que la forme idéale, kant aurait eu le tort de convertir, en vue de la morale 
le fondement <lu sensihle en un fondement du supra-sensihie et de prendre au 
sérieux, quand il parle d'un autre mode d'intuition que le nôtre, un simple jeu 
de possibilités. Dr, philosopinsche Knticismus, I, p. 38 >. p. '423-^138 — 
La distinction de la chose en soi et du noumène peut en effet se justifier mais 
par ceci seulement, que l'idée du noumène intervient quand il s'agit de marquer 
plus précisément le caractèie intelligible de la chose en soi, indépendamment 
de cette contrainte qui nous la fait supposer comme cause de la diversité de nos 
sensations et de cette action purement formelle de lentendement qui projette 
en elle 1 objet transcendantal. D'une façon générale, Kiehl me parait avoir mé- 
connu tout 1 idéalisme métaphysique impliqué dans le réalisme kantien de 
la chose en soi. - A l'extrémité opposée, Hermann Cohen résout le réalisme 



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faudrait pour unir indissolublement, dans un acte de savoir, 
la réalité et l'intelligibilité des choses en soi nous manque, 
et l'idée même de nouinènes, pour être possible et même 
nécessaire, n'en reste pas moins négative. Elle est possible, 
car il n'y a pas de contradiction à admettre un autre mode 
d'intuition que la sensibilité ; elle est nécessaire, car elle 
répond à la conscience de la nature subjective de l'intuition 
sensible, etelle empêche que lesdonnées en soientprises pour 
des choses en soi. Mais elle est négative, car non seulement 
nous n'avons pas le genre d'intuition qui en Téahserait 
lobjet pour la connaissance, mais aussi nous ne compre- 
nons pas comment cette intuition peut se produire. Elle 
apparaît donc surtout comme un concept limitatif, destiné 
à restreindre les prétentions de la sensibilité ; seulement 
elle n'est telle que parce qu'en sa signification propre elle 
dépasse ce qu'elle doit Hmiter. Qu'est-ce à dire, sinon 
([u'elle ne peut donner lieu à aucune solution théorique- 
ment déterminée, mais qu'elle est la source de problèmes 
inévitables dont la position s'exprime par des actes propres 
(le la raison ? 

Donc, tandis que dans la doctrine kantienne l'esprit 
persistant du rationalisiue métaphysique restitue, par delà 
le monde des phénomènes, le monde des choses en soi, la 
tendance proprement criticiste se manifeste surtout par la 
recherche des rapports que ce monde des choses en soi 
peut et doit avoir, autrement qu'au moyen d'une science 
iMq)ossible, avec les facultés humaines. Des choses en soi 
c|ui s'imposeraient du dehors à notre raison la converti- 
raient en une sorte de sensibilité : des choses en soi qui 
sciaient produites par notre raison ne seraient telles que 

de la chose en soi en un pur idéalisme ; la chose en soi comme intérieur des 
èlres, c est ce que Kant a déclaré inconnaissable, et ce qui d'ailleurs est illu- 
soire ; mais la chose en soi, en tant qu'elle existe, c'est l'idée. Kaiits Théorie 
(Ici- Jù'fa/iriing, ii^ éd., i885, p. 5oi-526 ; Kants Hei^rundung dev Ethik, 
1877, p. 18-55. — Il se peut quo ce soit là l'une des directions ultérieures de la 
doctrine de kant, mais ce n'est pas la doctrine conforme à la Critique de In 
Uni son pure. 



202 



LA PIIirOSOPIlIE PRATIQUE DE K \\T 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE 



2o3 



par illusion, puisqu'elles resteraient relatives à la puissance 
qui les aurait engendrées. La difTiculté ne paraît pouvoir 
être levée que s'il y a des actes positifs et nécessaires de 
l'esprit réalisant d'eux-mêmes en quelque façon la significa- 
tion inconditionnée qui appartient aux choses en soi sans 
cependant être convertis en objets réels pour une connais- 
sance, ou encore déterminant dans le sens d'un usage pra- 
tique rexistence des choses en soi. Or il y a de tels actes, 
par lesquels s'achève régulièrement l'exercice de la raison, 
et ces actes sont, selon un terme renouvelé du Platonisme, 
les idées'. Mais comment établir que les idées sont conçues 
ajuste titre, non arbitrairement? Par un procédé analogue 
à celui qui a mis en évidence la dérivation légitime des 
catégories: les catégories, ce sont les formes logiques du juge- 
ment, mises en rapport avec la notion d'existence objective : 
les idées, ce sont les formes logiques du raisonnement, 
mises en rapport avec la notion d'existence absolue. Le 
propre du raisonnement, c'est en effet de faire rentrer de 
proche en proche les lois les moins générales sous les lois 
les plus générales, de façon que la majeure initiale offre les 
caractères d'une complète universalité. Or à cette complète 
universalité correspond, dans la synthèse des intuitions, la 
totalité des conditions. Une idée, ce sera donc ce qui repré- 
sente la totalité des conditions d'un conditionné. Mais comme 
il n'y que l'inconditionné qui rende possible la totalité des 
conditions, et comme inversement la totalité des conditions 
doit elle-même être inconditionnée, une idée peut être défi- 
nie : le concept de l'inconditionné, en tant qu'il contient 
un principe de synthèse pour le conditionné''. En un 
sens on peut dire que la raison ne produit aucun concept 
nouveau, en dehors des concepts de l'entendement : seule- 
ment elle affranchit ces derniers des restrictions de l'expé- 
rience : elle les étend au delà des données empiriques, tout 



I. III, p. 3.')6 sq. 
3. III, p. 2G1-265. 



en les maintenant en rapport avec elles. Les idées ne sont 
autre chose que des catégories pures élevées à l'absolu, et 
capables de se rapporter aux catégories ordinaires, de 
manière à en prolonger sans limites l'application à des 
objets d'expérience*. 

C'est le rêjleleplus manifestement assigné par Kant à la 
Dialectique transcendantale, que de dénoncer l'illusion na- 
turelle et inévitable dans laquelle la raison se perd 
toutes les fois qu'elle prétend développer des connaissances 
sur le rapport de l'idée à l'existence de l'objet inconditionné 
quelle exprime. Mais précisément parce que cette illusion 
est naturelle et inévitable, parce qu'elle ne ressemble pas 
à ces erreurs qui résultent d'une déviation plus ou moins 
momentanée de l'esprit et qui peuvent être redressées par 
une plus sévère application des règles logiques, il faut 
qu'elle ait un fondement positif dans la nature de la raison". 
Autant donc la Dialecfifjue a souci de ruiner toute présomp- 
tion d'un savoir plus étendu qui accompagnerait la produc- 
tion des idées, autant elle incline, par une tendance com- 
pensatrice, a démontrer quel'actequi les produitest régulier 
et essentiel. Si les idées ne comportent pas une déduction 
de tout point semblable à celle' des catégories, il n'y 
en a pas moins pour elles une espèce de déduction trans- 
cenda taie, qui établit encore leur rapport à lexpérience 
possible ^ 

Mais comment mettre en relation les objets de la raison 
qui sont, si l'on peut dire, de la nature des choses en soi, 
avec les objets de l'expérience, qui ne peuvent être que des 
phénomènes .^11 y a lieu de distinguer, répond Kant, entre 
un objet pris absolument et un objet en idée. Les objets 
lournis par la raison sont des objets en idée, c'est-a-dire 
que la signification peut en être positive sans qu'ils soient 
posés absolument en eux-mêmes ; ils valent, non comme 

'• Itt. p- 294; p. /430. 

2. III, p. 244 sq. 

3. III, p. 45i. 



9o/| 



l.\ PIin.OSOrMTIF. PRVTIOTE OE K WT 



choses, mais comme maximes de recherche dans la pour- 
suite indéfinie de l'unité complète de la connaissance : ils 
ne seraient des choses en soi que si nous pouvions les 
dériver de leur essence même, tandis que nous ne pouvons 
les supposer, tout inconditionnés qu'ils sont, que rela- 
tivement à nos facultés. .Mieux vaut dire encore que ce 
ne sont pas des objets, mais des schèmes idéaux sous lesquels 
se représente une unité systémalicpie des objets donnés, 
achèvement de leur unité empirique. Ainsi les idées ne sont 
pas des principes constitutifs : ce sont des principes régu- 
lateurs dont la fonction est d'indiquer la marche suivant 
laquelle les objets de l'expérience peuvent être ramenés, 
dans l'intérêt du savoir, à la plus grande unité possible V 

Il semble donc que les idées se définissent par une 
double analogie : l'analogie avec les choses en soi dont 
elles traduisent à notre usage la rationalité pure et absolue, 
dont elles aspirent a atteindre et dont il se peut qu*à l'ex- 
trême limite elles s'approprient, sous un certain aspect, 
l'existence : d'un autre coté l'analogie avec les concepts de 
l'entendement, vers lesquels elles se retournent, non pas 
pour leur imposer d'aiitres objets que les objets empiri- 
ques qui sont les leurs, mais pour les stimuler dans leur 
tache intellectuelle et pour symboliser ce qu'il va d'illimité 
dans les recherches cpiils gouvernent. La locution cominesi 
vaut également pour exprimer le rapport des idées avec les 
choses en soi et leur rapport avec les catégories sous les- 
quelles se compreimont les réalités empiriques. A l'égard 
des objets de l'expérience, quand il s'agitd'en fixer les limites, 
de façon à circonscrire (( ce quelque chose de tout à fait con- 
tingent qu'est V expérience possible y) -, elles se com|)ortent 
connue si les objets inconditionnés qu'elles expriment 
existaient en soi : mais (piand il s'agit de réclamer pour les 
objets de l'expérience la plus complète explication, elles se 



I. Ht, i>. Ut sq. ; p. ^5i sq. 

2. m, p. 491- 



LA CIUTIQIE DK I.A RAISON 1»LKE 



•io5 



comportent comme si elles étaient, non des choses, mais 
des lois d'activité intellectuelle indéfinie, posant incessam- 
ment des problèmes, au lieu de s'immobiliser en des 
objets absolus. C est ainsi que dans l'idée s'unissent l'ex- 
pression d'une causalité transcendante, indéterminable 
pour notre savoir, comme celle que doivent posséder les 
choses en soi, et l'expression d'une causalité immanente 
telle qu'elle est impliquée dans la catégorie : l'idée tient sa 
vertu de ce double symbolisme. 

L'usage théorique des idées, comme prijicipes régulateurs 
ou comme maximes, représentant, non pas une détermi- 
nation directe d'objets, mais l'achèvement en quelque sorte 
obligatoire de l'action de la raison, découvre déjà ce qui est 
l'usage véritable et complet des idées, leur usage immajient, 
c'est-à-dire l'usage pratique. Platon, au dire de Kant. trou- 
vait principalement les idées dans ce qui est pratique, dans 
ce qui repose sur la liberté'. Leur caractère intrinsèque qui 
est d'élever leur objet au-dessus de l'expérience sensible les 
met en accord avec les principes fondamentaux de la mo- 
rale, supérieurs et irréductibles aux règles empiriques. (( En 
ellet, à l'égard de la nature, c'est l'expérience qui nous 
fournit la règle et qui est la source de la vérité : mais à 
l'égard des lois morales, c'est l'expérience (hélas !) qui est la 
mère de l'apparence, et c est une tentative au plus haut point 
condamnable que de vouloir tirer de ce qui se fait les lois 
de ce que je dois faire, ou de vouloir les y réduire ". » Dans 
certaines façons de rejeter les idées au nom de l'expérience 
se révèle bien moins une connaissance positive de la nature 
humaine qu une limitation arbitraire de sa puissance. (( Quel 
peut être le plus haut degré auquel Ihumanité doit s'arrêter, 
et combien grande peut être par conséquent la distance qui 
subsiste nécessairement entre l'idée et sa réalisation, per- 
sonne ne peut et ne doit le déterminer, précisément parce 



I. Ht, p. 257. 
•2. Itl, p. 260. 



2o6 



1\ PIIir.C»Sf)PniE PRATIQUE DE k A> T 



LA CRITIQUE DE [.A RAISON PURE 



207 



que la liberté est ce qui peut dépasser toute limite assi- 
gnée '. » C est un préjugé déplo.aNe que celui qui consiste 
a convertir en obstacles absolus des empêchements momen- 
tanés, résultant le plus souvent de l'ignorance ou du mé- 
pris de la vérité. La prétendue chimère de la RépuU'ujue 

de Platon apparaît connue l'idéal pratique par excellence, dès 
quau lieu de s'imposer en vertu d'inluitions eirectivement 
impossibles, elle exprime, selon le sensprofond de l'idée, une 
constitution ayant pour fm la plus grande liberté possible 
au moyen de lois qui font que la libellé de chacun s'accorde 
avec celle de tous les autres et qui out de là pour consé- 
quence le plus grand bonheur ^ Ainsi, d'un coté, tout juge- 
ment sur la valeur morale des actes suppose les idées, \ 
conception de l'unité nécessaire et systématique de toutes 
les fins possibles : de l'autre, les idées, étant des règles d'ac- 
tion par rapport non à ce qui est, mais à ce qui doit être 
sont, au point de vue pratique, douées d'une causahié effi- 
cace. Enfin ce n'est pas seulemcMil pour l'humanité, consi- 
dérée dans sa destination morale, qu'elles posent un maxi- 
mum de perfection, c'est aussi pour les êtres de la nature, 
considérés dans leur arrangement et leur harmonie; elles 
sont donc la source de la finalité naturelle ; à ce titre, elles 
permettent d'établir une transition des concepts constitu- 
tifs de la nature aux concepts pratiques \ 

Par conséquent il doit être possible de discerner dans la 
production et l'emploi des idées spéculatives la vertu pra- 
• tique qu'elles enveloppent. Du rapport qui existe entre la 
fonction logique et la fonction transcendanlale de la raison 
il résulte que les idées doivent se ramener à trois classes: 
d'où trois sortes de problèmes, qui consistent à poursuivre 
jusqu'à linconditfonné, le premier, l'unité du sujet pen- 
sant, le second, l'unité de la série des conditions des phéno- 
nriènes: le troisième, lunitédela conditfon de tous les ob- 

'i. m, p. 358-25(j 

3. III, p, 259-260; p. 2t)5-2<j(j. 



jets de pensée en général'. De ces trois idées, l'àme, le 
monde, Dieu, nous ne pouvons tirer aucune connaissance 
proprement dite ; mais outre qu'il y a un intérêt théorique 
à développer la connaissance comme si les états internes 
dérivaient tous d'une substance simple existant en elle- 
même, comme si les phénomènes naturels devaient se ra- 
mener les uns aux autres de façon à fournir des détermina- 
tions causales complètes, comme si tous les objets donnés 
ou concevables formaient une unité absolue dépendant d'une 
raison originelle et créatiice, cet intérêt théorique laisse 
apercevoir un intérêt pratique essentiel ; personnahté. cau- 
salité fibre, finalité, tels sont les aspects sous lesquels l'idée 
psychologique, l'idée cosmologique, et l'idée théologique 
se rapportent directement au système de la vie morale. 

A dire vrai, dans la première édition de la Critique, — 

et ceci est une marque de rinachè>ement de la doctrine, 

la signification pratique de la notion de personnalité est in- 
suffisamment dégagée de l'examen des paralogismes de la 
psychologie rationnelle". Kant signale surtout les tendances 
et les convictions morales qui cherchent dans la connais- 
sance dogmatique de l'âme une garantie aussi illusoire 
qu'inutile pour l'indépendance de la vie spirituelle à l'égard 
de ses conditions matérielles, et pour la continuation de no- 
tre existence après la mort ; ces tendaneeset ces convictions 
tirent d'ailleurs leur force et leur valeur ; elles ne peuvent 
trouver tout au plus dans la Psycholoyie rationnelle qu'un 
secours négatif contre le dogmatisme matérialiste qui les 
attaque \ 

Avec lexphcation de l'idée cosmologique et de l'anti- 



I. 111, p. 269. 

2. Dans la deuxième édilioi), Kant montrera que par le concept de la 
A olonlé autonome nous pouA ons nous considérer comme une spontanéité pratique 
déterminant par des lois a priori notre propre existence, que par là peut être 
résolu le problème, insoluble à la spéculation, du rapport du moi en soi à ses 
étals. III, p. 291. Mais ce concept de la volonté autonome n'était pas encore 
constitué au moment de la première édition, 

3. 111, p. 588; p. (ii3; p. G06. 



2o8 



LV IMllLO.SOPllli: PUVTIQLE DE K\>T 



nomic nui en découle, nous sommes au c-nr de \^ Dudec- 
tlaue et nous touchons en mÔme temps aux pensées géné- 
ratrices de la pl.ilosoplne prati.p.e de Kaut. Le système des 
idées cosuiologiques. ,|ui était présenté d'aLord comme 
une partie d.i système des idées transcendantales, sem- 
ble au contraire par son importance et son extension 
absorber ce dernier, puisqud prend à son compte des 
problèmes .p.i, com.ne celui de la simplicité de la sub- 
stance et de l'existence d'un étic nécessaire, résultent aussi 
bien de l'idée psvcbologi.p.e et de l'idée théolog.que. C est 
ici qu'est vraiment engagé le procès de toute la métaphy- 
sique dogmati(pie. Mais c'est ici (pie se découvre le mieux 
é.^lement le.iapport qui existe dans l'esprit de kant en re 
certaines conceptions métaphysiques fondamentales et es 
principes de la morale : il s'agit surtout de voir dans quelle 
mesure ces conceptions subsistent telles que c rationa- 
lisme antérieur les avait élaborées, dans quelle mesure 
elles sont proportionnées à l'usage pratique qu elles com- 

portent. , x r 

Tout d'abord, ce n'est pas pivcisément la conception d un 

monde comme chose en soi qui engendre les antmomies, 
car l'existence des choses en soi sera mvoquée comme la 
solution de deux d'entre elles. Mais les antinomies pro- 
viennent de ce que, dans les raisonnements sur le monde, 
tour à tour nous nous représentons comme une connais- 
sance', ce qui est jugé par la raison nécessaire en soi et 
comme nécessaire en soi ce qui est une connaissance déter- 
minée parrentendement. En d'autres termes, nousdonnons 
à la catégorie, considérée dans son application immanente, 
la valeur d'une idée, et nous détournons l idée, considérée 
dans sa pureté transcendantale, vers des modes de savon- 
pareils à ceux que fournit la catégorie. Le monde a-l-il un 

\n.«;; n'avez -^OMS qu'à prendre sein .le vous niellre d'accora avec 
voislômï^l ' ^ rL^hibolie ,ni convertit votre idée en une préte.^ue 
;eprésraUon d'un objet ea%inquen.ent donné et par su.te auss. suscept.l^lc 
d'être connu d'après des lois de rcxpérience. » 111, p. ^4^. 



IV ciuTKji i: ni: i.\ kmson i>( h,,: 



!>0() 



commencement dans le temps et une Hmitc dans l'espace; 
ou bien est-il infini dans l'espace et dans le temps? Tonte 
substance composée est-elle composée de parties simples: 
ou bien n'cxiste-t-il que le composé !> Existe-t-il pour l'ex- 
plication des phénomènes, outre les causes naturelles, une 
causalité libre ; ou bien tout dans le monde arrive-t-il unique- 
mcnt selon les causes naturelles.^ Y a-t-ildans le monde, soit 
comme sa partie, soit comme sa cause, un être nécessaire: 
ou bien n"existe-t-il nulle part, ni dans le inonde ni hors 
du monde, un être qui en soit la cause.» Pourchaqne ordre 
de questions, la thèse et l'antithèse se peuvent également 
soutenir, du moment que l'on ne distingue pas entre les 
(onctions respectives de l'entendement etcle la raison. 

Admettons que le conHit créé par l'opposition des argu- 
ments ne puisse avoir de terme. Dans cet embarras, il^est 
dn moins possible de rechercher ce qui peut, en dehors de 
la yérilé, nous décider à prendre parti en un sens plutôt 
qu'en un autre. Les thèses et les antithèses peuvent plus ou 
moins convenir à certaines dispositions ou à certaines exi- 
gences de nos facultés, et, abstraites de leur l'orme dialec- 
tique, maïquer des directions de l'esprit, comparables à 
d'autres points de vue'. C'est ainsi que les partisans des 
antithèses, empiristes ou épicuriens, trouvent dans la posi- 
tion qu'ils ont choisie un avantage surtout spéculatif: ils 
laissent renlendement opérer dans le domaine de l'expé- 
rience sans restreindre sa tache, ici incontestablement fé- 
conde, sans lui imposer la poursuite vaine des objets qu'ima- 
gine la laison idéalisante. S'ils se bornaient à rabattre par 
là la présomptueuse curiosité de la raison, à l'avertir que ce 
(ju'elle prend pour un savoir n'est qu'une suite d'aflirma- 
tions soutenues dans un intérêt moral, non seulement ils 
échapperaient à toute censure, mais ils rendraient le plus 
grand des services, en laissant le champ libre, pour ce qui 
est de la pratique, aux suppositions intellectuelles et à la 



I- lit, p. 33o 338. 
Dei.bos. 



I'* 



9IO 



L\ PIIII.OSOPIIIE PRVTIQIK HE K \> T 



croyance. Malheureusement Ils font d'ordinaire les dogma- 
tisles : ils nient la possibilité de tout ce qui dépasse l'intui- 
tion sensible ; ils se laissent aller à une intempérance d'es- 
prit qui porte aux intérêts pratiques de la raison un préjudice 
irréparable. De leur côté, les partisans des thèses, dogma- 
tiques ou platoniciens, ont, dans la position qu'ils ont choi- 
sie, l'avantage de satisfaire à cette tendance de la raison qui 
exige une explication achevée, et réclame l'inconditionné 
pour fonder la série des conditions ; ils sont ainsi d'accord 
avec rinteUigence populaire, incapable de supporter l'in- 
quiétude d'une recherche sans commencement ni lin, na- 
turellement accommodée à la notion de principes arrêtésetde 

causes premières. Mais l'avantage qu'ilsont surtout, et dont 
ne participent pas leurs adversaires, c'est de satisfaire à un 
intérêt pratique, vivement ressenti par tout homme de 
jugement sain. (( Que le monde ait un commencement, que 
mon moi pensant soit d'une nature simple et par suite in- 
corruptible, qu'il soit en môme temps libre dans ses actions 
^ volontaires et élevé au-dessus de la contrainte de la nature, 
j qu'enfin l'ordre entier des choses qui constitue le monde 
dérive d'un être premier, à qui il emprunte son unité et 
son enchaînement en vue de fins, ce sont là autant de pier- 
res angulaires de la morale et de la religion '. » C'est par là 
que devant la conscience humaine l'équilibre des thèses et 
des antithèses est rompu. « Si un homme pouvait s'alTran- 
chirde tout intérêt, et, indillerent à l'égard de toutes les 
conséquences, ne faire entrer en Ugne de compte les aiïlr- 
mations de la raison (jue d'après la valeur de leurs princi- 
pes, cet homme-là, à supposer qu'il ne connut pas d'autre 
moyen, pour sortir d'embarras, que d'adopter l'une ou l'au- 
tre des doctrines en présence, serait dans un état d'oscilla- 
tion perpétuel. Aujourd'hui il se trouverait convaincu que 
la volonté humaine est libre; demain, s'il considérait la 
chaîne indissoluble de la nature, il tiendrait pour certain 



1. 111, p. 332. 



\ 



LA CRITIQUE DE LA RAISOIV PURE 



211 



que la liberté n'est qu'une illusion de son moi, que tout est 
//a/wre uniquement. Mais s'il venait à la pratique et à l'ac- 
tion, ce jeu de la raison simplement spéculative s'évanoui- 
rait comme les fantômes d'un rêve, et il choisirait ses prin- 
cipes seulement d'après l'intérêt pratique'. » 

En invoquant pour les thèses, antérieurement à l'examen 
critique des antinomies, des titres de créance fournis sur- 
tout par l'intérêt pratique, Kant témoigne à quel point les 
principes de la morale lui paraissaient liés au sort du ratio- 
nahsme métaphysique. Car le fond de l'augmentation en 
faveur des thèses est emprunté à des déterminations 
d'idées par la raison, telles qu'elles s'opéraient dans l'école 
de Leibniz et de WolfT. alFectées seulement en outre d'une 
application empirique spéciale qui alors les met en opposi- 
tion directe avec les antithèses ; et la solution des antino- 
mies consiste pour une part à supprimer cette affectation spé- 
eiale comme illégitime, de façon à laisser subsister en un 
certain sens la valeur des affirmations rationnelles. Kant 
du reste a découvert lui-même son procédé quand il a dit 
qu'à l'inverse des antithèses qui ne développent qu'une 
maxime, la maxime du pur empirisme, les thèses s'ap- 
puient, non seulement sur le mode d'exphcation empirique 
des phénomènes, mais sur des principes intellectuels, 
qu'elles révèlent une duahté de maximes ^ La vérité est 
que les thèses dérivent essentiellement des principes intel- 
lectuels, si bien qu'elles seront finalement sauvegardées 
par cette dérivation même ; qu'elles ne deviennent la contre- 
partie des antithèses que parce que Kant suppose ces prin- 
cipes engagés dans une connaissance, et dans une connais- 
sance qui selon lui ne peut se réaHser que par l'intuition 
sensible: qu'en vertu de l'impossibihté de tout savoir 
rationnel pur, ces principes sont contraints provisoirement, 
pour devenir des termes d'antinomie, à se déterminer dans 



1. lit. p. 337. 

2. 111, p. 332. 



•> l 2 



i.v iMiiL<»>opmi: nivTiniE i>E k^m' 



au savoir cmpiruiuo. jus.iu'au -noineut ou, dégages de Icu. 

lffeltio.1 sp elale et reno.u;ant à p.oduue nue sc.ence. d. 

r..ccoànaiient eo.n.ne causes d'airu.nat.ons legduues, a 

cooi-douuer avec les alliiuiilious coatiaucs. 

Peu - ire la .eule ihèse do la p.cnuère antn„.,n,c 

,,.,,uicrt-elle une connexion plus iuli.ue des p.u.c.pes 
Jueetuels pu.s et de leur application Y-P--''- 1^^ 

.,,.-elle spéci i. .p.e le conunence,u,.nt .lu n.o.ule d, M > Uc 
:sé .lans le tenlps cornu.e sa lin.ite dans l -P^-- , i- - 
ois Kant oLserve lui-n.èn.e .pK- les parl.sans de la tla e 
Lettent plus ou u..ins sec.^teau.nt pouH.on.e.- l.yn.>^ 

scnsil.le. non pas un espace et un len.ps m uun.ent ule 
, ai. une sorti de monde inlelligiblc et d les .appelle a la 

Itu-n, ciu. conccne, dapn-s lui, la «•—-;- ;^^;; 
seul oLict possible, à savoir les phe..on,enes. « U nu.nl. 
; .telli.' blc n'est rien que le concept d'un n.onde en gene.a , 
n leciuel on lait abstraction de toutes les cond.t.ons de 
: .Itiin de ce n.onde, et au regard du,nel par consé- 
quent il n-est aucune pn.position svnlbetuiue, n, poM h e 
i „é..aive. cpu soit possU>le'. ,> Dé,:. d..nc. maigre to t, 
et bien la ioncepti..n nK..apl.vsi.p.e ^^■"-:'^^^ 
cible <pii pousse à allirmer la tliè-se, et .,u., hberee de toute 
pr'ten ion à engendrer un savoir, lairranclnra.t de so.. 
^ :rctère antinonucpK.. Ma. cette ten.lance à ropn.du.re 
dans les thèses les assertions .1.. rationalisme ii.etapbN- 
sique, tout en lesco.iti-aignanl àsecl.ereher .i.iç application 
Zs iu. savoir i.npossible en soi ou eontiadicl.>ire avec 
elles apparaît bien iielte.nent da,.s la seconde an iiionue. 
k „t ilLd.iit le raison-icnent leibni.ien selon lecp.e le 
c..ipose' iii.pli,ue le si.iiple seulei.iCi.t ta.ic.s cp.e chez 
Leibniz ce raisonneme.it eo.iclul, non a des objets de l ui- 
tuition sensible, mais à des objets de purs coi.cep s cpu 
ont les .nonades, Kant co,.stitue l'oppositiO,. a lant.thesc 
en représentant les substances siuiples daiis 1 espace et en 



I. 111, F- ^11 



|.\ CIIITIOIE DE L\ R\TS()\ PT HF. 



210 



convertissant les monades en atomes : c'est ainsi qu'il 
crée (( le principe dialectique de la monadologie » en impo- 
sant l'établissement d'une monadologie physique ' . 

Toutelbis pour la solution des deux premières antinomies 
le moment n'est pas venu de déployer entière cette affir- 
mation d'un monde intelligible qui, plus ou moins trans- 
posée, inspire les arguments des thèses. Selon le procédé 
que nous avons taché d'analyser, Kant approprie cette affir- 
mation à la diversité des questions qu'il doit résoudre. Or 
les problèmes des limites du monde et de l'existence du 
simple sont des problèmes essentiellement théoriques, dont 
la portée pratique n'est qu'indirecte. Des thèses que doit-d 
donc rester à ce point de vue? Négativement, la puissance 
d'opposition restrictive qui empêche les objets des anti- 
thèses de s'ériger en absolus et l'entendement de se prendre 
pour la l'acuité de l'inconditionné: positivement, la notion 
de principes régulateurs qui imposent à la science de ne pas 
s'arrêter dans la poursuite sans fin des limites du monde 
et des éléments simples du réel, qui aiguillonnent ainsi 
l'entendement sans lui permettre de se croire jamais en 
possession d'une explicalion totale et suffisante. Le rap- 
port entre le monde intelligible et le monde sensible, que 
l'interprétation dogmatique des thèses et des antithèses 
lausse é-alement, devient le rapport entre les problèmes 
dont la solution adéquate, impossible pour nous, consti- 
tuerait l'achèvement rationnel du savoir, et les solutions 
elVeclives qui, dans les conditions de notre science finie, 
doivent tendre à cet achèvement sans y prétendre'. 

Mais avec la troisième antinomie, comme d'ailleurs avec 
la quatrième qui par la nature des arguments opposés n'est 
guère qu'une reproduction de la troisième, la conception 
d'un monde intelligible, au lieu de se resserrer en des 
maximes théoriques idéales, s'identifie avec le principe 



2. IIL )>. 3r)() sq. 



21/1 



LA. PIIÎÎ.OSOPHTE PRVTTQUE DE K \>T 



I 



transcendantal de la réalité. Le rationalisme métaphysique, 
qui reste l'inspirateur des thèses, est reconnu dans sa vérité 
totale et essentielle : sans doute la relation du monde intel- 
ligible au monde sensible est autrement exprimée ici que 
dans les doctrines traditionnelles ; la pensée criticiste inter- 
vient, selon laquelle cette relation doit être mise à la portée 
de la raison finie qui est la nôtre, et qui ne saurait être, ni 
intuitive, ni créatrice: mais l'identité, ailleurs plus ou 
moins latente, de la chose en soi et de la causaUté ration- 
nelle pure se découvre ici avec évidence. 

C'est en parfait accord avec les tendances et les exigences 
du rationalisme moderne que le problème de la liberté est 
énoncé maintenant comme un problème cosmologique ; 
dès le jour où la science a aperçu ou réclamé runiversclle 
solidarité des choses, il n*a pas été possible de poser et de 
résoudre le problème de la liberté en fonction des simples 
données de la conscience : il a fallu se mettre en quête 
d'une espèce de liberté qui fut apte comme la nécessité, et 
concurremment avec elle, h être constitutive du tout 
cosmique ; de là, au détriment très visible des formes spéci- 
fi{[uement humaines de la liberté, du libre aibitre notam- 
ment, la conception d'une liberté en quelque sorte univer- 
selle, capable de se réaliser, à des degrés divers, en tous les 
êtres. En tous les êtres se rencontrent ainsi et se combinent 
les effets de deux sortes de causalité : de la causalité 
externe, qui met les états de chaque être sous la dépendance 
des autres états de l'univers: de la causalité interne, qui 
pose chaque être par une opération spontanée dans sa 
nature propre, qui le lait tel et non pas tel. La principale 
difliculté devait consister dès lors a définir les rapports de 
la causalité interne et de la causalité externe en observant 
scrupuleusement leur signification respective: on les dis- 
tinguait en les rapportant à deux mondes différents, le 
monde des substances ou des essences d'un côté, le monde 
des apparences ou des phénomènes de l'autre : on les rap- 
procbait en admettant cjue la causalité externe exprime la 



LA CRTTTOT E DE TV RATSO>- PURE 



2l5 






causahté interne, comme des apparences bien liées, des phé- 
nomènes bien fondés expriment des êtres en soi. Enfin les 
déterminations morales étaient ajoutées par une relation 
analytique plus ou moins impUcite à la reconnaissance 
rationnelle de la causalité interne, de la causaUté Ubre. Tel 
est, si l'on peut dire, le fonds que le rationaUsme moderne 
offrait à Kant sur le problème de la hberté : la solution que 
lui-même en propose consiste moins à exclure les concepts 
traditionnellement usités qu'à les approfondir, les épurer, 
et réformer le genre de relation étabU entre eux. Sur quoi 
se fonde la distinction des deux mondes, le monde de la 
causalité externe et de la nécessité, le monde de la causahté 
interne et de la liberté? De quelle manière peut-on con- 
cevoir l'expression des êtres en soi dans et par les phéno- 
mènes? Comment les déterminations morales se réfèrent- 

* » 

elles à la liberté ? 

Tout d'abord, selon l'antithèse de la troisième antinomie, 
la nécessité des lois naturelles ne peut souffrir aucune 
exception : comme c'est elle qui fonde l'objectivité des évé- 
nements, si elle venait à se laisser interrompre en quelque 
endroit, tout moyen nous manquerait de distinguer le rêve 
de la réahté. Or la hberté implique une dérogation absolue 
à la nécessité des lois naturelles : elle est en effet un pou- 
voir de commencer inconditionnellement une action, c est- 
à-dire de produire un état qui, étant dynamiquement premier, 
n'ait aucun rapport de causahté avec l'état antécédent 
de la même cause ; donc la hberté s'oppose à la nécessité, 
comme l'irrégularité sans loi à la régularité de la loi; 
elle rend impossible l'unité de l'expérience ; elle ne nous 
affranchit de la contrainte de la nature qu'en nous privant 
du fil conducteur qui guide sûrement notre pensée. Dira-t- 
on qu'on ne peut comprendre cette dérivation de phéno- 
mènes se poursuivant à l'infini sans se rattacher à aucun 
terme originaire ? Mais la nature a bien d'autres énigmes 
que celle-là: comprendrait-on mieux le changement, c'est- 
à-dire une succession perpétuelle d'être et de non être, si 



w 



'2 1 G 



l.\ PIIILOSOIMIIL PUVTIOli: Di: KWT 



i.\ CUmOlK DK l,\ UAISON IMUF. 



51 



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f: 

I 
T 



rcxpériencc n'en attestait l existence? Lue pareille raison 
ne saurait nous arrêter quand il s'agit de garantir luniver- 
salilé dos lois et la réalité enipiricjue des faits. 

Cependant c'est cette raison qui a été invoquée [)ar la 
illèse povn- prouver l'existence de la liberté. 11 est impossible 
de remonter la série des causes sans supposer une cause 
douée d une spontanéité absolue. Causalité signifie en 
elfet délerminalion complète. Or la causalité des lois natu- 
relles ne fournit qu'une détermination incomplète, parce 
que toute cause reconnue à ce titre doit s expli(pier par une 
cause antécédente, celle-ci par une autre cause antécédenle, 
sans (pie jamais l'explication puisse pleinement sulliie. 
Il reste donc de 1 indéterminé dans la série des conditions 
qui devrait tMre et qui ne peut pas être incondilionnelle- 
ment déterminante: et un ordre de choses qui apparaît 
indéterminé à son origine même n est plus ])()ur la pensée 
qu une simple possibilité. Ainsi il faiil admettre une cause 
capable de produire quelque chose sans déj)endre, ponr 
cette production, d'autres causes antérieures. l)ira-t-on (pie 
le mode dOpération dune telle cause reste incompréhen- 
sible et mystérieux !• Mais on est mal venu à en ie(piérlr 
la claire intelligence, quand on admet la causalité natu- 
relle sans être mieux capable (rexpli(ju(»r comment elle [)eiit 
unir par un lien nécessaire des termes hétérogènes. C est 
assez que la raison démontre rexislcnce de la liberté; et 
elle la démontre avec une insistance dont témoignent à leur 
façon tous ces philosophes qui, pour rendre comple du 
mouvement du monde, se sont crus obligés d allirmer un 
premier moteur '. 

Ainsi sans la nécessité le monde ne serait (pi'imaginaire: 
sans la liberté il ne serait (|ue possible. Le problème de la 
nécessité et de la liberté, c'est le problème de la réalité du 
monde. Pour cpie le monde soit réel, il faut (|u'il soit éga- 
lement constitué par la nécessité cl par la libellé. C est ce 

i. IH, j». 3i0-32o. 



(uiavail déjà soutenu la mélaphysique rationaliste, et 
aussi que la liberté fonde le réel en son principe, tandis 
(Mie la nécessité le fonde en ses dérivations. Cette solution 
n'était grosse de Tantinomie développée par Kant que 
i)arce que la liberté et la nécessité étaient des concepts 
objectivés sans critiqne sous la forme d'une connaissance, 
et que le rapport en était établi /// ahstraclo en dehors de 
leurs usages, uniquement selon le degré du savoir conco- 
mitant. Et ainsi, pour s'unir, la liberté et la nécessité ne 
pouvaient que se contredire. Car les phénomènes, aux- 
(piels s'appliquait plus spécialement la nécessité externe, 
étaient pris pour des choses en soi à l'état de manifestation 
confuse: comment donc, hors d'un incompréhensible 
syncrétisme, la nécessité pouvait-elle s'accorder avec la 
liberté.^ 

Entre la nécessité et la liberté l'accord n'est possible que 
grâce à la doctrine par laquelle Ivanl a définitivement 
jusliiié la vieille distinction du monde intelligible et du 
inond(^ sensible. Du monde sensible il v a une réalité em- 
piri(pie ceitaine, fondée sur cette double condition, que 
les phénomènes sont donnés en intuition sous les formes 
a priori de la sensibilité et qu'ils sont enchaniés selon des 
lois imposées par les catégories de renlendement : mais 
comme les formes de la sensibilité ainsi que les catégories 
(le renlendement expriment la nature du sujet, il se trouve 
(pie les phénomènes ne sont c|ue des représentations : étant 
tels, ils reposent sur l'existence des choses en soi. Il serait 
donc faux de prétendre réduire rexistence du monde à sa 
i'éahtéemj)irique. puisque ce serait porter à l'absolu notre 
entendement et notre sensibilité. En outre, c'est le sens 
strict de la causalité, d'étabhr des rapports dynamiques 
du conditionné à la condition, sans être tenue de repré- 
senter ces rapports dans l'intuition sensible, dès ([u'elle ne 
^ise pas à une connaissance : comme alors elle ne conclut 
n des objets (jue pour leur existence, elle peut poser la 
condition hors de la série des leinies conditionnés. Ainsi, 



2l8 



LA PHIFOSOPIIIE PRATIOIE DE KA\T 



LA CRITIQFE DE LA RAISON PURE 



219 



grâce au caractère pliénoménal, désormais pleinement 
garanti, du monde sensible, grâce au caractère essentielle- 
ment synthétique en lui-même du concept de causalité, 
capable de soulTrir l'hétérogénéité la plus extrême du 
conditionné et de la condition qu'il lie, le monde a à la 
fois une réaUté empirique et une réalité transcendantale, et 
les choses en soi qui constituent sa réalité transcendantale 
peuvent être considérées comme les causes de sa réahté 

empirique ^ 

Rien n'empêche donc d'identifier la liberté avec la causa- 
lité des choses en soi. La hberlé, en effet, au sens cosmo- 
logique, c'est « la faculté de commencer de soi même un 
état dont la causahté n'est pas subordonnée à son tour, 
suivant la loi de la nature, à une autre cause qui la déter- 
mine quant au temps. La hberté est, dans cette signifi- 
cation, une idée transcendantale pure qui d'abord ne con- 
tient rien d'emprunté à l'expérience, et dont, en second 
lieu, l'objet ne peut être donné d'une façon déterminée 
dans aucune expérience' ». C'est, en d'autres termes, 
«l'idée d'une spontanéité qui pourrait commencer d'elle- 
même à agir, sans qu'une autre cause ait du la précéder 
pour la déterminer à l'action selon la loi de l'enchaînement 
causal' ». Sur cette Hberté transcendantale est fondée la 
liberté pratique, ou indépendance de notre volonté à 
l'égard de toute contrainte des mobiles de la sensibilité. A 
vrai dire, cette liberté pratique, telle que nous la révèle 
l'expérience psychologique, a un contenu plus compliqué 
et plus divers que celui qui est exprimé par l'idée de la 
Hberté transcendantale; et de plus, elle est directement 

I. HT, p. 369-370, p. 372-373. — Caird, qui dans son livre The crilical 
philnsoyhy of^Immnnuel haut, expose et critique le kantisme d'un point de 
vue hégélien, note à ce propos (H, p. 04) que la pensée pure chez Kant, hors 
de l'intuition sensihle, est analytique, que par conséquent un tel usage du con- 
cept de causalité est contradictoire. Mais il semble bien que pour Kant les 
concepts peuvent avoir im sens synthétique qui n a besoin de l'intuition sen- 
sible que pour se convertir en connaissance. 

a. III, p. 371. 

3. Ihid. 



certaine. Mais elle suppose une spontanéité de faction qui, 
théoriquement envisagée, est un problème, juste le pro- 
blème impliqué dans la conception d'une liberté transcen- 
dantale, comme condition première et inconditionnée 
d'une série de conditions. Les difficultés inhérentes à la 
question de la liberté sont d'ordre cosmologique et trans- 
cendantal, non d'ordre pratique ; la certitude de la liberté 
pratique nous avertit seulement qu'elles doivent être 
résolues ^ . 

Mais nous voyons comment elles peuvent l'être, et nous 
pouvons récapituler et suivre jusqu'au bout, en les com- 
plétant, les moments de la solution. Si les phénomènes 
prétendaient à la réalité absolue de choses en soi, la liberté 
serait perdue sans retour. Mais dès que les phénomènes 
sont tenus pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour de simples 
représentations qui s'enchaînent suivant des lois empi- 
riques, d'abord ils n'ont plus le pouvoir d'exclure la liberté 
pour cela seul qu'elle ne peut pas trouver place parmi eux ; 
ensuite, n'étant que des phénomènes, ils doivent avoir 
pour fondement un objet transcendantal qui les détermine 
comme simples représentations, et il est permis d'attribuer 
à cet objet transcendantal, avec la propriété de se mani- 
fester par des effets qui sont des phénomènes, une causa- 
lité qui en elle-même n'est pas phénomène ^ Ce concept 
d'une causalité libre en elle-même et tendant d'elle-même 
à se produire au dehors par des modalités empiriques con- 
corde bien, ainsi qu'on l'a remarqué \ avec l'ancien concept 
de la causa sal. Volontiers d'ailleurs le rationalisme méta- 
physique marquait la différence entre la nature de la cause 
considérée dans son essence et la nature de ses manifes- 
tations. Ayant trouvé dans sa doctrine de quoi mieux fon- 



I. ITT, p, 320 ; p. 371. 

r;. m, p. 374. 

ô. B. Seligkowitz, Causa sui, causa prima et causa essendi, Archiv fiir 
fi('scliichte der Philosphie, V, p. 32Ç). — Wundl, Kants kosmoloi^ische Aiiti- 
fi'>!niefi, Philosophische Studion. Il, p. 517. 



i.\ ciuiioM. ni: i.\ iiMsoN pire 



2 2 1 



220 



i.\ iMin.o<()i»mr. piutkmi: i»i: kvm 



der celle dillereiice, Kani en développe coinplaisainmenl 
le sens. Le propre de la causalité libre, c'est de n'être 
soumise à aneniie délerniinalloii de temps, car le temps 
est la condition des phrnomènes, non des choses en soi, 
c'est par suite d'être innnuahie, de n'avoir rien en elle qui 
naisse ou meure, de pouvoir commencer d'elle-même 
ses elTets dans le monde sensible, sans ([ue 1 action 
commence en elle ; tandis que le propre de la causabté 
naturelle, c'est de ne rien comporterqui commence absolu- 
ment et de soi-même une série, c'est, en disposant tous les 
événements dans le tenq)s, d'exiger pour chacun d'euv 
une condition nécessaire antécédente, qui exclut toute 
action vraiment piemière. 

Or toute cause agissante doit avoir ce que Kant appelle 
un caractère, c'est-à-dire une loi de sa causahté sans laquelle 
elle ne serait pas cause ; en lanl cpie doué de causalité 
li!)re, un sujet a un caractère inteUigible. tandis qu'il a, en 
tant que pliénomèn(\ un caractère empirique; par son 
caractère empiricpic. un sujet est une partie du inonde 
sensible, et ses actions sont des eilets qui découlent inévi- 
tablement de la nature: par son caractère intelhgible. il est 
iiidépendant de toute inlluence de la sensibiHté et de toute 
délerminalion phénoménale. Cette conception d'un double 
caractère paraît être [)rimordialement chez Kant toute 
spéculative: le caractère intelligible rappelle d assez près 
les essences réelles de la métaphysi(pie rationaliste, et 
le caractère empiriipie se rapporte à lui exactement comme 
le phénomène théoricpiement explicable se rapporte à la 
chose en soi'. Maiskanl. surtout (piand d cherche à illus- 
trer pratiqueuïent cette conception des deux caractères, tend 
à déterminer dans un autre sens le rapport qui les lie : 
tout en posanl pour la raison la nécessité de se manilester 
par un caractère empiiicpie. il l'ait de ce caractère empi- 
ri(pie, non pas l'expression dvt^ lois naturelles, mais le 



schèine du caractère intelligible : ce que le caractère enqji- 
ricnie a de constant à ce point de vue ne tient pas à l'uni- 
formité des conditions phénoménales, mais à l'unité de la 
iè<de par la([uelle se traduit la causalité de la raison ': il y 
a donc un rapport pratique des deux caractères qui se 
délinit sous leur rapport spéculatif : mais c'est le rapport 
spéculatif qui. selon la marche de la pensée kantienne, est 

premier. 

De la sorte, sous l'idée métaphysique des choses en soi 
et de leur rapport avec les phénomènes, se développe une 
interprétation de la causalité du vouloir humain, déter- 
minée d'un coté par cette idée, de l'autre par ce que con- 
tient de nouveau la conception criticiste. Comme l'origi- 
nalité de la conception criticiste est déjà dans la façon de 
distinguer le monde sensible et le monde intelligible, elle 
apparaît encore dans la façon d'établir la communication 
des deux mondes : tandis que les doctrines métaphysiques 
restaient einlKurassées dans leur eilort pour relier la causd 
su'i ou les essences réelles à la réalité donnée, qu'elles 
recouraient à des explications vainement subtiles, Kant 
découvre dans la volonté la faculté qui, au lieu de repié- 
senter cette liaison, l'accomplit : par là, on peut dire 
(|u'il soustrait son platonisme aux objections d'un Aris- 
tote : il se défend d'inventer des symboles plus ou moins 
arbitraires pour expliquer le passage du transcendantal à 
1 empirique ; il les remplace par le /a// de la démarche pra- 
tique qui enveloppe une raison capable, non pas de com- 
prendre par connaissance l'origine des actes, mais d'en être 
elle-même l'origine. Dès lors, si les concepts métaphysiques 
dont il est parti n'ont pas subi en eux-mêmes de transfor- 
mation radicale, s'ils pèsent encore de tout leur sens tra- 
ditionnel sur le sens nouveau qu'ils peuvent recevoir de 
leur application immanente, c'est par une tout autre mé- 
thode qu'ils se vérifient et se fournissent un contenu. 

1. m, p. 378; p. 38o; p. 382 383. 



-f 



2 22 l.A PIIII.OSOPIIIE PRVTIQIE DE R VNT 

Donc sans conlrediic en rien les lois de la causalité na- 
luielle, il est permis dadmetlre, ne ftl-on en cela qu une 
fiction, que parmi les êtres du monde il en est qui au- 
dessus de leurs facultés sensibles, ont une laculté intellec- 
tuelle cest-à-dirc une faculté de se détciininer à l'action, 
non pas sous des inducnces empiriques, mais uniquement 
par clés principes de l'entendement. « Appliquons cela a 
l'expérience ' . » Nous voyons alors ce qui lait de cette 
fiction une vérité. L'homme, ainsi que toutes les autres 
choses de la nature, est soumis, dans ses actions, aux lois 
de la causalité cmpiri(iue : seulement, tandis (luc pour les 
êtres inanimés et même pour les êties vivants, il n y a pas 
lieu de concevoir d'autres facultés que les facultés déter- 
minées par des objets sensibles, pour l'homme, il y a heu 
d'inv-ocnier son litre de « sujet transcendanlal » d « objet 
intelligible » ; car Ihomuie qui ne connaît la nature que par 
ses *ens se connaît lui-même par aperception dans des dé- 
terminations intérieures (p.i ne peuvent être rapportées aux 
impressions du dehors: il a ces facultés que Ion appelle en- 
tendement et raison : et la raison surtout, en cequ elle n est 
pas astreinte comme l'enlendement à se contenter d un 
usage empirique de ses idées, autorise à faire valoir en lu. 

l'être en soi ". 

Mais tandis que la causalité des choses en soi par rap- 
port aux phénomènes restait, dans son acception générale, 
uniquement justifiée par l'axiome métaphysique qui réclame 
pour les phénomènes empiriques un fondement transcen- 
danlal, la causalité de la raison, expression déjà plus imma- 
nente de la chose en soi par rapport à ces phénomènes pai- 
ticuhers qui sont les actions humaines, est certifiée, dans 
une acception pour nous très définie, par le sens et la portée 
des impératifs pratiques. Ces impératifs pratiques supposent 
le devoir-être (f/as SoUen), au lieu que lentendement theo- 



1. m, [). 378. 

2. 111, p. 378-379. 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PLRE 



223 



rique ne peut prétendre à connaître dans la nature que ce 
qui a été, est, ou sera ; en d'autres termes, ils impliquent 
un rapport de nos actions, non pas à d'autres phénomènes 
qui les conditionnent, mais à de purs concepts. Sans doute, 
les actions en rapport avec ce qui doit être, avec de purs 
concepts, ne se réalisent empiriquement que sous l'empire 
des circonstances naturelles ; seulement ces circonstances 
ne concernent pas la détermination de la volonté en elle- 
même : elles n'ont trait qu'aux phénomènes qui la tradui- 
(luisent. Ainsi la raison, en tant que productrice de con- 
cepts et de principes, est douce de causaUté ; tout au moins 
devons-nous, pour expliquer le sens des impératifs, nous 
la représenter comme telle \ 

Celte causalité de la raison apparaît donc en ce que la 
volonté procède selon une règle indépendante des lois de 
la causalité empirique ; elle n'est pas garantie uniquement 
par la valeur morale de cette règle. Même l'apparente 
adoption des maximes suggérées par la sensibilité implique 
leur subsomption sous une règle par pur concept ; elle fait 
donc intervenir la causalité de la raison, a Que ce soit un 
objet de la simple sensibihté (l'agréable) ou un objet de la 
raison pure (le bien), la raison ne cède point au principe 
qui est donné empiriquement : mais elle se fait à elle-même 
avec une parfaite spontanéité un ordre propre selon des 
idées auxquelles elle va adapter les conditions empiriques, 
et d'après lesquelles elle considère même comme néces- 
saires des actions qui cependant ne sont pas arrivées et 
peut-être n'arriveront pas, en supposant néanmoins de 
toutes qu'elle possède la causalité à leur égard, car sans 
cela elle n'attendrait pas de ses idées des effets dans l'expé- 
rience ^ » Tous les impératifs, quels qu'ils soient, four- 
nissent donc la preuve immanente d'un caractère intelli- 
gible dans l'homme, sans préjudice, bien entendu, de la 



1 111, i» 379. 
2. m, p. 38o. 






3Cin"ï.: 



•i'i'l 



, V i'imii»s<hmim: pinrioi i: i>k kwt 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE 



225 



détennination rigoureuse ù lac,uelle sont sounus les aetes 
t on caraclèrr empirique, et cpi peniieltrait avec une 
!^lUsante counaissauee des eonditious cpu les précèdent ou 
^stcouipagueut, de les prédire avee eeiiaude. Ks -ee a 

nn ^vuta-e dans l'explication de la volonté hu- 
conimc un paiiaf^t uan» i ,.o„c.dllo 

,aaine> Faut-il dire qu'il y a un concours le la causalité 
omn inue et de la causalité transcendantale pour deter- 
Zr lésantes volontaires :> NulleinenL . L'on n envisage 
Xt l^ causalité de la raison comme une sorte de con- 
ïo i ma- on la considère omme complète en elle-même 
Xs nuMueque les mobdes sensibles ne Im seraient poin 
t out tlivoilhles, mais tout a (ait contraires \ » C est ams 
e le dualisme. dai>ord purement spéculatif, de la clio.e 
î" oi et des phénomènes incline à revêtir une autre iorin.. 
U devenir le cUialismede la raison en tant^iu elle est par lle- 
méne capable <le produire des actes, et de la raison en tant 
" 2 ulvaille pir l'entendement à les l^ire rentrer sous 
/e lois de la nature, de la raison pratique et de la ra.son 
léonque. U peut d<.nc être question d'une i^^eine et su li- 
sant ausali té de la raison dans les actes volon aires ; les 
causes naturelles et empiriques, telles que lentendemenl 

les détermine, ne sont pratiques à aucun degré. 

Wi de plus en plus la notion de la chose en SOI se 

,^, <les applications qui la .approelient davantage de ce 
C^—nt de réalité oHbrt par la volonté Immauie^ 

e s-approprie à cette idée de premier commencement 
tl enLtl rigueur, ne convient pas plus au inonde m- 
S.ible qu'au uionde sensible. Dans le monde sensible 
nJaet «Lune action donnée (parce que toute action 
n ut être perçue que comme phénomène) ne saurai! 
con mencer d'elle-même absolument ». Dans le monde m- 
tolli</ible (( il n'y a ni avant, ni aprcs. et toute action est, 
:& au rapport de temps où elle se trouve 

avec d'autres phénomènes, lelVet immédiat du caractère 



intelligible de la raison pure Cette Hberté de la raison, 

on ne peut pas la considérer seulement d'une façon néga- 
tive comme l'indépendance à l'égard des conditions empi- 
riques (car alors cesserait la faculté qu'a la raison d'être 
une cause de phénomènes), mais on peut aussi la caracté- 
riser d'une manière positive comme une faculté de com- 
mencer d'elle-même une série d'événements, de telle sorte 
qu'en elle-même rien ne commence, mais que comme 
condition inconditionnée de tout acte volontaire, elle ne 
souffre sur elle aucune des conditions antérieures quant au 
temps, bien que son effet commence dans la série des phé- 
nomènes, mais sans pouvoir y constituer jamais un com- 
mencement absolument premier'. » Ainsi, bien que dans 
le monde des choses en soi, rien strictement ne commence, 
l'idée de premier commencement est tout à fait légitime 
dans son application à la causahté du vouloir : elle exprime 
cet usage analogique de la raison, dont parle Kant 
ailleurs, et qui consiste à interpréter la réalité empirique 
comme si elle devait répondre aux exigences des idées. 
(( Dans le cas où la raison même est considérée comme dé- 
terminante (dans la hberté), par conséquent dans les prin- 
cipes prali(|ues, nous devons faire comme si nous avions 
devant nous, non un objet des sens, mais un objet de l'en- 
lendementpur, où les conditions ne peuvent plus être po- 
sées dans la série des phénomènes, mais hors d'elle, et où 
la série des états peut être considérée co/nme si elle com- 
mençait absolument (par une cause intelhgible)'. » Dans 
un monde de phénomènes, qui, soumis aux lois de la cau- 
sahté naturelle, ne comporte que des commencements re- 
latifs et conditionnés, les actes volontaires doivent être 
traités comme s'ils étaient des commencements absolus et 
inconditionnés. 

Et c'est ainsi que les traite le jugement moral. « Pour 
éclaircir le principe régulatifde la raison par un exemple 



1. III, p. 38a-383, 

2. III, p. 46o. 

Delbos 



i5 



226 i-A rminsopiiiE phvtiqie de kant 

Iht^ de Vusase empirique, non pour le confirmer (car ces 
"tes le preuves ne'conviennent point aux affirmations 
rscendintales) », prenons une -Uon n.auva^^ un 

• T ^,,1 r.iiî n iotp un certain trouble aanb 

monsonc^e, SI Ion veut, qui a jeic un ^cn 

rsocS' Il «e peut .,ue l'on en détermine de proche en 
p..oel la fois les motifs inuBediats, les causes lom ames^ 
fou les conditions internes ou externes, constantes ou 
rdnnelles, par les mêmes procédés qu. rendent compte 
de où" les eff t! naturels : cela n'empcd.e pou, cependant 
dU b amer lauteur. Et sur quoi se fonde ce blâme su,on 
s,n a n^sée que raclion accomplie doit être moralement 
Ino ë nora ses conditions naturelles antécédentes, 
2 'cëusalité de la raison, cp.elle doit être est.mee 
Toi, en dehors de tout souci d-mlluence antérieure e de 
Iment, comme une action prinùtive. ™™ed.atc.menUu 

pouvoir de la volonté. Nos ^T ^"^"'"- " V^e e" , dé 
doute se rapporter qu'au caractère empn.que, et elle, j ae 
SntLulent mal\a part delà nature, du le^-amen e 
de la liberté. Mais identiquement présente a tou e le ae 
lions de l'homme dans toutes les c.rconstances du temp 
1 ."son n'est point elle-même dans le temps, et, par rappo.t 
à tout étatnoiveau, elle est déterminante, non pas deter- 

"'Letgement moral est donc fondé sur le carac^re Intel- 
li. bli mais n'en saurait être la règle. Les graduelles appro- 
nf tions que folt Kant des choses en sol aux exigences de la 
r:::m<?ne vont pas encore jusqu'à les laisser de^erm.ner 
par elles dans leur lond; le sujet moral n es qu uue 
nomination relative du sujet /— "^^-^ .'^^^^J"; ^ 
pourquoi la raison ne s'est pas déterminée aut.ement, c e.t 
une iuestlon dépourvue de sens. Demander pourquoi la 
Tl on n'a pas déterminé autrement les phénomènes, c est 
u ^^^^.ëstiin qui, sans être absurde, dépasse e beauco.ip 
la puissance dJ nos facultés : c'est comme si 1 on deman 

I. m, p. 383-381. 



1 



I.A CniTIQUE DE LA RAISON PL'RE 227 

doit pourquoi l'objet transcendantal de notre intuition sen- 
sible cxle.-ne no donne que l'intuition dans l'espace et pas 
une autre : tout ce que l'on peut dire, c'est que pour un 
aulrc caractère empirique, il eût fallu un autre caractère 
intelligible . 

Ainsi la solution du problème de la liberté transcendan- 
talc se termine par une nouvelle formule de la conception 
.pu en a ete le point de départ, à savoir l'identité essentielle 
de nature entre les causes inconditionnées des phénomènes 
naturels et les causes libres des actions humaines. En dé- 
pit de la tendance que manifeste Kant à réclamer pour les 
Idées comme telles une verlu pratique efficace, l'idée de la 
liberté reste sous rempire de la chose en soi à laquelle elle 
emprunte certaines de ses plus importantes déterminations- 
avant d être le principe rationnel dont la signification im- 
manente est déterminée par la pratique, elle est la chose en 
SOI vue sous l'aspect de sa cau.sahté réelle, quoique incom- 
préhensible. Aussi est-ce justement que l'on a montré la 
métaphysique leibnizicnne contribuant encore à déterminer 
dans 1 esprit de Kant la pensée du monde intelhgible^ 
Les elres en soi, qui se déterminent d'eux-mêmes à être 
ce qu ils sont, sont bien voisins des monades de Leibniz con- 
çus a la source éternelle de leur existence. Même il faut 
remarquer que sans l'inspiration rationaliste qui pénètre 
1 albrmation des choses en soi, le rapport de l'idée à la chose 
ne pourrait que frapper l'idée d'impuissance ; c'estla secrète 
nihmte delidecet de la chose en soi, qui permet à lidée 
•le la liberté de se rapporter aux choses en soi, non seule- 
ment sans y perdre, mais plutôt pour y puiser d'une cer- 
l'nne taçou sa causahté. Par là on peut dire que l'existence 
1- III, p, 384385. 

'ion des Prolégomènes, l-inleitun- ,. ixv H r„l ^ .''^^'''™«n.' ^O" '^<^'- 

roison à cette tW.se qua^H il 'lU qu?', p o'èrd^la : uraurr"^ r -?""' 

orn,er les conceptii.s faotaisisls de' la monaLlog eTIdé s U;^ Uati l?:! 

accompli!! ' "" /""■"' ''"" "■ansforn.alion est loin dêtre 



228 



LV PIITIOSOPHIE PRVTTQIE DE K ANT 



de la liberté, au sens métapliysîqiie, est présupposée avec 
celle des choses en soi dans le système kantien. Mais la 
réalité de la liberté, selon les exigences de la concep- 
tion, criticiste, n'est pas démontrée, au dire de Kant, par 
les considérations de la Dlalediqae : tout ce qui est éta- 
bli c'est que la liberté est possible, au sens ou ci e 
n'est pas contradictoire en soi, ni avec le mécanisme de 
la nature : il n'est pas encore établi qu'elle est possible, au 
sens où il s'agirait d'une possibilité, non pas seulement 
lo-ique. mais réelle, fondée sur des principes synthétiques a 
priori. A plus forte raison n'est il pas légitime encore 
d'en poser la réalité : on a défini la forme sous laquelle elle 
est concevable, si par ailleurs il est prouvé qu'elle existe \ 

En nous autorisant à concevoir pour la série des phéno- 
mènes empiriques une condition intelligible, la solution de 
la troisième antinomie nous fournit déjà presque explicite- 
ment la solution de la quatrième. Seulement ici, la série 
des phénomènes empiriques, au lieu d'être une suite d in- 
tuitions, est représentée par un concept, le concept de chaii- 
crement, et la conclusion à lacpielle aboutit le partisan de 
fa thèse, ce n'est plus la causalité absolue, c'est l existence 
absolue de l'Être nécessaire. Or l'existence absolue de 
l'Klre nécessaire n'est contradictoire avec l'existence con- 
ditionnée des phénomènes changeants que si elle est conçue 
comme se confondant avec elle ou comme en étant une 
partie. Mais dès (ju'il est entendu que les phénomènes ne 
doivent pas être tenus pour des choses en soi, et qu ici en- 
core la condition peut être hétérogène par rapport au con- 
ditfonné, nous pouvons admettre que la^ série des ob- 
jets changeants a son fondement dans un Klre intelligible, 
hbre de toute condition empirique, raison de la possibilité 
de tous les phénomènes. Dégagée de toute prétention a 
constituer un savoir, la thèse se ramène à une maxime, 
sefon laquelle le principe qui fonde l'unité systématique de 

I. 111, p. 385. 



I.A rHlTTOIE DE r, \ RAISON PIRE 



229 



toute l'expérience ne peut être placé dans l'expérience 
même. Si elle se donnait pour une preuve de l'existence de 
Dieu, et clic reproduit en elTet la marche de l'argument 
cosmologiquc, elle tomberait sous les objections qui attei- 
nent dans la philosophie de Kant toute théologie spécula- 



(T 



live . 

Il est remarquable que l'examen de l'antinomie ait eu 
pour résultat de lier plus immédiatement à l'existence des 
choses en soi et d investir du maximum de réalité objective, 
non pas la conception qui parachève l'explication de la na- 
ture cil la rapportant à un Etre nécessaire, mais celle qui 
exprime danslatrirmation de la liberté la plénitude incon- 
ditionnée de la détermination causale. Par là, il apparaît 
bien que le centre d'expansion de la doctrine n'est pas ici 
au même point que dans les métaphysiques antérieures. Si 
ridée de lJ)ieu est la plus haute idée de la raison, elle n'est 
pas l'idée la plus capable, au regard de notre intelligence 
fhiie, de s'actualiser par des déterminations immanentes ; 
le rapj)orl de la signification transcendantale à l'usage im- 
manent qui chez Kant tend à remplacer le passage de l'es- 
sence à l'existence est plus intrinsèque pour 1 idée de la li- 
bcrlé que pour toute autre. 

Il n'en reste pas moins que l'idée théologique, impuis- 
sante comme toute autre idée à fonder une connaissance, 
ne se borne pas à fournir des maximes régulatrices : elle 
revêt aussi, sous une certaine forme, une signification pra- 
tique. Kant soutient, comme on sait, que la preuve ontolo- 
gi(|ue est, selon la raison pure, la preuve essentielle de 
l existence de Dieu, et qu'elle se retrouve au fond des au- 
tres preuves : il prétend ruiner d'un coup toute théologie 
spéculative en montrant l'impossibilité de tirer l'existence 
d'un concept ; mais dans sa pensée, selon ce que nous avons 
du reste déjà constaté dans les Leçons sur la métaphysique, 
il y a une autre preuve qui, en un sens différent, est plus 



1. III, p. 386-389. 



^•^xsmesms &mmmmf&i^ ^ 



l 



23o 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



essentielle, parce qu'elle remplace l'être souveraiiicnient 
réel de la théologie Iranscendantale par le Dieu vivant de 
la théologie naturelle et qu'elle exprime un usage plus im- 
manent de l'idée théologique : c'est la preuve par la fina- 
lité'. Insuiïîsante comme preuve, s'inspiranl d'une analo- 
gie suspecte entre les productions de la nature et les 
produits de Tart humain, elle a l'avantage de révéler dans 
la nature une unité faite pour être comprise par nne intelli- 
gence, de sortir spontanément de la conviction comnuine 
et de la fortifier en retour". Elle est fausse en ce quelle 
représente l'unité de la nature comme introduite du dehors 
par un Etre ordonnateur suprême, au lieu de la supposer 
a priori dérivée de la nature même et en conformité avec 
ses lois générales. Mais la conception mêîue d une linalilé 
est tellement connexe avec l'idéal transcendantal que seule 
elle peut le déterminer \ 

Au surplus, si la tendance que nous avons à convertir 
l'idéal de la raison pure en un être et en une personne ne 
peut pas se justifier par la prétendue connaissance qu'elle 
engendre, il n en est pas moins vrai qu'elle répond à un 
progrès de la connaissance vers son achèvement normal. 
(( Cet idéal de l'Etre souverainement réel est donc, bien 
qu'il ne soit qu une simple représentation, d'abord réalisé, 
c'est-à-dire transformé en objet, puis hypostasié, enfin 
même, par un progrès naturel de la raison vers l'achève- 
ment de l'unité, personnifié,.. C'est que l'unité régulatrice 



I. III, p '133-428. 

3. (( Cet argument mérite toujours d'être nommé avec respect, d'est le plus 
ancien, le plus clair, le mieux approprié à la commune raison liumaiiic II 
vivifie l'étude de la nature en mérnc temps cpi'il en lient sa [)roprc existence, 
et qu'il y puise toujours par là de nouvelles forets. Il introduit des fins et des 
desseins là où notre observation ne les aurait pas découverts d'elle n»ème, et il 
étend notre connaissance de la nature au mo}en d'un fil conducteur d'une 
unité particulière dont le principe est en dehors de la nature. Or ces connais- 
sances agissent à leur tour sur leur cause, c'est-à-dire sur l'idée cpii les pro- 
voque, et elles fortifient la foi en un su[»rème auteur du monde jusqu'à en 
faire une irrésistible conviction. » lïl, p. /|23-434- 

3. H. Cohen {Kanfs fiegriindun^i c/er Kthik, p. 9.")) et Aug. Stadier 
(Kants Toleolo^ie and ihre eikenntnisstlieoretische Bedeulung, p. 36-43) 



LA CRITIOIF. DE I, V RAISON PIRE 



23l 



I 



de l'expérience ne repose pas sur les phénomènes eux- 
mêmes (sur la sensibilité toute seule), mais sur l'en- 
chaînement de ce qu'il y a de divers en eux par l'entende- 
ment (dans une aperception), et qu'en conséquence l'unité 
de la suprême réalité et de la complète déterminabilité 
(|)ossibililé) de toutes choses semblent résider dans un en- 
tendemcjit suprême, par suite dans une intelligence '. » 
Kant, selon une tendance dont nous verrons d'autres effets 
dans la conslilution de son système moral, ne s'en tient pas 
à ce que Ion pourrait appeler le formalisme vide de 1 idée : 
il est convaincu que l'idée tend à conquérir, selon une dé- 
duction pi^ogrcssivc, des déterminations de plus en plus 
riches, en rapport seulement avec lusage positif de nos fa- 
cultés. 

Ainsi l'usage de l'idée théologique est avant tout dans la 
supposition a priori d'un ordre des fins tel qu'une intelli- 
gence peut le concevoir et le fonder , et grâce auquel, dans 
la nature même, une voie s'ouvre à la volonté pratique et 
à la moralité. Mais ce qui laisse à cette supposition, prise 
dans son sens général, un caractère hypothétique, c'est 
qu'elle ne nous confère pas la puissance de déduire le par- 
ticulier de la règle universelle : elle énonce comme un pro- 
blème la tâche de l'v ramener : de là, dans la relation de 
l'ordre des fins a l'alfirmation de Dieu, un certain caractère 
de subjectivilé : on satisfait par là à un intérêt de la raison. 
Mais s'il existe des règles universelles de la raison, posées 
(i priori, dont le particulier doive se déduire (et il en existe, 

ont bien montré comment la théorie de la finalité dans la Critique du Juge- 
ment n'a fait que ilévcloppor le sens de la troisième idée Iranscendantale. 
Qu'implifpic on eirct ridéal transcendantal de la raison spéculative.-^ D'abord 
l'absolue délcrmiiiabililc'î des choses; ensuite et en conséquence leur rapport à 
l'idée d'im tout de la réalité; enfin le schéme d'une intelligence par laquelle on 
atteint la plus haute unité formelle. Or la notion de finalité, selon Kant, a pour 
objet d'établir riiilelllgibilité du réel dans ses formes particulières les plus 
éloignées de la généralité du mécanisme ; elle pose l'idée du tout comme con- 
dition de l'existence des parties; et elle enveloppe l'affirmation d'une intelli- 
gence par lacpiclle seule nous pouvons expliquer l'appropriation de la nature à 
nos facultés de connaître. 
I. m. p. 4oo, note. 



232 



L\ PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA\T 



ce sont les lois morales) leur nécessité intrinsèque suppose 
la nécessité de leur condition : « Puisqu'il y a des lois pra- 
tiques, qui sont absolument nécessaires (les lois morales), 
si ces lois supposent nécessairement quelque existence 
comme condition de la possibilité de leur Ibrce oUirjatoirr, 
il faut que cette existence soit />o.ç/^//f'V, parce qu'en elï'et le 
conditionné dont part le raisonnement pour aboulir à cette 
condition déterminée est lui-même conini a priori comme 
absolument nécessaire. Nous montrerons plus tard au sujet 
des lois morales qu'elles ne supposent pas seulement l'exis- 
tence d'un Klre suprême, mais qu'encore, comme elles sont 
absolument nécessaires à un autre point de vue, elles la 
postulent à juste titre : postulat, à vrai dire, seulement 
pratique*. » L'alTu-mation de Dieu est donc liée à nos 
facultés pratiques par une relation qu'énonce le terme en- 
core imparfaitement défini de postulat. Mais nous sortons 
alors de cette tliéologie mixte (qu'est la tliéologie naturelle 
pour entrer dans la tliéologie morale proprement dile : nous 
passons de conceptions encore à demi tliéorlques. cpii n'in- 
téressent la moralité que par leur contact avec elle, à des 
conceptions exclusivement pratiques cpii rattaclient la mora- 
lité, comme une solution actuellement nécessaire pour 
nous, à sa condition suprême. Ce passage se fait parla no- 
tion d'un ordre des fins, selon que cet ordre des fins est 
admis comme réglant la spécification de la nature dans le 
contingent et le particulier, ou qu'il est posé comme devant 
résulter de l'obéissance à la règle qui oblige notre volonté. 
Cependant s'il est de l'essence de la pensée criliciste 
d'opposer la tliéologie morale à la tliéologie spéculative, 
cette opposition ne sufilt pas pour y satisfaire pleinement : 
il faut encore que la position primordiale de la loi morale 
par rapport à toutes les autres affirmations pratiques soit 
étabbe. Or Kant pose ici encore la loi morale, si néces- 
saire quelle soit en elle-même, sous la condition d'un litre 



I. III, p. 429-430. 



LA (KiTiorr Di: f,\ rxîson pire 



233 



suprême qui la fonde. Il paraît sans doute se rapproclier 
ailleurs davantage de sa future doctrine des postulats 
quand il invoque rexisleiice de Dieu, pour expliquer, non 
pas la force obligatoire intrinsèque des lois morales, mais 
leur force obligatoire pour nous et leur efficacité comme 
mobiles ' : mais là encore la dinérence n'est pas rigoureuse- 
ment marquée entre leui* autorité directe et l'autorité en 
quelque sorte additionnelle qu'elles reçoivent de l'affirma- 
ti(^n de Dieu. La façon dont la loi morale oblige et nous 
oblige reste encore insuffiisamment définie : il faudrait pour 
l'éclaircir un principe, qui deviendra plus tard le principe 
par excellence : la pensée de Kant y tend ; mais elle ne l'a 
pas dégagé. 



* 
* *■ 



Jusqu'à quel point la pbilosopbie de la raison pure 
détermine- t-elle la doctrine morale dont elle a réservé ou 
garanti la possibilité.^ Une fois découverte la signification 
pratique des idées transcendantales, peut-on en faire le 
point de départ d'une déduction des principes moraux.^ Ou 
bien les principes moraux peuvent-ils être aperçus dans 
leur ordre d'application propre, sans que la Critique ait 
d'autre objet que de les laisser en toute liberté déployer 
leur sens et établir leur empire sur la vie liumaine? Dans 
le premier cas, l'ex tension de la métliode de la Critique 
rendrait plus manifeste l'unité essentielle de la raison dans 
la diversité de ses usages ; elle donnerait à la morale une 
certitude comparable à celle de la pbilosopbie transcendan- 
tale, elle répondrait mieux à cet idéal rationaliste qui, 
depuis 1 770, avait expressément reconquis l'esprit de Kant. 
Dans le second cas, l'approfondissement direct des pres- 
criptions morales et des croyances qui y sont liées permet- 
trait mieux d'en comprendre les traits spécifiques et risque- 



2. III, p. 4o3-4o4. 



234 



I.V FMIirOSOFMIir PrWTTOIE PF K\NT 



rail moins d'en altérer le naturel : et cette mise à part de 
la morale répondrait assez aux laçons de voir plus anciennes 
que Kant devait surtout à llnlluence de Uousseau. Main- 
tenant c'était surtout Tidéal rationaliste systématicpie qui 
était le plus fort : mais il était d'autant moins capable de se 
réaliser dans son intéirrité (|ue pendant plus longtemps la 
pensée de Kant avait considéré la valeur des conceptions 
pratiques comme indépendante de toute organisation ration- 
nelle. Aussi la Crififjuc de hi Raison pure, outre (pi'elle 
déclare la morale étrangère à la philosophie transcendan- 
tale ', présente-t-elle dans le cha|)itre II delà Mélhoilolofjic 
une esquisse de philos(q)hie morale et religieuse ([ui, sur 
certains points, est en désaccord ou ne concorde qu'exté- 
rieurement avec les tendances et les conchisions de la D'ia- 
lectifjne: en maint endroit on remonte, semble-t-il, vers 
les conceptions et les formules des Leroiis sur la Méiaphy- 
siqne '\ 

D'abord l'intérêt spéculatif des idées de la raison y est 
considérablement atténué au prolit prescpie exclusif de leur 
intérêt pratique: la liberté du vouloir, linnuortalité de 
l'àme et l'existence de Dieu y sont conçues comme les fins 

I. (( Tous les concepts pratlcjues se rappoiientà îles objets de satisfaclion ou 
d'aversion, c'esl-à dire de i>laisir ou de peine, par suite, au moins indireclc- 
nient, à des objets de notre sentiment. Nïais coirune le sentiment n'e^t pas une 
faculté représentative des clioses et qu'il est en debors de la faculté de con- 
naître tout entière, les éléments de nos jugements, en tant qu'ils se rapportent 
au plaisir ou à la peine, a[)parlionnont par conséquent à la pbiiosopbie pra- 
tique, non h la i)bilosopbie transrendantaie en son ensend)le, laquelle n'eadairo 
qu'à des connaissances pures a priori. » III. p. 5 n() -").'>(), note. V. p. ;)33. — 
u Bien que les principes suprêmes de la moralité, ainsi que ses concepts fon- 
damentaux, soient des connaissances a priori, ils n'appartiennent pourtant pas 
à la pbiiosopbie transcendanlale ; car les concepts du plaisir et île la peine, des 
désirs et «les inclinations, de la volonté de cboisir, etc., qui sont tous d'origine 
empiri<pie, devraient y être |)résupposés. » lit, p. 5i, N . la modification qu a 
subie ce dernier passage dans la deuxième édition. — Clf. Vaibinger Commentur, 
I, p. \H^, p. 36i 

•2 Par son contenu tout ce cbapitre n de la Méthodologie, sauf peut être 
en qiiclques passages mis au point de la Critique, semble être un morceau anté- 
rieurement composé. C'est à cette conclusion qu'arrive aussi, après une ana- 
lyse d'une extrême minutie, Albert Scbvveitzer, Die Ueligionsphilosophie 
kaiils \'on der Kritik der reinen Vernuiip bis zur Religion, etc., 1899, 
p. 67. 



L\ CRITIQUE DE L\ RMSON PURE 



235 



suprêmes de la raison dans leur expression en quelque 
sorte naturelle, sans être enveloppées dans le système géné- 
ral des idées. (( Ces trois propositions demeurent toujours 
transcendantes pour la raison spéculative, et elles n'ont 
pas le moindre usage immanent, c'est-à-dire recevable 
pour des objets de l'expérience, et par conséquent utile 
pour nous de quelque manière; mais considérées en elles- 
mêmes, elles sont des efTorts de notre raison tout à fait 
oiseux et par surcroît encore extrêmement pénibles '. » Au 
reste, le caraclère restrictif de la CrUiqae est surtout mar- 
qué : (( Le plus grand et peut-être l'unique profit de toute 
la philosophie de la raison pure n'est sans doute que 
négatif; c'est qu'elle n'est pas un organe qui serve à étendre 
les connaissances, mais une discipline qui sert à en déter- 
miner les limites, et au lieu de découvrir la vérité, elle n'a 
que le mérite silencieux de prévenir des erreurs ". » S'il y a 
un canon de la raison pure, c'est-à-dire des principes a 
priori de son légitime usage, il ne peut se rapporter qu'à 
des déterminations pratiques. 

Mais l'essence de ce qui est pratique ne se comprend 
pas ici de la même façon que dans la Dialectique. « Est pra- 
tique, dit Kant, tout ce qui est possible par la liberté '. » 
Soit : seulement la liberté n'apparaît ici ni comme une idée, 
ni comme relevant positivement d'une idée. Tandis que la 
Dialectique, tout en maintenant un certain duahsme entre 
la liberté transcendantale et la liberté pratique, affirmait 
cependant, comme une chose à remarquer, « que c'est sur 
l'idée transcendantale de la liberté que se fonde le concept 
pratique de la liberté \ » la Mét/iodolor/ie expose que « la 
(picslion relative à la liberté transcendantale concerne seu- 
lement le savoir spéculatif», que « nous pouvons la laisser 
de côté comme tout à lait indiiïerente quand il s'agit de 



1. III, p. 528-529. 

2. m, p. 52G. 

2. m, p. 029. 
4. m, p. 371. 



c i 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE 



287 



236 



L\ PIIILOSOPUIF, l»H\ll()IK I>L KWT 



ce qui est pratique \ » La liberté pratique, ou lacultc de se 
déterminer indépeudanuiieiU des impressions sensibles, 
«"peut être démontrée par l'expérience " ». (( Nous la con- 
naissons par l'expérience, dit encore kant, comme une des 
causes naturelles », et nous n'avons pas à nous préoccuper 
de savoir si ce qui s'appelle liberté par rapport aux impres- 
sions sensibles ne pourrait pas à son tour être appelé nature 
par rapport à des causes plus liantes et plus lointaines. On 
dirait qu'ici la praticpie commence à nous-mêmes, à cette 
expérience directe de la moralité que Kant nous attribue et 
qui se manifeste par la résistance à nos pencbants. La 
l)ialecli(/ue avait sans doute autorisé une notion enq^rique 
de la liberté ' dans laquelle devait être conquis le contenu 
psycbologique du vouloir bumain : mais elle n'avait pas 
admis que, sans l'idée, cette notion pût fonder tout un 
ensemble d'atïirmations corrélatives. 

Ce défaut de correspondance, ou même ce désaccord 
entre la doctrine de la Dîdlrclujne et celle de la Mélhodo- 
logie tiennent sans doute à l'indécision, parfois illogiipie, 
avec laquelle Kant se représente encore la loi morale. Si 
l'on peut écarter le j)r()blème de la liberté transcendan- 
tale, c'est que, suivant lui. au point de vue pratique, nous 
ne demandons en premier lieu à la raison (pie la règle de 
notre conduite': or, quelque impérative qu'elle soit, la 
règle ne nous élève pas à la source pure de toute sponta- 
néité. Si d'autre part l'on peut invocpier en faveur de la 
liberté pratique le témoignage de rexpérience, c'est (|ue 
nous constatons en nous le pouvoir de ne pas nous laisser 
déterminer par ce qui attire Immédiatement nos sens, 
c'est-a-dire « une faculté de surmonter, au moyen des repré- 
sentations de ce qui est utile ou nuisible même d'une 
façon éloignée, les impressions produites sur notre faculté 

I. III, p. 53 1. 
a. m, p. 53o. 



sensible de désirer ^ . » Quelque relation qu'elle ait avec la 
raison, cette liberté qui s'en inspire pour savoir ce qui, par 
rapport à nous, mérite d'être désiré, « ce qui est bon et 
profitable », n'est que la liberté fondée sur la clarté intel- 
lectuelle des motifs ; c'est donc par une superposition assez 
injustifiée que Kant passe de la raison qui nous instruit sur 
les meilleurs objets du désir à la raison qui promulgue des 
lois pratiques pures, nettement distinctes de tout comman- 
dement empiriquement conditionné" : lois de la liberté 
vraiment objectives, exprimant ce qui doit arriver, tandis 
que les lois naturelles ne porteut que sur ce qui arrive^. 
(( J'admets qu'il y a réellement des lois pures, qui déter- 
minent entièrement a priori (sans tenir compte des mobiles 
empiriques, c est-à-dire du bonlieur) ce qu'il faut faire et 
ne pas faire, c'est-à-dire l'usage de la liberté d'un être rai- 
sonnable en général, que ces lois commandent absolument 
(et non pas seulement d une façon liypotliétique sous la 
supposition d autres fins empiriques), et qu ainsi elles sont 
nécessaires à tous égards. Je puis supposer à bon droit 
cette llièse en m autorisant, non seulement des preuves 
fournies par les moralistes les plus éclairés, mais encore du 
jugement moral de tout liomme, quand il veut se repré- 
senter clairement une loi de ce genre \ » Ces lois morales 
pures témoignent de la puissance qu'a la raison de faire 
plus qu'unifier en des formules pragmatiques des maximes 
empiriques de prudence, de constituer une unité systéma- 
ti(jue absolue des actes bumains. 

Mais entre ces lois pures et la liberté pratique, telle que 
Kant l'a entendue, quel rapport peut-il y avoir? Une cer- 
taine bélérogénéité subsiste évidemment, et ne pourrait être 
elTacée que si, dans la liberté pratique, la faculté de se 
déterminer indépendamment des impulsions sensibles était 

I. III, p. 53o. 

'2. III, p. 529. 

^ "r - 53o. 



3. III, p. 320. 

V m, p. 53i. 



3. III, p. 53o. 

4. III, p. 533. 



238 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE K VM 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE 



?h 



pure comme la loi, c'est-à-dire inconditionnée. Mais il 
faut dire que la loi morale n'est peut-être pas conçue jus- 
qu'au bout absolument pure. Si en effet, à la différence 
des lois pragmatiques, elle ne se définit pas pour nous par 
le boniiour. elle se définit tout au moins par le droit au 
bonheur '. Elle peut se traduire en celte formule : fais ce 
qui peut te rendre digne d'rtre heureux '\ Et ainsi, bien 
que le bonheur ne soit pas posé comme l'objet, ni comme 
le mobile immédiat de la volonté, la représentation en reste 
cependant assez étroitement liée à l'idée de l'action bonne, 
au point même de concourir par une iniluence subalterne 
à la vertu de la loi morale pour la rendre efficace. La hmi- 
lation de la liberté ici admise à la liberté pratique rendrait 
en effet paradoxale, sans quelque autre appui, la puissance 
souverainement déterminante de la loi morale, « qui est 
une simple idée ^ ». Aussi dans la suite des questions aux- 
quelles se ramène tout l'intérêt spéculatif et pratique de la 
raison : que puis-je savoir? que dois-je faire? que m'est-il 
permis d'espérer? la dernière question se rattache à la 
seconde, non pas seulement pour surajouter à l'obhgation 
certaine et suffisante de la loi morale une pensée de satis- 
faction finale, mais pour donner à cette obligation une force 
pratique, et même une sorte de justification '. (( Tout 
espoir tend au bonheur et est à l'ordre pratique et à la loi 
morale juste ce que le savoir et la loi de la nature sont à 
la connaissance théorique des choses '. » Ainsi la concep- 
tion de la loi morale est fondée sur la conception du sou- 
verain bien, c'est-à-dire d'une juste proportion entre la 
vertu et le bonheur. 

Or comment se représenter l'établissement de cette juste 



I. in, p. 532. 

2. III, p. 533. 

3. III. p. 530. 
/i. « Ces prol)l»>mos (la Hhorlo, l'immortalitr, Diou) ont à leur tour une tin 

plus éloignée, savoir ce f/u il faut /uirr, si la volonté est libre, s'il y a un Dieu 
et une vie future. » III, p .>i<) 
5. III, p. 532. 



fin 



proportion ? Ici la pensée de Kant paraît obéir à deux ten- 
dances différentes qui revêtiront dans ses œuvres ulté- 
rieures une forme plus exphcite. Elles se développent 
toutes les deux à partir de ce fait, que le monde sensible 
est incapable d'assurer la réalisation du souverain bien, et 
elles aboutissent toutes les deux à l'affirmation d'un monde 
intelligible, mais pour en interpréter diversement le rôle. 
D'une part, la moralité est conçue en principe comme la 
cause directe du bonheur dans une société d'êtres raison- 
nables dont les libres volontés s'accordent sous l'unité sys- 
tématique des lois morales. Cette société, ou ce monde 
moral, est un monde intelligible, en ce que la conception en 
est dégagée de tous les obstacles que rencontre la mora- 
lité dans les inclinations sensibles ou dans la corruption 
de la nature humaine ; ce n'est à ce titre qu'une idée, non 
un objet d'intuition intellectuelle, mais une idée qui peut 
avoir une influence sur le monde sensible et le rendre 
autant que possible conforme à elle-même. Donc, dans ce 
monde intelligible, la liberté gouvernée par les lois morales 
produirait d'elle-même le bonheur ; chacun serait l'auteur 
de son bonheur propre, en même temps que de celui des 
autres. Mais ce système de la inorahté qui se récompense 
elle-même supposerait pour être réahsé que chacun lit ce 
quil doit : il laudrail que toutes les actions des êtres raison- 
nables fussent comme si elles émanaient d'une volonté 
suprême réglant les volontés particulières. Or comme l'obli- 
gation d'obéir à la loi morale reste entière pour chacun 
alors mêtne qu'elle serait violée par les autres, l'ordre juste 
des volontés qui assurerait l'accoi d de la vertu et du bonheur 
est constamment menacé et en fait constamment troublé; 
on ne peut définitivement espérer l'avènement du souve- 
rain bien qu'en posant comme cause de la nature une rai- 
son suprême qui la tournera à la satisfaction des lois 
morales \ Cette idée d'un monde intelligible comme société 

1. III, p. 534-535. 



2^0 



L\ PIIILOSOIMIIE l'UVTIQLE DE K A>T 



i.v chukjii: de l\ iiaison plue 



•j4i 



des ctrcs raisonnables sera celle qui deviendra fondamen- 
tale dans le système de kanl; en passant à travers sa phi- 
losophie de l'histoire, elle perdra Vendémonisme qui y 
était allaché, en même temps qu'elle ramènera d'abord à 
une loi de nécessité rationnelle immanente, puis à une loi 
d'obligation, l'idée providentialiste, par laquelle se garantit 

le règne des fms. 

D'autre part, le rapport de la moralité au bonheur est 
conçu, hors delà constitution d'une société idéale des êtres 
raisonnabh^s, comme indirect : la moralité est capable de 
créer le droit au bonheur, non le bonheur qui lui serait 
proportionné. Les considérations de kant se réfèrent ici 
plus visiblement au sujet individuel, qui placé avec sa 
seule intention morale en lace du monde sensible, ne sau- 
rait en attendre une satisfaction selon ses mérites. Il laut 
donc admellre un autre monde ([ue le monde des phéno- 
mènes, c'est-à-dire un monde intelligible : et ce monde 
inlolhgible ne pouvant pas être donné ici-bas, il faut nous 
le représenter comme un monde futur pour nous, consé- 
quence de notre conduite dans le monde actuel. Dieu est 
le principe de la liaison pratiquement nécessaire entre les 
deux éléments du souverain bien, qui ne sauraient être 
naturellement unis ' ; ici le monde intelligible, c'est avant 
tout la conception d'une autre vie, conqKMïsanl, grâce à la 
médiation d'un sage créateur, l'impuissance de la moralité 
à créer le bonheur dont elle est digne. (( Sans un Dieu et 
sans un monde actueUement invisible pour nous, mais que 
nous espérons, les magnifiques idées de la moralité peuvent 
bien être des objets d'assentiment et d'admiration, mais ce 
ne sont pas des mobiles d'intenlioii et d'exécution parce 
qu'elles ne remplissent pas toute la lin qui est assigmée 
naturellement a priori précisément par cette même raison 
à tout être raisonnal)le, et qui est nécessaire ' )). (( La raison 



I. 111, 1». 5o.V 
a. m, p. 536. 



se volt forcée d'admettre un tel être (Dieu), ainsi que la 
vie dans un monde que nous devons concevoir comme 
futur, ou bien de considérer les lois morales comme de vaines 
chimères, puisque la conséquence nécessaire qu'elle-même 
rattache à ces lois devrait s'évanouir sans cette supposition. 
C'est pourquoi chacun regarde les lois morales comme des 
commandements, ce qu'elles ne pourraient être si elles n'unis- 
saient a priori à leurs règles des suites appropriées et si par 
conséquent elles ne portaient en elles des promesses et des 
menaces. Mais c'est aussi ce qu'elles ne pourraient faire, si 
elles ne résidaient pas dans un Etre nécessaire comme dans 
le souverain bien qui peut seul rendre possible une telle 
unité en proportion \ » Cette autre conception d'un monde 
intelligible, en perdant ce qui l'érigé encore en principe 
ou en caution de la lo' morale, prendra place, non pas dans 
le système fondamental de lamorahté, mais dans le système 
des postulats. 

Une théologie morale est donc au terme de l'effort tenté 
par la raison pour développer dans leurs conditions et dans 
leurs conséquences les faits et les nécessités pratiques, et 
elle se développe en termes très voisins de ceux qui 
l'avaient présentée comme une expression immanente de 
l'idéal de la raison pure. (( Lorsque du point de vue de 
I unité morale comme loi nécessaire du monde, nous pen- 
sons à la seule cause qui peut lui faire produire tout son 
effet et par suite lui donner aussi une force obligatoire pour 
nous, il ne doit y avoir qu'une volonté unique suprême 
qui comprend en soi tous ces lois. Car comment trouver 
en diverses volontés une parfaite unité de fins?^ » Or cette 
conception de l'unité morale du monde n'explique pas 
seulement l'ordre concordant des fins à réaliser par les 
volontés : elle exphque encore, parTextenslon qu'elle reçoit, 
la possibihté concrète de l'action morale au sein du monde 
donné. Elle conduit en effet à admettre une finahté univer- 



1. ihid. 

a. m, 1). 538. 

Delbos 



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lA l'IllI.OSOl'lIlK l'KATIQlK l)i: KVNT 



l.V CnlTlQlÉ Dl- L\ jt.VISON v{ lŒ 



selle de la nature, qui trouve clans la finalité pratique son 
modèle et sa justlfieation. « Il faut se représenter le monde 
eomme résultant d'une idée, pour qu'il soit d'accord avec 
cet usage de la raison sans lequel nous nous conduu-ions 
nous-mêmes d'une manière indigne de la raison, je yeux 
dire avec l'usage moral, lequel repose absolument sur 1 idée 
du souverain bien'. » Voilà pourquoi les rcclicrcbes sur la 
nature finissent par se diriger selon la forme d'un système 
des fins : seulement cette élévation transcendanlalc de notre 
connaissance doit être tenue, non pour la cause, mais pour 
l'effet de la finalité pratique que nous impose la raison ; 
même elle se rapporte, en dernier lieu, « à des principes 
qui doivent être indissolublement liés a priori à la possi- 
bilité interne des choses et par là huuctlu'olofiie Iranscewlan- 
/f(/,', qui faitde l'idéal de la souveraine peiTectionontologiquc 

un principe d'unité systématique, par lequel toutes choses 
sont liées selon des lois universelles et nécessaires, puis- 
qu'elles ont toutes leur origine dans l'absolue nécessité d'un 
Etre premier unique ^ » C'est donc par la notion de fina- 
lité, non par celle de liberté, que la doctrine pratique 
de ia mihodolofjie se lie à la doctrine transccndantale de la 

Di'ilecd'jiie. 

Mais la théologie morale qui opère ce lien ne doit servir 
qu'à nous donner une idée plus complète de notre desti- 
nation dans le monde ; c'est un motif moral qui la suscite, 
puisqu'elle cherche à expliquer l'obligation des lois morales 
et la nécessité d'efi^cts conlormcs à leur sens : mais elle ne 
doit pas aller directement ou indirectement contre ce molil 
en subordonnant les lois morales, comme contingentes, à 
une volonté dont nous n'aurions en réalité aucune 
idée si nous ne nous l'étions pas représentée d'après elles. 
Les actions obligatoires ne sont pas telles parce qu elles 
sont des commandements de Dieu : mais nous devons les 
reo^arder comme des commandements de Dieu parce qu'mté- 



243 



m 



3. Ibid. 



rieurement nous les reconnaissons obligatoires. Au surplus 
aucune théologie, moins celle-ci que toute autre, ne doit, 
sous peine de corrompre la sainteté de la loi morale, servir 
de prétexte à l'exaltation mystique et aux spéculations 
transcendantes \ 

Quel nom convient donc aux affirmations requises par la 
loi morale, qui définisse bien à la fois la conviction ferme dont 
elles sont l'objet et la signification exclusivement pratique 
qui leur est propre ^'> Ce qui les caractérise, c'est qu'elles 
reposent sur des preuves objectives insuffisantes et sur des 
motifs subjectifs suffisants. Elles sont plus qu'une opinion, 
moins qu'un savoir. Mais cette façon de les estimer est 
relative encore à la connaissance théorique et à son idéal 
de certitude dogmatique ; or c'est seulement leur insuffi- 
sance objective qui est théorique ; leur suffisance subjective 
est pratique : c'est le nom de foi ou de croyance qui leur 
convient. 

La foi peut être plus ou moins ferme ; la pierre de touche 
ordinaire pour en mesurer la fermeté est le pari. Bien des 
gens affirment avec une assurance qui semble exclure 
toute crainte d'erreur. Un pari les embarrasse. A la rigueur, 
pour telle assertion, pourraient-ils risquer un ducat: si dix 
ducats étaient en jeu, ils soupçonneraient qu'ils peuvent se 
tromper. « Heprésentons-nous par la pensée que nous avons 
à parier le bonheur de toute la vie, alors notre jugement 
triomphant s'éclipse tout à fait, nous devenonsextrémement 
craintifs, et nous commençons à découvrir que notre foi 
ne va pas si loin \ » 

La foi diffère, à un autre point de vue, selon le genre 
d activité pratique auquel elle est liée. S'agit-il simplement 
d habileté ? La foi qui sert de fondement à l'emploi réel 
de moyens pour certaines actions est contingente, en ce 
sens que la fin n'a rien de nécessaire. Une autre espèce de 

T- Hl, j). 5^0. 

2. JÏI, p. 541-5^7. 

3. m, p. 543-544. 



2'a\ 



lA l'IllI.OSOlMIIi: IMlVTKjli: 1)1. KWT 



l.A CRiriOlE DE LA RAISON PURE 



245 



fol est la loi doctrinale qui introduit dans nos jugements 
théoriques quelque chose d'analogue au>L jugements pra- 
liques: elle ajoute à l'utilité qu'ont certaines idées pour 
rachèvement de la connaissance l'affirmation de la réalité 
de leur ohjet : mais elle reste toujours ébranlée par les incer- 
titudes de la spéculation. 11 en est tout autrement de la loi 
morale : une nécessité est d'abord posée, c'est que je dois 
obéiràlaloi morale ; or, suivant ineslumièrcs, U n'ya qu'une 
condition qui mette en accord cette fin nécessaire avec toutes 
les autres fins, c'est qu'il y ait un Dieu et une vie future. Si 
donc la loi morale est la maxime de ma conduite, je croirai en 
Dieu etenla vie future, sous peine de ine contredire. « La 
conviction n'est pas ici une certitude /or/Zr/Mt-, mais une certi- 
tude morale: et puisqu'elle repose surdes principes subjec- 
tifs (sur la disposition morale), je ne dois môme pas dire : 
// est moralement certain qu'il y a un Dieu, mais je suis 
moralement certain, etc.. C'est-à-dire que la foi en un 
Dieu et en un autre monde est tellement unie à ma dispo- 
sition morale, que je ne crains pas plus le risque de perdre 
cette foi que je ne crains de pouvoir jamais être dépoudle 
de celte disposition ^ » Si l'on objecte que cette foi ration- 
nelle est beaucoup trop relative à des dispositions morales, 
il faut admettre alors qu'il y a des hommes auxquels tout 
intérêt moral est étranger: or c'est un fait, que 1 esprit 
humain prend intérêt à la moralité. En outre 1 homme 
moralement le plus indifférent ne peut s'empêcher au lond 
de redouter ce qu'il nie, à savoir Dieu et la vie future ; et 
il est impuissant, du reste, à convertir par la raison ses 
négations en certitudes. Dira-t-on enfin qu'en prétendant 
s'ouvrir des perspectives par delà l'expérience, la raison ne 
fait que répéter deux articles de foi familiers au sens com- 
mun? Mais veut-on que les affirmations qui intéressent tous 
les hommes dépassent le sens commun et ne puissent être 
découvertes que par les philosophes? N'est-ce pas la meil- 

I. 111, p. 54c. 



?■ 



leure preuve de la vérité d'une philosophie, que sur les fins 
essentielles de l'action humaine, elle justifie des idées qui 
ne sauraient être, sans perdre leur sens, conférées par 
privilège .' 



* 



Est-ce la même pensée qui a institué cette discipline 
savante et compliquée de la raison ihé^orique, et qui ac- 
cepte à son terme, dans leur signification la plus spontanée 
et la plus simple, les convictions pratiques de l'humanité? 
Oui certes, et ilne se peut que l'on ne soit pas frappé de la 
grandeur de l'eflbrt qui a lié en une doctrine deux disposi- 
tions d'esprit aussi diverses. Un système nouveau est 
fondé, nouveau à coup sûr par rapport aux philosophies 
antérieures, nouveau aussi à bien des égards par rap- 
port aux conceptions précédentes de Kant. Ce n'est pas 
seulement une certaine organisation d'idées qui a prévalu : 
organisation importante d'ailleurs déjà par son seul for- 
malisme, puisque l'on sait à quel .point la (( systéma- 
tique » de Kant a agi sur la détermination de ses concepts". 
C'est une idée maîtresse qui se produit, et qui s'établit 
désormais, comme une force à la fois de combinaison et 
d'expansion, au centre de l'œuvre kantienne : c'est l'idée, 
que la raison, la raison souveraine, est pour nous acte, 
non représentation, et qu'elle ne peut faire valoir ses 
notions propres que dans des usages définis par les condi- 
tions même de notre expérience scientifique et de notre 
action pratique. Cependant ces notions mêmes restent celles 
qu'ont reconnue les métaphysiciens de tous les temps, 
surtout Platon et Leibniz, et il arrive que le sens tradi- 
tionnel en domine encore la méthode qui les actualise ^ 

I. 111, p. 5^16-547. 

'À. Cf. Adickes, Kants Systematik nls systemhildender Factor. 

3. Il y a une part de virile dans l'interprétation que Paulsen a donnée du kan- 
tisme (V. Kant, surtout p. ^37-282. — V. aussi Tarticle justiticalif des Kanl- 
studien, Kants VerhaUniss ziir Mt^taphysik, IV, p. '|i3-'|/i7), malgré les cri- 
li<|n('s plus (Mio vives rpi'ollo a soulevées (V. notamment l'article de (loldsehmidt. 



2/i6 lA PIFILOSOPHÏF: PRVTÏQIE DE K V\T 

Ainsi la notion d'un monde intelligible, c'est essentielle- 
ment la notion d'un monde de choses en soi qui, tout en 
restant inconnaissables, n en imposent pas moins à l'usage 
de la raison certaines de leurs déterminations ; le monde 
des idées, dans l'acception que Kant donne à ce dernier 
mot, demeure au-dessous du monde des choses en soi, et, 
au lieu de le réduire, doit 1 exprimer analogicjuement ; 
c'est donc par delà elle-même que l idée de la liberté, 
expression suprême de la raison dans son application im- 
manente, cherchera le fondement de sa réalité, et tournée 
vers la chose en soi, elle laissera subsister entre elle et la 
liberté pratique un dualisme encore irrésolu. On com- 
prend par là (|ue la pensée de Kant ait du se porter dans 
la suite avec insistance sur le point où s'établit, avec la 
limitation, la communication possible du monde des phé- 
nomènes et du monde des choses en soi, au point où 
les idées de la raison s exercent activement : les choses en soi 
ont été plus positivement intégrées dans le système, mais 
en se laissant déterminer davantage par la ibnction des 
idées au lieu de la déterminer davantage. Enfin la loi 
morale, dans la Critlfjue de la Raison pare, apparaît assez 
imparfaitement définie entre la liberté transcendantale 
qu'elle justifie pour ainsi dire en dessous et la liberté pra- 
tique qu'elle règle en dessus : elle est encore caractérisée 
par des attributs trop formels pour établir entre les deux 
sortes de liberté la relation interne ou l'identité par la- 
quelle se constituera le principe suprême de la philosophie 
pratique de Kant, et indirectement de la spéculative : la 
Crltlfjue de la Raison pave ne contient pas encore le mot, 
ni explicitement l'idée d'autonomie. 

Kants Voraussetzungen iind Professer Dr. Fr. Paulsen dans l'Archiv fiir 
svslenaatische Philosophie, V, p. aSO-SaS.) La pensée de Kant s'est certaine- 
ment développée sur un fonds de concepts métaphysiques qu'elle a retenus ; 
mais Paulsen a tort le croire que la méthode kantienne en justifiant autrement 
ces concepts n'en a pour ainsi dire pas modifié le sens ; il est ainsi amené à 
re[)résenter comme des pensées après la Criti(/ue des pensées certainement 
antérieures, dont les principes posés par la Critir/uc devaient réduire peu à 
peu la signification traditionnelle. 



CIIAPITUE II 



LES PROLÉGOMÈXES A TOUTE MÉTAPHYSIQUE FUTURE. - LES LEÇONS 
SUR LA DOCTRINE PIllLOSOPlIIOUE DE LA RELIGION 



La Criti(pie de la Raison pare n'était pour Kant qu'une 
propédculiquc à un système, qui devait dans sa partie la 
plus générale comprendre une métaphysique de la nature 
et une métaphysique des mœurs ; la première devait trai- 
ter des principes rationnels, par purs concepts, de la con- 
naissance théorique des choses : la seconde, des principes 
rationnels qui déterminent et obligent a priori la conduite, 
sans faire appel à aucune condition empirique, à aucune 
donnée anthropologique'. Nul doute que Kant n'eut pour- 
suivi sous cette forme régulière le développement de son 
œuvre" en exposant tout d'abord peut-être les solutions 
des problèmes moraux \ s'il eût vu la Critique accueillie 
selon sa valeur et sa signification par le public savant, et 
si lui-même en eût été pleinement satisfait. Mais IdiCriticjae 
avait paru obscure ; elle avait été aussi inexactement que 
diversement interprétée; d'autre part, la déduction sub- 
jective des catégories, qui en était un organe essentiel, 
n'avait pas affecté aux yeux même de Kant la rigueur dé- 
monstrative qu'elle eût dû avoir. Aussi Kant méditait-il un 



I. 111, p. 553. 

2. Le 17 novembre 1781, Hartknoch, l'éditeur de la Critique, demandait 
à Iviuit de lui réserver la publication de sa Métajdiysique des mœurs et de sa 
Métaphysique de la nature. Brief\\'echsel, I, p. 261. 

3. Nous savons par Hamaïui qu'au commencement de 1782, Kant s'occupait 
activomont d'établir les principes de la Métaphysique des mœurs. — Ed. Rolh, 
VL j). 230. 



2\S 



î.\ PIIIIOSOPIIIE PHATTQIE DK K \> T 



exposé plus simple et plus clair de sa pensée. Dès le mois 
d'août 1781, il songeait à un résumé populaire de la Cii- 
fifjiie. On sait combien il fut énm, lorsque le compte rendu 
des « Goitingcr fjelchvle Anzeifjen, » écrit par (iarve, rac- 
courci et modifié par Feder, vint en janvier 1782, en Ire 
autres objections, lui reprocber son idéalisme. Au besoin 
de se faire comprendre s'ajoutait pour lui le besoin de se 
justifier. De là sortirent les Prolégomènes. Etait-ce le ré- 
sumé auquel il avait songé, uniquement corrigé et complété 
pour répondre à l'article en question * ? Toujours est-il 
que l'ouvrage nouveau, plus élégant et plus lucide, s'ap- 
pliquait à présenter sous une forme analytique ce que la 
Critifjue de la Raison pare avait présenté sous une forme 
syntliétique. 

Sur les problèmes moraux et religieux, les Prolér/omènes 
n'ajoutent sans doute strictement rien de nouveau à ce que 
contenait la CrUiqae : mais par ce qu'ils omettent ou ce 
qu'ils font ressortir, ils indiquent en quel sens Kant pour- 
suivait la détermination de sa pensée, ilemarquons d'abord 
que les conceptions auxquelles ils se réfL'rent ne sont pas 
celles qui se trouvent dans le Canon de la Raison pure, 
mais celles qui sont comprises dans la Dialectifjae ; ils rat- 
tachent la moralité au système des idées : ils ne définissent 
pas la liberté pratique en dehors de la liberté transcendan- 
tale". Le souci plus direct ou plus technique que kant 
avait à ce moment des questions morales a pu, de concert 
avec le désir qu'il avait de défendre son oeuvre contre les 
méprises des critiques, le pousser à traduire en formides 
plus réalistes la notion des limites de l'expérience et à 
établir plus catégoriquement, à l'intérieur de sa doctrine, 

I. Benno Erdmann, Prolegomena, Junleitung, p. iv, p. xvi, note; 
Kants Kriticismus, p. 85. — Contre la thèse de Benno Erdmann, v. Ar- 
noldt, Kants Prolegoniena nicht cioppelt redigirt, 1879, ®*' ^"*" l'ensemble 
de la question, \ aihinger. Die Erdmann- Arnoldtsche Controverse, Philoso- 
pliisclie Monatsheftc, 1880, p. 4 '4-71. 

y. Prolegoniena zu einer jeden kiinftigen Metaphysik die als Wis- 
seusrhaf't \.\'ird nuftrelen lii'nuten, 178^^; W , [). 9'|. 



LES PUOLEGOMENES 



2/19 



la nécessité d'affirmer les choses en soi ^ ; 4'usage pratique 
de la raison est lié aux choses en soi comme à des prin- 
cipes déterminants ^ Mais comme d'un autre côté Kant 
soutient aussi énergiquement que de ces choses en soi 
nous ne pouvons rien connaître, il s'applique à montrer 
qu'il y a une façon légitime de concevoir le rapport des 
choses en soi aux phénomènes. Les concepts de l'entende- 
ment n'ont d'usage légitime défini que dans l'expérience et 
ne comportent pas d'usage transcendant hors de l'expé- 
rience ; mais ils peuvent cependant être employés avec des 
déterminations tirées de l'expérience pour représenter ce 
rapport des choses en soi aux phénomènes, à la condition 
de ne pas perdre de vue dans ce cas leur sens exclusivement 
analogique ou symbolique. L'idée delà liberté, l'idée même 
de Dieu ne sont intelligibles pleinement pour nous que si 
elles sont saisies dans ce rapport et ne prétendent pas s'en 
affranchir. 

Assurément, selon la solution de la troisième antinomie, 
la hberlé ne peut être admise que dans le monde des choses 
en soi, hors du monde des phénomènes régi par la néces- 
sité naturelle : pourtant une action libre en nous n'est conce- 
vable que tout autant qu'elle produit un effet dans la série 
du temps et que par elle quelque chose commence dans la 
série des phénomènes. C'est pour cela que nous n'avons pas 
de concept de la liberté qui convienne à Dieu absolument, 
en tant que l'action de Dieu, résultant de sa nature uni- 
quement raisonnable, est comme enfermée en elle-même ^ 
La liberté, telle que nous la concevons, comporte une in- 
fluence des êtres intelligibles sur les phénomènes ; elle con- 
siste essentiellement dans le rapport de ces êtres, comme 
causes, aux phénomènes, comme efTets. Elle est donc 
le pouvoir de déterminer un commencement qui n'a d'autre 
prmcipe qu'elle-même. Or l'idée d'un premier commence- 

I- IV, p. 63, p. 99 sq. 

;|. ly, p.93-9',. ■■ 

^. IV, p. 92, note. 



iSi 



200 



I.V IMllLOSOPHIi: l'KMIQLE DE KANT 



* 1 

ment, qui ne saurait valoir exclusivement, ni pour le monde 
des clioses en soi où rien ne commence, ni pour le monde 
des phénomènes où rien n'est premier, vaut pour signifier 
la causalité de l'un par rapport à l'autre. Ln exemple per- 
met d'éclaircir ce genre de causalité. Il y a en nous une 
faculté, la raison, dont l'exercice est lié à des prmcipes ob- 
jectifs de détermination ; ces principes sont des idées pures, 
et leur puissance déterminante, ne relevant en rien de la 
nature sensible, n'exprime rien de ce qui est, mais ce qui 
doit être [das Sollen) : autrement dit, les idées de la raison 
fournissent des règles universelles, indépendantes de toute 
condition de temps. Dès lors, quand le sujet raisonnable 
agit par raison pure, ses actes peuvent être considérés comme 
absolument premiers, leur rapport au monde sensible n est 
pas un rapport de temps ; néamnolns ils se révèlent dans le 
monde sensible selon un ordre constant, eifet des maximes 
qu'ils ont adoptées. Si au contraire le sujet raisonnable 
n'agit pas par des principes rationnels, sa conduite reste 
soumise aux lois empiriques de la sensibilité, à l'enchaî- 
nement des causes et des ellets dans le temps, bien que sa 
raison en elle-même reste libre'. Ainsi les Prolcr/omètws 
tendent peut-être davantage à détacher la notion de la liberté 
de ce qui dans la chose en soi est essentiellement en soi, 
pour l'identifier au rapport de la chose en soi avec les phé- 
nomènes ; ils rapprochent aussi plus directement ce rapport 
du rapport des principes intelhgibles de détermination pra- 
tique à Tordre des penchants sensibles : d'où une réduc- 
tion déjà marquée de la hberté Iranscendanlale à la forme 
de la liberté pratique rationnelle qui agit selon ce qui doit 
être, au lieu qu'elle soit le principe universel de toutes les 
actions, quelle qu'en soit la morahté. Les Prolétjomhies 
semblent donc moins placer les idées de la raison sous 
l'ombre des choses en soi, pour en expliquer le sens à la lu- 
mière des conditions immanentes de l'action. 



I. iV, p yi 1)5. 



LES PROLEGOMENES 



201 



Même tendance apparaît dans les éclaircissements que 
fournit Kant sur la détermination des hmites de la raison 
pure, et qui lui sont en grande partie suggérées par le be- 
soin de répondre aux vues de Hume en matière rehgieuse. 

La Criliquc de la Raison pare ne contient qu'une mention 
rapide et assez vague des idées théologiques de Hume ' : elle 
devait d'ailleurs être terminée ou à peu près, lorsque Kant 
putprendre connaissance de la traduction que Ilamann avait 
faite des Dlalogaes sur la Relujion naturelle '\ Dans ces Dla- 
lofjues, où la pensée propre de l'auteur ne se révèle pas 
toujours avec une netteté et une consistance parfaites', ce 
qui apparaît malgré tout comme essentiel, c'est la discussion 

rigourousedelanthropomorphisme impliqué dans l'usage de 
la finahté pour la détermination des attributs de Dieu : 
contre l'orthodoxe Cléanthe, suivantqui « la curieuse adap- 
tation des moyens aux fins dans toute la nature ressemble 
parfaitement, tout en le surpassant beaucoup, à ce qui se 
montre dans les produits d'invention humaine : dessein hu- 
main, pensée, sagesse, intelligence » \ le sceptique Philon 
lait valoir que l'analogie signalée entre les produits de la 
nature et les œuvres de l'art humain est beaucoup trop in- 
certaine pour fonder un raisonnement qui ne serait décisif 
que SI Ton affirmait la similitude des causes en vertu de la 
similitude parfaite des elfets ; il se plaît à montrer que la 
nature est trop diverse en ses opérations pour qu'on puisse 
étendre à l'exphcation de phénomènes éloignés de nous le 
mode d'action qui résulte d'une économie des idées dans 
1 esprit " ; il soutient que le monde laisse apercevoir trop 

I. m, p. 496. 

2. Benno Ertlmann, Prolegomena, Elnleitung, p. vi ; Kants Kriticis- 
mus, p. SQ. 

3. Y. surtout la dernière partie, dans laquelle Philon semble retirer certaines 
dos objections qu'il avait faites. — Y. aussi la lettre de Hume à Gilbert 
t^ liot de Minto (10 mars 1751), dans laquelle il déclare avoir voulu faire de 
Ueanthe (l'orthodoxe anthropomorphiste) le héros de ses Dialogues. Burton, 
U/e and Corresfjondence of Da^id thune, Edinburg, 18^46, 1, p. 33i. 

4. The /jhUosophical Works of David Hume, Edinbur^h, II (iSOG) ; 
'<\parlie, p. \\o. 

•^- a»-' partie, p. \\\ s(j. 



202 



LA riIlLOSOPlIIE PRATIQIE DE KVNT 



d'imperfections, naturelles ' ou morales', pour (ju'on puisse 
conclure de là à la perfection et à la sagesse de la divinité : 
qu'enfin s'il existe un ordre universel, cet ordre n'exige pas 
nécessairement de principe au delà de la matière et est cer- 
tainement compatible avec d'autres hypothèses que celles 
du théisme anthropomorphique'. 

A la vérité, Kant trouvait dans sa pensée antérieure de 
quoi répondreà ces observations de Hume. Dans les Leçons 
sur la Métapliysifjue, il avait déjà défendu le théisme, tout en 
ralTranchlssantde ses expressions dogmatiques : il avait pré- 
venu que l'on tomberait dans l'anthropomorphisme si l'on 
oubliait que les attributs transférés de l'homme à Dieu ne 
sont pas les mêmes chez Dieu et chez l'honnne, mais seule- 
ment analogues'. Il avait donc marqué le caractère pure- 
ment analogique du procédé par lequel on rattache le monde 
à Dieu comme à sa cause'. Dans la Crili(jue de la Raison 
pure, il avait donné plus de précision à ces remarques, en 
les reliant à sa théorie sur la fonction régulatrice des idées de 
la raison, il avait donc repoussé d'une part cette espèce 
d'anthropomorphisme qui prélend déterminer par des attri- 
buts empruntés au monde donné, fut-ce le monde des êtres 
humains, ce qu'est en sol rexislence de Dieu: il avait ré- 
servé à la théologie transcendantale, à défaut de pouvoirs 
d'alFirmation plus positifs, un droit de censure et d'épura- 
tion sur les concepts de Dieu définis par des éléments em- 



1. 5« partie. 

2. lo'^et 11*^ parties. 

3. 4*^, 5«, 6»^, 7« et 8« parties. 

4. Vorlesungen iiber die Metaphysik, p. ^73. 

5. « Aucune créature ne peut d'aucune manitre saisir Dieu dans une intui- 
tion, elle peut le connaître seulement par le rapport cpi'il a au monde. Par con- 
séquent nous ne pouvons pas connaître Dieu comme il eut, mais comme il se 
rapporte au monde en tant que princii)e de ce monde ; c'est ce qu'on appelle 
connaître Dieu par analogie... L'analogie est une proportion entre quatre 
termes dont trois sont connus et le quatrième inconnu... Nous disons donc: Le 
rapport (/ail y a entre les objets des choses et ce que nous nommons en 
nous entendement, cest le rapport même (/u'il y a entre tous les objets 
possibles et iinconnu en Dieu, que nous ne connaissons nullement eiqu\, 
loin d'être constitué comme notre enlcndemenl, est d'un tout autre genre », 
p 3io-3i I. 



LES rilOI>EGOMENES 



253 



pii'iques, même pratiques \ Mais en même temps il justifiait 
une autre sorte d'anthropomorphisme, un anthropomor- 
phisme, comme il disait, « plus subtil ». En effet Taffirma- 
lion de Dieu, comme principe de l'unité systématique du 
monde, ne peut poser son objet qu'en idée : elle ne se laisse 
pas déterminer par les catégories puisque les catégories ne 
conviennent qu'aux phénomènes et requièrent, pour être 
appliquées, une intuition : mais elle peut se laisser sché- 
matiser par analogie avec des objets de l'expérience ; dire 
en ce sens que nous concevons Dieu comme une intelli- 
gence suprême, ce n'est pas dire qu'il est tel en soi, mais 
que nous devons nous le représenter comme tel par rapport 
au monde '\ 

Les Proie (jonièties confrontent directement les idées de 
Kant avec la critique de Hume. La raison conçoit Dieu 
comme l'Etre qui contient le principe de toute réalité. Mais 
veut-elle le penser par de purs concepts de l'entendement? 
Elle ne pense alors rien de déterminé. Selon la juste re- 
marque de Hume, il faudrait ajouter aux prédicats ontolo- 
giques (éternité, omniprésence, toute-puissance) des pro- 
priétés qui définissent l'idée de Dieu in concreto. Or ces 
propriétés ne pourraient être qu'empruntées à l'expérience: 
elles seraient dès lors en contradiction avec l'idée à laquelle 
elles apporteraient un contenu. Si j'attribue à Dieu un enten- 
dement, sous quelle forme sera-ce .^ Je ne connais positive- 
ment qu'un entendement tel qu'est le nôtre, assujetti à rece- 
voir les objets de l'intuition sensible avant de les soumettre 
aux règles de l'unité de conscience. Si je sépare l'entende- 
ment de la sensibilité pour obtenir un entendement pur, je 
n'ai plus qu'une forme de la pensée sans intuition, incapable 
par conséquent de saisir des objets ; car d'un entendement 
qui comme tel aurait une intuition immédiate des objets je 
n'ai aucune idée. De même, la volonté que je poserais en 



I. III, p. 'i33. 

a. III, p. .'i5i-'|52, ',0o-40i, 408-'lG(). 



204 



l.\ PHILOSOPHIE PRATIQU: DE K VM 



EES TMU>LKGOME>ES 



255 



Dieu ne serait jamais qu'une volonté comme celle que je 
connais par mon expérience interne, c'est-à-dire qui ne peut 
se satisfaire que par des objets alTectant la sensibilité'. 
Hume soutient donc justement que le déisme qui n'abou- 
tit pas au théisme est trop indéterminé pour servir de fon- 
dement à la morale et à la religion, et que le théisme ne peut 
se constituer que par anthropomorpliisme. Seulement il 
n'a pas vu que les concepts anthropomorphiques, contra- 
dictoires en effet s'il s'agit do les appliquer à Dieu en lui- 
même, sont légitimes dès qu'il s'agll d'exprimer dans noire 
langage le rapport de Dieu au monde sensible, en respec- 
tant ce qu'il va de positif dans la limite qui sépare l'expé- 
rience des choses en soi. Un tel usage de ces concepts 
constitue une connaissance par analogie, non pas au sens 
où Hume a pris ce dernier mot, comme une ressemblance 
imparfaite entre deux choses, mais au sens oii il faut le 
prendre, comme une parfaite ressemblance entre deux rap- 
ports qui lient des choses dilférentes. Attribuer à Dieu une 
raison, c'est à dire que la causalité de la cause suprême est 
par rapport au monde ce que la raison humaine est par 
rapport à ses œuvres. La nature de la cause suprême n en 
reste pas moins impénétrable : je compare seulement l'ef- 
fet que j'en connais, l'ordre du monde, aux elï'ets ordonnés 
de la raison humaine, et je conclus à l'identité du rapport 
dans les deux cas. Si je dis encore que le soin du bonheur 
des enfants est à l'amour paternel ce que le salut du geme 
humain est à cet attribut de Dieu, au fond inconnu, que 
j'appelle amour, je n'entends pas par là que cet amour en 
Dieu ressemble à une inclination humaine : je ne l'intro- 
duis que comme le terme qui me permet de déiinir pour moi 
par un symbole représentable ce qui est certain tout d'abord, 
c'est-à-dire 1 égalité de deux rapports. Ainsi tombe la cri- 
tique de Hume. Elle ne peut plus objecter que l'on dé- 



termine Dieu par des concepts contradictoires avec son 
essence, ni qu'on le laisse indéterminé au point où une 
détermination est possible pour nous et nous intéresse. A 
l'oiigine de cette critique il y a un principe juste, mais in- 
complet : à savoir, que nous ne devons pas pousser l'usage 
do""malique de la raison au delà du domaine de l'expé- 
rience possible. Un autre principe doit intervenir, qui a 
entièrement échappé à Hume : à savoir, que nous ne devons 
pas considérer le domaine de l'expérience possible comme 
une chose qui, au regard de la raistDn, se limite elle-même : 
ce qui limite l'expérience doit être en dehors d'elle, et peut 
soutenir avec elle des rapports déterminablcs par analogie \ 

L'insistance avec laquelle Kant marque sur ce sujet l'op- 
position de sa pensée à celle de Hume, dans l'ouvrage où il 
a dit le plusexpHcitementce qu'il devait à Hume, s'explique 
sans doute par la crainte de voir opérer quelque rappro- 
chement entre les réserves de sa Dialectique contre le dog- 
matisme et les aperçus sceptiques de Hume en matière 
rehgieuse. Le public eût pu croire que le (( Hume prussien » 
suivait en tout le Hume écossais. Et d'autre part Kant, en 
train de poursuivre les conséquences pratiques de sa doc- 
trine générale, se devait à lui-même de signifier qu'elles 
l'entraînaient dans une tout autre voie". 

Cependant les Prolégomènes n'esquissent même pas une 
doctrine positive de la morahté : ils se bornent à rappeler 
les services que la discipline critique rend à la morale ; 
grâce à cette discipline, les idées transcendantales ne doivent 
plus nous égarer dans des connaissances spécieuses et dia- 
lectiques ; mais la nécessité de les concevoir n'en reste pas 
moins bien fondée et témoigne d'une disposition métaphy- 
sique de la raison qui, comme telle, est invincible. Il reste à 
découvrir le vrai domaine d'application de ces idées, qui 
est la morale. (( Ainsi les idées transcendantales, si elles ne 



i 



1. Kant ne semble donc pas cire encore arrivé à la pleine conception d'une 
volonté pure. 



I. IV, p. loS-iof). 

a. Cf. Benno Erdmann. Prolegomeaa, l'Jinleitu/ig, p. cvin. 



256 



LA PIlUOSOIMlli: PIIMIQIK l)i: KVNT 



LES LEÇONS SLlt LA DOCTRINE DE LA RELIGION 



1207 



peuvent nous Instruire positivement, servent du moins à 
détruire les affirmations du malévinlismc, du naturalisme et 
dnfalalisme. afTirmalions téméraires et qui rétrécissent le 
champ de la raison, par là à ouvrir un espace libre aux 
idées morales en dehors du domaine de la spéculation ; et 
voilà, ce me semble, ce qui expliquerait dans une certaine 
mesure cette disposition naturelle '. » 



Kant ne semble donc pas avoir encore exactement déter- 
miné le rapport des idées qui doivent constituer le système 
de la morale, ni clairement aperçu la conception qui orga- 
nisera le système. On peut suivre la trace de ses hésitations 
et de ses recherches à celte époque dans ses Leçons sur la 
doctrine philosophinae de In Iklif/ion, qu'a publiées Politz ' ; 
c'est dans le semestre d'hiver de 1 783-1 784 que kant ensei- 
gna à part pour la première fois la théologie philosophique, 
devant un nombre étonnant d'auditeurs, selon ce que 
llamann écrivait à Ilerderle 9.2 octobre 1783 ' ; c'est à cette 
date que se rapportent, pour des raisons internes ^ et pour 
des raisons externes \ avec la plus grande vraisemblance 
les Leçons qui nous ont été conservées. 

l' VorLsiin<,''en iiher die philosophhrhe UeU-ionslehre, !••« c'dilion, 
181- • 3»^^ édition i83o. — Nos renvois se rôfèrent à la deuxième édition. 
3.' Ed. Roth,' M, p. 354. — Cf. Em. Arnoldt, KrUische Excurse, 

p. 5qi 5()("». , ... I • I ./ 

.i V. ÀValter B. Walorman, Kant s LecUires on the philosophical theon 

o/* /?p//>/o/i, Kantsludien, m, p. 3oi-3io. 

5 Je m'étais adressé à M. le Prof. Ileinzc, char^'é de préparer une partie de 
l'édition nouvelle des œuvres de Kant, pour savoir s'il n'avait pas quelque 
manuscrit permettant de fixer par des signes externes la date des Lt'cons sur 
la doctrine philosonhique de la lieiigion ; M. le Prof, lleinze a bien voulu 
me répondre qu'un cahier (|ui a été conservé, et qui donne presque entière- 
ment le même texte (lue les Levons, \nAu\nc comme date du commencenient 
des leçons, le i3 novembre 1783. Ce renseignement est confirmé dans la der- 
nière édition (IX*) du r.rundriss d'ieberweg lleinze, III, i, p. 29,1. —A 
remarquer que ces Leçons contiennent quelques passages, p. 60-67, 70-71, 
littéralement reproduits de la Critique de la liaison pure, Hl, p. ^i^mM, 



Ces Leçons laites d'après Baumgarten etEbcrhardont de 
grandes aiïinités avec la partie des Leçons sur la Métaphy- 
sique comme avec la partie de la Critique de la Raison pure 
qui sont consacrées à la théologie rationnelle. Elles repro- 
duisent les mêmes grandes divisions de cette théolo^^ic en 
théologie transcendanlale, lliéologie naturelle et théologie 
morale. La théologie transcendanlale, qui essaie de dériver 
d'un concept rexistencc d'un Êlrc nécessaire*, nous pré- 
sente de Dieu une idée à coup sûr très épurée, mais très 
pauvre; elle est surtout, par rapport aux autres sortes de 
théologie, propédeutique : par son caractère strictement 
rationnel, elle exclut ranthropomorphisnie, mais au prix de 
toutes les déterminations de Dieu qui nous intéressent ; le 
déisle qui s'en contente n'est guère en accord avec la con- 
science du genre humain'. La théologie naturelle nour four- 
nit, elle, au Heu d'une substance éternelle agissant aveu'dé- 
nient, un Dieu vivant, cause de toutes choses par son 
intelligence et sa hberté \ Elle ne peut d'ailleurs nous en 
présenter le concept que comme une hypothèse nécessaire 
de la raison, qui ne saurait sans danger se convertir en une 
explication directe des phénomènes de la nature. Elle doit 
se tenii- en garde contre ce qui est son vice naturel, l'anthro- 
pomorphisme, non seulement contre ranlhropoinorphisme 
grossier qui, en prêtant à Dieu une figure humaine, trahit 
trop visiblement son délaut, mais encore contre l'anthro- 
pomorphisme subtil, qui en rapportant à Dieu des attributs 
de l'homme, néglige d'allranchir ces derniers de leurs 
bmites \ Ce n'est pas à dire cependant qu'il nous soit dé- 
fendu de rien aiïirmer de Dieu qui nous intéresse : et, comme 
dans les Prolér/oniènes, Kant combat les objections de Hume 
contre le théisme. Ici, il les combat comme contradictoires 
avec la finalité de l'univers. Le inonde en général, surtout 



i. P. 23 ; p. 060 sq. 
^. P. 16. 

P. i5 ; p. 96. 



P. 93-94, 



Dm 



BUS. 



258 LA l'IlILOSOPHIE PRVTIQIE DE KANT 

les Cires organisés, nepeuvcul èlrc les produits d'uue ..alure 
brute : par quel concours de contingences aveugles pour- 
rait-on rendre intelligible la production d une simple 
teigne» Lbvpotbèse d'une snmma intelln/enha est incom- 
parablement' plus satislaisanle pour la raison que 1 liypotl.èsc 
contraire : le tout est de se souvenir que cette hypothèse ne 
saurait prétendre à déterminer ce quest Dieu en soi . Le 
théisme moral est celui qui est vraiment « crit.que " )>; et 
c'est en même temps celui qui assure l'existence de Dieu 
sur un Ibndement inébranlable. En elTct, le système des 
devoirs est connu a priori par la raison avec une certitude 
apodlctique; et ce n'est pas pour le garantir comme tel que 
Dieu est invoqué : en ce sens la morale se sulht pleinement 
à elle-même. Mais du moment quelle détermme les condi- 
tions sous lesquelles un être raisonnable et hbre se rend 
di-ne du bonheur, elle doit admettre, sous peine d inhrmer 
indirectement le svstême des devoirs dont elle part et 
d-ébranler la foi en sa réalité objective, que le bonheur doit 
être réparti à Ihonnête homme selon qu'il l a mente. Ur 
en fait dans le cours actuel des choses, non seulement la 
plus respectable honnêteté ne rencontre pas le bonheur, 
mais elle est constamment méconnue, persécutée, loulee 
aux pieds par le vice. Il doit donc y avoir un Etre qui gou- 
verne le monde d'après la raison cl les lois morales, qui 
établit pour l'avenir un ordre dans lequel la créature qui 
s'est rendue digne de la félicité en participera elTective- 

ment'. , ,. ,• i 

Le théisme moral se distingue des diverses formes du 

théisme spéculatif par le genre de rapport qu il établit entre 
l'existence de Dieu el le sujet qui lallirme. L affirmation 
ici ne pourrait être appelée hypothétique que SI 1 on ramenait 
toute certitude à la certitude théorique, qui exige pour loue 
connaissance l'union du concept et de l'intuition : laute 

1. P. 94; p. 123-126 

2. P. 3i. , .. . 

3 P. 3i-32; p. i39-i'4o; p. i3(>-ii)7- 



I 



4 






LES LEÇONS SIR LA DOCTKT>E DE LA RELIGION 269 

de pouvoir réaliser cette union, les preuves spéculatives 
n'ont pas résisté à la critique. Mais, à défaut d'une intuition 
qui la vérifie, et qui, si elle nous était donnée, aurait pour 
elTet de nous soumettre aux mobiles de l'espoir et de la 
crainte, Tidée de Dieu peut se rapporter à la condition de 
l'agent qui doit obéir au devoir, et c'est par là qu'elle se 
détermine, non plus tliéoriquement, mais pratiquement. 
Elle est donc justifiée dès qu'elle se rattache, non pas seule- 
ment à des besoins subjectifs, mais à des données objectives 
de notre raison ; or les impératifs moraux constituent des 
données de ce genre, aussi certaines que celles qui en ma- 
thématiques érigent des suppositions en postulats. Nous 
dirons donc que Fexistence de Dieu est un postulat néces- 
saire des lois irréfragables de notre nature propre et que la 
foi (jui s y attache est en elle-même aussi certaine qu'une 
démonstration mathématique'. Cette évidence pratique ne 
crée pas dans le sujet une disposition à mettre l'alFirmation 
de Dieu au-dessus de la loi morale prise en elle-même ", 
mais simplement à rendre la loi efficace comme mobile \ 
Kant insiste sur le danger qu'il y aurait à faire dépendre la 
morale de la théologie, à confondre par exemple la théologie 
moraleaveclamorale théologique 'rmaisilneparaîtpasencore 
avoir découvert, parmi les motifs de notre conduite en con- 
lormité avec le devoir, ceux qui doivent nous déterminer 
immédiatement. Ce qu'il met en relief, c'est le caractère à 
la fois rationnel et pratique de la croyance en Dieu, pour 
laquelle se trouve désormais tout à fait consacré le terme de 
postulat. 

La croyance morale porte plus que sur l'affirmation de 
Dieu : elle porte également sur l'airirmation de la liberté et 
sur celle d'un monde moral : par ces trois afFirmations, 
d'ailleurs étroitement connexes, elle nous élève à une idée 

1. P. 32-34 ; p. i4i ; p- 159-160. 

2. « Dieu est en quelque sorte la loi morale même, mais personnifiée », 
p. i46. 

3. P. 4; p. i42. 
i P. 17. 



) 



j^ 



I 



•j6o 



IV PlllI.(>S()Flllt IMUTIOIE Di: KVM 



qui dépasse rexpériencc. Mais devant une part de ses titres 
a l'insufiisance de la raison spéculative, elle ne saurait laisser 
dénaturer cette idée par une spéculation visionnan-e '. 

En somme, les Lerons sur la doclvlne pliilosopldqae de la 
Pxclujion, si elles manifestent quelque tendance à rationaliser 
davantage la croyance morale, ne modifient rien, sur la 
théologie proprement dite, des conceptions exposées dans 
les Lerons sur la Mrfaphysif/nr cl dans la Crilujue. Même 
sur le prohlème de la nature du mal. elles s'en tiennent à 
loptimisme leibnizien, qui cependant ne concorde guère 
avec ridée assez fortement manpiée d'un dualisme entre la 
nature et la moralité', —au point de se référer expressé- 
ment aux Considérations sur rojdindsme \ Le mal dans le 
monde n'est que le développement imparfait d'un penchant 
originel au bien : il ne saurait résulter d'un principe spéci- 
liqueet positif. Ellorçons-nous de considérer les choses au 
point de vue du Tout : dans cet elVort les astronomes nous 
aident par leurs découvertes, (pii ont indélhiiment élargi 
notre hori/on . En concevant que tout dans le monde est 
arran^^é pour le mieu\, nous sommes conduits à admettre 
une pareille harmonie pour les fins de la raison '. C'est celle 
conception d'une harmonie des fins de la raison qui relie 
dans ces Leçons à la théologie de Kant l'essai plus neuf 
qu'elles présentent ça et là d'une doctrine positive de la 

moralité . 

Cette doctrine consiste à identifier la moralité avec un 
svstéme universel des fins : l'accord de notre conduite avec 
ridée d'un système de toutes les fins est le fondement de la 
morahlé d'une action. C'est pourquoi le bonheur ne doit 
pas être moralement l'objet immédiat de notre vouloir, car 

I. P. 174. 

3. P. i56-i57. 

3. P. i84-i83. 

',. P. i5o. 

."). P. i85. 

{]. P. 185-187. , . . 

7. V. WalUr 15. Watennau, T/ir l.thics vf Kant s l.octuves on llie plu- 

losouhUai Theory of Religion, Kanbtudicii, lit, i). 115-418. 



LES LE(:0>S SI II r.\ OOCTUnE DE E\ UELTflTOX 



2G 



il ne peut être qu'un ensemble de fins contingentes, variant 
selon les sujets ^ En d'autres termes, la notion du bonheur 
n'est pas la notion d'un Tout, elle est composée unique- 
ment de parties ; elle ne peut servir de règle. Au contraire, 
la vraie façon de procéder en morale, c'est de partir de l'idée 
d'un Tout de toutes les fins pour déterminer la valeur de 
chaque fin particulière. L'usage moral de notre raison nous 
rapproche ainsi inconcreto, et uniquement pour la pratique, 
de l'acte de l'Intelligence suprême qui va du Tout aux par- 
ties. L'homme a l'idée d'un Tout de toutes les fins, bien 
qu'il ne la réalise jamais complètement'. Cette idée est à la 
fois principe et critère. « On peut concevoir deux systèmes 
de toutes les fins : ou bien par la liberté, ou bien selon la 
nature des choses. Un système de toutes les fins par la hberté 
est atteint suivant les principes de la morale, et est la per- 
fection morale du monde : en tant seulement que des créa- 
tures raisonnables peuvent être considérées comme membres 
de ce système universel, elles ont une valeur personnelle. 
Car une bonne volonté est quelque chose de bon en soi et 
pour soi, et par conséquent quelque chose d'absolument 
Ijon (Denn ein (juter Wille ist etwas an und filr sieJi Gutes, 
undalso etwas absolut Gutes). Mais tout le reste ne peut être 
que quelque chose de conditionnellement bon. Par exem- 
ple, la pénétration d'esprit, la santé ne sont quelque chose 
de bon que sous une condition bonne, c'est-à-dire sous la 
condition d'un bon usage. Mais la moralité, par laquelle 
est rendu possible un système de toutes les fins, donne à 
la créature raisonnable une valeur en soi et pour soi, en en 
faisant un membre de ce grand royaume de toutes les fins. 
La possibihté d'un tel système universel de toutes les fins ne 
dépendra uniquement que de la nioralité. Car c'est seulement 
en tant que toutes les créatures raisonnables agissent d'après 
ces lois éternelles de la raison qu'elles peuvent être unies 



I. P. i45. 
•2. P. I i3-ii4 



i 



262 



T,\ PHII.OSOPHIF PHVTlOrF DK K \>T 



LES LEÇONS SIR l.\ DOCTRINE DE LA RELIGION 



263 



SOUS un principe commun et constituer ensemble un sys- 
tème des fins. Par exemple, si tous les hommes disent la 
vérité, il y a entre eux un système des fins possible ; 
mais dès que l'un d'eux seulement vient à mentir, sa fin 
propre n'est déjà plus en accord avec les autres. Voilà pour- 
quoi aussi la règle universelle d'après laquelle est estimée la 
moralité d'une action est toujours celle-ci : « Si tous les 
hommes faisaient cela, est-ce qu'il pourrait bien y avoir 
encore une connexion des fins ' ? » Se déterminer par les 
lois de la raison ou agir pour constituer un système des iiiis, 
ce sont deux façons à peine dilférentes de traduire les con- 
ditions de la conduite morale. (( Lue action est mauvaise, 
lorsque luniversahté du principe d'après lequel elle est 
accomphe est contraire à la raison ". » 

Un système de toutes les fins, avons-nous vu, ne peut 
fournir pleinement son contenu à la morahlé que s'il est 
réalisé par la liberté. La hberté doit être supposée chez 
riiomme, si Ton ne veut pas que la moralité soit sup- 
primée. Cette hberté est-elle la hberté transcendantale. 
l'absolue spontanéité, la faculté de vouloir a priori? Certes, 
si riiomme, comme membre de la nature, est soumis au 
mécanisme, tout au moins à un mécanisme psychologique, 
il a conscience de lui-même comme d'un objet intelligible. 
Seulement cette conscience a peine à se certifier elle- 
même, par le fait que l'homme a des inclinations subjec- 
tives : et le concept d'une absolue spontanéité, valable sans 
aucune difilculté pour Dieu, ne peut étabhr sa réahté, m 
même en un sens sa possibilité quand il s'agit d une créa- 
ture alfectée par les choses. L'homme, en tout cas, possède 
la liberté pratique, c'est-à-dire f indépendance à l'égard 
des penchants sensibles. Bien que kant ne caractérise 
encore la liberté pratique que négativement, il la rapproche 
cependant de la liberté transcendantale. d'abord en ne la 



donnant plus comme un fait d'expérience, ensuite en la 
présentant comme une idée d'après laquelle nous devons 
agir et qui acquiert par là une réalité. « L'homme agit d'après 
l'idée d'une liberté, comme sll était libre, et eo ipso il est 

libre. ^ » 

Cependant la pensée de Kant n'est pas encore arrivée 
à définir par un principe central le rapport qu'il y a 
entre ces diverses conceptions, idée de la loi morale, idée 
de la liberté, idée d'un ordre selon la raison, idée d'un 
système universel des fins. Il n'est aucune de ces con- 
ceptions qui ne soit destinée à trouver une place dans la 
doctrine intégrale : mais quelle place au juste? En se posant 
plus près de la liberté transcendantale, la hberté pratique 
peut moins se laisser imposer du dehors le système des 
fins (pii répond à la loi morale, et pourtant il faut que ce 
svstème des fins ait une valeur objective. Il est temps de 
voir comment Kant a été plus directement conduit à la 
notion médiatrice. 



I. I\ ioi-i3^ 

p. 21)0. 



Cf. (hundlegung zur Metaphysik der Sitieii, IV, 



1. P. 181)190. 

2. V. i4d. 



CIIAPITUE III 



LA PHILOSOPHIE DE LIIISTOIIΠ



La volonté est pour Kanl la facullr des fuis: la volonté 
est morale lorsque les lins qu'elle poursuit font partie d un 
système rationnel: mais celte conception d'un ordre des 
fins, tout en étant très essentielle à la pensée kanlienne, 
avait gardé un caractère spéculatif assez indéterminé: elle 
ne s'était pas non plus rattachée par un lien interne à l idée 
de la liberté qu'elle suppose. Il semble qu'elle ait dû pour 
une grande part sa définition prati([ue à l'eUort Tait par 
Kant à cette époque pour esquisser une philosophie de 
l'histoire. 

C est dans la seconde partie du wm*" siècle que la notion 
d'une philosophie de l'histoire commence à se produire en 
Allemagne, et à y engendrer divers essais d'exposition ou 
d'explication de la marche générale et des lins dernières 
de l'humanité '. Cette notion ne tarda pas à bénéficier du 
concours de la doctrine leibnizienne. Bien que Leibniz, 
malgré ses connaissances et ses aptitudes d'historien, n'eut 
pas cherché à éclaircir didacticpiement la signilication phi- 
losophique de Ihistoire, il devait, par son optimisme, par 
sa conception d'un développement à la l'ois spontané et 
régulier des êtres, par son principe des indiscernables 
comme par son principe de continuité, éveiller au moins de 



I. Robert Flint, La Philosophie de l Histoire en Allemagne, trad. fran- 
çaise de Ludovic Carrau, 1878, p. 23. 



I.\ PlTU.OSOPniE DE L TUSTOIRE 



265 



façon indirecte le sentiment d'un intérêt et d'une valeur de 
toutes les productions humaines, l'idée d'une suite ration- 
nelle de tous les événements humains. Cependant ce sens 
de sa pensée fut aussi étranger que possible à Wolffet à ses 
disciples. Le rationalisme wolîfien retranche précisément 
de la philosophie leibnizienne tout ce que contenait de 
fécond cette idée d'une évolution à la fois naturelle et 
rationnelle: et, préoccupé avant tout de constituer le 
système logique de la vérité, il ne considère qu'avec indif- 
férence ou même avec mépris toutes les représentations 
que l'humanité s'est données des choses en dehors de ce 
système. Avant les lumières du siècle il n'y avait que 
superstition et que barbarie. L'enthousiasme ingénu avec 
lequel certains Avolffiens se félicitent d'être nés en leur 
temps * trahit, avec leur inintelhgence du passé, leur 
impuissance à concevoir pour les croyances et les œuvres 
spiiiluelles de riiomine une autre mesure que leur morale 
et leur théologie naturelle. Si le mouvement de VAaf- 
lih'ininy ne se termina pas tout entier à cette conception 
plate et stérile, ce fut grâce à une reprise de ce que la 
pensée de Leibniz avait comme gardé en réserve. Lessing 
ressuscite le meilleur de l'inspiration leibnizienne: la raison 
n'est pas née tout entière à un moment: elle doit se recon- 
naître jusque dans les croyances et les œuvres qui paraissent 
l'avoir contredite ou hmitée: elle est réelle, quoique à l'état 
confus, dans cette apparente irrationnalité des pensées et 
des productions humaines d'autrefois. Le propre de la 
raison, ce n'est pas de faire rentrer le réel dans ses cadres 
logiques, c'est de voir en tout ce qui est, en tout ce qui 
arrive, un microcosme, une monade, un miroir vivant de 
l'ordre universel qu'elle aspire à comprendre. Ainsi, en se 
retrouvant dans l'histoire, la raison, au lieu de manquer 
son objet, en prend une pleine et ample possession. L'en- 
semble des événements et des actes humains forme une 



I. \ . en particulier Mendelssolin dans l'appendice de son Phédon. 



266 



Lv rnii.osoPHTE PRvriorE de ka^t 



série ordonnée dont chaque terme est un degré dans 
l'expression ou la réalisalion de la vérité'. 



* * 



Toutetbis, si le leibnlzianisnie ainsi restauré faisait bien 
ressortir la finalité de révolution liuinaine, il devait avoir 
aux veux de kant le radical défaut de ne pas la spécifier et 
de la confondre avec la finalité générale de la nature. Du 
moment que tout se règle sur la représentation dogmatique 
d'un ordre de choses sans dilVérences et sans oppositions 
essentielles, d'un ordre qui ne se manifeste (pie sous la loi 
d'un progrès continuel qui ne se diversifie que par analogie 
avec lui-même, les déterminations de la volonté perdent 
leur sens originel et leur valeur absolue ; les événements 
historiques aussi bien que les actes individuels de riionime 
ne sont plus moralement qualifiables. — La hberté ne peut 
se sauver que par une opposition irréductible à la causalité 
mécanique : cette conception caractéristique de la pensée 
criticiste avait à lutter contre la séduction de l'esprit leibni- 
zien, incomparable dans l'art de rapprocher les contraires 
et de les réduire à de simples variétés de points de vue 
et à de simples différences de moments. Kant venait préci- 
sément de rencontrer une thèse qui dérivaitdecet esprit dans 
le livre d'un prédicateur de Gielsdorf, Schulz, livre intitulé 
Essai iV introduction à une morale pour tous les hommes sans 
distinction deReliijion. 11 l'expose etla combat en un compte 
rendu qu'd donne au a Raisonnircndcs Bucherverzeichniss)) 
(1783) ^ Il montre les conséquences connexes qu'engendre 
l'application dogmatique du principe de continuité. Dans 
l'ordre de rexistence, rien n'est mort, même ce qui semble 
inorganique: la vie est partout, à des degrés divers : il n y 
a donc pas lieu de faire de l'àme, dans une nature univer- 
sellement animée, un être à part. Dans l'ordre de la con- 



I. IV. p. iSô-iSg. 



LA PinT.OSOPITlE DE L TTTSTOIRE 



267 



naissance, toute affirmation implique une part de vérité, 
môme l'affirmation d'apparence la plus erronée : il n'y a 
pas d'erreur absolue : ce que l'homme affirme, au moment 
oùill'affirmcestpourlui unevérité.le redressement d'une 
erreur se fait par l'apparition d'idées qui manquaient encore; 
la vérité d'autrefois devient erreur parle progrès même de la 
science : s'il y a une critique de la raison par elle-même, 
elle ne saurait avoir lieu tandis que la raison affirme, mais 
plus tard, quand la raison n'est plus au même point et 
qu'elle a acquis de nouvelles lumières. Enfin, dans l'ordre 
de l'action pratique, la vertu et le vice n'ont rien d'essen- 
tiellement distinct : ils n'expriment qu'un degré inférieur 
ou supérieur de perfection ; ils résultent d'une inclination 
fondamentale, qui est l'amour de soi, déterminée, tantôt 
par des sensations obscures, tantôt par des représentations 
claires ; le repentir est absurde, dès qu'il signifie, au lieu 
d'une disposition à agir désormais autrement, la croyance 
que l'action aurait pu être autre dans le passé. 11 n'y a pas 
de libre arbitre : la volonté est soumise à la loi stricte de la 
nécessité : heureuse doctrine, selon l'auteur, et qui donne 
à la morale tout son prix, qui justifie la sagesse et la bonté 
divines par le progrès assuré de toutes les créatures vers 
la perfection et le bonheur. Et il est fort vrai que l'on peut 
avec de pieuses intentions aller jusqu'à une telle doctrine, 
et même plus loin : témoin Priestley en Angleterre. Mais 
ce n'est pas une raison pour adhérer à ce fataUsme univer- 
sel, qui « convertit toute la façon d'agir de l'homme en un 
simple jeu de marionnettes » et qui «détruit entièrenient 
le concept d'obUgation». (( Le devoir {das Sollen) ou l'im- 
pératif qui distingue la loi pratique de la loi naturelle nous 
place aussi en idée tout à fait hors delà chaîne de la nature, 
tandis que si nous ne concevons pas notre volonté comme 
libre, cet impératif est impossible et absurde'. )) Tout en 
ne voulant considérer ici que la hberté pratique, liée à la 



I. IV, p. i38. 



268 



î,\ IMITI/>Sf)PFIir IMWTTOTF, OF. KWT 



conscience du devoir, Kanl cependant la traite comme une 
idée, non plus comme un tait d'expérience psychologi- 
que. (( Le concept pratique delà liberté n*a dans le fait rien 
du tout à discuter avec le concept spéculatif, qui reste plei- 
nement livré îi la métaphysique. Car d'ofi m'est venu origi- 
nairement l'état dans lequel aujourd'hui je dois agir, c'est 
ce qui peut m'étre tout à fait indifférent ; la seule question 
que je me pose, c'est de savoir ce que pour le moment j ai 
à faire : et ainsi la liberté est une supposition pratique 
nécessaire, et une idée sous laquelle seule je peux considé- 
rer les commandements de la raison comme valables. Même 
le plus obstiné scepti(pie convient que lorscpi'il est question 
d'agir, toutes les difficultés sophisticpies touchant une appa- 
rence universellement trompeuse doivent s'évanouir. 
Pareillement, le fataliste le plus résolu, celui cpii Test tout le 
temps qu'il se livre à la pure spéculation, doit cependant, dès 
qu'il y a matière pour lui à sagesse et à devoir, agir tou- 
jours comme s'il était littre. — et cette idée produit en 
réalité l'action qui y correspond, et elle est seule aussi à 
pouvoir la produire'.» Même ce qui lait qu'il y a une vérité, 
indépendante des façons de voir momentanées, fait aussi 
(pi'ily a une liberté : vérité et liberté sont également garaii 
tics par cette raison, dont l'auteur est le premier à se 
réclamer. « Sans vouloir se l'avouer à lui-même, l'auteur a 
supposé dans le fond de sou ame que reutendement a la 
faculté de déterminer son jugement d'après des principes 
objectifs qui sont valables en tout tem[)s, et qu'il n'est pas 
soumisau mécanisme des causes qui ne déterminent que 
subjectivement, et qui peuvent se modifier par la suite : il 
admettait donc la liberté dans la pensée, sans laquelle il n'y 
a pas de raison. Il doit semblablement supposer une liberté 
du vouloir dans l'action, sans laquelle il n'y a pas de mora- 
lité". » 



I. [hid. 

a. I\ , p. rSg. 



LA PIUI.OSOPIUE DE L lUSTOUlE 



269 



* 



Voilà comment Kant repoussait en principe cette con- 
ception d'origine leibnizienne d'après laquelle les opposi- 
tions spécifiques du bien et du mal comme du vrai et du 
faux se résolvent en des différences de moments et de degrés; 
il devait donc être prêt à repousser la philosophie de l'his- 
toire qui, suivant cette conception, ne verrait dans la civi- 
lisation et la culture humaines que des effets graduellement 
apparus de l'évolution de la nature, qui par là se montre- 
rait impuissante à discerner les caractères et les lins propres 
du développement de l'humanité. Cette philosophie de l'his- 
toire, il eut l'occasion de la combattre chez celui qui devait 
eu être le plus brillant interprèle, chez son ancien élève, 
llerder, au temps juste où lui-même venait d'en présenter 
sommairement une autre, conibrme à l'esprit de sa doctrine. 
Coïncidence avantageuse pour l'intelligence de l'opposition 
qu'il y avait entre le leibnizianisme renaissant sous une 
forme nouvelle et la pensée criticiste travaillant à étabhr 
les principes d'une philosophie pratique. 

Le concept constitutif de la philosophie de l'histoire est en 
effet pour Kant le concept de lahberté. Autrementdit, la réa- 
hsation pratique delà liberté doit être considérée comme la 
lâche poursuivie par l'humanité dans son développement 
historique. Cependant n'est-il pas, selon le kantisme, de 
l'essence de la hberté d'être, non un effet qui se produit dans 
le temps et sous l'empire de circonstances empiriques, mais 
une cause supra-sensible qui se détermine hors du temps .^ 
Sans doute ; et cette notion de la liberté, telle que l'a expo- 
sée la Critique, subsiste ; mais, ainsi que nous l'avons dit, 
la Critique laisse mal défini le rapport de la hberté comme 
cause à l'impératif comme loi. 11 semble que Kant ait été 
conduit à fier intrinsèquement la liberté et la loi dans un 
système de morale, précisément par la représentation qu'il 
s'est faite de la liberté comme fin idéalement nécessaire et 



968 



\A PFiri.osopïiir pHXTTOtr of kwt 



consciencedu devoir. KanI cependant la traite comme une 
idée, non plus comme un lait d'expérience psychologi- 
que. (( Le concept praticpie delà liberté n'a dans le fait rien 
du tout à discuter avec le concept spéculatif, qui reste plei- 
nement livré à la métaphysique. Car d'où m'est venu origi- 
nairement l'état dans le([uel aujourd'hui je dois agir, c'est 
ce qui peut m'étre tout à fait indifférent ; la seule question 
que je me pose, c'est de savoir ce que pour le moment j'ai 
à faire : et ainsi la liberté est une supposition pratique 
nécessaire, et une idée sous laquelle seule je peux considé- 
rer les commandements de la raison comme valables. Même 
le plus obstiné scepti(pie convient que lorscpi'il est question 
d'agir, toutes lesdillicultés sophisticpics touchant une appa- 
rence universellement trompeuse doivent s'évanouir. 
Pareillement, le fataliste le plus résolu, celui (pii Test tout le 
temps qu'il se livre à la pure spéculation, doit cependant, dès 
qu'il y a matière pour lui à sagesse et à devoir, agir tou- 
jours comme sll étuif llhre. — et cette idée produit en 
réalité l'action qui y correspond, et elle est seule aussi à 
pouvoir la produire'.» Même ce qui fait qu'il y a une vérité, 
indépendante des façons de voir momentanées, fait aussi 
qu'il V a une liberté : véritéet Uberté sont également garan 
ties par cette raison, dont l'auteur est le premier à se 
réclamer, a Sans vouloir se l'avouer à lui-même, l'auteur a 
supposé dans le fond de son ame que l'entendement a la 
faculté de déterminer son jugement d'après des principes 
objectifs qui sont valables en tout temps, et qu'il n'est pas 
soumisau mécanisme des causes qui ne déterminent que 
subjectivement, et qui peuvent se modifier par la suite : il 
admettait donc la liberté dans la pensée, sans laquelle il n'y 
a pas de raison. Il doit semblablement supposer une liberté 
du vouloir dans l'action, sans laipielle il n'y a pas de mora- 
lité". » 



I. /hid. 

2. IV, j). 139. 



I.V l»niL()S()PniE DE L lUSTOniE 



269 



* 



Voilà comment Kant repoussait en principe celte con- 
ception d'origine leibnizienne d'après laquelle les opposi- 
tions spécifiques du bien et du mal comme du vrai et du 
faux se résolvent en des dilTérences de moments et de degrés; 
il devait donc être prêt à repousser la philosophie de l'his- 
toire qui, suivant celte conception, ne verrait dans la civi- 
lisation et la culture humaines que deselTets graduellement 
apparus de l'évolution de la nature, qui par là se montre- 
rait impuissante à discerner les caractères et les lins propres 
(lu développement de l'humanité. Cette philosophie de l'his- 
toire, il eut l'occasion de la combattre chez celui qui devait 
en être le plus brillant interprète, chez son ancien élève, 
Ilerder, au temps juste où lui-même venait d'en présenter 
sommairement une autre, conforme à l'esprit de sa doctrine. 
Coïncidence avantageuse pour l'intelligence de l'opposition 
qu'il V avait entre le leibnizianisme renaissant sous une 
forme nouvelle et la pensée criticiste travaillant à étabhr 
les principes d'une philosophie pratique. 

Le concept constitutif de la philosophie de l'histoire est en 
ellet pour Kant le concept de lahberté. Autrementdit, la réa- 
hsation pratique delà liberté doit être considérée comme la 
tiiche poursuivie par l'humanité dans son développement 
historique. Cependant n'est-il pas, selon le kantisme, de 
l'essence de la Uberté d'être, non un effet qui se produit dans 
le temps et sous l'empire de circonstances empiriques, mais 
une cause supra-sensible qui se détermine hors du temps ? 
Sans doute ; et cette notion de la liberté, telle que l'a expo- 
sée la Critique, subsiste ; mais, ainsi que nous l'avons dit, 
la Critique laisse mal défini le rapport de la hberté comme 
cause à l'impératif comme loi. 11 semble que Kant ait été 
conduitàlier intrinsèquement la liberté et la loi dans un 
système de morale, précisément par la représentation qu'il 
s'est faite de la liberté comme fin idéalement nécessaire et 



1^70 



LA PIIILO^OPMIK PnVTIQïE DE KA>'T 



par suite comme loi de révolution de riiumaiiilé. En mon- 
trant que rhistoire est le progrès de la liberté, il se prépa- 
rait à concevoir (pie la liberté peut se prendre elle-même 
pour contenu, que, capable de se définir matériellement par 
elle-même, elle ne laisse pas vide la forme qu'elle est comme 
causalité pure, qu'étant encore la fin essentielle, la fin des 
fins, elle explique le passage autant que la subordination de 
l'ordre des volontés empiriques à Tordre des volontés rai- 
sonnables. Cette conception même, que l'iiistoue est le 
progrès de la liberté, sera féconde pour l'idéalisme post- 
kantien, et l'on sait comment Hegel se cliargera de l'expli- 
quer systématiquement ; mais les premières conséquences 
en seront cbez Kant lui-même la pensée d'où dérivera la 
Grundlegiifif/. et selon laquelle la liberté a unepuissance de 
réalisation immanente qui dispense de justifier et de déter- 
miner la loi autrement que par elle, kant avait du s'allran- 
cbirde la métapbysique leibnizienncpour fonder son criti- 
cisme moral : mais il ne l'a fondé qu'en passant par une 
autre métapbysique, une métapbysique quasi-bégébenne ', 
dont le semi-dogmatisme ne se résoudra dans le criticismc 
qu'en lui laissant des apports très significatifs'. 

C'est dans ses leçons d'antbropologie que Kant avait 



1. Signalons d'après les « Lose BUitlor r> de Reiclte, II, 277 sq., 285 sq., 
que Kant eut l'idée d'une histoire philosophique de la philosophie à la façon 
de Hegel, d'une histoire a fuiori du développement de la raison à travers les 
systèmes. — « Il faut avouer, dit M. Renouvier, qu'il y avait à cote de Kant, 
le créateur du criticisme, un Kant métaphysicien, de qui les doctrines avaient 
plus d'analogie, quoiqu'il se soit ahstenu d'en tirer les conséquences, avec le 
panthéisme et l'émanatisme qu'avec les postulats de la raison pratique. » In- 
troduction à la philosophie analytique de l histoire, nouvelle édition, iSgO, 

2/ Sur la philosophie de l'histoire dans Kant, v. outre l'ouvrage cité ci- 
dessus de Ch. Renouvier, K. Dietrich, Die KanCschc Philosophie, etc., H 
Theil. p. 35-64. — R- Fester, Rousseau und die deutsrhe Ceschichtsphi- 
losophie, p. 68-80. — F. Medicus, /// Kants Philosophie der C.eschichte, 
Kantstudien, IV, p. 61-67 ; Kants Philosophie der (U'schichte, Kantstudien, 
VU, p. 1-22, p. 171-229. V. dans Littré, Jug. Comte et la Philosophie 
positi\'e, 2« édition, i864, p- i55-i56, une lettre dans laquelle Comte, à qui 
d'Eichthal avait communiqué, en 1824, une traduction des Idées, exprimera 
plus vive admiration pour cet opuscule qu'il trouve « prodigieux pour l'é- 
poque )) et qui l'aurait fait, dit-il, hésiter à écrire, s'il l'avait cotmu plus tôt. 



f.V PHH.OSOPTTIF. DE T. HISTOIRE 



271 



d'abord indiqué les vues qui, plus rigoureusement ordonnées 
et rattacbées à des principes spéculatifs, de\inreni Y Idée 
d'une histoire universelle au point de vue cosmopoli tique \\u 
reste sa pensée maîtresse sur ce sujet était déjà connue avant 
qu'il l'eûtexposée pour le public. Une note de la (( Gotaische 
(jclehrte Zcitunçi » du 11 février 178A, disait ceci ; (( Une 
idée cbère au Prof. Kant, c'est que le but final de l'es- 
pèce bumaine est d'atteindre la plus parfaite constitution 
politique, et il soubaiterait qu'il y eût un historien pbilo- 
sopbe pour entreprendre de nous offrir à ce point de vue 
une bistoire del'bumanité et de nous montrer à quel point 
l'humanité aux diverses époques s'est rapprocbée ou éloi- 
iriiée de ce but et ce qui lui reste encore à faire pour 
ï'atteindre. » Kant se crut dès lors obbgé de donner une 
explication, faute de laquelle, disait-il, la note n'aurait 
aucun sens inteUigible. et l'article qu'il écrivit dans la 
- Berlinsc/ie Monatsschrift y) de novembre 178/i fut Vidée 
(Tune histoire universelle '". 

Telle que Kant la conçoit, la pbilosopbie de l'bistoire ne 
se confond pas avec la science bistorique proprement dite ; 
elle ne la négbge pas sans doute, pas plus qu'elle ne la rem- 
place : elle se propose d'en dégager la signification géné- 
rale conformément à une idée a priori de la destination de 
l'humanité. Uecevable ou non en principe, elle ne doit pas 
être iuo^ée en tout cas comme si elle avait voulu fournir 
une méthodologie positive de l'bistoire ' ; ce serait plutôt 

1. Nous avons dit comment ['Anthropologie éditée par Starke se terminait 
par des considérations sur la nécessité qui force l'espèce humaine dans le déve- 
loppement de ses aptitudes à se constituer de plus en i)lus en société civile 
ré'ndièrc. — \ . également dans Benno Erdmann, lieflexioneii Kants, I, 
P^2o5-2i9, une sme de fragments dont le sens concorde pleinement avec 
celui du dernier chapitre de V Anthropologie de Starke et celui de Vidée 
dune histoire uni\'erselle. , • » 

2. Idée zur einer allgemeinen Geschichtc in welthurgerlicher Absicht, 

IV, p. 143-157. , . j .T • 

3. Elle ne mérite donc pas d'être condamnée pour certams des mollis qu a 
envisagés Lamprechl, Herder und Kant als Theoriker der Geschichtsivis- 
seiischaft, Jahrbûcher fur Nationalôconomie und Statistik, 1897, XIV 
(ÏATX), p. i6i-2o3. V. l'examen détaillé des arguments de f.amprccht dans 
le premier des articles de Fr. Médicus cités ci -dessus. 



272 



LA l'HlLOSOPIIli: PUATIOIE DE KANÏ 



la mcthodologie transcendantalc qu'elle en fournit. ((Qu'avec 
cette idée d'une histoire universelle, qui a en quelque ma- 
nière un fd conducteur r//)r/o/'/, j'aie voulu supprimer 1 éla- 
boration de l'histoire proprement dite, comprise dune 
iiu;on simplement enipii'Kjue, ce serait une méprise sur mes 
intentions : je ne présente ici qu'une idée de ce qu'une léte 
plillosophique (qui d'ailleurs devrait être très informée en 
histoire) pourrait tenter à un autre point de vue'. » (let 
autre point de vue, c est celui de la raison, (jui exige que les 
événements historiques réalisent par un progrès certain les 
lins essentielles à l'espèce humaine. Or une certaine fac-oii 
empirique de traiter l'histoire ne saurait rendre intelligible 
la suite des faits (jui la constituent. A ne considérer en eilet 
que les mobiles (jui déterminent la conduite des individus 
et des peuples, on ne saurait découvrir en eux 1 intention 
directe de se confoiiner à un ordre d'ensemble ou de le 
réaliser. Il faut donc admettre qu'en agissant d'après les 
motifs les plus individuels les hommes agissent comme 
s'ils avaient en vue un plan raisonnable, autrement dit 
qu'une loi de la nature détourne en dépit d'eux leurs ac- 
tions, primitivement aussi discordantes (jue possible, vers 
l'accomplissement de fins régulières. Selon le mot qu'em- 
ploiera Hegel", et qui traduit bien la pensée de Kant, il y a 
une (( ruse » de la raison par la(|uelle ce facteur irrationnel 
qui est l'homme produit des ellets qui aboutissent à s'en- 
chaîner rationnellement. (( Quel que soit le concept que 
l'on se fait au point de vue métaphysicjue de la Uberié <lc bi 
volo/iléy les nianifestalio/ts phénoménales de cette liberté, les 
actions humaines n'en sont pas moins déterminées aussi 
bien que tout autre événement de la nature, selon des lois 
naturelles universelles. L histoire (jui s occupe du récit de 
ces manifestations, si profondément cju'en soient cachées les 
causes, ne renonce pourtant pas à un espoir : c'est que, 



1. IV, p. i56. 

2. IVerke, I\, p. 4i- 



— V. c'galcmonl IX, [>. 2<î sq. ; VI, p. 383 



LA PIULOSOPinE DE l'iHSTOTRE 2^3 

considérant en gros le jeu de la liberté de la volonté hu- 
mame, elle puisse en découvrir une marche réguhère, et 
que, de la sorte, ce qui dans les sujets individuels frappe 
les yeux par sa confusion et son irrégularité, dans l'ensem- 
ble de l'espèce puisse être connu comme un développe- 
ment continu, quoique lent, des dispositions originelles. 
Amsi, les mariages, les naissances qui en résultent, et la 
mort, en raison de la si grande influence qu'a sur ces phé- 
nomènes la libre volonté des hommes, paraissent n'être 
soumis à aucune règle qui permette d'en déterminer d'a- 
vance le nombre par un calcul : et cependant les tables 
annuelles qu'on en dresse dans les grands pays démontrent 
qu'ils se produisent d'après des lois naturelles constantes, 
aussi bien que ces incessantes modifications de l'atmosphère, 
dont aucune ne peut être prévue en particulier, mais qui 
dans l'ensemble ne manquent pas à assurer dans un train 
uniforme et ininterrompu la croissance des plantes, le 
cours des fleuves et tout le reste de l'économie naturelle. 
Les individus humains et mcmie les peuples entiers ne 
s'imaginent guère qu'en poursuivant, chacun selon sa 
façon devoir et souvent l'un contre l'autre, sa fin propre, 
ds vont à leur insu dans le sens d'un dessein de la nature, 
inconnu d'eux-mêmes, qui est comme leur fil conducteur, 
et qu'ils travaillent à l'exécuter, alors (jue s'ils le connais- 
saient, ils n'en auraient qu'un médiocre souci. Comme 
les hommes dans leurs efforts n'agissent pas dans l'ensem- 
Wc en vertu du seul instinct, tels que les animaux, qu'ils 
n'agissent pas davantage selon un plan concerté, tels que 
des citoyens raisonnables du monde, il ne semble pas qu'ils 
aient une histoire régulièrement ordonnée, comme celle, 
par exemple, des abeilles et des castors... Il n'y a ici pour 
le philosophe d'autre ressource que celle-ci : puisqu'il ne 
peut pas supposer en somme chez les hommes et dans le 
jeu de leur activité le moindre dessein raisonnable qui leur 
^oïl propre, c'est de rechercher si dans cette marche absurde 
des choses humaines il ne pourrait pas découvrir un dessein 

Dei.bos. o 



27'. 



t.V PllllOSOrlIlF. PIIVTIQIF. DE KVNT 



de la nature : d'où résulteiail pour des crcalures qui agissent 
sans plan à elles lapossibilitcdune hisloiie qui serait cepen- 
dant conforme à un plan dclerininé de la nature. Nous 
allons voir si nous pouvons réussira trouver un lil conduc- 
teur pour une telle histoire, laissant à la nature le soin de 
produire ll.omme qui soit à môme de la comprendre selon 
cette idée. C'est ainsi qu'elle produisit un Kepler, qm sou- 
mit d'une lacon inattendue les orbites excentriques des pla- 
nètes à des lois déterminées, et un Newton, qui expliqua ces 
lois par une cause générale de la nature'. » ,. , , 

L application de la raison à lliistoiie est tout d abord 
liée à laffirmation de la finalité. Toutes les dispositions 
naturelles d'une créature sont déterminées de façon à arri- 
ver un jour à un développement complet et conforme à 
leur but. S'il élail possible d'admettre un organe sans 
usa-e, une tendance manquant sa lin, la doctrine léléolo- 
.^ique de la nature se trouverait contredite: pour un jeu 
îans dessein, il ne pourrait y avoir d'explication ; il ny 
aurait plus que le hasard « désolant». Mais chez 1 homme 
toutes les dispositions naturelles ont pour but l usage delà 
raison : d'où il suit que le développement de ces disposi- 
tions ne peut se produire chez lui comme chez les autres 
êtres vivants. En effet, la raison est la faculté de dépasser 
les limites de l'instinct naturel : elle ne peut pas être bornée 
par avance dans son extension : au lieu de s'exercer avec 
une sûreté cl une précision immédiates, elle doit tâtonner, 
s'instruire, se créer des ressources, conquérir lentement sa 
clairvoyance ; dès lors, pour qu'elle arrive h la plénitude 
de son développement et de sa fonction, la vie de l individu 
apparaît iuiiniment trop courte ; il faut (juc son progrès se 
poursuive à travers des séries innombrables de générations, 
capables de se transmettre de l'une à l'autre leurs lu- 

. IV D i'i3-iV.. — Lorsque Kanl parle ici dun dessein ou dune loi de 
la nature V i traduit souvent aussi par la sagesse de la I>rov,dence, .In a pas 
dans IWr t la nature telle quelle est comprise par les eatégor.es, ma,s pour 
ainsi dire ia nature en Idées - Tordre des choses selon la ra.son. non selon 
reiiUntleineiit. 



LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 275 

mières ' . A l'espèce seule sont réservés les pouvoirs et les 
moyens de faire épanouir les germes originairement déposés 
en l'homme : l'espèce seule peut et doit assurer l'avènement 
définitif de la raison. « Autrement les dispositions natu- 
relles devraient être considérées pour une grande part 
comme vaines et sans but; ce qui détruirait tous les prin- 
cipes pratiques et ce qui par là rendrait suspecte d'un jeu 
puéril en l'homme seul la nature, dont la sagesse doit 
servir de principe au jugement de tout le reste de l'écono- 
mie ^ » D'autre part, en dotant Ihomme de la raison et de 
la liberté, la nature s'est dispensée de pourvoir à tout ce que 
la raison et la Hberté sont en état de procurer; mesurant 
ses dons aux stricts besoins d'une existence commençante, 
elle ne s'est pas préoccupée de rendre l'homme heureux et 
parfait ; elle a voulu que l'art d'organiser sa vie et de rem- 
plir sa destinée lui fût activement confié, et que sa perfec- 
tion fût son œuvre comme son bonheur. Elle lui a laissé 
le mérite en même temps que l'obhgation de l'elTort sou- 
vent pénible qui devait l'élever d'une grossièreté extrême 
à la plus industrieuse habileté ; elle s'est souciée, non qu'il 
eût une vie aisée et contente, mais qu'il pût s'en rendre 
digne, elle a voulu qu'il pût conquérir moins des jouissan- 
ces qu'une estime de lui-même fondée sur la raison \ 

Pour le forcer à développer ses dispositions en se sens, 
elle use d'un moyen détourné, mais sûr; elle stimule ces 
deux penchants contradictoires qu'd y a en lui, et dont l'un 
le porte à se réunir en société avec ses semblables, dont 

I. IV, p. 1 44-1 45. — Cependant pour Kant les exigences de la finalité, en 
réservant à l'espèce le pouvoir de développer sur terre les facultés humaines, 
ne laissent pas de s'appliquer à l'individu; alors, elles obligent de conclure, 
selon un argument que Kant a souvent evposé, à la continuation de son exis- 
tence dans une autre vie. — V. Benno Erdmann, Reflexionen Kants, I, 
no G8o, p. 2i5. « La disproportion entre nos dispositions naturelles et leur 
développement en chaque indnùdu fournit le principe de la foi en l'immorta- 
lité ». Ainsi le même argument sert à justifier la conception transcendante de 
1 mimortalité personnelle et la conception quasi-positiviste de l'immortalité de 
l'espèce. 

a. IV, p. i45. 

3. IV, p. i45-i40. 



2-0 TA riTTÎ.OSOrniF. IRMTQTF. VT. K \NT 

raiilie le porle à faire valoir sans réserve ses désirs indivi- 
duels et par conséquent à menacer de dissolution la société 
où il est entré. Cette « insociable sociabilité )) des liom- 
mes est cause qu'ils ne peuvent ni renoncer à la vie sociale, 
qui d'ailleurs est la condition nécessaire de la culture et 
des progrès de leurs facultés, ni en accepter d'emblée la 
règle trop stricte, qui limiterait leurs prétentions à tous en 
les mettant tous au même niveau. Par les obstacles qu'ils se 
créent les uns aux autres, ils s'excitent à se dépasser 
mutuellement ; ils se contraignent au travail, à la mise en 
valeur de toutes leurs aptitudes'. La société civile est Ten- 
clos 011 riiumaiiité va laborieusement, mais sûrement, à sa 
fin. (( C'est ainsi que dans un bois, les arbres, justement 
parce que cbacun clierclie à ôler à l'autre l'air et le soleil, 
se forcent l'un l'autre de clierclier le soleil au-dessus d'eux 
et prennent de la sorte une belle et droite croissance, au 
lieu que ceux qui en liberté et séparés les uns des autres 
poussent leurs l)rancbes à leur gré croissent rabougris, 
tortus et courbés. Toute culture et tout art, ornement de 
l'humanité, le plus bel ordre social sont des fruits de l'inso- 
ciabilité qui est contrainte par elle-mrme de se discipliner 
et de développer complètement, par une habileté forcée, 
les germes de la nature '. » Ce labeur incessant d'où résulte, 
avec la civilisation, un accroissement continu de lumières 
convertit peu à peu les vagues instincts moraux du début 
en principes pratiques déterminés ; elle transforme le con- 
sentement forcé et, pour ainsi dire, pathologique à la vie 
sociale en la volonté vraiment morale de s'associer et de 
former un tout. Ainsi les hommes voient avec le temps 
tourner à des elTets heureux la lutte née de leurs passions. 
(( Sans ces qualités, en soi assurément non aimables, d'in- 
sociabilité, d'où provient la résistance que chacun doit né- 
cessairement rencontrer dans ses prétentions égoïstes, ce 



1. IV, p. iV»-i47 

2. IV, i». i^«. 



LA PlIILOSOmiE DE 1> IIISTOIUE 



277 



serait une vie de bergers d'Arcadie, dans la plénitude de 
l'union, du contentement et de l'amour réciproque, une 
vie où tous les talents resteraient éternellement enfouis dans 
leurs germes ; les hommes, doux comme les agneaux qu'ils 
font paître, n'assureraient à leur existence guère plus de va- 
leur que n'en a celle de ce troupeau d'animaux domestiques ; 
ils ne rempliraient pas le vide de la création par rapport à 
la fin qu'elle a en tant que nature raisonnable. Grâces soient 
donc rendues à la nature pour les incompatibilités qu'elle 
suscite, pour l'émulation de la vanité curieuse, pour le dé- 
sir insatiable de posséder ou encore de commander! Sans 
cela, toutes les excellentes dispositions naturelles qui sont 
dans l'humanité sommeilleraient éternellement enveloppées. 
L'homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux ce 
qui est bon pour l'espèce ; elle veut la discorde. L'homme 
veut vivre à l'aise et satisfait : mais la nature veut qu'il 
sorte de l'indolence et de l'état de contentement inactif, 
qu'il se jette dans le travail et dans la peine, de façon qu'il 
invente aussi des moyens de s'en dégager en retour par 
son habileté. Les mobiles naturels qui le poussent dans ce 
sens, les causes originelles de l'insociabilité et de la résis- 
tance continuelle, d'où résultent tant de maux, mais qui en 
revanche provoquent à une nouvelle expansion des forces 
et par suite à un plus complet développement des disposi- 
tions naturelles, décèlent donc sans doute l'arrangement 
d'un sage créateur, et non pas, semble-t-il, la main d'un 
esprit malfaisant qui se serait mêlé de gâcher son œuvre ma- 
gnifique ou l'aurait par jalousie détériorée*. » 

Que doit-il donc finalement résulter de cet antagonisme 
de tendances et d'efforts ? Quelle condition fait à l'huma- 
nité le progrès auquel la nature la contraint'? Kant, à la 



I. iV, p. 1.I7-148. 

2. Ce progrès, selon V Anthropologie éditée par Starke, ne peut aller que 
du mal au bien, car le mal se détruit lui-même, n'étant capable de susciter 
directement que les moyens de le surmonter, tandis que le bien s'étend et 
s'accroît indéiinimeut, p. 369. 



278 LV PHILOSOPHIE PRVTIQrE DE RANT 

différence de Ilerder qui se plaît à faire ressortir dans leur 
ensemble tous les facteurs et tous les aspects de la civilisa- 
tion humaine, ne retient comme produit essentiel de l'évo- 
lution des hommes en société que l'idée et le fait d'un sys- 
tème social régulier, c'est-à-dire d'une constitution civile 
qui fonde et fait régner universellement le droit. Il subor- 
donne en tous cas les autres formes de la vie spirituelle à 
cette détermination pratique. Le progrès luimain a pour 
terme spécifique l'établissement de la liberté. Mais la liberté, 
si on la considère en cha([ue individu, ne peut s'exercer 
qu'en subissant la limite de la liberté daulrui ; elle n'échappe 
à cette contrainte et elle ne conquiert la protection qui lui 
est due qu'en se disciplinant elle-même, c'est-à-dire en ac- 
ceptant la règle extérieure, sanctionnée par un irrésistible pou- 
voir, qui à la fois 1 assure la plus grande possible et en circon- 
scrit l'usage pour chacun des membres de la société \ C'est 
précisément cette transition de la liberté sauvage et sans 
frein à la liberté gouvernée en même temps que garantie par 
la loi. qu'opère la concurrence forcée des hommes. Ennemi 
des penchants mêmes que d'abord elle croit servir, la vio- 
lence doit de plus en plusse réduire elle-même au profit de 
l'ordre juridique par lequel la volonté générale s'impose aux 
volontés particulières". Mais toujours prête pendant long- 
temps à faire de nouveau irnq)lion , elle a besoin d'être con- 
tenue par autorité: il faut à l'homme un maître. Cependant 
ce maître, interprèteetgarant delà volonté générale, chef su- 
prême de la justice, qu'il soit un ou plusieurs, n'en est pas 
moins un homme, sujet à se laisser entraîner par les mêmes 
passions injustes qu'il est chargé de réprimer. Quel maître 
aura-l-il à son tour pour le forcer à la justice \^ Si donc 
c'est le plus grand problème pour l'espèce humaine d'arri- 
ver à l'établissement d'une constitution fondée sur le droit, 



I. Cf. Starke, Knnt's Menschenkiindc, p. 873. 
3. Cf. Starke, h'ai^'s Menschenkunde, [>. 8(19. 

3. Cf. Starke, Knnt's Mpuscherikunde, p. 870. — Benno Erdmann, Re- 
flexioncn Ka/ita, I, n" 004. p. 209. 



FA Pini-OSOPIIIE DE L FIISTOIRE 



279 



c'est un problème dont la solution ne peut être que mal- 
aisée et tardive, et ne peut se poursuivre que par des approxi- 
mations successives. Ce n'est qu'après beaucoup de ten- 
tatives infructueuses que peu veut se rencontrer et se combiner 
dans une suffisante mesure les conditions indispensables à 
la mise en pratique d'un tel idéal, à savoir : des notions 
exactes sur la nature d'une constitution possible, une expé- 
rience étendue et formée au contact des choses, et par-des- 
sus tout une bonne volonté, prête à reconnaître le meilleur 

et à le réaliser ^ . 

Ce qui d'ailleurs comphque le problème et en entrave la 
solution, c'est l'antagonisme des différents Etats, entre les- 
quels existe la radicale insociabihté qui exista jadis entre 
les individus. Mais il est permis de penser que les mêmes 
maux qui forcèrent les individus à se soumettre à la régu- 
larité des lois civiles forceront les États à chercher pour les 
rapports internationaux une constitution régulière. Le far- 
deau de plus en plus lourd des dépenses mihtaires, les mi- 
sères sans nombre que la guerre engendre, les souffrances 
de l'industrie et du commerce atteints parles répercussions, 
quand ce n'est pas par les coups directs de la lutte : tout 
cela doit peu à peu convaincre les peuples de la nécessité 
de sortir de la sauvagerie sans loi pour entrer dans une fé- 
dération 011 chacun d'eux, même le plus petit, tiendra ses 
droits et sa sécurité, non de sa propre puissance ou de sa 
propre décision, mais de la volonté collective des Etats lé- 
galement organisée. Kant adopte donc, tout en l'appropriant 
aux conceptions directrices de sa philosophie de l'histoire, 
cette idée de la paix perpétuelle qui avait déjà séduit avant 
lui de nobles esprits Ml lui enlève tout caractère d'utopieidyl- 
lique en la présentant comme une maxime idéale d'action 
plutôt que comme une fin prochaine, et il explique comment 
elle n'est valable et efficace qu'à la condition d'émerger du 

I. IV, p. 146-149. , >T 

3. Y. Victor Deibos, Les idées de Kant sur la paix perpétuelle, INou- 
velle Hevue, i*^"" août 1899, GXIX, p. 410-429. 



28o 



L\ rniij)S(>pmi: pumioie di: kwt 



conflit (les peuples, au lieu d'apparaître comme un rêve im- 
médiat de bonheur, a Si chimérique que puisse paraître cette 
idée, et de quelque ridicule (pi'on Tait poursuivie comme 
telle chez un abbé de Saint-Pierre ou chez un Rousseau 
(peut-être parce qu'ils la croyaient trop près de se réahser), 
c'est l'inévitable moyen de sortir de la situation où les hom- 
mes se mettent les uns les autres, et qui doit forcer les États, 
quelque peine qu'ils aient à y consentir, de prendre juste la 
résolution à laquelle fut contraint, tout autant contre son 
gré, l'homme sauvai^^e : je veux dire renoncer à sa liberté 
brutale et chercher repos et sécurité dans une constitution 
régulière'. » Ainsi l'histoire de l'espèce humaine serait l'ac- 
complissement d'un plan secret de la nature en vue de pro- 
duire^unc constitution polili(|ue parfaite, réglant les relations 
des Etats entre eux aussi bien (pie les relations des indivi- 
dus dans un Etat. La philosophie a son millénarisme, mais 
qu'elle peut afFirmer autrement que par une prophétie de vi- 
sionnaire ; car, d'une part, l'idée qu'elle annonce peut être 
dès à présent un principe de détermination pour les volon- 
tés ; et d'autre part, il est possible de reconnaître que la 
marche elTcclive de rhumanilé est en ce sens. En elTet, la né- 
cessité même de soutenir la lutte contre leurs voisinsa forcé 
les Etats à assurer le mieux possible toutes les conditions de 
prospérité intérieure et de contentement général, et parmi 
ces conditions il n'en est pas de plus importante que la li- 
berté. Par le droit qu'elle reconnaît à chacun de conduire 
ses alfaires comme il l'entend, de professer les croyances 
qu'il préfère, de concourir pour sa part à la science et à 
l'œuvre de raison, la liberté civile est une source de satis- 
faction et d'énergie que l'on ne saurait, dans la concurrence 
des peuples, resserrer sans dommage ; elle est un intérêt 
de premier ordre devant lequel s'inclinent forcément les vues 
ambitieuses des politiques. 11 arrive donc que, développée 
souvent et respectée pour accroître les chances de succès 



IV, 1 



). lao. 



LA PHILOSOPHIE DE L HISTOHIE 



281 



dans la guerre, elle fait triompher un principe d'organisa- 
tion juridique qui n'aura qu'à s'étendre pour limiter la 
guerre et finalement l'abolir. L'arbitrage qu'offrent spon- 
tanément les nations voisines qui, sans participer à la lutte, 
en subissent pour leur tranquillité et leurs intérêts le désas- 
treux contre-coup, est comme l'essai d'institution de ce 
grand corps politique, sans modèle dans le passé, que com- 
posera la fédération des peuples'. 

Tel est donc le développement de l'espèce humaine, et 
telle en est la fin. Cette union juridique des hommes, qui 
doit faire de chacun d'eux un citoyen du monde ", est l'idée 
sous laquelle l'histoire universelle doit être traitée, si l'on 
ne veut pas que la suite des événements qui en sont la ma- 
tière ne soit qu'un chaos, en complète opposition avec 
l'ordre qui règne partout ailleurs. En outre, toute tentative 
philosophique pour la traiter de la sorte, en nous donnant 
une conscience plus nette de l'idée qu'elle aspire à dégager, 
en favorise l'avènement et concourt de la sorte aux inten- 
tions de la nature \ Mais par rapport à cet idéal quel est 
l'état du temps présent? Nous avons, répond Kant, à un 
très haut degré cette culture que donncjit la science et l'art. 
Nous avons jusqu'au dégoût cette sorte de civilisation qui 
travestit l'idée de la moralité dans la dignité extérieure du 
point d'honneur et dans la politesse conventionnelle des re- 
lations sociales. Mais il nous manque cette éducation vrai- 
ment morale, faute de laquelle tout n'est qu'apparence et 
que misère, mais que les Etats sont peu portés a favoriser, 
parce qu'elle n'est possible que par un libre usage de la rai- 
son et qu'ils voient dans ce libre usage de la raison une res- 



1. tV, p. i5o-i52. 

2. DansVAnthropolof^ie de Starke, Kant exprime avec plus de réserves, — 
et avec une distinction ciirieuse, — lidéal cosmopolitique. Ce sont les chefs 
d'Etats qui doivent avoir leur regard fixé, non seulement sur le bien de leur 
pays, mais sur celui du monde entier. Quant aux citoyens, ils ne peuvent et ne 
«loivent pas avoir de vues cosmoi)olitiques, à l'exception des savants dont les 
livres peuvent être utiles au monde, p. 873. 

3. IV, p. i53-i57. 



282 



LA PHILOSOPHIE PU VTIOI E DE KA>T 



triction intolérable à leur autorité'. Serait-ce donc que le 
conflit est inévitable entre la puissance légitime de l'Etat et 



le légitime exercice de la raison ? 






C'est à cette question que Kant répond dans l'article où 
il s'associe, en l'expliquant, à 1 esprit de son temps qui ré- 
clame des lumières". A dire vrai, le seul obstacle aux lu- 
mières ne vient pas du despotisme des gouvernements. La 
paresse, l'indolence, le goût des habitudes contractées, le 
respect des traditions et des formules nous font aimer cette 
servitudedans laquelle nous sommes quand nous nous en re- 
mettons à autrui du soin de diriger nos pensées. Il est si 
commode, quand il fiiudrait faire effort pour prendre pos- 
session de sa raison, d'accepter la tutelle et de donner pro- 
curation. Sapere auflel Aie le courage de te servir par toi- 
même de ta raison : c'est la parole qui est le plus dillicile à 
faire entendre. Les préjugés restent forts et menaçants 
contre ceux qui, après les avoir partagés, s'en sont aHVancbis 
et veulent à leur tour en allVanchir leurs semblables. Au 
surplus, 1 action libératrice doit conqiter avec les circon- 
stances, et ne saurait jamais être trop avisée, ('e n'est pas une 
révolution qui peut émanciper les esprits, car une rév olution 
ne rompt avec une espèce de préjugés que pour en produire 
une autre espèce: c est une réforme tout intérieure qu il 
faut, et qui ne peut être que lenle. C^eux qui la souhaitent 
et veulent la préparer n'ont à demander au pouvoir qu'une 
chose, la liberté. 

(( Cependant j'entends proclamer de tous les côtés : ne 
raisonnez pas ! L'ollicier dit : ne raisonnez pas, mais faites 
l'exercice î Le conseiller aux finances : ne raisonnez pas, 
mais payez ! L'ecclésiastique : ne raisonnez pas, mais 



1. IV, p. i52. 
i68 



1. Heant^i'ortung der Frage 



IVas ist Aufkldrung, 1784, IV, p. 161- 



LA PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE 



283 



croyez ! Il n'y a qu'un seul prince dans le monde qui dise ; 
raisonnez tant que vous voulez et sur tout ce que vous vou- 
lez ; mais obéissez \ » Ce mot de Frédéric II enferme la vraie 
solution. Il faut en effet distinguer entre l'usage de la rai- 
son qui est permis dans l'exercice d'une fonction civile, 
l'usage que Kant appelle privé, et l'usage de la raison qui 
est permis au savant et au critique, l'usage que Kant appelle 
public. Or les limites que l'État impose justement à l'usage 
privé de la raison ne doivent pas en borner l'usage pubhc. 
Le fonctionnaire n'a pas à discuter les ordres de ses chefs 
quand il les reçoit : ce n'est pas le moment de raisonner, 
c'est celui d'obéir. Mais il doit avoir le droit de faire, en 
individu raisonnable, hors de son service, la critique des 
institutions sociales, et de la fonction même qu'il exerce. 
L'officier doit pouvoir réclamer dans des études publiques 
une meilleure organisation militaire, le conseiller aux finan- 
ces une meilleure répartition de l'impôt, l'ecclé^siastiqueune 
interprétation plus vraie des dogmes de son Eghse. La li- 
berté de penser par soi-même sur tous les sujets : voilà le 
droit essentiel. Toute mesure prise ou toute organisation 
tentée contre l'usage de ce droit est un crime contre l'iiuma- 

iiité. 

Au moment où nous sommes, l'humanité est loin d'être 
éclairée: mais elle s'éclaire, malgré les obstacles que ren- 
contre ce besoin croissant de lumière : l'esprit public qui se 
forme par là peu à peu ne peut que réagir de plus en plus sur 
les gouvernements et leur faire comprendre qu'il importe 
de traiter l'homme, qui est plus qu'une machine, selon sa 
dignité. Nous sommes donc en marche vers l'idéal juridique 
et moral que la nature a assigné comme fin à l'espèce hu- 
maine \ 

Ainsi Kant reprend à son compte l'idée de VAuf/darung, 
selon laquelle l'humanité ne remplira ses fins que par l'usage 



1. IV, p. 163. 

2. IV, p. 1G6-168. 
p. 352-353, note. 



— Cf. IVas heisst : sich im Denken orientiren, IV, 



284 



LA PlinOSOPlIiE DE L HISTOIRE 



285 



i.\ iMiii.osoriiiL ruvrioLE de k\m 



il 



de la raison. Mais cet usage de la raison, il renlend tout 
autrement. 8a philosophie de l'histoire apporte une solu- 
tion nouvelle au prohlèine des rapports de la nature à la 
culture de l'esprit et à la civilisation. La tendance du siècle 
qui s'était rétlctée si lidèlenient dans la philosophie des lu- 
mières portait à croire que la culture de l'esprit et la civi- 
lisation doivent conduire de plus en plus sûrement l'honnne 
au honheur. Ilousseau, par ses paradoxes, avait secoué cette 
crédulité. Il avait montré une opposition radicale là où l'on 
voyait une harmonie, et il avait paru souhaiter parendroits 
un retour à cet état de nature si malencontreusement ahan- 
donné. Kant s'inspire de Rousseau, mais sans ahandonner 
la conviction rationaliste de son temps; considérant que la 
civilisation a rompu avec la nature, il n'admet pas qu'elle 
puisse avoir pour Un le honheur que la nature donnait ; c'est 
même le plus souvent aux dépens du honheur qu'elle va 
dans son sens vérilahlo. ([ui est l'étahlissement de la lihei té 
dans les relations des hommes : c'est-à-dire qu'elle doit se 
réformer de plus en plus en se rattachant à un principe 
intérieur : la pure disposition morale doit s'élever de plus 
en plus au-dessus de la culture intellectuelle et de la civili- 
sation proprement dite ainsi (|ue des hiens factices (jui en 
dépendent : là sera le plein usai^e de la raison. De là une 
tout autre interprétation que l'interprétation eudémonisle 
pour 1 ordre historique des événements humains. Ainsi 
que Kant I a noté', pour le plan d'une histoire universelle, 
ce qui importe, c'est la nature de la constitution civile et 
de 1 Ltat • l'idée qui l'explique, alors même (lu'elle ne serait 
jamais complètement réalisée, c'est l'idée, non du honheur, 
mais du droit. 



* 



Mais ce n'est pas avec le leihnizianisme logiciste et uti- 
litaire des derniers représentants de ï A iif Ida ru/f g iincKanlii 

i. Benno Erdtnann, Reflexionen Kants.ly n" Oqô, p. 219. 



eu à mesurer expressément sa philosophie de l'histoire ; 
c'est avec un leihnizianisme de sentiment et d'intuition, 
mêlé d'un certain spinozisme, et aussi d'un naturalisme à 
la Rousseau, tel qii il apparaît dans les Idées de Ilerder sur 
la Philosophie de f Histoire de F Humanité \ 

L'ouvrage de Ilerder se composait à la fois d'explications 
empruntées aux sciences de la nature et de descriptions 
historiques. C'est qu'en effet la philosophie de l'histoire 
qu'il développait s'appuyait tout entière sur cette idée, que 
riiomme est un rejeton de la nature, le suprême produit 
de la puissance créatrice de notre planète, et que par con- 
séquent, en dépit de son éminente dignité, les lois histo- 
riques ne sont qu'un cas des lois naturelles. Cette idée exi- 
geait donc d'ahord une étude des conditions physiques de 
l'apparition de l'homme sur cette terre, puis des considé- 
rations sur les états, les événements, les destinées diverses 
qu'il a traversées dans la suite des temps. La notion d'hu- 
manité, prise dans toute l'extension de son double sens, 
physique et moral, devait servir de lien aux deux parties : 
un seul fait avait assigné à l'homme une autre destinée que 
celle des espèces animales : le fait de la station droite. Mais 
hors ce fait irréductible, ce sont les mêmes forces qui ont 
déterminé l'organisation animale de l'homme et qui déter- 
minent son organisation spirituelle, et c'est le plein achè- 
vement des facultés qu'elles enveloppent qui est sa fin 
suprême. Moralité et religion sont comme les fleurs de la 
vie spirituelle de l'homme, laquelle n'est que 1 épanouisse- 
ment de sa vie physique. 

On conçoit que le sévère criticisme de Kant se soit senti 
en opposition directe avec ces vues. Il lui dicta, sur la 
première partie de l'ouvrage de Ilerder, un compte rendu 
assez rigoureux". Les éloges mêmes en étaient ironiques, ou 



1. V. Victor Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spi- 
noza et dans l'histoire du Spinozisme, iSqS, p. 285-390. 

2. Daiis \di (Je naische) Allgemeine I.iteraturzeitung, 1785, IV, p. 171- 
181. 



If i 



286 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 












immédiatement suivis de réserves. Kant relevait l'origina- 
lité ingénieuse et persuasive de l'auteur, sa pénétration 
dans la découverte et sa hardiesse souvent fantaisiste dans 
l'usage des analogies, son art d'assimiler à sa propre façon 
de penser les matériaux de son travail. C'était donc une 
tout autre philosophie de l'histoire que celle qu'on entend 
d habitude, peu soucieuse de l'exactitude logique dans la 
détermination des concepts et la vérification des principes, 
faite surtout de larges aperçus sans cesse variés, de vives et 
engageantes peintures d'objets maintenus dans un obscur 
lointain. Après avoir rappelé à grands traits les principales 
conceptions de Ilerder, Kant examinait de plus près cer- 
taines d'entre elles. Lorsque, par exemple, Herder invoque 
la marche toujours ascendante des organisations pour con- 
clure à la continuation de l'existence de l'homme après la 
mort, comment ne voit-il pas que des organisations supé- 
rieures à la nôtre peuvent être possibles dans d autres pla- 
nètes sans qu'elles continuent précisément les existences 
d'ici-bas ? Et quand il invoque la transformation de la 
chenille en papillon, comment ne remarque-t-il pas que la 
palingénésie suit, non la mort de l'insecte, mais un état de 
chrvsalideP C'est sur des raisons morales ou, si Ton veut, 
métaphysiques, non sur des analogies tirées de la création 
visible, que l'on peut asseoir l'affirmation de l'immorta- 
lité. Herder, il est vrai, se défend de toute métaphysique ; 
mais quand il suppose comme principe des productions 
organiques tout un royaume de forces invisibles, n'est-ce 
pas de la métaphysique (ju'il fait, et de cette métaphysique 
très dogmatiipie, qui consiste à expliquer ce que 1 on ne 
comprend pas par ce que l'on comprend moins encore.^ 
L'unité de la puissance organisatrice qui se manifeste dans 
toutes les espèces vivantes est une idée (jui est hors du 
champ de l'observation. Enfin, quand il prétend déterminer 
les rapports qu'il y a entre la figure de 1 homme et la con- 
formation de son cerveau d'une part, d'autre part la dispo- 
sition à la marche droile, il se livre à des recherches qui 



LA PHILOSOPHIE DE L^IÏSTOIRE 287 

dépassent tout emploi légitime de la raison aussi bien dans 
le domaine de la physiologie que dans celui de la métaphy- 
sique. Mais ce sont sans doute ces obscures questions d'ori- 
gine qui expliquent les obscurités de l'ouvrage ; dans la 
suite l'auteur sera sur un terrain plus ferme ; il faut sou- 
haiter qu'il impose a son génie une plus ferme discipline, 
qu'il préfère les concepts définis et les lois éprouvées aux 
brillantes conjectures sans preuves. Tel est le genre de tra- 
vail qu'exige la philosophie : c'est un travail qui consiste à 
tailler les pousses jeunes au lieu de les laisser répandre leur 
sève en des branches luxuriantes. 

Herder ressentit vivement la sévérité du compte rendu. 
11 n'avait sans doute pas une notion très exacte de ce qui 
le séparait de Kant. Peu attiré parles nouvelles formes sco- 
lastiques que la pensée de Kant avait revêtues, il s'était 
moins attardé à la lecture de la Critique qu'à celle de la Mé- 
Incvilique de Hamann sur le purisme de la raison pure\ Il 
fut défendu contre Kant dans un article du (( Deutscher 
Merkur », dont l'auteur était, sous un nom de convention, le 
futur Kantien Reinhold. Accusé d'avoir opposé à la puis- 
sante originalité du livre un étroit esprit et une intolérance 
d'école, Kant réclame encore pour la discipline que doit 
s'imposer la raison dans l'interprétation de l'expérience". 
iMais la réponse directe au compte rendu des Idées vint de 
Herder lui-même qui, dans la seconde partie de son livre, 
ne se contenta pas de se défendre, mais prit l'oiTensive 
contre la philosophie kantienne de l'histoire. Herder s'éle- 
vait contre les métaphysiciens qui substituent des abstrac- 
tions à l'impression vive des choses et aux faits historiques ; 
d'accord avec Hamann, il afiirmait la dépendance de l'esprit 
humain à l'égard de la nature comme à l'égard de la tra- 
dition et de la coutume. Il faisait du bonheur, sous les 
diverses formes qu'il peut affecter, la fin de l'activité hu- 

1 . A l'une de ses premières pages Herder cite avec admiration un ouvrage 
de Kant; mais c'est V Histoire universelle de la nature et théorie du ciel, 

2. IV, p. i8i-i8i 



288 



LA PHILOSOPillE PRATIQUE DE kA>ï 



niaine. Il critiquait surtout avec énergie la thèse de Kaiit, 
selon laquelle riionnme est un animal qui a besoin d un 
maître : il discerne, non sans pénétration, dans cette thèse de 
Kant les origines de cet « Étatisme » qui en effet s'impo- 
sera si Tort à la pensée allemande post-kantienne. Il retourne 
les termes de cette proposition mauvaise : ce qu'il faut dire, 
ce n'est pas : l'homme est un animal qui a besoin d'un 
maître ; mais : l'homme qui a besoin d'un maître n'est plus 
qu'un animal. Il ne veut donc pas admettre la nécessité 
de cet Etat, que Kant conçoit comme une machine extérieure 
bien montée. Il en revient même, par horreur pour l'insti- 
tution sociale ainsi comprise, à la glorification de l'état de 
nature selon Rousseau, qu'il avait cependant quahfié de 
fiction romanesque. Enfin il déclare inintelligible la con- 
ception qui lait résider le progrès humain dans l'espèce : 
ou l'espèce n'est que la suite concrète des générations qui 
se succèdent, ou elle n'est qu'une notion générale, sans 
fondement, aboutissant à une philosophie « avcrroïste ». 

Dans le compte rendu de cette seconde partie Kant main- 
tient ses critiques et répond aux attaques. Il loue sans doute 
Herder pour la richesse de ses réflexions, pour son art ma- 
gistral de disposer les notions reçues de divers côtés. Mais 
il dénonce le manque de discernement rigoureux dans le 
choix des matériaux, la fantaisie des conjectures, le vague 
dans lequel restent des concepts comme celui de race. II 
parle avec ironie du style de Ilerder qui cache la pensée 
sous une extrême abondance d'images poétiques et qui 
tourne la description scientifique à l'effusion lyrique. Il jus- 
tifie sa propre thèse, que l'homme a besoin d'un maître : 
parole légère et mauvaise, dit Ilerder: légère, sans doute 
parce que l'expérience de tous les peuples la confirme: 
mauvaise, mais c'est plutôt sans doute un mauvais homme 
qui l'a dite. La nature, selon ce que prétend Ilerder, n'a 
pas souci de l'établissement des Étals, mais du bonheur 
des individus ; comme si le bonheur, chose aussi variable 
que possible selon les individus et les époques, pouvait 



LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 280 

être la mesure des fins de la Providence et le principe de 
l'intelhgence de l'histoire. Ce qui peut servir de mesure, 
ce qui seul a une valeur absolue, ce n'est pas ce que l'homme 
sent, c'est ce qu'il est capable de se faire, non le simulacre 
de bonheur que chacun se forge, mais le progrès de l'acti- 
vité et de la culture spirituelles. Or ce progrès est hé à 
l'cxislencc d'une constitution pohtique fondée sur le droit. 
Voilà pourquoi l'établissement d'un ordre juridique uni- 
versel est le but de l'histoire. Voilà pourquoi aussi c'est 
l'espèce, non l'individu, qui est chargée de remphr la des- 
tinée humaine. L'espèce: non pas, comme l'a cru Herder, 
une entité réalisée, mais la série des générations en tant 
qu'elle forme un tout dont la loi est autre que celle des 
parties, en tant qu'elle poursuit dans une marche illimitée 
une fin idéale. Cette conception d'un progrès indéfini de 
l'humanité n'est pas, quoi qu'en dise Herder et pour parler 
sa langue, un acte de lèse-majesté contre la nature. Est-ce 
(le l'averroïsme ? Sans doute Herder, qui jusqu'alors jugeait 
déplaisant tout ce qui se donnait pour philosophie, a 
voulu par le fait et l'exemple offrir au monde un modèle 
dans l'art véritable de philosopher ^ 

Cette polémique exprimait bien l'opposition profonde 
qu il y avait entre les deux façons de comprendre la philo- 
sophie de l'histoire. Dans l'histoire, Kant était surtout porté 
à reconnaître la loi rationnelle qui la gouverne, qui en 
convertit la fin en une idée, qui fait de cette fin une fin en 
soi : d'oii un optimisme de pure conception, qui explique 
pour le mieux, sans le réduire, et même en le iustifiant, 
1 antagonisme des forces agissantes au cours de l'histoire. 
Ilerder, au contraire, a l'intuition optimiste de tous les 
événements humains, la foi dans la valeur suffisante de 
toutes les époques et de toutes les individualités, l'adhésion 
de sentiment à tout ce qu'il considère. L'un et l'autre 
croient à l'avènement de la raison et au progrès de l'huma- 



I. IV, p. 184-191 
Delbos. 



19 



5Q0 Ï'V PHILOSOPHIE PIWTIQIE DE KANT 

nilé. Mais chez Kant la raison traverse l'histoire en faculté 
mihtante qui doit conquérir l'empire sur la nature sensible 
et qui ne le conquiert qu'en mettant cette nature en oppo- 
sition avec elle-même : l'humanité n'accomplit son œuvre 
et ne se réahse comme telle que sous une disciphne : elle 
passe seulement de la discipline qu'elle subit à la disciphne 
qu'elle se donne, et dont l'expression suprême est un ordre 
juridique universel, efl'et et condition de sa hbcrté. Pour 
Herder, la raison sort d'elle-même de la nature, et tout le 
développement de la nature tend à la raison : la concurrence 
et la lutte sont des accidents extérieurs et momentanés : 
l'humanité révèle progressivement ses puissances en accord, 
et si elle ne peut être libre que par relation à un ordre, 
c'est à l'ordre harmonieux de l'univers, non à l'ordre 
restrictif de la contrainte légale : elle se reconnaît mieux dans 
un large sentiment d'équité que dans la pratique de la stricte 

justice. Deux esprits et deux manières complètement 

disparates, dont le hégélianisme opérera la fusion '. 



1\ PIULOSOPIIIE DE l'iiTSTOIRE 



291 



* 



Peu après la publication delà GrwnUerjung:urMetaphysil: 
der Sitleii, kant revint à la pliilosophie de Ihistoire pour 
compléter sommairement l'esquisse qu'il avait tracée. 11 

, \ Havm. Herder. II. i885, p. aCo. — On trouve chez Wundt 
(Lv'ik, 11. a, i- éd.. 1890. |). 422/135) un parallèle entre ces deui concep- 
tions de la pliilosophie ilè l'histoire. Les idées générales de A\ undl en parti- 
culier son i.lée de la lo//.ssce/e. devaient assez naturellement 1 incliner a une 
préférence pour Herder. liien que llerd.r ait abusé dos analogies spécieuses et 
des combinaisons de concepts logiquement insoutenables, bien (pi il ail trop 
concédé à la loi en des fins transcendantes, il a eu le luérilc d'avoir le premier 
une conception génétique de l'histoire, de n'avoir fait entrer en ligne de 
compte que des forces immanentes à riiumanilé, et d'avoir assigné comme lin 
•3 l'évolution humaine le développement du contenu tout entier des puissances 
de l'esprit Kant avait beau jeu pour signaler les faiblesses de Herder ; mais sa 
propre conception est tout à fait partielle et exclusive : au lieu de considérer 
la culture humaine dans son ensemble, elle la subordonne à un idéal politique, 
_ et à un idéal politique purement imlividualistc, malgré les aiiparences : 
car la société n'est pour Kant. comme pour Rousseau, que l'œuvre des libertés 
qui se reconnaissent et se limitent réciproquement. 



appliquait au problème des origines les conceptions mêmes 
qu il avait appliquées au problème de la fin de l'histoire 
Seulement, remarquait-il, si, pour déterminer la fin de 
l'histoire, il est possible et indispensable de s'appuver sur 
les documents et sur les faits, il n'en est pas de mèmJ quand 
il s'agit d'en déterminer les origines. A défaut d'un récit 
exact, que peut-on .'' O.ser des conjectures qui vaudront sur- 
tout si elles se donnent comme telles, et si elles se déve- 
loppent en suivant le fil conducteur de la raison unie ù 
l'expérience. I.es Conjectures sur le commencemenl de l'his- 
toire de niumaiiilé' sont une inlerprélalion de la Genèse 
suggérée peut-être par celle que Herder avaitprésentée dans 
le X' livre de ses Idées cl écrite certaincmentpour s'opposer 
à clic. Elles tentent dexphquer rationnellement ce moment 
de crise radicale où l'homme a rompu avec la nature et 
inauguré son histoire. Sans prendre Ibommc au degré le 
plus rudimentaire où l'on peut le supposer, on peut°se le 
représenter d abord comme capable de se tenir debout, de 
marcher, de parler, et, dans une certaine mesure, de penser 
mais encore guidé dans l'exercice de ces diverses opéra- 
tions par le seul instinct. Ilobéit alors à la voix de la nature 
ci il s en trouve bien. Mais la force secrète de sa raison 
I agite, et 1 incline à rechercher pour la satisfaction de ses 
penchants d autres objets que ceux que lui avaient indiqués 
SCS besoins. Ainsi se produisit la tentation, d'où résulta 
la chute. Car la raison ne peut intervenir dans la satisfac- 
tion des instincts qu'en les contrariant : excitée par l'ima- 
gination, elle crée des désirs artificiels, d'autant plus impé- 
rieux, qu'ils détournent vers des objets infiniment variés 
et accrus l'impulsion des objets naturels. Ainsi lliomme a 
voulu ciioisir sa nouniture, au lieu de s'en tenir à la règle 
inslmctive qui lui permettait certains aliments et lui en ni- 
terdisait d'autres. Ainsi il a soustrait l'appétit sexuel à sa 
loi première de périodicité et d'uniformité, en apprenant à 

I. ^^^liihmasslicher Anfangder Menschengeschichte, 1786, IV,p. 3io-33G. 



292 



i.,v pim.osorniE pratique de kayt 



aiourneret à se faire refuser ce que son penchant réclamait ; 
par là d'ailleurs il reconnut indirectement la liberté réci- 
proque des sexes; du désir physique H fut conduit a 
l'amour, par l'amour, de l'impression de l'agréaldeau goût 
de la beauté, d'abord dans l'espèce humaine, puis dans la 
nature ; avec le sentiment de la pudeur, il se prépara des 
jouissances plus libres et plus vives, en même temps qu il 
témoi-nait d'un empire sur lui-même et d'une déhcatesse 
intime qui annonçaient en lui un être fait pour la véritable 
vie sociale et pour la moralité. Ainsi il devint encore un 
être préoccupé de l'avenir, appliquant sa réflexion a le 
deviner et à lordormer, éclairé par sa prévoyance même sur 
la nécessité et lincerlilude de son eilort. n'apercevant pour 
terme du labeiu- auquel il est contraint et de l'inquiétude 
(,ui lagile que la mort, — la mort, sort commun des ani- 
maux, mais objet delVroi pour l'homme seul, qui seul la 
sait d'avance inévitable. Enfin, lorsqu'U s'est servi des ani- 
maux pour sa nourriture et ses besoins, il a montré par la 
qu'il n'était plus de leur société, qu'il élail une fin de la 
nature, et il a pressenti également que, dans la société nou- 
velle qu'il formait, aucun de ses semblables ne devait servir 
d'insirumcnl, el que tous devaient êlre traités comme des 
fins en soi. « Ainsi il était préparé de loin aux limitations 
que la raison devait un jour imposer à sa volonté dans son 
rapport avec ses semblables : préparation beaucoup plus 
nécessaire à l'établissement de la société que la sympathie 
et l'amour'. » N oilà comment s'achève lairranchissement 
de la raison, cpii n'est plus au service des désirs, mais qui 
en fondant l'égalité de tous les êtres raisonnables apparaît 
comme un principe par lui-même suffisant . 

Vainement l'homme, au milieu des chagrins de la vie, 
se retourne vers le paradis perdu, c'est-à-dire vers 1 état 
primitif de simplicité, d'ignorance et de paix; l'inexorable 



I. IV, p. 320. 
a IV, p. 3i3 32 1. 



LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 298 

loi qui le pousse au développement de ses facultés met entre 
ses regrets et la légendaire demeure une barrière infran- 
chissable. Au fond une scission s'est produite entre la 
destinée de l'individu et celle de l'espèce. L'individu, pour 
avoir usé de sa liberté contre l'instinct, s'est rendu physi- 
quement et moralement misérable ; mais l'espèce, elle, 
profite des peines et même des fautes de l'individu, et c'est 
elle qui progressivement réalise les aptitudes de l'humanité. 
Rousseau a bien vu que le grand problème était de résoudre, 
par l'éducation autrement comprise et par la société autre- 
ment constituée, l'opposition qui existe entre les deux desti- 
nées différentes de Ihomme. Ainsi (( l'histoire de la nature 
commence par le bien, car elle est l'œuvre de Dieu, l'his- 
toire de la liberté par le mal, car elle est l'œuvre de 
l'homme ' ». Et le mal qu'a ainsi introduit la liberté ne s'est 
pas seulement manifesté par la dure nécessité du travail, 
mais encore par la nécessité infiniment plus affligeante de 
la guerre. Seulement il faut savoir reconnaître jusque dans 
l'horreur des luttes sanglantes l'indispensable moyen par 
lequel la Providence a tiré l'homme d'un état de stagnation 
et de corruption. « Il faut avouer que les plus grands maux 
qui pèsent sur les peuples civilisés nous sont attirés par la 
guerre, et non pas tant par la guerre passée ou présente 
que par les préparatifs ininterrompus et môme sans cesse 
multipliés à la guerre future... Mais y aurait-il donc cette 
culture, cette étroite union des classes de la république 
pour la conquête réciproque de leur bien-être, et l'accrois- 
sement de la population, et môme ce degré de liberté, qui 
quoique très resserré par des lois subsiste encore, si cette 
guerre toujours redoutée n'imposait pas môme aux chefs 
d'Etat ce respect de r/aimanité ! Qu'on en juge par la Chine, 
qui par sa situation peut redouter sans doute quelque 
incursion imprévue, mais non un ennemi puissant, et où 
en conséquence toute trace de liberté est anéantie. Au 



I. IV, p. 321-322. 



29^ 



L\ PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>Ï 



degré donc de culture où Tespèce humaîne se trouve 
encore, la guerre est un moyen indispensable de la con- 
duire encore plus avant : et ce n'est qu'après une culture 
achevée (qui le sera, Dieu sait quand) que la paix perpé- 
tuelle nous serait salutaire, et ne serait d'ailleurs possible 
que par elle'. » De même, la brièveté de la vie est cause 
que riioinme s'abandonne moins à lui-même, qu'il sur- 
veille davantage, dans ses rapports avec autrui, les sollici- 
tations dépravées de certains de ses penchants. En tout cas 
les maux dont nous nous plaignons ne sont imputables qu'à 
nous en tant qu'individus, et il y aurait injustice de, notre 
part à en accuser la Providence ; ils ne résultent pas d'un 
péché primitif qui se transmettrait comme une disposition 
héréditaire ; car des actioYis volontaires ne peuvent prove- 
nir de l'hérédité ; ils résultent du mauvais usage que 
chacun de nous fait de sa raison : dans l'histoire de la chute 
primitive nous reconnaissons notre propre histoire; en 
d'autres termes nous confessons, sondant nos cœurs, que 
dans les mêmes circonstances nous n'aurions pas agi autre- 
ment. A litre individuel, nous sommes donc bien les 
auteurs du mal dont nous subissons les conséquences: 
mais il ne suftlt point que par là la Providence soit mise 
hors de cause : il faut reconnaître qu'elle a tourné au 
bénéfice de l'espèce le mal accompli par l'individu". 

Que l'on compare ce provide idiuUsmc à l'optimisme 
leibnizien que Kant tenait de son éducation philosophique 
et que naguère encore il juxtaposait à sa théologie morale : 
l'inspiration en est certainement tout autre. 11 résulte d'une 
application de la pensée rationaliste, non plus seulement 
à ce contenu de la religion naturelle qu'elle-même avait 
contribué à produire, mais au contenu de la religion posi- 
tive : c'est un premier essai pour comprendre la rehgion 
dans les limites de la pure raison. Cependant la raison reçoit 



1. IV, p. 327. 

2. IV, p. 321 ; p. 329. 






é 



LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 296 

elle-même de cet objet nouveau une autre façon de se con- 
cevoir et de se déterminer ; au lieu de mettre hors d'elle les 
apparences du mal en les réduisant de plus en plus, elle se 
reconnaît comme la cause effective du mal réel, à la suite 
de sa rupture avec la nature. Mais en même temps elle 
s'est posé comme loi de ne tenir que d'elle-même le prin- 
cipe de son développement. 

La philosophie de l'histoire a eu une extrême importance 
dans la constitution de la philosophie pratique de Kant. 
Issue d'observations exprimées dans les leçons d'anthro- 
pologie, elle avait été pour la plus grande part pubhée et 
en tout cas pleinement conçue avant la Grandlegung. Elle 
est une combinaison singuhère des influences que Kant 
avait reçues, et elle joue pour la morale kantienne un rôle 
médiateur entre les conceptions éparses de la période ante- 
critique et le système critique de la raison pratique. Elle 
se présente d'abord avec toutes les apparences d'une spécu- 
lation métaphysique et, comme telle, elle ne peut qu'avoir 
beaucoup retenu de l'esprit rationaliste. De fait, elle pose, 
comme expression suprême de la finahté, la nécessité pour 
la raison de se réaliser ; elle admet en conséquence une 
loi de progrès qui gouverne les actions humaines, en dépit 
des motifs individuels dont elles résultent, et pour laquelle 
elle n'a pas craint, même plus tard, de prendre à son compte 
la formule stoïcienne : fata volentem ducant, nolentem 
tmhunt\ Cependant elle ne saurait être interprétée littéra- 
lement, comme si la Critique de la Rcdson pure n'avait 
pas été conçue avant elle ou en même temps qu'elle ; il 
serait donc inexact sans doute de voir dans cette loi des 
événements autre chose qu'un fd conducteur, comme le 
redit Kant, qu'une idée régulatrice ou une maxime : d'où 

1. Zuin ewigen Frieden, VI, p. 4^2. 



296 LA riIILOSOPIIIE PRATIQUE DE KA>T 

il résulte, en vertu de la connexion qu'il y a entre l'usaffc 
théorique propre aux idées et leur usage pratique, que la loi 
des actes humains, envisagée théoriquement comme une 
nécessité idéale, peut et doit pratiquement être représentée 
comme obligation. C'est par explication de l'esprit de la 
Critique que la philosophie de l'histoire se convertit en 
philosophie pratique : plus tard, dans la Cridrjue du Jmje- 
/;î(?/î/', elle se dépouillera de sa forme métaphysique pour 
revêtir la forme criticiste, et elle se subordonnera à cette 
même philosophie pratique qu'elle a si puissament contri- 
bué à déterminer. 

En elfet ce que Thistoire, rationnellement comprise, 
manifeste, fournit la matière pure et cependant réelle de 
lobligation : à savoir, ravènement de la liberté par l'union 
juridique des individus, qui, sous l'aspect du droit, 
deviennent des personnes. Si cet avènement de la liberté, 
dans le cours de l'histoire, paraît tenir à l'empire des 
circonstances extérieures, la raison qui le conçoit comme 
devant être dans l'avenir, en pose actuellement l'idée: elle 
exprime en idée, par suite en le dotant d'une valeur pra- 
tique absolue, ce qu'elle admet comme fin du développe- 
ment historique : elle détermine l'idéal obligatoire avec 
r « humanité fin en soi », avec le (( règne des fins ». On 
voit donc en quel sens il faut interpréter cette remarque, que 
la conscience morale chez Kant revient à être une anticipa- 
tion de la fin du développement historique". D'autre part, 
puisque la conception du règne des fins est l'acte propre de 
la raison dans son usage pratique, elle doit s'exprimer dans 
le langage qui convient à la pratique et être dite un acte de 
volonté ; la volonté, — la volonté pure, — c'est le nom 
de la raison pratique. Ainsi la volonté apparaît comme le 
sujet de la législation qui établit la liberté par l'ordre juri- 
dique des personnes : voilà donc constitué le concept de 

1. Kritik der Urtheilskraft, V, p. 3i4-3i5. 

2. Hoirding, liousseaus Jun/luss auf die defmilise Form der hanii- 
schen Ethik, Kaiilstudien, II, p. iG, 



LA PIULOSOPIUE DE l'iUSTOIRE 



297 



l'autonomie de la volonté. En même temps la liberté 
transcendantale et la liberté pratique se relient, en un sens 
que la Critique de la Raison pure n'avait fait qu'indiquer: 
le véritable monde intclhgible, en fonction de la causahté 
de l'Idée, c'est la société des êtres raisonnables se réahsant 
sous les lois universelles qu'ils ont instituées. La vieille 
conception platonicienne prend, par l'intermédiaire de 
Rousseau, une signification pratique nouvelle. 

Mais il y a une autre pensée que Kant doit à Rousseau, 
plus ou moins librement compris, et qui, mêlée à des im- 
pressions ou à des souvenirs de son éducation chrétienne et 
piétiste, a traversé, même quand il a cru la surmonter, sa 
doctrine morale : c'est la pensée d'un antagonisme entre 
la destinée de l'homme comme individu et sa destinée 
comme espèce'. A cette pensée est due ce qu'il y a de spé- 
cifiquement pratique dans son criticisme, l'opposition de 
la moralité et de la nature, et par là une bonne part du 
pessimisme que l'on a relevé dans sa philosophie'. Une 
doctrine morale doit avoir pour but la conciliation des deux 
destinées dilTéren les de l'homme, non par la méconnais- 
sance du dualisme irréductible de la nature et de la raison 
ou par le rêve chimérique d'une nouvelle fusion de la raison 
dans lu nature, mais par la constitution du système intégral 
de la raison pratique. Ce système, sous le nom de loi 
morale, identifie à l'idée de l'impératif, tel qu'il s'impose à 
la conscience du sujet individuel, l'idée delà loi de l'hu- 
manité telle qu'elle a été dégagée des vues sur la fin de 
1 espèce. D'où, dans le kantisme, deux tendances qui tra- 



I. V. les objections que M. Renoiivier a faites, selon son criticisme, à 
1 idée de ranlagonismc entre la destinée de l'individu et celle de l'espèce. Intro- 
duction à la philosophie analytique de l'histoire. Nouvelle édition, i8qG, 
î>. 37. 

'2. V. Ed. von Hartmann, 7.ur Geschichie und Befjrïuuhing des Pessimismus, 
2« éd., |). xv-xx, p. i6'|-i37; In welchem Sinne war Kant ein Pessimist, Philo- 
sophische Monatshefte, x.x, i883, p. fi6'i-\^o. — Yolkelt, Die pessiniistischen 
Ideen in der kanliscfien Philosophie, Beilage zur Allgemeinen Zeitung, 1880, 
M° Soi, no3o3 (27 et 29 octobre); Sc/io/jcn/iauer (FrommannsKlassiker), 1900, 
p. 200. ■ 



2f)8 I A PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA^T 

vaillent à s'unir, mais qui s'accompagnent chacune d'un 
cortège d'idées assez différentes, la tendance éthico-juri- 
dique^etla tendance étliico-religieuse. La même philosophie 
de l'histoire , qui a déterminé la prépondérance de l'une d'elles 
dans la constitution d'une morale telle que la présente la 
GnmdlefjiUKj, a contenu aussi le principe de leur dualisme. 



CHAPITRE IV 



LES FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS 



Les Fondemenis de la MéJapliysique des mœars * sont le 
premier ouvrage de Kant qui expose dans son ensemhle la 
doctrine morale de la philosophie critique ; ils sont même, 
il vrai dire, le premier ouvrage dans lequel Kant ait traité 
directement et systématiquement de la morale. Nous savons 
(|u'ii différentes époques Kant avait médité un tel livre ■ ; 
c'est sous des inspirations diverses que le plan en avait été 
plusieurs fois conçu, bien que l'objet en restât à peu près 
constamment désigné par le titre de Méfaphysûjue des 
mœurs \ 11 paraît donc naturel de supposer que la Grandie^ 

1. Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, 1785. 

Il m'a paru, après réflexion, qu'il valait mieux conserver la traduction deve- 
nue usuelle chez nous du titre de l'ouvrage ; elle est incomplète, en ce qu'elle 
ne rend pas surtout V action de fonder exprimée par le mot « C.rundlegung »; 
mais elle est moins pénible et moins inexacte même que d'autres traductions 
possibles, fatalement forcées, soit de faire violence aux habitudes de notre 
langue, soit d'efiacer l'annonce du caractère fondamental et préliminaire 
attribué par Kant à son œuvre. Abbott, pour sa traduction anglaise, a adopté 
blinda mental principles of the metaphysic ofmorals. 

2. V. la lettre de Hamarm à J.-G. Lindner, du lei- février 176^ (Schriflen, 
Kd. Uoth, III, p. 2i3), ainsi que sa lettre à Herder, du 16 février 1767 (/Oid., 
].. .^70). — V. les lettres de Kant à Lambert, du 3i décembre 1765 et du 

'■ septembre 1770 {Briefvechsel, I, p. 53 et p. 93); sa lettre à Herder, du 
'.) mai 17O7 {Ibid., p. 71); ses lettres à Marcus Herz, du 7 juin 1771, du 
^i février 1772, et de la fin de i-j-jS (fùid., p. 117, p. 12'i, p. i37-i38). - 

V- les lettres de Ilamannà Ilartknoch, du 7 mai 1781 (Gildemeister, Hamann. 
Uben und Schriften, 2^ éd., 1875, II, p. 3(38), et du 11 janvier 178: 
{Srhrifien, VI, p. 236). — V. plus haut, p. 14.^4, p. i56-i57, p. 2/17. 

3. L'ouvrage avait cependant été annoncé, dans le catalogue de la foire de la 
-amt-Michel de 17C5, parmi les livres à paraître prochainement, sous le titre 
de Critique du goût moral, Kritik des moralischen Geschmockes ; mais 



5 
83 



3oo 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE kAM 



gung avait été primitivement entreprise pour mettre enfin 
à exécution un ancien projet, en même temps que pour 
remplir une partie essentielle du programme tracé dans 
rArc/iiteclonif/ue de la Raison pure'. Cependant, s'il fallait 
prendre à la lettre certaines indications contenues dans des 
lettres de llamann. le travail qui aboutit à la Grundleya/ifj 
aurait commence par être une ((yl////cr///Vy//e » dirigée contre 
le Cicéron de Garve ; ce serait dans la suite qu'il se serait 
converti en des prolégomènes à la morale; sous cette der- 
nière forme, il aurait été terminé vers septembre 1784'. 
Mais l'on peut difTicilement croire que cette Aniicrilifjue 
ait été dans la pensée de Kant un ouvrage indépendant, 
devenu ensuite, par métamorphose, la GvumUefjuiuj : le 
nom iï appendice, par lequel llamann la désigne dans 
une lettre ultérieure ^ traduit sans doute avec plus de 
fidélité les intentions que Kant avait pu avoir. Comment 
aurait-il convenu à Kant d'aborder par la voie détournée 
delà polémique des problèmes auxquels il entendait don- 
ner le plus tnt possible une solution doctrinale.^ Car il écri- 
vait à Mendelssolm le 1 G août 1783: « Cet hiver, je termi- 
nerai la première ])artie d(^ ma morale, sinon en totalité, au 
moins pour la i)lus grande part. Ce travail est susceptli)li' 
d'être plus populaire ; mais il est bien loin d'avoir en lui- 
même cetatlrait, si puissant pour élargir l'esprit, (pren- 
gendre âmes yeuxla perspective de déterminer la limite et 
tout le contenu de la raison humaine dans son ensemble ; 

bien qu'alors Kant estimât que la mclhode à suivre devait être une métliodo 
d'analyse psvchologiquc (v. plus haut, p. 102), il ne renon.ait pas à présenter 
sa tentative comme une métaphysique de la morale. V. la lettre à Lambert, 
du 3i décembre 170"), citée i)lus haut. 

I. lit, p. ôSS-Sâ'i. 000/ r« 

1. V. diverses lettres de llamann à llerdor (Schri/ten, \ 1, p 07^-574 ; y^ 
âemehicT,op. cit., 111. p. I3 ; Otto lloir.nann, //erders /incfe an Joli- 
Georg llamann, i88(), p. 26(J) et à Scheiïner (Gildemeister, 111, p. 7, p- ^ -\)' 
relatées dans la notice dont Paul Menzer a fait suivre la Inandleguna dall^ 
l'édition de l'Académie de Berlin. IV, p. GaO-O^S, et complétées par des com- 
munications inédites dues à A. Warda. , 
3. Lettre inédite à llerder, du 28 mars 1785; communiquée par \N arda a 

Menzer. Ibid-, p. ^^8. 



i 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEURS 



3oi 



ajoutez-y ce motif principal, que même la morale, si elle 
doit, à son achèvement, pousser par-dessus elle jusqu'à la 
Religion, faute d'un travail préparatoire et d'une détermi- 
nation sûre de cette première sorte, va s'embarrasser iné- 
vitablement dans des dlflîcultés et des doutes, ou bien se 
perdre dans la chimère et l'exaltation visionnaire * ». C'est 
donc à une exposition directe de sa morale que Kant son- 
geait ; et ce n'est sans doute qu'incidemment qu'il y a mêlé 
dans sa pensée cette critique de Garve, dont la trace ne se 
laisse pas retrouver aisément dans son œuvre achevée ^ 
Faut-il maintenant, par cette première partie de sa morale, 
dont il parle ii Mendelssolm, entendre simplement la pre- 
mière partie d'un livre destiné à développer entièrement sa 
docirine. ou plutcM un livre indépendant, mais limité à 
une partie du système.^ Il n'est pas facile d'en décider. Tout 
ce (pion peut supposer, d'après des indications de Kant^ 
c'est (pie le travail entrepris devait être primitivement plus 
compréhensif ou plus complet, qu'il a voulu être d'abord 
une Métaphysique des mœurs, puis tenté d'être une Cri- 
ll(pie de la liaison pratique, qu'en devenant une Grandie- 
fjanr/, un exposé préliminaire, il a cherché d'une part à 
garder quelque chose de la « popularité » de la Métaphy- 
sl(|ue des mœurs', d'autre part, à aborder les inévitables 
])roblèmes d'une Criticjue de la liaison pratique, sans s'en- 
gager encore à les examiner dans toute leur ampleur. 
Quoi qu'il en soit, il ne semble pas, du moins à pre- 
mière vue. que ces divers changements d'intention aient 
trop marqué dans l'ouvrage même. « Dans ce livre, a pu 
dire Schopenhauer, nous trouvons le fondement, par suite 
l'essentiel de son Ethique, exposé avec une rigueur systé- 



1. Iirief\vechsel,\, j). oaâ. 

2. Peut-être est-il permis de supposer qu'il en est resté quelque chose dans 
les critiques, [)lusieurs l'ois renouvelées, que Kant dirige contre les méthodes 
el les conceptions morales des philosophes populaires. 

3. IV, p. 239-240. 

\. Voilà pourquoi sans doute les exemples sont multipliés dans l'ouvrage 
alin d'illustrer la théorie. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEURS 



3oi 



^■Ir 



3oo 



LA PIIlLOSOnilE l'RATIQlE DE KA>'T 



fjang avait été primilivcmcnt entreprise pour mettre enfin 
à exécution un ancien projet, en même temps que pour 
remplir une partie essentielle du programme tracé dans 
rArchitedonif/ue de la Raison pure'. Cependant, s'il fallait 
prendre à la lettre certaines indications contenues dans des 
lettres de Ilamann. le travail qui aboutit à la Grundleyiing 
aurait commencé par cire une a Antierififjne ))di\'\g6c contre 
le Cicéron de Garve ; ce serait dans la suite qu'il se serait 
converti en des prolégomènes à la morale; sous cette der- 
nière forme, il aurait été terminé vers septembre 1784'. 
Mais l'on peut difTicilement croire que cette AnIlcvUiquc 
ait été dans la pensée de Kant un ouvrage indépendant, 
devenu ensuite, par métamorpliose. la GvuïvUeijuiuj : le 
nom d'appendice, par lequel Hamann la désigne dans 
une lettre ultérieure', traduit sans doute avec plus de 
fidélité les intentions que kant avait pn avoir. CommenI 
aurait-il convenu à Kant d'al)ordcr par la voie détournée 
de la polémique des problèmes auxquels il entendait don- 
ner le plus tôt possitjle une solution doctrinale.^ Car il écri- 
vait à Mendelssobn le i G août 1783: « Cet hiver, je termi- 
nerai la première ])artie de ma morale, sinon en tolahté, au 
moins pour lapins grande part, (^e travail est susceptdjlc 
d'être plus populaire ; mais il est bicMi loin d'avoir en lui- 
même cet attrait, si puissant pour élargir l'esprit, qu'en- 
gendre âmes yeuxla perspective de déterminer la limite et 
tout le contenu de la raison humaine dans son ensemble ; 

bien qu'alors Kant estimât que la méthode à suivre devait être une méthode 

d'analyse psvchologique (v. plus haut. p. los), il ne renonrait pas a prescnlci 

sa tentative comme une métaphysique de la morale. V. la lettre a Lambert, 

du 3i décembre 176"), citée })lus haut. 

I. lit, p. r)53-55'i. o 00 /.r;' 

2 V diverses lettres de Ilamann a Herder(.Sf//////<^w, M, p 070-574 , ^«y 

demeister, o^. cit., III. p. 12 ; Otto HolTmann, Herders /irwfe an Joli. 
Geors Ilamann, 188.), p. aGO) et à SchclVner ((iddemeister, 111, p. 7, p. ^ 'j' 
relatées dans la notice dont Paul Menzer a lait suivre la Crundle^un^i daii^ 
l'édition de l'Académie de Berlin, IV, p. 62O-G28, et complétées par des coui- 
munications inédiles dues à A. Warda. ai- 1 à 

3. LeUre inédite à llcrder, du 28 mars 1785; communiquée par Warda 

Menzer. Ibid-, p. O28. 



ajoutez-y ce motif principal, que même la morale, si elle 
doit, à son achèvement, pousser par-dessus elle jusqu'à la 
Religion, faute d'un travail préparatoire et d'une détermi- 
nation sûre de cette première sorte, va s'embarrasser iné- 
vitablement dans des difficultés et des doutes, ou bien se 
perdre dans la chimère et l'exaltation visionnaire ^ ». C'est 
donc à une exposition directe de sa morale que Kant son- 
geait ; et ce n'est sans doute qu'incidemment qu'il y a mêlé 
dans sa pensée cette critique de Garve, dont la trace ne se 
laisse pas retrouver aisément dans son œuvre achevée ^ 
Faut-il maintenant, par cette première partie de sa morale, 
dont il parle à Mendelssobn, entendre simplement la pre- 
mière partie d'un livre destiné à développer entièrement sa 
doctrine, ou plutôt un livre indépendant, mais limité à 
\\v\Q partie du système.^ Il n'est pas facile d'en décider. Tout 
ce (pi on peut supposer, d'après des indications de Kant^ 
c'est que le travail entrepris devait être primitivement plus 
compréhensif ou plus complet, qu'il a voulu être d'abord 
nue Métaphysique des mœurs, puis tenté d'être une Cri- 
li(pie de la Uaison pratique, qu'en devenant une Grundle- 
(junr/, un exposé préliminaire, il a cherché d'une part à 
garder quelque chose de la a popularité » de la Métaphy- 
si(jue des mœurs', d autre part, à aborder les inévitables 
pi'oblèmes d'une Critique de la Raison pratique, sans s'en- 
gager encore à les examiner dans toute leur ampleur. 
Quoi qu'il en soit, il ne semble pas, du moins à pre- 
mière vue, que ces divers changements d'intention aient 
trop marqué dans l'ouvrage même. « Dans ce livre, a pu 
(lire Schopenhauer, nous trouvons le fondement, par suite 
Tessenliel de son Ethique, exposé avec une rigueur systé- 

1. /iriefivechsel, I, p. 325. 

2. Peut-être est-il permis de supposer qu'il en est resté quelque chose dans 
les critiques, plusieurs fois renouvelées, que Kant dirige contre les méthodes 
et les conceptions morales des philosophes populaires. 

3. IV, p. 239-2/io. 

4. Voilà pourquoi sans doute les exemples sont multipliés dans l'ouvrage 
alin d'illustrer la théorie. 



{ 



3o2 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



malîqiie, un enchaînement et une précision qui ne se trou- 
vent dans aucun autre de ses ouvrages'. » 






Le dessein du livre ne peut bien se comprendre que si Ton 
poursuit en toute rigueur l'idée d'une Métaphysique des 
mœurs'. Oui dit métaphysique dit connaissance a priori, 
par concepts purs, d'un objet '. Il existe des disciplines ra- 
tionnelles, comme la Logique, qui sont a priori, mais qui 
ne portent que sur des conditions préjudicielles de la con- 
naissance, indépendamment de tout objet défini ; il existe 
des espèces de connaissances, qui. comme la Pliysi([ue 
empiriciue ou l'Anthropologie, portent sur des objets don- 
nés des sens ou sur des mobiles donnés du vouloir, mais 
qui ne sont pas a priori et ([ul par suite ne peuvent pré- 
tendre à une certitude apodiclique. Est proprement méta- 
physique la connaissance qui est capable de dépasser à la 
lois le simple formalisme logique et le simple empirisme. 
qui peut, en d'autres termes, se constituera elle-même, par 
la seule raison, un objet déterminé. S'il doit y avoir une 
science apodictlquement certaine des lois du vouloir, comme 
il y aune science apodictlquement certaine des lois de l'ex- 
périence externe, ce ne peut être qu'une Métaphysique des 
mœurs. La Métaphysique des mœurs se dislingue de la 

1. Die Cwrundlage der Moral, Ed. Grisebacli (Rcclani), III, p. '498. 

2. Cf. Kritik der reinpii Veruunft, \\\, p. 553-55'!. 

3. Sur ce qu'il faut entendre par la métapliy»i(jue la terminologie de Kant 
n'est pas toujours bien précise, ni bien constante. Il sulfit de rappeler ici que 
pour Kant il \ a, sous le nom de métapbysique, une science a priori, légitime 
et nécessaire, d'objets délerminables par purs concepts; parmi ces objets, ccuv 
qui sont réels et qui peuvent et doivent être compris de la sorte, ce sont, d'une 
part, la nature matérielle, d'autre [)art, la volonté raisonnable. Ainsi conçue, 
celte métaphysique inunanentc se distingue à la fois de la métaphysique 
transcendante qui prétend à tort à la connaissance des choses en soi, et de la 
mathématique qui, tout en étant a priori, procède, non par conce|tts, mais 
par construction de concepts. Kant a étendu aussi l'usage du terme de méta- 
physique, dans son sens légitime, à la discipline propédeutique qui détermine 
les conditions et les limites d'une connaissance rationnelle pure, c'est-à-dire à 
la critique. 



F0?ïDEME>'TS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEURS 



3o3 



Métaphysique de la nature, en ce qu'elle a affaire, non aux 
lois de ce qui est, mais aux lois de ce qui doit être par la 
liberté; cette différence n'est pas pour affaiblir l'obligation 
qui lui incombe d'être une œuvre sans mélange de la pure 



raison 



Le pire est, dans toute recherche, cet amalgame de don- 
nées empiriques et de concepts rationnels, par lequel on se 
liât te de concilier les exigences de la pensée spéculative et 
le souci de l'expérience". Le goût du public s'y prête à 
coup sûr très complaisamment, et il autorise à traiter de 
songe-creux les philosophes qui prétendent montrer jus- 
ipioii va la puissance propre de la raison pure. Cependant 
ce qui a assuré le progrès dans tous les ordres de ractivilé 
humaine, c'est la division du travail: n'esl-il pas évident 
que pour constituer d'un côté une science strictement ra- 
tionnelle, pour coordonner de l'autre des expériences par- 
ticulières, il faut deux genres de talents très différents, sinon 
opposés, qu'une même personne peut difficilement réunir.^ 
kant s élève donc avec beaucoup de force contie 1 éclectisme 
superficiel des philosophes populaires : à leur procédé de 
confusion, qui met en œuvre pour toute connaissance les 
facultés les plus hétérogènes, il oppose l'idée d'une science 
fondamentale, la Métaphysique, qui ne relève que d'une fa- 
culté, la raison : contre leur prétention à traiter des plus 
diverses matières avec une égale compétence, il fait valoir la 
nécessité de l'aptitude spéciale que la Métaphysique impose, 
comme toute autre forme du savoir ou de l'art humain^. 

Cependant il peut sembler que l'examen des problèmes 
moraux réclame la considération directe de la nature hu- 
maine et doive en conséquence se fonder sur la psychologie 
ou l'anthropologie'. Mais Kant repousse vigoureusement 

1. IV, p. 235-23G. 

2. Cf. Kritik der reinen Veruunft, III, p. 554- — Metaphysische 
Anfangsgrûnde der Natarwissenschaft, IV, p. 359. 

3. IV', p. 23G-237, p. 257. 

l\- Il ne saurait être question ici, bien entendu, que de la psychologie empi- 
rique, la psychologie rationnelle étant impossible à constituer comme science. 



3o4 



LA PHILOSOPHIE PBATIQT E DE KA>T 



toute intrusion de données psychologiques ou anlliropolo- 
giques dans la philosophie morale pure ' ; en cela il ne fait 

— Psychologie empirique et anihropolopic sont souvent prises par KanlTune 
pour l'autre ; elles ont pour objet commun, en elFet, la connaissance de la 
nature humaine. Elles se distinguent pourtant à certains égards ; la psycholo- 
gie est une a anthropologie du sens intime » (^Kntik dcr Urthe'dskniÙ, V, 
p. 475), tandis que l'anthropologie proprement dite emploie non seulement le 
sens intime, mais aussi les sens externes {Anthroiiolo'^ie in pragmatischer 
Hinsichf, VII, p. ^7', ; Forlschritte der Metaphysik, VIII. ''p. 5-70: cf. 
Heinze, Kants Vorlesungen, p i55 (G35|) ; de plus, la psychologie est une 
science théorique, tandis que l'anthropologie est susceptible d'être en outre 
une science pratique, c'est à dire pragmatique et morale, et a été considérée 
surtout par kant comme telle. Cf. Kritik dcr reinen Vernunft, 2« édit., III, 
p. iS-i'i. 

Sur la question des rapports de la psychologie et de la morale chez kanf, 
V. Hegler, Die Psychologie in Kants Etliik, 1891, particulièrement le cha- 
pitre i^"", p. 5-'i5. 

I. Celte exclusion de la psychologie, quand il s'agit d'établir les fonde- 
ments de la morale, est également prononcée à maintes re[)rises dans les 
ouvrages ultérieurs de kant. — « La détermination particulière des devoirs, 
comme devoirs des hommes, en vue de leur division, n'est possible que quand 
le sujet de cette délerminalion (l'honnnej a été connu selon la nature qu'il a 
réellement, dans la mesure du moins où cela est nécessaire relativement au 
devoir en général ; mais cette détermination n'appartient pas à une Critique de 
la raison pratique en général, qui n'a qu'à faire connaître complètement les 
principes de la possibilité, de l'étendue et des limites de cette dernière faculté, 
sans référence spéciale à la nature humaine. » Kritik der f)raktischen Ver- 
minft, V, p. 8 ; v. p. 9, note. — Cf. Kritik der Urtheilskrafl, V, p. i84, 
note. — Même la Mt-taphysique dos mœurs, qui, ayant pour objet cette 
détermination particulière des devoirs, est obligée de considérer plus directe- 
ment la nature humaine, s'oppose à toute usur[)ation des données psychologi- 
ques sur les concepts purement rationnels qui doivent fonder la morale. V. 
notamment tout le chapitre sur V/dée et la nécessité d'une Métaphysique 
des mœurs \ en voici quelques passages, particulièrement significatifs': « Les 
lois morales n'ont force de lois que tout autant qu'elles peuvent être saisies 
comme fondées a priori et comme nécessaires. Il y a plus, les concepts et les 
jugements sur nous mômes et sur notre conduite ne signifient absolument 
rien de moral, quand ils contiennent ce qu'il n est possible d'apprendre que 
de l'expérience; et si d'aventure on se laisse induire à con\crlir en des prin- 
cipes moraux quelque chose qui a été puisé à cette dernière source, on court 
le risque de tomber dans les erreurs les plus grossières et les plus funestes w 
MI, p. 12. « La connaissance des lois morales n'est pas tirée de l'observa- 
tion de l'homme par lui-même et de l'animalité en lui » p. i3. « De même 
que dans une Métaphysique de la nature il doit y avoir aussi des principes de 
l'application de ces principes suprêmes universels d'une nature en général à 
des objets de l'expérience, de même il ne se peut qu'une Métaphvsique des 
mœurs en soit dépourvue ; et nous devrons prendre souvent pour objet la 
nature particulière de l'homme, qui n'est connue que par l'expérience, pour 
montrer en elle les conséquences qui résultent des principes moraux universels: 
sans que cependant ceux-ci perdent rien de leur pureté, ou que leur origine a 
priori soit ainsi rendue douteuse. Ce qui revient à dire qu'une Métaphysique 
des mœurs ne peut être fondée sur l'anthropologie, mais qu'elle peut ceperi- 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS 



3oi 



d'ailleurs que reproduire ses conceptions essentielles sur 
l'indépendance de toute connaissance ou de toute recherche 
a priori à l'cgard de la psychologie ^ Diverses causes ont 

dant s'y appliquer. — Le pendant d'une Métaphysique de mœurs, comme 
second membre de la division de la philosophie pratique en général, serait 
l'anthropologie morale, qui contiendrait seulement les conditions subjectives 
tant contraires que favorables, de l'accomplissement, dans la nature humaine' 
des lois posées par la première partie de cette philosopliie, la production, l'ex-^ 
tension et l'affermissement des principes moraux (dans l'éducation de l'école 
et rmstruction populaire) ainsi que d'autres doctrines et préceptes de ce genre 
s'appuyant sur l'expérience. Cette anthropologie est indispensable ; mais elle 
ne doit pas précéder la métaphysique, ni être mêlée avec elle w. p 1/4. « V An- 
thropologie, qui dérive de connaissances d'expérience, ne peut porter aucun 
préjudice à ÏAnthroponomie, établie par la raison qui institue une législation 
inconditionnée », VII, p, 20Q. ° 

I . En tout ordre de recherches et de connaissances kant s'est jiroposé avant tout 
de séparer, comme il le dit, l'empirique du rationnel. Voilà pourquoi dès qu'une 
science doit à ses yeux se constituer a priori, elle doit du même coup s'op- 
poser à toule intrusion de la psychologie C'est ainsi que la logique générale se 
divise pour lui en logique pure et en logique appliquée: « dans la première 
nous faisons abstraction de toutes les conditions empiriques sous lesquelles 
s'exerce notre entendement... Une logique générale, en même temps que pure 
n a donc affaire qu'à des principes a priori... Une logique générale est dite 
appliqu.-e, lorsqu elle a pour objet les règles de l'usage de l'entendement sous ' 
les conditions subjectives empiriques dont nous instruit la psycholo'nc La 
logKjue générale, comme logique pure, n'a pas de principes empiricmes'- par 
conséquent elle ne tire rien (comme on se le persuade parfois) de la i)svcholo- 
gie,qui n'a ainsi absolument aucune intluenne sur le canon de l'entendement 
Ouant à ce que j'appelle la logique appliquée..., elle est une représentation 
ae 1 entendement et des règles de son usage nécessaire in conrreto, à >^avoir 
sous les conditions contingentes du sujet qui peuvent contrarier et favoriser 
cet usage, et qui dans leur ensemble ne sont données qu'empiriquement II 
y a entre la logique générale et pure d'une part, et la logique générale a'ppli- 
quce de autre le même rapport qu'entre la morale pure, qui contient unique- 
ment les lois morales nécessaires d'une volonté libre en trénéral, et la doctrine 
de a vertu proprement dite, qui considère ces lois dans leur rapport aux 
obstacles que leur opposent les sentiments, les inclinations et les penchants 
auxquels 1 homme est plus ou moins soumis. Celle-ci ne peut jamais fournir 
une science véritable et démontrée, parce que, tout comme la logique appli- 
quée, elle a besoin de principes empiriques et psvchologiqnes », Kntik der 
reinen Vernnnlt. III, p. 83-84. (Remarquons que plus lard kant considérera 
la doctrine de la vertu, la Tugendlehre, comme appartenant à la Métaphvsique 
<ies mœurs et comme fondée à ce titre sur des principes a pnori- mais il 
aura aussi établi de plus en plus nettement qu'une métaphvsique doit, pour 
comprendre telle ou telle espèce d'objets, et qu'elle peut, sans compromettre son 
caractère a priori, rapporter ses principes purs à l'explication d'un concept 
empirique. -- Metnpliysische Anfangsgrunde der Nntur.vissenschaft, IV 
p. ^09.Jbo.) — Cf. Kritik der reinen Vernunfl, 2« éd., Vorrede \\l 
p 1^-14. _. Logik : « Certains logiciens supposent, à vrai dire, dans la logi- 
lolln"' ^l'''''P!'\PV'cJiologiques. Mais introduire de tels principes dans la 
ionique est aussi absurde que tuer la morale de la vie », VUf, p. i^, p. iS. 

Delbos. 



20 






306 



T,V Pniî.OSOPIIlE PRVTIQÎ'E DE KANT 



contribué à produire le mélange, si facilement admis, de 
l'anthropologie et de la philosophie morale pure : d'abord, 
un certain souci d'accommoder l'exposé de lu philosopliie 
morale à rintelligence commune ; ensuite l'idée, très spé- 
cieuse en elïet, que des lois faites pour régler la vie de 
l'homme doivent nécessairement tenir compte de ce qu'est 
l'homme. Mais sur le rùle que joue l'intelligence commune 
dans la constitution d'une philosophie morale, comme sur 
les caractères que doil présenter la vulgarisation d'une telle 
philosophie, il y a des équivoques à dissiper. Certes il est 
juste de supposer que tout homme, même le plus vulgaire, 
doit être capahk' de connaître ce qu'il est obligé de faire, et 
il faut même constater qu'en matière morale l'intelligence 
commune fait preu\e d'une sûreté et d'une pénétration 
merveilleuses. Mais l'intelligence connnune, qui a en elle 

— Sur la conception d'une Io^mcjuc pure, selon cet esprit, v. Husserl, 
Logische Untersucliungen (i()Oo-i90i), et spécialement la première partie, 
Prolenomena ziir leinen Lo^ik. 

D'un autre côté, |)ar la nature des problèmes qu'elle doit résoudre comme 
parcelle de la niélliode qu'elle emploie, la Criti(|uc est pleinement indépen- 
dante de la ps\clioloi:ie. L'explication de la possibilité des jugements synthéti- 
ques a i>riuri n'est pas une explication génétique, portant sur les origines en 
quelque sorte historiques de ces jugements, mais une ex[)licalion transcendan- 
lale, destinée à en justifier l'objectivité cl à en circonscrire les usages légitimes. 
Comme il est dit dans les Prologomrnes, « il s'agit ici, non de l'origine de 
l'expérience, mais de ce qui est contenu en elle. De ces deux problèmes, le 
preuncr ressortit à la psychologie empirique ; encore même ne pourrait-il 
jamais recevoir d'elle tout le développement convenable sans le second qui res- 
sortit à la critique de la connaissance et en particulier à la critique de l'enten- 
dement », IV', p. ."):?. La séparation de la Critique et de la psychologie, en dépit 
de quelques équivoques d'expression ou de quelques incertitudes, est absolu- 
ment refjuise par l'esprit du kantisme (V. Km. Boutroux, La mélhade de 
Kant, dans ses lerons de la Sorbonne sur la [)hilosophie de Kant, publiées par 
la Revue des Cours et Conférences, i8t)'i-iè<()."), 3'= année, i^^ série, p. 29G- 
3o3. — IL Cohen, Kauts T/irorie der Erfulnung, 3^' éd., p 72 sq., p. 29'!- 
299; Loi^ili der rei/ien lirkenntiiiss, 1902, p. 5 10. — A. lliehl, Der phdo- 
sophisciit' Krilictsmus, I, p. 389, p. 29'4-3ii. — IL Cohen et Riehl 
combattent la tentative de Fries pour fonder psychologiquement la critique de 
la raison ; la légitimité de cette tentative, au point de vue même de Kant, est 
soutenue dans Ueberweg-IIeinze, (>nindri.ss der Geschichte der Philoso- 
phie, Q'' éd., 1901, III,. I, p. 384-385, note. — V. également, en conformité 
avec les thèses de Cohen, Vorlander, dans son édition de la Critujue de la 
raison pure: Introduction, p. xvii, p. xxxii-xxxiii). — D'une façon générale, 
tout ce qui rentre dans la philosophie transcendantale, — et sous ce terme au 
sens élargi il arrive à kant de comprendre, avec la Critique proprement dite, 



FONDEMEÎSTS DE LA MKTAPIIYSIQCE DKS UŒXWS 



007 



tout ce qu'il faut pour juger du bien et du mal, n'est pas 
compétente j^our discerner d'elle-même le principe de ses 
jugements ; elle mêle spontanément ce principe aux cas 
particuhers, et par là, outre qu'elle est impuissante à le 
comprendre in abslracto comme il est nécessaire, elle est 
constamment exposée, sous l'influence des inchnations sen- 
sibles, à le fausser. Elle est donc l'objet indispensable et 
immédiat de la philosophie morale ; elle n'est pas celte phi- 
losopbie même. Quant à lui rendre cette philosophie acces- 
sible, c'est assurément une fort louable tentative, mais qui 
doit venir à son heure, c'est-à-dire lorsque les concepts fon- 
damentaux de cette philosophie ont été déteruiinés avec une 
entière rigueur. L'esprit de vulgarisation, légitime quand la 
science est faite, ne saurait pénétrer dans l'œuvre même de 

la totalité du système de la raison pure, - doit être expliqué uniquement a 
priori, sans recoursa la psychologie. Après les jugements d'expérience, ce 
sont les jugements moraux, puis ce sont enfin les jugements esthétiques eux- 
mêmes qui rentrent dans la philosophie transcendantale. Le jugement de 
goût, comme l appelle Kant, suppose un principe subjectif, qui détermine 
non par des concepts, mais par le sentiment, et pourtant d'une manière uni- 
versellement valable ce qui plaît ou déplaît. Ce principe, Kant le nomme 
un sens commun (ein Cemeinsum). Or, du moment qu'il exprime la pro- 
priété qua un scnlunentde pouvoir et de devoir être universellement parla-é 
.1 ne saurait se fonder, pour être admis, « sur des observations psychologi- 
ques « Aruikder IrlheilsKraft, Y, p. ,\^. « Dan. la nécessité à laquelle 
prétendent les jugements esthétiques il se trouve un moment important pour 
la Critique de la iaculte de juger. Car elle fait reconnaître précisément en eux 
un principe a prion, et elle les enlève à la psychologie empirique dans laquelle 
ans cela ils devraient rester ensevelis parmi les sentiments dn plaisir et de la 

n/uTZ^'^lT ^r\ ^^ ^•^^^"n'^^'' q^'^ rinsignitiante épilhète de sentiments 
plus délicats) afin de les ranger, eux, et. au moveu d'eux, la faculté de juger 
dans la classe de ces jugements qui s'appuient sur des principes a pnorielâe 
l.s faire rentrer comme tels, dans la philosophie transcendantale. » Jhid 
tJ''' /• t^^^>^"^!^"t l'opposition que Kant établit entre une explication 
transcendantale des jugements esthétiques, comme est la sienne, et une expli- 
cation purement psychologique, comme est celle de Burke, qui fournit seule- 
nient une matière anv tpp lomîmc Ar, I'o.,iL..^..^i.,^!_ .^^ • • ^ ,, . 



»PS que Jvant a étendu l'objet de la philosophie 

ur^M . ?' '* ' iT'" «""•'«"^'"'' '^-^ explications qui en relex'aient de la 
juridiction de la psychologie. 

Sur la question des rapports de la psychologie et de la philosophie dans 
Kant, et sur les controverses qu'elle a soulevées, v. Bona Mever, Kants Psy- 
cnoiogie, 1070. 



3o8 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



la science ; ou il ne réussit alors qu'à favoriser, soit ce fas- 
tidieux éclectisme ([ui use indistinctement de toutes les res- 
sources de la raison et de l'expérience pour former des sem- 
blants de preuve, soit cette paresse de la pensée que 
l'assurance d'être aisément comprise dispense de tout eflort 
vers la profondeur ' . 

Il est pareillement juste de prétendre que, pour être 
appliquée à l'homme, la morale requiert une certaine con- 
naissance de la nature humaine. Mais ici encore il s'agit 
de ne pas intervertir l'ordre régulier des démarches de 
l'esprit ; il s'agit de comprendre qu'avant d'être appliquée 
la morale doit être fondée, et que les déterminations psy- 
chologiques qui en manifestent l'application possible in 
concreto ne sauraient en établir le fondement. Encore même 
fliut-il observer que l'application doit se iaire ici, non pas 
par une accommodation des lois nécessaires de toute volonté 
raisonnable aux conditions contingentes de la volonté 



I IV p 238, P. 25i-2:)3, p. 2:)7-258. — kant, à mainlcs reprises, a 
diredemenl ou iiullreclemenl examiné la .pieslion de savoir dans quelle mesure 
une philosophie peut être populaire. Dans un discours en latin qu il avait ecnt 
en 1-3 à roccasion de sa « promotion », et dont Borowski déclare avoir 
enco/e'le manuscrit sous les yeux, il avait traité ce de la façon plus aisee et de 
la façon i>lus profonde d'exposer la philosophie », Parstellung des Lehens 
Immanuel Kant's, p. 82. - Qnand il écrivit les Observations sur e sen- 
timent du beau et du sublime, il essaya visiblement de se dégager du sty e 
d'école (V plus haut, p. 107). Mais l'on sait avec quelle insouciance de la 
forme et de la clarté extérieure il a écrit ses princii-aux ouvrages. 1 ne mettait 
pa^ d'ailleurs l'obscurité qu'on lui reprochait sur le seul compte 4Je sa négli- 
gence; il atlirmait, non sans vivacité, que la précision et la prolondeur des 
idées exi-ent souvent le sacrifice de l'élégance et de la « popularité » ; il posait 
catéîîori.ruement en principe qu'avant de se rendre accessible au nrionde, une 
science doit être constituée avec une exactitude toute scolastique. 11 laissait a 
d'autres le soin, s'il v avait lieu, de vulgariser son œuvre, non sans exprimer 
parfois le dé-ir de la'vul-ariser lui-même ; il paraît avoir senti et regrette de 
plus en plus le dommage que causait à son influence philosophique sa façon 
ordinaire décrire. - Les auteurs que Kant cite comme mo.lèles de philosophes 
populaires sont, dans l'anlicpiilé, Cicéron, parmi les modernes, lihaftesbury 
Mendeissohn, (iarve. - V Prolegnmena, Vorred^, 1\ , p. 9-^3 7 Kntik 
derreinen Vernunft, 2^' éd., Vovvede, IH p 27^ l> 3i-32. - A/^/«^/.j..A- 
derSitten, Vorrede, VII, p. i - A«^'^, V^. P- JO' P/»6-^8 p. 1^2. - 
Lettres à Marcus lier/., de janvier 1770, Rrief.vechsel, I, p. 23o, a^ Men- 
deissohn, du it) août 1783, 1, p. 333, à Kiistner, de mai 1793, H, p. 412, a 
Buuterwek, du 7 mai 1^798, il, p. 4i7- 



FONDEMENTS DE LA. METAPHYSIOT E DES MŒURS 



009 



bumaine, mais par une sorte de subsomption de la nature 
bumaine sous les règles qui gouvernent toute nature rai- 
sonnable. Dans le système complet de la pbilosopbie 
morale, il y a une place pour l'antbropologie ; il faut seu- 
lement que cette place soit marquée avec exactitude. De 
même que la pbysique empirique ne vient qu'après la Méta- 
physique de la nature, l'antbropologie pratique ne doit 
venir qu après la Métapbysique des mœurs'. 



I, IV, p. 236, p. 23-, p. 258, note, p. 260. — Il n'est pas très aisé, à 
cause des variations de la pensée de Kant et des incertitudes de sa termino- 
logie, de marquer exactement l'objet et le rôle de l'anthropologie, dans ses 
rapports avec la philosophie théorique et avec la philosophie pratique. On 
peut, je crois, avec Emil Arnolilt (A'/'i7/.st'/je Excurse im Gebiete der Kant- 
Forsc/iung, j). 343-3.j6), partir de ce fait, que Kant a conçu de bonne heure 
l'anthropologie complète comme divisée en 3 grandes espèces : i'^ l'anthropo- 
logie liiéorique. qui se confond pour une part avec la psychologie empirique 
(v. plus haut, p. 3o4, note), et qui a pour objet de rechercher ce que l'homme 
est naturellement ; 2" l'anthropologie pragmatique, qui étudie les dispositions 
naturelles de l'homme selon l'usage qu'il en peut faire sous la seule règle de 
son intérêt bien compris et do son bonheur ; 3*^ enfin l'anthropoiogie morale, 
qui étudie ces mêmes dispositions dans leur rapport avec la loi morale De ces 
trois espèces d'anthropologie, l'anthropologie pragmatique est la seule dont 
Kant ait directement traité dans les Leçons qu'actuellement nous possédons 
de lui : les deux groupes de Leçons publiées par Slarke, Kant's yJenschen- 
kunde oder pliiiosophische Anthropologie, Kant's Anweisung zur Mens- 
chen und Weltkenntniss ont ce caractère, ainsi que les Leçons publiées par 
Kant en 1798, Anlliropologie in pragmatischer Hinsicht. Dans la Préface 
de ce dernier ouvrage, Kant oppose l'anthropologie au point de vue physiolo- 
gique et l'antliropologie au point do vue pratique. Ici le mot « pratique », qui, 
dans son sens large, comprend chez Kant à la fois ce qui est pragmatique et 
ce qui est moral, désigne ce qui est pragmatique. \ II, p. ^^i-l\^^. 

Quel rapport a l'anthropologie morale avec la Métaphysique des mœurs ? Si 
l'on ne considère la distinction de ces deux discij)lines qu'à un point de vue 
formel, on peut dire que Kant l'a constamment maintenue. Mais ce qui a 
varié dans sa pensée, c'est l'idée de l'objet que doit se |)roposer l'anthropologie 
morale, selon la forme qu'a prise l'exécution de la Métaphysique dos mœurs. 
Dans la (irundlegnng, la conception de la Métaphysique des mœurs, en ses 
traits essentiels, est intimement liée à la concc[)tion d'une Critique de la 
Raison pratique ; par là elle est présentée avant tout comme une science 
absolument pure ; tantôt elle paraît laisser à l'anthropoloofie pratique le 
soin de réaliser l'application de ses principes à la nature humaine, tantôt 
elle paraît pouvoir réaliser elle-même, à un moment ultérieur, cette 
application. (Il me paraît certain, comme à Arnoldt, op. cit., p. 348, que la 
philosophie inorale ap[)liquéo, dislins^uée en un passage de la philosophie 
tiiorale pure, IV, p. 2.58, note, n'est point l'anthropologie pratique^. L'an- 
thropologie pratique de la Grundlegung semble bien être identique à la Tu- 
gendlehre de la Critique de la Raison pure, qui suppose, comme on l'a vu 
plus haut (p. 3o5, note) des principes empiriques et psychologiques. Plus tard, 



n 
.)IO 



I.A PHILOSOPMIK PKATIQIE DE k A>T 



Les systèmes ([ui prétendent expliquer la moralité par 
la constitution essentielle ou parquelcpie propriété spéciale 
de la nature humaine, ou encore par les circonstances de 
fait où riiomme se trouve placé dans le monde, ont tous 
ce vice radical, de ne pouvoir fournir tout au plus que des 
règles générales et, en dernière analyse, subjectives, au lieu 
de lois universelles, véritablement objectives, de la volonté '. 
Le premier motif pour lequel Kant condamne ce genre de 
systèmes est donc tiré de sa coiiviction rationaliste, selon 
le sens strict de la CrUique : la vérité de la morale, comme 
celle de la science, n'esl comprise comme telle que si elle 
est exclusivement déduite de la forme pure de la raison, 
non du contenu matériel de l'expérience. Mais à ce motif 
théorique s'ajoute un motif pratique : lors([ue la morale 
s'appuie sur des considérations empiricpies, elle fournil par 
là à la volonté des mobiles sensibles qui la corrompent, soit 
en la détournant du devoir, soit en l'invitant à chercher 
dans le devoir autre chose que le devoir même. Au con- 



lorsque Kant eut écrit sa Critique de la raison pratiffue, il put constituer 
à part une Métafthysiifue des mœurs, selon les conditions cpj'il avait à 
'diverses reprises énoncées {Kritik der reiiten Vernunft, III, p. ôS; ; Meta- 
physische Anfangsgriinde der yatunvissenschnft, \\ , p. 35f) ; A'/ //// der 
Urtheiiskraft, V, p. 187), c'est à-dire une science qui, sans cesser d'être pure 
dans ses principes et ses procédés, empruntât à rex|.érience son objet spécial ; 
cette science par là absorbait naturellement, au moins pour une grande part, 
la matière de l'ancienne anlbropolorrie pratique ; il ne lui répugnait pas d'ac- 
cepter le nom de Tugendlelue pour un de ses titres; sans sortir d'elle-même 
elle s'appliquait, de 1 aveu même de Kant, à des données anthropologiques 
(v. plus haut, p. 3o4, note). L'anthropologie morale garde cependant une 
raison d'être ; elle est moins l'appropriation de la morale rationnelle pure à 
l'homme que l'étude des conditiojis subjectives ainsi que des moyens divers 
qui favorisent ou entravent 1 acconq)lissement du devoir ; la pédagogie en est 
une des parties les plus importantes. 

Il est permis de supposer que si Kant a maintenu des lignes de démarcation 
entre la Métaphysique des mmurs et l'anthropologie, son anthropologie n'a pas 
laissé plus d'une fois de pénétrer, plus ou moins transfigurée, dans sa méta- 
physique Au fait, bien des remarques qu'il avait faites au cours de ses études 
d'anthropologie se retrouvent utilisées à un point de vue « métaphysique » 
ou « transcendantal ». Quant à ses leçons d'anthropologie, elles seraient sorties, 
d'après ce que soutient Benno Erdmann, de ses leçons de géographie physique 
{Heflexionen Kants, I.p. 87 sq.). Cette thèse est combattue par Arnoldt, op. 
cit , p. 283-3i6. 1 r 

I. IV, p. 258, p. 373, p. 290. 



FONDEMENTS DE LV AIETAPIITSIQT E DES MOEURS 



3ll 



traire, dès (jue la morale cesse de recourir à ces arguments 
suspects, dès qu'elle s'applique à n'énoncer les lois de la 
morahté que dans leur pureté rationnelle, elle est en 
mesure d'agir puissamment sur les âmes, ou plutôt elle 
découvre une inlluence du devoir d'autant plus efficace que 
celui-ci cherche moins à se fortifier d'influences étrangères ^ 
Kant, dans l'établissement de la Métaphysique des mœurs, 
ignore donc de parti pris les propriétés de la nature humaine, 
afin de rendre d'autant plus certain et d'autant plus souve- 
rain l'empire de la loi morale sur l'homme ". 

Mais il ne suffît pas qu'une telle Métaphysique se justifie 
par les exigences intellectuelles auxquelles elle répond et 
par les exigences pratiques auxquelles elle satisfait : il faut 
qu'elle se justifie par l'analyse directe de son objet même. 
Or l'idée commune du devoir implique en toute évidence 
(pie les lois morales ne constiluent une obligation que parce 
(pielles valent, non pour l'homme en particulier, mais 
pour tout être raisonnable en général. Nous reconnaissons, 
par exemple, que le précepte qui nous ordonne de ne pas 
mentir ne s'applique pas seulement à nous selon les condi- 
lions contingentes de notre existence, mais qu'il possède 
une nécessité inirinsèque par laquelle il s impose atout 
être doué de raison ''\ Ce qu'il faut donc substituer à l'obser- 
vation de la nature humaine, c'est le concept de l'être rai- 
sonnable. Maintes fois Kant répèle que la loi morale existe 
pour les êtres raisonnables en général, et non pour l'homme 
simplement. Ce n'est pas qu il veuille ainsi identifier la 
moralité à une sorte claction surhumaine, ou qu'il fasse 
intervenir, pour oifrir un modèle à l'homme, la représen- 
tation d'êtres surhumains'. Même il ne méconnaît pas sans 



1. I\ , p. 238, p. 258-2G0. — Cf. Kritik der praklischeu Vernunft, V, 
p. 167 sq. — Die Religion, VI, p. i4-2-i^3, p. 157. — Metaphysik der 
Sitten. VII, p. i4. 

2. H. Cohen, Kants Begrïindung der Ethik^ p. i46. 

3. IV, p. 237, p. 25G. 

h. Celle façon de considérer la loi morale dans son rapport aux êtres rai- 
sonnables en général, et non pas seulement à l'homme, a été souvent critiquée. 



3l2 



LA PHILOSOPHIE PUATIOL'E DE KA>T 



FO>DEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



3i3 



doute que c'est l'Iiomme qui lui suggère directement le con- 
cept de rèlre raisonnable en général. Mais il n'admet pas 
que ce concept soit formé par une sorte de généralisation 
de certains caractères: s'il le pose en Ini-mêine, et s'il 
paraît l'investir d'une réalité propre, c'est uniquement parce 
qu'il considère la raison comme une faculté, au sens fort 
du mot. et non pas seulement comme l'attribut d'une 
nature donnée, — comme la facullé d'établir des lois, qui 
confère le titre de raisonnables à tous les êtres qui en ont 
conscience ou qui en participent. Que la raison existe en 
quelque sorte avant l'élre raisonnable, et l'être raisonnable 
avant riiomme, ce n'est pas réaliser des abstractions, à la 
' façon des scolastiques : car on ne crée pas par là une onto- 
logie nouvelle, on marcjue seulement l'ordre vrai de dépen- 
dance enire les éléments qui constituent la moralité. Il y a 
certes, chez Kant, ce ([u'on peut nommer un réalisme 
moral, comme il y a un réalisme de la science: mais ce 
réalisme est tout entier dans rallirmation, que la nécessité 
de la morale, comme celle de la science, ne doit être 



— Kant, objecte Schopenhauer, fait Je la raison pure une chose qui subsiste 
par soi, une livpostase; voilà comment il est amené à parler d'êtres raisonnables 
en général. Mais nul ne peut léi^itimcnient concevoir un genre rjui ne nous est 
connu que par une espèce «lonnée ; car on ne peut transporter au genre (pie 
ce qui est tiré de l'espèce unicjue. Si pour constituer le genre on enlève à 
l'espèce certains de ses attributs, cjui sait si l'on n'a pas justement supprimé 
les conditions sans lesquelles lescpialités restantes ne sont plus possibles.^ Nous 
ne connaissons la raison que dans l'homme : j^arler de l'être raisormable en 
dehors de l'homme, c'est comme si l'on parlait d'êtres pesants en dehors des 
corps. « On ne peut se délendre du soupçon, que Kant a ici un peu songe aux 
bons anges, ou du moins qu'il a compté sur leur concours pour persuader le 
lecteur. » Ueher die CiuitdlaiiV fier Moral, Urrlit* (Keclam), III, p. 5ii- 
312. — V. également la criti<piede la conception de Kant chez Trendelenburf% 
Der Widerstreit Zivisc/tcn haut und Aristntclps in der Ethik, Historiscîte 
Bpîtrdge zur Philosophie, IN (1807), P 18O-187. — La conception de Kant, 
qui a surtout pour obj» t de libérer la vérité morale de tout élément euq)iri(pie, 
n'implique nullement dans sa pensée actuelle l'existence d'une hiérarchie d'êtres 
raisonnables en dehors de l'homme Ce «pi'on peut dire seulement, c'est que 
la représentation d'un monde d'êtres raisonnables en général, avant d'être 
adaptée, comme elle l'est ici, aux exigences de la |>hilosophie critique, a 
revêtu une forme imaginative et mystique. V. plus haut, première partie, 
ch. r, p. 77-80, ch. II, p. Ki3-i'i4. — Cf. Ilegler, Die Psyc/tolofiie in Kants 
Elhik, p. 137-43. • ^ 



résolue dans aucun de ses objets matériels, qu'elle tient à 
sa légalité rationnelle, à sa Gcsetzmassîgkeil, Donc parler 
des lois qui déterminent la volonté d'un être raisonnable 
en général, c'est simplement énoncer les conditions qui 
font que la volonté humaine est déterminable par des lois ; 
l'apparent dualisme des êtres raisonnables et des hommes 
n'est pas défini par un rapport de genre à espèce, mais par 
la distinction qu'il faut établir entre l'élément rationnel 
de toute moralité objective et la réalité empirique dans 
laquelle cet élément est engagé ; plus simplement, c'est 
parce ([ue les lois moiales valent pour la volonté d'un être 
raisonnable en général, qu'elles valent pour notre volonté 
propre '. 

Ceci revient à exprimer en d'autres termes la nécessité 
de séparer la Métaphysique des mœiu-s de toute psychologie 
et d'evclure les doctrines qui partent, pour fonder la 
morale, de la considération de la nature humaine. Assuré- 
ment, par là, Kant paraît bien en complet désaccord avec 
la tradition la plus persistante des écoles morales. Une des 
idées le plus particullèreoient accréditées parmi les philo- 
sophes, c'est que le bien de l'homme se définit par la per- 
fection de l'activité qui lui est propre et résulte de l'achève- 
ment de -sa nature ; originairement cette idée appartient à 
la philosophie ancienne ; et c'est Aristote qui l'a développée 
avec le plus de force et de richesse". Cependant l'opposition 



1. I\ , p. 256. — H, Cohen, qui soutient vigoureusement l'indépendance de 
l'Llhique k l'égard de la psychologie et (|ui défend contre Schopenhauer la 
conception kantienne de l'être raisonnable en général ÇKants Begrùndung 
der Etiiik, p. i23 sq.) [)ousse la thèse jusqu'à l'extrême paradoxe quand il dit 
que, même s'il n'existait pas d'hommes, la moralité n'en devrait pas moins 
être (p. 140). L'objectivisme kantien, qu'il met très justement en lumière, ne va 
pas cependant jusqu'à réaliser en soi les nécessités de la pensée, en supprimant 
d'une manière absolue leur rapport à la conscience. — Cf. Otto Lehmann, 
Ueber Kant' s Principien der Ethik und Schoppnliauer's Beurteilung 
derselhen, 1880, p. 22-26. — V. aussi la réponse de Ch. Renouvier à la 
critique de Schopenhauer (^Kant et Schopenliauer, Critique philosophique, 
y*^ année, 1880, I, p. 27). 

2. ^ . Brochard, La morale ancienne et la morale moderne, Revue phi- 
losophique, 1901, Ll, p. 1-12. 



ou 



LA PHILOSOPIIIK PRATIQUE DK K\M 



FONDEMENTS DE LA METAPIITSIOLE DES MŒURS 



3l5 



qui oxisto réellement entre la morale aristotélicienne et la 
morale kantienne' est imparfaitement caractérisée, quand 
on soutient que la première concerne véritablement l'homme 
réel, tandis que la seconde se rejette de parti pris hors du 
monde ofi vit et se meut l'humanité: l'opposition résulte 
phitôt de la façon dont Tune et Taulre comprennent le rap- 
port de la théorie à rapphcation : chez Arislote, au moins 
dans ri]lhi(pie proprement dite, la théorie se règle sur 
l'application et même peut à certains égards s'efPacer devant 
elle": chez Kant. la théoiie règle l'application et doit, par 
suite, se constituer hors d'elle: la morale est bien faite 

i. \oir les conclusions tout aristotéliciennes par lesquelles Ed. Zeller ter- 
mine sa critique de la morale de Kant. {Ueber das Kantische Moralprincip 
und den (ie^ensatz fhnnaler und materialer Prinrlpien, Vortnige iiud 
Ahhandlun^en, m, \SS\, p. 179-188;. — Trendelenburg reproche à Kant 
d'avoir exclu Taristolélisme surtout par omission, de n'avoir pas cherché dans 
Anstote le modèle des doctrines qui dérivent la moralité de quelque propriété 
spécifique de la nature humaine, de n'avoir défini, pour la combattre, l'idée 
de perfection que par des caractères externes. (V. celte dernière critique 
exposée également par Schleiermacher dans ses Crundlinien einer Kritik 
der bishen^en Sittenlehrp, première section, notamment p. '17-^18, IV'erke, 
zur P/iilosophie, I). Trendelenhurfi: reproche en outre à Kant d'avoir 
poursuivi une forme d'universalité en quehpje sorte hvpermétaphvsique. 
(Dit IViderstreit ZAiisc/iPft Kant und Aristofeles in der Ktliik, Hislo- 
rische fieitnige, III, p. i7i-:u2). Trendelenburg résume ses arguments et 
SCS réllexions dans les 3 thèses suivantes (p. 2i3-2i'i): « i" Kant a démon- 
tré que l'universel est le contenu et le motif de la volonté raisonnable. Mais 
il n a pas démontré rpie ce soit l'universel formel qui doive et puisse être prin- 
cipe. La démonstration, qu'il doit être principe, est défectueuse ; la démons- 
tration, qu'il peut èlro principe, c'est-à-dire (ju'il possètle une force impulsive, 
n'est nrième pas tentée. — Dans la direction d'Aristote se trouve un principe 
qui unit l'universel et le propre ; c'est un universel, non formel, mais spéci- 
fique ; 30 Kant a démontré que la volonté pure est la bonne volonté. Mais 
Kant n a |tas démontré «pie la volonté pure ne puisse avoir de motif empi- 
rique, d'objet d'expérience. On n'a pas le passage de la volonté bonne et pure 
in ahstrartn à la volonté réelle. — Dans la direction d'Aristote se trouve un 
principe qui ne renonce pas à la bonne volonté, mais <pii la remplit ; 3^ Il a été 
démontré par Kant que le plaisir ne saurait être le mobile de la bonne volonté: 
autrement le mobile serait l'égoïsme. Mais Kant n'a pas démontré que le 
plaisir soit exclu de la vertu, et (pie néanmoins la raison survienne après coup 
dans le conditionné pratique avec des exigences de bonheur. — Dans la direc- 
tion d Aristote se trouve un principe qui ne se dessaisit pas du plaisir, mais 
qui l'engendre de lui-même. » Sur les rapports de la morale aristotélicienne 
et de la morale kantienne, v. L. Ollé-Laprune, Essai sur la morale d'Aris- 
tote. 1881, p. 2ii-i33. 

2. Eth. Nie, I, I, 1095 a, 5 ; 2, 1090 />, 6; 7, 1098 b, i; II, 2, iio3 h, 
26. 



pour être appliquée à l'homme ; mais redisons qu'avant 
d'être appliquée la morale doit être fondée. 

La question de méthode est donc de première impor- 
tance : quelle méthode Kant va-t-il employer? 

A vrai dire, il ne fait ici qu'indiquer la façon dont il 
emploiera cette méthode : mais nous savons comment elle 
s'est formée, et comment elle a été déjà mise en œuvre \ 
Si Kant la plie aisément à l'usage qu'il en veut faire dans 
la morale, ce n'est pas précisément pour cet usage qu'il l'a 
d'abord constituée. Il en a de bonne heuie aperçu le modèle 
dans la science mathématique de la nature, telle que Newton 
l'avait édifiée", et c est après diverses incertitudes et varia- 
tions qu'il a réussi à en fixer le sens. Selon Newton, dans 
l'examen des problèmes scientifiques, il faut faire précéder 
la synthèse de l'analyse. « A la faveur de cette espèce d'ana- 
lyse, on peut passer des composés aux simples et des mou- 
vements aux forces qui les produisent, et en général des 
ell'els à leurs causes, et des causes particulières à de plus 
générales jusqu'à ce qu'on parvienne aux plus générales. 
Telle est la méthode qu'on nomme analyse. Pour la syn- 
thèse, elle consisie à prendre pour principes des causes 
connues et éprouvées, à ex|)li([uer par h^ir moyen les phé- 
nomènes qui en proviennent, et à prouver ces explications ". » 
Transportée dans la Métaphysique avec les changements 
qui conviennent, cette méthode devra, en premier lieu, 
dans l ordre des faits à expliquer, expérience scientifique ou ^ ./ 
jugement moral, retrouver par analyse les éléments simples 
et purs qui jouent le rôle de condition nécessaire, puis, 
une fois ces éléments séparés, poser le principe qui les rend 
capables d'expliquer synthétiquement et même de démon- 
trer les faits initiaux. Seulement il peut sembler qu'à 
cause de la fusion intime des éléments purs et des éléments 

I. Riehl, Der philosophisclie Kriticismus, 1, p. 221, p. 228, p. 237, 
p. 2^2, p. 342-345. 

3. V. plus haut, première partie, ch. n, p. 98. 

3. Traité d'optique, question XXXI, trad. Coste, 1720, IJ, p. 58o-58i. 



UM 



3i6 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



ï 



FONDEME^JTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



3,7 



empiriques clans la connaissance scientifique et la connais- 
sance morale l'analyse se rapproche ici autant et plus de 
l'analyse employée par la chimie que de l'analyse employée 
par la science nialhémati([ue de la nature' ; mais il reste que 
par cette analyse tout abstraite', radicalement différente de 
celle qu'autrelbis Kant avait cru pouvoir, selon l'exemple 
des Anirlais. ap[>liquer à la conscience morale de Thomme, 
il faut chercher à a isoler ^ » les éléments purs qui consti- 
tuent le système de la raison '. 
t/ 

I. Kritik der reinen Vernunft,\\\,^. 554 ; 2*^ éd., Vorrede, p. 20, noie. 
— Kritik der praldischen Verruinft, V, p. ^7, p. 169. 
3. Ueher eirip Entd€ckung...y \ l, p. i^-it), note. 

3. \ailiiiiger, Commentar, II, p. 120-1 23. 

4. La conclusion de la Critit/ue de la raison pratique rappelle avec une 
netteté (>articulière les oriirines, le sens et la portée de la méthode employée 
par Kant. kant vient d'écrire la phrase si souvent citée : « Deux choses rem- 
plissent l'unie d'une admiration et d'un respect toujours nouveaux et toujours 
croissants, à mesure que la rétlexion y revient plus souvent et s'y applique 
davantage : le ciel étoité au-dessus de moi et la loi morale en moi. » II ajoute 
donc un peu aprc'S : « Mais si l'admiration et le respect peuvent bien excitera 
la reciierche, ils ne sauraient en tenir lieu. Ou'y a t-il donc à faire pour insti- 
tuer cette recherche dune manière utile et appropriée à la sublimité de l'objet? 
Des exemples peuvent ici servir d avertissement, mais aussi de modèle. La con- 
temftlation du monde a conmicncé par le spectacle le plus magnifique que les 
sens de l'homme puissent présenter et que notre entendement, dans sa plus 
grande extension, puisse embrasser, et elle a fini — par l'astrologie. La morale 
a commencé avec le plus noble attribut (pii soit dans la nature humaine, et dont 
le développement et la culture otlrent en pers[)ecti\e des avantages infinis, et 
elle a lini — par l'exaltation visionnaire ou la superstition. Tel est le sort de 
tous les essais rudimentaires... Mais lorsque, quoiijue tardivement, la maxime 
fut venue en honneur de bien examiner préalablement tous les pas que la rai- 
son doit faire et de ne pas la laisser s'avancer autrement (jue par le sentier 
d'une méthode bien déterminée d'avance, alors la façon de juger du système du 
monde reçut une tout autre direction, et, avec celle-ci, obtint un résultat 
incomparablement plus heureux. La chute d'une pierre, le mouvement d'une 
fronde, décomposés dans leurs éléments et duns les forces qui s'y manifestent, 
traités malhémalitpiement, engendrèrent enfin celte vue claire et à jamais 
immuable sur le système du monde, qui peut toujours, par une observation 
constamment en progrès, espérer de s'étendre, mais qui n'a pas à craindre 
d'avoir jamais à reculer. Or cet exenq>le peut nous engager à suivre la même 
voie en traitani. des dispositions morales de notre nature, et nous faire espérer 
le même succès. Nous avofis pour ainsi dire sous la main les exemples de la 
raison jugeant en matière morale. En les décomposant dans leurs concepts élé- 
ment;iire>, et en employant, à défaut (\v la méthode mal/témati(/ue, un pro- 
cédé analogue à celui de la chimie pour arriver à séparer l'empirique d'avec 
le rationnel qui peut se trouver en eux, par des essais réitérés sur la raison 
commune des hommes, on peut nous faire connaître avec certitude à l'état pur 
l'un et l'autre de ces éléments, ainsi que ce que chacun d'eux est capable de 



L'objet de cette analyse, ce sera ici le jugement commun 
des hommes en matière morale. Ce jugement offre à la 
raison métaphysique un point de départ aussi ferme, sinon 
d'abord aussi visiblement assuré, que l'expérience scienti- 
fique * ; il n'a pas en tout cas à être essentiellement réformé, 
pas plus qu'il n'a besoin d'être rapporté à un autre ordre 
de choses que celui qu'il enveloppe ; il doit conlenir eu 
lui-même le principe de sa certitude propre. En dépit de ce 
que prétend rintellectualisme. la vérité morale est directe- 
ment accessible à tout homme ; tout homme peut la recon- 
iiaîlre, dés que sa rétlexion est sollicitée, selon le procédé 
socratique, à la découvrir. C'est kant lui-même qui paraît 
rapprocher son œuvre de celle de Socrate', et l'on sait que 
ce rapprochement a été souvent fait". Mais si Socrate et 

faire par lui seul ; ainsi on préviendra, d'un côté, l'aberration d'un jugement 
encore fruste et non exercé, de l'autre, (ce qui est beaucoup plus nécessaire), 
ces extravai^ances géniales qui, comme il arrive aux adeptes de la pierre 
philosophale, sans aucune investigation et aucune connaissance méthodique de 
la nature, promettent des trésors imaginaires et en font gaspiller de véritables. » 
V, p. 1G7-169. - Contre cette prétention de Rant à être le Newton de la 
morale, v. Gizycki, Die Etitili David H urne' s, 1878, p. vii-vm. Newton, 
dit Ciizvcki, n'a pas déduit la gravitation a priori', il l'a induite comme un 
fait général ; il unit étroitement l'expérience et la pensée ; Kant, au contraire, 
méconnaît les droits de l'expérience. 

1. Cf. Kritik der prakiischen Vernunft, V, p. QÔ-gO. 

2. IV, p. 252. — Cf. Kritik der reinen Vernunft, Vorrede zur ziveîien 
Ausgahe, III, p. 25. — Tugcndlehre, VII, p. 178. — Il y a un Socrate 
delà seconde moitié du xviii^' siècle: un Socrate caractérisé surtout par son 
opposition à la philosophie spéculative et par son goût exclusif de la vérité 
pratique, par sa confiance dans les lumières naturelles du bon sens, par sa 
conception courageuse de la dignité morale et de l'indépendance du philo- 
sophe. On sait comment Rousseau le met en parallèle avec Jésus-Christ. 
Mendelssohn fait de lui le héros de son Phédon. Eberhard publie une 
Nouvelle apologie de Socrate, Ilamann des Mémoires de Socrate. Le 
Imllandais tlemslerhuys qui eut tant de vogue parmi les écrivains allemands 
de la fin du xviii^- siècle et du commencement du xix^', et que Kant, nous dit 
Ilamann, admirait extraordinairoment (^Scliriften, VI, p. 37^) présente Socrate 
comme le personnage philosophique par excellence. Lessing dans ses Pensées 
sur les Frères Moraves fait parler Socrate ou plutôt Dieu par la bouche de 
Socrate pour inviter les hommes à se garder des spéculations aussi inutiles 
qu'aventureuses et à tourner leur regard sur eux-mêmes. Lessings Werke 
(Kûrschner), Xïll (Boxberfjer), p. 293. 

3. V. notamment Ed. Zeller, Die Philosophie der Griechen.U, i(4^éd., 
1899), P- i^^ — Vaihinger, Commentar, I, p. 2. — Paulsen, Kant, p. 55- 
50. — Uiehl, Philosophie der Gegemvart (i9o3), p. i83. — Le premier 



3ï8 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



Kant sont animés d'une même foi dans la valeur du juge- 
ment pratique des hommes, s'ils s'entendent l'un et l'autre 
à le considérer comme la donnée indispensable et sidFisantc 
de leurs recherches en morale, ce n'est pas à dire, tant s'en 
faut, que leurs méthodes se ressemblent. Socrafe analyse 
les opinions communes pour en dégager l'élément matériel 
de définitions universelles ; il veut induire de ces opinions 
tout le contenu susceptible de rentrer dans un concept sim- 
plement logique. Kant. lui, ne se contente pas de ramener 
Il des tvi)es i^énéranx les a|)|)réciations de la conscience 
commune : il \ise à dégager des jugements moraux l élé- 
ment formel, d'ofi résidte la fonction même de juger; il 
poursuit le concept proprement mélaphvsicpic, pur de tout 
alliage empirique, et capable de produire par lui seul la 
vérité dont il doit rendre compte. 

Telle est l'espèce d'analyse que mettent en œuvre, dans 
leur plus grande partie, les Fondcrnenls de ht Méhijdtysifjuc 
des mœurs : les résultats en sont exposés dans les deux pre- 
mières sections du livre: ils aboutissent à la détermination 
du principe sur lequel se fonde l'idée universellement 
reçue de la moralité '. Dans la troisième section seulement. 

peul être qui ail comparé Kant à Socrale pour avoir ramciH'. lui aussi, la plii- 
losophie du ciol sur la terre est Jacob dans sa Prufuii^ lier Meiidelssohusclicn 
Moriienstundfii, 1780, (v. Berino Krdmann, Knut's h'riticismu.s, p. 117). — 
On a cependaiil parfois relevé une opposition essentielle entre les deux plulo 
sophes. '/Àc^XffT {(iescincitte der lUhik, I, p. (u) soutient rpic la doctrine de 
Socrale est diamctralement contraire aux principes moraux de kant. — Karl 
Joël (Dor édite und der Xenof>honlisclie Sucrâtes, 1, 1898, p. 17^ sqj 
voit dans le kantisme une réaction contre la pensée socratirpie. Socrale pro- 
clame la souxerainclc de la raison tliéorique sur Taction, Kant, au contraire, 
le primat île la raison pratiijue. Le rationalisme est la tendance la plus |)ro- 
fonde de la pliilosopliie depuis Socrale jusqu'à WollF; le kantisme lait obstacle 
à cette tendance, qui reprend sa force ensuite et s'achève chez Hegel ; c est à 
lle^^el, non pas à Kant, qu'il faudrait comparer Socrale. Mais Joël ne peut 
0{)poser en ce sens Socrale et Kant que parce que d un coté il fait de Socrale 
un pur dialecticien rationaliste ne s'appliquant aux questions morales que |)our 
les résoudre dans la réllexion inlellecluelle, et |)arce que de l'autre il mécomiaîl, 
contre toute justesse, le fond solide de rationalisme qui se trouve dans l'idée kan- 
tienne de la raison praliqtie. 

I. On pourrait donc dire que, pour la morale, Kant a écrit des Prolégo- 
mènes avant d'écrire la Critiffue. On sait en effet, par les déclarations de Kant. 
que la méthode employée dans les Prolé^j'omèiies est la méthode analvtuiue, 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS SlQ 

qui est comme l'esquisse d'une Critique de la Raison pra- 
tique, la démonstration synthétique intervient : elle a pour 
objet d'expliquer la nécessité du principe en lui-même, de 
façon à retrouver et à justifier en même temps la conscience 
morale commune \ 



L'analyse de la conscience morale commune nous per- 
met d'abord de définir ce qu'il faut entendre par le bien. 
Le terme en effet est équivoque : c'est ainsi que l'on con- 
sidère comme des biens les dons de la nature ou de la 
fortune. Que l'intelligence, la vivacité et la sûreté du juge- 
tandis que la méthode employée dans la Crltù/ue de la raison pure est la 
méthode synthétique. Prole-^oniena, IV, p. 22, p. 2^, p. 27 (V. Vaihinp^er, 
Coinine/itur, 1, p. 4i2-4i3), L'exposition analytique a pour caractère d'être 
plus aisée à comprendre, plus populaire. — Cf. Logik, Mil, p. i\'cs. 

L'exposition analytique reproduit-elle l'évolution historique de la pensée 
kantienne ? C'est ce que soutient, au moins pour ce qui est des problèmes 
théoriques, Kuno b'ischer, Geschiclile der neiiern PhiLosophie, W , p. 338- 
34o, et c'est ce que conteste A. lliehl, Der philosophische Kriiicismus, I, 
p. 33()-342. lliehl observe que la méthode analytique, impuissante par elle- 
mùnie à justifier le fait dont elle part, à savoir la certitude de la science, ne 
|)onvail répondre aux exigences do démonstration qui préoccupaient l'esprit de 
Kant. Mais précisément l'argumentation de Uiehl est beaucoup trop dominée 
par l'idée de la forme achevée de la méthode katitieime. Ivant, en inaugurant 
ses démarches, a considéré d emblée la science comme certaine, et il en a ana- 
lysé les conditions, sauf à s'apercevoir que cette certitude, dont il n'avait 
jamais douté, n'était finalement démontrable que par la méthode synthétique. 
H me paraît donc que Ivuno l'ischer, malgré certaines formules impropres, a 
raison en gros (V. plus haut, introduction, ch. m, p 54-6i). — Pour ce qui 
est des problèmes moraux, on ne peut pas dire en termes aussi simples que 
l'exposition analytique et régressive représente le développement historique de 
la pensée de Kant. Certes il semble bien que par l'analyse Kant avait peu à 
peu dégagé et étudié isolément des concepts tels que celui de la bonne volonté, 
de l'obligation, de l'impératif catégorique, de la société des cires raisonna- 
bles, etc. iMais la Cntufiie de la raison pure fournissait, avec le concept 
Iranscendantal de la liberté, le principe de la démonstration synthétique, avant 
(jue tous les éléments de la moralité fussent analysés jusqu'au bout. Ce qui 
reste cependant vrai, c'est que la (inindiegung, en découvrant par l'analvse 
de la conscience morale commune une relation intime entre l'idée déjà 
ancienne de riuq)ératif catégorique et l'idée toute nouvelle de l'autonomie de 
la volonté, a fourni le moyen de faire passer à l'acte la démonstration synthé- 
tique : voilà pourquoi on peut dire dans une certaine mesure que l'exposition 
analytique reproduit ici encore assez fidèlement la marche réelle de la pensée 
^\v Kant. 

J- IV, p. 2^0, p. 290. 



320 



LA nilLOSOPlIlE PUATIQIE DE KA>'T 



ment, comme aussi le courage, la décision, la persévérance 
clans les desseins soient des qualités à bien des égards pré- 
cieuses ; que le pouvoir, la richesse, l'honneur, la santé, le 
pariait contentement de son sort, soient des avantages en 
eux-mêmes Ibrt désirables ; ceci ne se conteste pas. Mais ce 
que la conscience ne saurait admeltre, c'est que ces biens 
soient qualifiés de moraux: ils ne déterminent pas par eux- 
mêmes l'usage qu'on en doit faire, et cet usage peut être 
mauvais. Même certaines dispositions intérieures de l'ame. 
comme la possession de soi, la juste mesure, quelque favo- 
rables qu'elles paraissent souvent à la moralité, n'ont pas. 
tant s'en faut, cette valeur absolue que leur attribuaient les 
anciens: elles [)envent. elles aussi, se prêtera un mauvais 
emploi : le sang-froid d'un scélérat ne le rend-il donc pas 
plus odieux? Ne peut être véritablement ])on que ce qui 
l'est par soi, et ce qni l'est par soi l'est nbsolumenl. Par 
suite. « il n'est pas possible de concevoir dans le monde, ni 
même en général hors du monde, absolument rien (pii 
puisse sans restriction être tenu pour bon. si ce n'est seu- 
lemenl une bo>m: volonté '. » 

La bonne volonté: telle est la formule immédiate du 
concept au nom duquel juge la conscience. En sa leneiii" 
littérale, celle formule rappelle VzjOrjVAy. du Nouveau Tes- 
tament, la bona vo/untas de la Vultjafe. Toujours est-il que 
kant, à l'occasion, en a volontiers rattaché le sens à l'es- 
prit du Christianisme qui réclame avant tout la pureté de 
cœur ou d'intention, et qui affirme Tinlériorité essentielle 
de la vie morale'. Mais ce qu'il se propose ici, c'est de la 
définir et de l'expliquer. 

Ce qui constitue la bonne volonté, ce n'est pas son apti- 
tude à atteindre tel ou tel but, ce n'est pas son succès dans 
l'accomplissement de telle ou telle oMivre, c'est purement 
et simplement son vouloir même, c'est-à-dire qu'elle tient 

1. iV, p. 2^0-2^1. — V. plus haut, p. 89-90, p. 96-97, p. 3C)i. 

2. V. plus loin le chapitre sur la HeLigion dans les limites de la simple 
raison. 



i 

FO^JDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒl IlS 321 

sa valeur, non du résultat de son action, maisdeson action 
seule et de la maxime qui l'inspire. Telle quelle, sans avoir 
besoin d'être justifiée par la réussite de ses desseins, bien 
mieux, sans être le moins du monde condamnée par son 
incapacité de les faire aboutir parfois contre les obstacles 
extérieurs, elle est en elle-même incomparablement supé- 
rieure à tout ce qu'elle pourrait réaliser pour le plus grand 
contentement de nos inclinations. Ce n'est point par l'uti- 
lité ou rinutihté de ses actes qu'on peut la ju^^er. L'inten- 
tion reste donc l'élément caractéristique de la moraUté'. 
Non pas que Kant ait prétendu par là isoler l'intention des 
aciesqui peuvent ou doivent la traduire au deliors ; il a 
soin d'avertir qu'on ne doit pas la confondre avec une 
simple velléité, avec une simple direction du désir, sans 
recours à tous les movens donl on dispose ; il prend comme 
type du cas extrême dans lequel la pleine sulfisance de la 
bonne volonté apparaît, non le cas où cette bonne volonté 
se contente de la pureté intérieure de sa maxime, mais le 
cas où, dans son plus grand effort, elle est tenue en échec 
par la malveillance de la nature'. Autre chose est de cir- 
conscrire le caractère essentiel par lecpiel la volonlé se 
définit, aulre chose de rompre les liens qui unissent nor- 
malement dans la pratique ce caractère du vouloir aux 
actes par lesquels le vouloir s'acconqjht \ 

Mais attribuer une valeur absolue à la bonne volonté sans 
lenir compte de l'utilité de ses actes, n'est-ce pas un para- 
doxe suspect .» On dira sans doute que la conscience com- 
mune, portaut en elle ce paradoxe, le justifie par là même : 

a 

I. Gf G.-A. Vallier, De l'intention morale, i883. — V. un commentaire 
pénétrant de ce te conception de la bonne ,'olonté dans A. Hannequin, Notre 
détresse morale et le problème de la moralité, i8q8, p o-io 

^- I > , p. 2fi:i. o i j • 

Jrn ?■ '^'^ ^f/i^^on,\\, p. 1G2, note. - Kant. dans la Religion, rappelle le 
rrcepte evangehque qui commande que les pures intentions se manifestent 

l'ar des actes, VI p. 208. _ C'est pourtant la parole de l'Evani^ile : « Vous 
avnTn 7""' '^' r '^"'' f'T*' "' ^"^ "^^"^ '^ l*'^^'t à opposer à la morale de 

H.Z7 f',^V Ir^ ^"^ '^ conscience individuelle abstraite. Encyclopadie, 

fsoo'^n 'if'/^^' F: ^l^-''^' - ^ également EncyclopadL, Vtl, 2, 
p. ^90-^91 ; Philosophie des Rechts, VIII, p. 202-204. " 

Dri-bos. ^^ 



322 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



i-- 



qui sait cependant si elle n'est pas dupe de quelque secret 
penchant aux conceptions transcendantes et aux visions 
chimériques'? 11 faut donc en soumellre l'aulorlté à une 
contre-épreuve, qui nous apprendra si c'est bien pour pro- 
duire essentiellement en nous une bonne volonté que la 
raison est préposée au gouvernement de notre vie. 

Admettons que la raison nous ait été dévolue, non pas 
pour faire que notre volonté puisse être bonne en elle-même, 
mais pour l'éclairer et la diriger dans la poursuite du bon- 
heur. Alors l'idée d'une finalité de la nature se trouverait 
radicalement contredite. Cette idée implique en edet que 
chez les êtres vivants tout organe est exaclemcrU approprié 
a la fin qu'il doit remplir. Mais la raison est la faculté la 
moins propre qui soit à procurer sûrement le bonheur, et 
un instinct eut certainement mieux averli riiomme des 
moyens à employer pour réussir à être heureux. Encore si 
la raison n'était chez nous (jue'pour contempler l'admirable 
disposition de nos puissances et pour s'y complaire ! Mais 
elle tend spontanément à être pratique ; et dèsquelle s'oc- 
cupe de nos besoins, non seulement elle est incapable de les 
satisfaire, mais encore elle les nndliplie et les aggrave. De 
plus, à mesure qu'elle se cultive elle-même davantage, elle 
peut moins trouver dans ce qu'on appelle les jouissances 
de la vie le vrai contentement. Consultez les honnnes qui 
ont cherché le plaisir dans les luxes divers de l'existence, 
même dans ces luxes élevés qui sont les arts et les sciences : 
ils avoueront que leur joie fut décevante et sans proportion 
avec leur elTort, ils montreront moins de dédain que d'envie 
pour l'humanité commune, plus docile aux suggestions du 
simple instinct naturel : fatalement ils en sont vernis à la 
haine de la raison, à ce que KanI nomme d'un terme pîa- 

I. IV, p. 242. — Hamann écrivait à Hertier le i!\ avril 178.") : « Au lieu de la 
raison pure, il s'agit ici d'une autre chimère, d'jine autre idole, la bonne vo- 
lonté. Que Kant soit une de nos tètes les [)lns subtiles, même son ennemi doit 
le lui accorder; malheureusement cette subtilité est son mauvais génie. » 
Schriflen, Éd. Roth, Vil, p. 2A2. — V. aussi Gildemeister, Ilamanns 
Brieflvechsel mit F. II. Jacohi, 1868, p. 36 'j. 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS 32$ 

tonicien la (( misologie' ». Ce n'est pas là simplement 
humeur chagrine, ingratitude envers la bonté de la Cause 
qui gouverne le monde: c'est la preuve d'un duahsme 
irréductible entre le bonheur auquel tendent nos inchna- 
tions et la raison qui ne peut être pratique que pour une 
tout autre fin. Dès lors, quelle peut être la destination de la 
raison, si ce n'est de produire une volonté bonne, non par 
les satisfactions qu'elle donne aux demandes de l'inchna- 
tion, mais par elle-même et sa disposition propre'.^ Cet 
argument, à la place où il est développé, n'a sans doute 
qu'une portée indirecte ; fondé sur le concept de finalité, 
qui est simplement régulateur, il ne saurait affecter le sens 
d'une preuve dogmatique. Mais nous savons que les idées, 
si elles ne peuvent i)roduiie une connaissance conforme à 
leurs exigences, ont au moins la vertu d'exclure l'objet qui 
les contredit, en même temps que le droit de svstématiser 
selon leur point de vue l'ordre de la nature : il est donc 
légilnne d'affirmer que la fonction de la raison doit non 
pas assurément être déterminée par la finalité, mais s'ac- 
corder avec elle. Seulement jusqu'alors on a mal défini cette 
lonction. parce que l'on a vu dans ce que l'on c>i3pelle la civi- 

I. (c Une certaine misologie, écrivait kant à Marcus lïerz le ^ février 1770, 
resuite, comme telle sorte de misanthropie, de ce que l'on aime à vrai dire 
dans le premier cas la philosophie, dans le second cas l'humanité, mais de ce 
TnZ '"^/^«"^^,,»°&^^tc^I'"^« et l'autre, soit que l'on ait trop présumé 
d elles, soit que 1 on attende d'elles avec trop d'impatience la récompense de 

r^u! I r Vf "'''"'' "'°''*'^' J^ *^ *^°""^'^ aussi; mais un regard favo- 
ra le de toutes deux nous réconcilie bien vite avec elles, et ne sert qu'à rendre 
pins solide encore 1 attachement qu'on leur a. n Brieflveclisel, I, p. 281 - 
. anssi les considérations sur les causes et les formes de cette « misologie », 
lans btarke, Kant s Mensclienkunde, p. 227-228. - Cf. Otto Schlapp, op. 

lo Vw;ri«?'* rtc V'i i""' ''''"'"' ^^'•''"''/■^ 1"' P- 302.- V. la lettre 

de Christian Gottfned SchiUz à Kant. 20 sept. 1-85, Rnefa'ecUsel, I, 

• o«o. -- V. le passage du Phédon, 89 D sq., où Platon explique que le 

I u^ g and des maux, c est de hair la raison, et comment « la misologie et la 

"iisanlliropie dérivent de la même source » 

P \'^^noio ^^'k''\' ~ ^;^- -^'''^ ^''' ^•^^^^^-^'•«A' V, p. 443-444. 
•Im V . ~ .". Pï^'^^^enle ailleurs cet argument d'une façon plus simple et 

Lr r'' '!"'"'^ "^ 1^^ "1"^ '" ""•^^"' ^^ ^'*'^ "'^t^ît en nous que pour nous 

•/?/, J'"" ''"'' ^f ^•'^^'^^''^it pas de l'instinct animal. Kritik dcv prak- 

W 1 ''r^^' \' P* ^^- - ^^"^^^ ^^^ argument, v. A. Fouillée; (7//- 

Y«e aes systèmes de morale contemporains, p. ilS i4o. (Paris, F. \lcan ) 



324 LA PHILOSOPHIE PR VTIQI K DE K ANT 

llsation, dans riiarmonlc nécessaire et immédiate de la raison 
et du bonheur, la marque et relTcl de l'ordre vrai des 
choses; dès qu'il a été. au contraire, reconnu a\ec Rous- 
seau que la culture de la raison, bien loin de rendre l'homme 
plus heureux, lui enlève la jouissance du bonheur naturel*, 
il faut admellre que le rôle de la raison ne peut être ni 
engendré, ni conditionné par cet objel. En d'autres termes, 
la raison n'est une faculté spécillquement pratique que si la 
volonté qu'elle gouverne peut être bonne par elle seule. 

Mais, dans les conditions on nous sommes placés, toute 
volonté n'est pas bonne nécessairement, ni (remblée; aussi 
le concept de la bonne volonté ne se prêtera- 1- il à une ana- 
lyse exacte (|ue s'il est ramené à un autre concept, qui com- 
prenne, avec la bonne volonté, les obstacles ou les limita- 
tions qu'elle rencontre : ce nouveau concept sera celui de 
devoir. La bonne volonté est celle qui agit par devoir. A 
quoi donc pourra-t-on reconnaître une action de ce genre? 
Sur l'idée du devoir, comme sur celle du bien, des équi- 
voques sont possibles, qu'il faut dissiper. Certes on ne 
prendra jamais pour des actes accomi)lis par devoir des 
actes qui soni directement contraires au devoir. Mais d se 
peut que des actes soient conformes au devoir, sans que ce 
soit par devoir qu'ils aient été accompHs. L'agent a pu s'y 
résoudre, sans même y être porté par une inclination im- 
médiate, en s'inspirantsimplementde l'intérêt bien entendu. 
Il n'est pas sur, par exemple, ([uun marchand qui sert 
loyalement tous ses clients sans distinction agisse par devoir ; 
ce marchand peut s'être dit simplement que son commerce 
bénéficiera de la confiance qu'il saura inspirer : seuls des 
principes de probité, indépendants de toute vue intéressée, 
pourraient faire sa conduite morale. Dans des cas pareils 
toutefois la distinction reste assez aisée à marquer entre les 
actions qui ne sont qu'extérieurement conformes au devoir 
et les actions qui sont accomplies par devoir véritablement. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



325 



I. V. plus liant, 13. II5-I28, p. lOoiGi, p. yTiS.j., p. •>.[)-. 



Elle est singulièrement plus difficile à étabhr quand les 
actions sont telles qu'elles peuvent être également accom- 
plies par devoir et par inclination immédiate. C'est un de- 
voir pour moi de conserver ma vie, et même, indirectement, 
d'assurer mon bonheur. Mais naturellement je tiens à la 
vie, et naturellement je cherche à être heureux. Comment 
déterminer ici ce devoir uniquement par son caractère mo- 
ral? Il faut supposer des cas dans lesquels l'amour naturel 
de la vie et le désir naturel du bonheur ont été tellement 
mis en échec par les circonstances qu'ils ont été annihilés ou 
même qu'ils se sont changés en leurs contraires. De l'homme 
qui, éprouvé par toutes lesdouleurs, ne se laisse pas abattre, 
et qui, désirant la mort, conserve par force d'aine la vie qu'il 
n'aime pas, on peut (hre qu'il agit moralement; on peut le 
dire aussi de l'homme qui, atteint profondément dans sa 
santé et ne pouvant guère espérer pour l'avenir ce qu'on 
appelle le bonheur, sacrifie cependant à ce bonheur incer- 
tain une jouissance présente. C'est aussi un devoir d'être 
bienfoisant ; mais il y a des âmes ainsi faites que sans aucun 
motif d'intérêt ou de vanité, elles aiment a répandre la 
joie autour d'elles, qu'elles se complaisent dans le bonheur 
d autrui comme dans leur œuvre propre. Mais si aimables 
qu'elles soient, cependant leur façon d'agir, quand elle ne 
résulte que d'un sentiment naturel de sympathie, ne vaut 
pas moralemenl mieux que l'ambition, par exemple, 
qui, elle aussi, dans certains cas, s'accorde à merveille 
avec l'intérêt public. A quoi donc reconnaîtra-t-on la bien- 
faisance véritablement morale? Que Ion suppose un homme 
en qui la violence des chagrins personnels a arrêté net l'élan 
des inclinations sympathiques, un homme d'ailleurs doué 
d'endurance et d'énergie, porté par là à attendre des autres 
cju ils sachent souffrir comme il sait souffrir lui-même ; si 
cet homme en vient à surmonter cet état d insensibilité pour 
bien faire à autrui comme il le doit : alors son action a une 
incontestable valeur morale. Et c'est sans doute dans ce 
sens que fEcriture Sainte nous ordonne d'aimer notre pro- 



326 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



chain, iVit-il notre ennemi; car l'amour comme inclination 
ne saurait se commander ; le seul amour qui soit compa- 
tible avec une prescription est un amour pratique qui vient 
de la volonté, non un amouv patholofjujue qui résulte de la 
sensibilité; l'amour pratique, ordonné et soutenu à la fois 
par des principes, doit se produire en dehors et même à 
rencontre des suggestions et des caprices de l'amour patho- 
logique ^ 

Ainsi la bonne volonté, ou volonté d'agir par devoir, ne se 
révèle sûrement que lorsqu'elle est en lutte avec les disposi- 
tions naturelles, et il semble bien que kant finisse par faire du 
caractère qui permet de la reconnaître le caractère même qui 
la constitue ". D'où le rigorisme de sa morale. Par la défaveur 
qu'il paraissait jeter sur les bons sentiments spontanés et sur 
la joie de vivre, par l'Apre austérité qu'il paraissait imposer à 
raccomplissement du devoir, ce rigorisme ne fut pas sans pro- 
voquer de vives répugnances, même chez les amis de kant. 
Le caractère, l'éducation, le pays d'origine, l'âge même du 
philosophe en furent rendus responsables, korner, par 
exemple, apercevait dans certaines parties de son œuvre les 
traits rudes et froids de l'homme du Nord '. I.ichtenberg se 
demandait si maintes théories de kant, surtout celles qui 
avaient trait à la loi morale, n'étaient pas le produit d'un Age 
(( où les passions et les opinions ont perdu leur force ' ». 
Dans une letti'e à (iœlhe du 21 décembie 1798, Schiller 
parlait de l'aspect morose de la philosophie pratique de 
kant, et déplorait <|ue cette sereine intelligence n'eut pas 
réussi à surmonter de sombres inqiressions de jeunesse. 
« Il reste toujours chez kant (piehpie chose qui comme chez 
Luther rappelle le moine, le moine qui sans doute s'est ou- 
vert les portes de son cloître, mais sans pouvoir elfacer entière- 

1. IV, p. 2^5-2 '17. — V. Kriti/i der praktischcn Vernunft, V, p. 87. — 
Metaphysik der Sittm, Vil, p. 20;*). 

2. VA. Kl (tik der praklisclien Vernunft, V, p. iGG. 

o. Lettre à Schiller du 3i mai 1793, SchiUers BriefWechsel mit Korner, 
éd. Gocdeke, 2^" éd., II, 1878, p. 0(j. 

4. Bemerkungen verniiacliten fnlialts (Reclam), p. i3o. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 827 

ment la trace du séjour qu'il y a fait \ » On connaît surabon- 
damment son épigramme : (( Scrupule de conscience : Je 
sers volontiers mes amis ; mais hélas ! je le fais avec incli- 
nation, et ainsi je me sens souvent tourmenté de la pensée, 
que je ne suis pas vertueux. — Décision : Il n'y a pas 
d'autre parti à prendre ; tu dois chercher à en faire fi et à 
accompUr alors avec répugnance ce que le devoir t'or- 
donne-. » Cependant cette répugnance, qui est présentée 

1. Briefyechsel zwisc/ien Schiller and Goethe in den Jahren 1794 his 
i8o5, 2« éd., i856, Stuttgart et A.ugsburg, t. II, p. 166-1G7. — V. aussi la 
lettre du 2 août 1799. H, p. 229. — V., pour contraste, le portrait de Kant 
par Herder, cite plus haut, p. 48, note. 

2 Ge>aisse.\'sskrupel 

r.ern dicn'icli den Freunden, doch thue' ich es leider mit Neigung, 
Und so wurmt es mir oft, dass ich nicht tugendhaft bia. 

Entscheidung 
Da ist kein andercr Raih, du musst suchen, sie zu verachten, 
Und mit Abscheu alsdaim ihun, Avie die Ptlicht dir gebeut. 

Il ne faudrait pas croire du reste que sur ce sujet même il y eût entre Kant 
et Schiller une radicale divergence d'idées. D'une façon générale, Schiller a 
moins voulu tempérer, comme on le dit d'ordinaire, le rigorisme kantien, que 
le compléter. A maintes reprises n*ous trouvons dans ses lettres des déclarations 
très nettes sur la nécessité méthodique et la valeur fondamentale du rigorisme 
tel (jue Kant l'a conçu V. notamment la lettre à Korner du 18 février 1793, 
où, faisant profession de kantisme, il tient par-dessus tout à distinguer la mo- 
ralité et la beauté (Op. cit., II. p. 17-24). Parmi les lettres à Gœthe, v. prin- 
cipalement celle du 38 octobre 179A : « La philosophie kantienne, sur les 
points essentiels, ne pratique aucune indulgence, et elle a un caractère trop 
rigoriste pour qu'il y ait avec elle des accommodements possibles. Mais cela 
lui fait honneur à mes yeux, car cela montre combien peu elle peut supporter 
l'arbitraire. Aussi une telle philosophie ne veut-elle pas non plus qu'on la paye 
de révérences », I, p. 25. — V. aussi la lettre du 2 mars 1798, II, p. 56-57. 
— Mémo dans son écrit Sur la Grâce et la Dignité, où il montre en quoi la 
morale kantienne ne le satisfait pas pleinement, il juge le rigorisme bien fondé 
en principe. Le contentement sensible, dit-il, est la justification que l'on donne 
d'habitude à l'action raisonnable. « Si la morale a enfin cessé de parler ce 
langage, c'est à l'immortel auteur de la Critique qu'on le doit ; c'est à lui 
(prapparliont la gloire d'avoir restauré la saine raison en l'anVanchissant de la 
raison philosophante... Pour être pleinement certain que l'inclination n'inter- 
vient pas dans la détermination, il vaut mieux l'apercevoir en lutte qu'en 
accord avec la loi de la raison ; car il peut trop aisément arriver que sa solli- 
citation seule lui assure sa puis'^ance sur notre volonté. Comme en efifet dans 
l'action morale l'essentiel est, non pas la légalité dos actes, mais uniquement 
la conformité des intentions à la loi, on n'attribue justement aucune valeur 
à cette considération, que dans le premier cas il est habituellement plus avan- 
tageux que l'inclination se trouve du côté du devoir. Une chose paraît donc 
bien certaine, c'est que l'assentiment de la sensibilité, même s'il ne rend pas 
suspecte la conformité de la volonté au devoir, n'est pourtant pas en état de 



328 



F.\ PHILOSOPHIE PRATIQIE DE KANT 



ici connue inséparable de la soumission au devoir, serait 
elle-même un mobile sensible; ce sont les mobiles sen- 
sibles de toute sorte que Kant a prétendu exclure de la mo- 
ralité. Il n'en reste pas moins (juc, malgré cette inexacti- 



la garantir... Jusqu'à présent, je crois être en parfait accord avec les rigo- 
ristes de la morale ; mais j'espère par cela même ne pas être rangé parmi les 
latitudinaires, ^i ces prétentions de la sensibilité, qui, dans le champ de la 
raison pure et pour ce qui est de la législation morale, ont été pleinement 
récusées, j'essaie encore de les admettre dans le champ des phénomènes et pour 
ce qui est de l'exécution réelle du devoir moral. » Schiller explique donc que 
l'homme, n'avanl pas seulement à accomplir des actions morales particulières, 
mais à devenir dans tout lui-même un être moral, doit travailler à unir le 
devoir et le plaisir, à se rendre joyeuse l'obéissance à la raison. Il ajoute : 
« Dans la philosophie morale de Kant, l'idée du devoir est exposée avec une 
dureté qui éloigne d'elle, en les ellarouchant, toutes les Grâces, et peut aisé- 
ment induire une intelligence faible à chercher la perfection morale dans la 
voie d'un ascétisme ténébreux et monacal. » Schiller allirme encore ([ue « sur 
le fonds même des clioses, après les arguments apportés par Kant, il ne peut 
plus y avoir de discussion parmi les tètes pensantes qui veulent être convain- 
cues ». Si une pensée essentiellement juste s'est laissé aller à des exagérations 
et à des impropriétés de langage, cela a tenu sans doute au temps où Kant est 
apparu et aux a(hersaires qu'il avait à combattre. « D'une partit devait être 
révolté d'un grossier niatérialisme dans les principes moraux, que l'indi^^ne 
complaisance des philosophes avait mis comme un oreiller sous le caractère 
amolli de l'époque. De l'autre, il devait a\oir son attention éveillée par un 
principe non moins suspect, ce principe de la perfection, qui, pour réaliser 
l'idée de la perfection universelle, ne se mettait guère en peine sur le choix 
des moyens, il se porta donc du côté où le danger était le plus clair et la ré- 
forme la plus urgente... Il n'avait pas à instruire l'ignorance, mais à rectifier 
l'aberration. C'était une secousse qu'il fallait pour opérer la cure, non des 
paroles caressantes et persuasives... Il l'ut le Dracon de .son teùips, parce qu'il 
ne l'estima [ù digne, ni susceptible d'avoir encore un Solon... w Sr/iill(>ts 
Werke (Kùrschner), XH, i Oioxberger), p. 8(j sq. — C'est à ces réllexionscl 
à ces réserves (pie répondit Kant dans une note de la ^'' édition de la Reli- 
gion : « M. le [*'• Schiller, dans son traité écrit de main de maître sur la 
gntce et la annuité, désapprouve cette façon de représenter l'obligation en mo- 
rale, comme impliquant en elle une disposition d'âme borme pour un char- 
treux : mais puisque nous sommes d'accord sur les principes importants, je ne 
peux même sur ce point admettre qu'il y ait entre nous dissentiment; il s'agit 
seulement de nous bien entendre l'un l'autre. — Je l'axone volontiers : au 
concept du devoir, en raison précisément de sa dignité, je ne peux ajouter 
aucune grâce. Car ce concept enferme une contrainte inconditionnée, avec 
laquelle la grâce est en o|.position directe. La majesté de la loi (comme celle 
du Sinaï) inspire une vénération (non la crainte qui repousse, ni non plus l'at- 
trait qui engage à la familiarité): |)ar où est éveillé un respect (|ui est comme 
celui du serviteur envers son maître, mais celui-ci dans le cas présent étant en 
nous-mêmes, un sentiment d^ la sublimité de notre destination propre, 
lequel nous ravit plus que toute beauté. — Mais la vertu, c'est à-dire l'inten- 
tion solidement établie de remplir exactement son devoir, est bienfaisante en- 
core dans ses conséquences, au delà de tout ce que peut produire dans le monde 



FONDEMENTS DE LA METVPHYSTOIE DES MŒJRS 



029 



tude, l'épigramme de Schiller a été la citation favorite de 
tous ceux qui ont combattu le rigorisme kantien*. 

Kant d'ailleurs est en effet « rigoriste » : il ne faut pas 
essayer de lui épargner un qualificatif qu'il considérait 

la nature ou l'art ; et l'image splendide de l'humanité, exposée sous cette 
forme-là, permet fort bien l'accompagnement des grâces, de ces grâces qui, 
quand il ne s'agit encore que du devoir, se tiennent à une distance respec- 
tueuse. Mais si l'on prend garde à la gracieuseté des effets que la vertu, si elle 
trouvait accès partout, propagerait dans le monde, alors la raison moralement 
dirigée met la sensibilité enjeu, au moyen de l'imagination... — Demande- 
t-on maintenant de quelle espèce est le caractère esthétique et pour ainsi dire 
le tempérament de la \'ertu, s'il est fier, par suite f creux, ou bien anxieu- 
sement déprimé et abattu : il est à peine nécessaire de répondre. Cette dernière 
disposition de l'âme, disposition servile, ne peut jamais exister sans une 
haine cachée de la loi, et le cœur joyeux dans Vaccomplissement de son devoir 
(non la façon de le reconnaître selon son gré) est une marque de la sincérité 
de l'intention vertueuse », \I, p. 117-118, note. Y. plus abondamment déve- 
loppées les réilexions dont est sortie cette note : La se BUitter, C i, I, p. 132- 
128. « Des personnes, y remarque Kant, qui sont aussi pleinement d'accord 
que possible sur le fond des choses, en viennent souvent à se contredire, parce 
qu'elles ne s'entendent pas sur les mots » p. 126. En dehors des passages que 
nous avons déjà cités, et qui témoignent bien que Schiller admettait, au moins 
pour la détermination du principe moral, le rigorisme kantien, on peut signaler : 
Voni Erhahenen (Éd. Kùrschner, \II, p. I25-I96); Ueber das Pathetische 
{Ibid., p. lOi-iOa); dans les Lettres sur l'éducation esthétique adressées 
au prince de Schlesvvig-IIolsteln-Augustenburg, et qui sont pleines de l'inspi- 
ration kantienne, la <o'^ lettre, du 3 décembre 1793 (XIÏ, 2, p. 118 sq) ; dans 
les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, la i'*^ lettre (XIF, i, 
p. 218), la i3*' lettre (p. 250, note). — Quant à l'épigramme même, elle 
pourrait bien avoir été dirigée moins contre Kant que contre ces kantiens dont 
la fidélité servile et le zèle intempestif avaient plus d'une fois provoque l'irri- 
tation de Schiller. — Cf. Kuno Fischer, Schiller als Philosopha 2« éd., 
1892, II, p. 92-98 (20 '1-270), surtout \orlander, Ethischer Bigorismus und 
sittliche Srhônheit, Philosophische Monatsheftc, XXX, p. 225-280, p 371- 
^o5, p. 534577, et Kurd Lassvvitz, Kant und Schiller, dans Wirldich- 
keiten, 1900, p. 34i-358 

I. V. notamment Hegel (Philosophie des Bechts, Werke, VIII, p. 162) 
et Scho|)enhauer (Die (irundlage der Moral, éd. Grisebach, III, p 5i4-5i5). 
« Théorie qui révolte le vrai sens moral, dit ce dernier, apothéose de l'insensi- 
bilité, directement opposée à la morale chrétienne, qui au-dessus de tout met 
l'amour, et sans lui ne trouve de j)rix à rien [i'« aux Corinth., i3, 3]. Idée de 
pédant sans délicatesse qui moralise... Pour moi, j'ose dire que le bienfaiteur 
dont il nous a fait le portrait, cet homme sans cœur, impassible en face des 
misères d'autrui, ce qui lui ouvre la main (s'il n'a pas encore d'arrière-pensée), 
c est une peur servile de quelque dieu : et qu'il appelle son fétiche « impératif 
catégorique » ou Fitzliputzli (sic), il n'importe. Car qu'est-ce qui pourrait donc 
toucher un cœur dur comme celui-là, sinon la peur? » Tout en repoussant le 
rigorisme, Schopenhauer d'ailleurs félicite Kant d'avoir exclu l'eudémonisme : 
«Kant a dans l'Ethique le grand mérite de l'avoir purifiée de tout eudémo- 
nisme » (Ihid., p. 497). — V. aussi Die Welt als Wille und Vorstellun^, 
Ed. Grisebach, I, p. 660-608, p. 001 



33o LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 

comme un éloge': mais à rusago du mot s'associent 
d'ordinaire certaines idées qui ne traduisent pas 1res juste- 
ment ou qui même dénaturent le sens de la pensée kan- 
tienne. 

N'oublions pas d'abord quel est le problème que Kant 
veut résoudre : il s'agit, pour lui, d'élablir le fondement de 
la morale. Or la morale peut-elle être fondée sur les incli- 
nations, plus précisément, sur l'idée qui représente le plus 
grand contentement possible de toutes les inclinations lui- 
maiiies, sur l'idée de bonbeur? Etant, comme nous l'aNons 
vu. une science pure, une métapliysicpu^ des inonnsa com- 
plètement isolée- », elle ne peut (pie procéder par d(*s dé- 
terminalions strictes, exclusives de tout ce (jui n'est pas 
compatible avec ces conditions': dès lors, au point de vue 
métliodologique autant ([u'au [)oiut de vue pratique, 
l idée du bonbcur ne saurait, en quehjue mesure que ce soit, 
définir ou constituer le principe du devoir. Kant est l'en- 
nemi résolu de la conception wolfienne qui admettait l;i 
possibilité et même la léalité d'une barmonie directe entre 
la faculté inférieure et la faculté supérieure de désirer'*: il 
afTirme, lui, l'iiétérogénéité radicale de la sensibilité et de 
la raison. 

C'est qu'en clfet l'idée du bonbeur. quand on l'examine, 
ne saurait être une idée rationncdle pure, capable de servir 
de principe. Il y a contradiction entie la matière et la 
forme de cette idée. Par sa forme, elle pose un tout absolu. 



1. Die Religion, VI, p. ii6. Kanl ap|)cllc rigoristes, en les oj)posant atix 
latitudinuires, ceux qui refusent (radinettre au point de vue moral un milieu 
entre être l>on et être mauvais, soit dans les actes, soit dans les caractères 
humains. « On nomme communément ceux (jui adoptent cette sévère manière 
de penser (dun nom (pii est censé contenir en lui un blâme, mais qui en réalité 
est un élo<re) des rigoristes. » 

2. IV, p. 258. 

3. Rosenkranz, suivant son liei,'elianisme, critique l'opposition de la sensibi- 
lité et de la moralité qu'il considère comme une invention arbitraire de Katit, 
comme un efTet de cette « manie délimitation », qui s'était d'ailleurs commu- 
niquée de lui à Schiller. Gescliichte der Kunt'schen Philosophie, Kants 
IVerke, XII, p. 2i(>-ii3. 

4. Baum^'arlen, .yJetaphysica, §093, 4^' éd., 1757, p. 2GG. 



FO^DEME^TS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEURS 



33 I 



le maximum du bien-être possible pour le présent et pour 
l'avenir ; elle exigerait donc, si elle devait être exactement 
déterminée, la pleine connaissance de toutes les conditions 
qui peuvent nous rendre lieureux. Faute de cette omni- 
science, nous nous contentons d'observations et de règles 
empiriques. Par sa matière donc, l'idée du bonbeur ne se 
compose que de données particulières plus ou moins jus- 
tement généralisées. Elle est en fin de compte un idéal, 
non pas de la raison, mais de l'imagination : idéal telle- 
ment incertain que l'iiomme en quête de jouissance le sa- 
crifie sans délai à une inclination plus pressante et de satis- 
faction plus sure ; idéal tellement indéterminé que, chacun 
désirant sans nul doute être heureux, personne cependant 
ne j^eut dire au juste ce qu'en conséquence il souhaite et 
veut véritablement'. Ainsi le rigorisme de Kant est lié à 
son dualisme méthodique du rationnel et de l'empirique, à 
sa conception de la Métaphysique des mœurs comme 
science rationnelle pure " : il est la conséquence ou l'ex- 
pression directe de son rationalisme propre '. 

L'idée du bonheur ne peut donc constituer ni totale- 
ment ni même j^arliellement le devoir ; mais quel rapport 
gardent avec le devoir, dans l'ensemble de la vie, les incli- 
nations résumées sous cette idée? Sur cette question, la 
pensée Kantienne a été jugée souvent indécise '. Kant, 
selon Schleiermacher, n'a pu surmonter le conflit entre 



1. IV, p. 247, p. !2()r)-2()7. —Cf. Kritik der Urtheilskraft, V, p. 4^3. 
3 Cf. Metaphysik der Silten, VU, p. 13. 

3. H. Schwarz dans ses articles, Der RntionaUsnnis und der Rigorismus 
in Knnts Kthih, Kanlstudien, H, p. 5o-t)8. p. 259-276, conteste qu'il y ait 
un lien direct et nécessaire entre le rationalisme de Kant et son rigorisme; il 
prétend, entre autres choses, que le rationalisme de Kant, étant formel, exige 
d autant plus, pour raccom[)lissement tie fins réelles, une applic;ilion de la 
volonté à la matière fournie par les inclinations: de la même façon que les 
lormes et les catégories a priori produisent l'expérience par leur application à 
la matière fournie par les sens (p. (jo). Mais l'argumentation de Schwarz repose 
sur une interprétation inexacte du formalisme kantien ; la raison formelle de 
Kant n'est pas pour cela sans contenu, ainsi que nous le verrons plus loin. 

4. Même abstraction faite de la doctrine des postulats, qui sera examinée à 
son heure, quand viendra l'étude de la Critique de la raison pratique. 



332 



T,\ PHII.OSOPHIE PRATIQUE DE RANT 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



333 



racceplation et l'exclusion du bonheur'. Il arrive en elTet 
il Kant de prescrire d'une part une résistance entière à l'in- 
iluence des inclinations. «Les inclinalions, dit-il, comme 
sources du besoin, ont si peu une valeur absolue qui leur 
donne le droit d être désirées pour elles-mêmes, que bien 
plutôt en être pleinement alTranchi doit être le vœu uni- 
versel de tout être raisonnable ". » « L'homme s'attribue 
une volonté qui ne laisse mettre à son compte rien de ce 
qui a[)partient simplement à ses désirs et à ses inclinations, 
et cpii au contraire conçoit comme possibles par elle, bien 
mieux, comme nécessaires, des actions ([ui ne peuvent être 
accomplies ([u'avec un renoncement à tous les désirs et à 
toutes les impulsions sensibles'.» La moralité apparaît 
donc d'une part comme un elVort contre les inclinations. 
Mais d autre j)art elle n'im|)lique pas le moins du monde 
Tascétisme '. Kant aUlrme d'abord très catégoriquement 

1. (h'undluiien einer Kiitik der hisherigen Sittenlehre, SdmnitUche 
Werke, zitr Piiilosophip, I, p. i^S. 

2. IV, p. :î~i]. 

3. IV, p. So."). Cf. p. 2^^. p. 253, p. «73. — Cf. Kritik der praktischen 
Venuinft : « ... Car les inclinations changent, croissent avec la faveur qu'on 
leur acconle, et laissent toujours après elles un vide encore plus grand que 
celui qu'on a cru combler. ^ oilà pourquoi elles sont toujours à charge à un 
être raisonnable, et quoiqu'il n'ait pas la puissance de s'en dépouiller, elles le 
forcent cependant à souhaiter d'en être délivré. Même une inclination à ce 
qui est conforme au devoir (par exemple, à la bienfaisance) peut sans doute 
rendre beaucoup plus aisée l'elficacité des maximes morales, mais elle ne peut 
en produire aucune... L'inclination est aveugle et servile, qu'elle soit ou non 
d'une bonne nature, et la raison, là où il s'agit de moralité, ne doit pas seule- 
ment jouer vis-à-vis d'elle le rôle de tutrice, mais, sans avoir égard à elle, elle 
doit, comme raison pure pratique, n'avoir souci que de son intérêt propre. 
Même ce sentiment de pitié et de tendre sympathie, quand il précède la consi- 
dération de ce qui est le devoir et cju'il devient principe de détermination, est 
à charge aux personnes même de pensée droite ; il porte le trouble dans leurs 
maximes rétléchies et produit en elles le désir d'en être débarrassées et 
d'être uniquement soumises à la raison législatrice. » V, p. 12V V, p. 85. — 
Cf. Kritik der [/rtheilskraft, V, p. 21 3, p. 280. — Cf. Metaphysik der 
Sitten : « Le devoir est une contrainte pour une iln assumée à contre-cœur. » 
\ 11, p. 189. Cf. p. 182, p i()8, p. 3o5. 

'\. Cf. Ceorg Siminel, Kant, Kjo'i, p. 110-112. — Ce (pie Kant appellera, 
dans la Métap/iysiffue des mœurs, ï « ascétique morale » consiste simple- 
ment en une discipline des {)enchants, et voici ce qu'il en dit : « La discipline 
que l'homme exerce sur lui-même ne peut être méritoire et exemplaire que 
par le sentiment de joie qui I accompagne. » MI, p. 298. — Il n'y a donc pas 



que les hommes poursuivent le bonheur par une nécessité 
(le leur nature ; ce n'est même pas là seulement une fin à 
laquelle ils tendent en fait : c'est une fin qui se déduit de 
leur qualité d'être finis en même temps que raisonnables '. 
Dès lors comment pourrait-on leur demander d'y renoncer? 
Aussi Kant ne demande-t-il pas du tout qu'ils y renoncent; 
bien plus, il considère comme un devoir pour chacun de 
travailler à son bonheur ainsi qu'au bonheur d'autrui. 
« Assurer son propre bonheur est un devoir (du moins 
indirectement) ; car le lait de n'être pas content de son état, 
de vivre pressé par de nombreux soucis et au milieu de 
besoins non satisfaits pourrait devenir facilement une 
c^rande leti talion lV enfreindre ses devoirs'. » En outre, et 
ceci est une obligation directe, ((je dois chercher à assurer 
le bonheur d'autrui », mais (( non pas comme si j'étais inté- 
ressé par quelque endroit à sa réalité' ». La morale parait 
donc non seulement tolérer, mais encore exiger qu'à cer- 
tains égards les inclinalions de l'homme soient satis- 
faites '. 

lieu de parler de l'ascétisme de Kant, à moins de donner à ce mot un sens très 
large et très indéterminé, comme le fait par exemple Bender (Metaphysik 
und Asketik, Archiv fur Geschichtc der Philosophie VI, p. i-/|2, p. 208- 
224, p. 3oi-33i), qui d'ailleurs n'expose l' « ascétisme » de Kant qu'à l'appui 
de sa thèse générale, historiquement très discutable, selon laquelle toute expli- 
cation métaphysique de la moralité a pour complément nécessaire l'ascétisme. 
I. IV, p. 2(J3, p. 278. — Cf. Kritik der praktischen VerniuifL : « Etre 
heureux est nécessairement le désir de tout être raisonnable, mais Uni, et c'est 
par conséquent un véritable principe de détermination pour sa faculté de 
désirer. .. » V , p. 2G. 

2. ïv, p. 247. 

3. IV, p. 289. 

4. Cf. Kritik der praktischen Vernunft: a L'homme est un être qui a 
des besoins en tant qu'il appartient au monde sensible, et, sous ce rapport, sa 
raison a certainement une charge qu'elle ne peut décliner à l'égard de la sen- 
sibilité, celle de s'occuper des intérêts de cette dernière, et de se faire des 
maximes pratiques en vue du bonheur de cette vie, et même, quand il est 
possible, d'une vie future. » V, p. 65. — « Mais cette distinction entre le 
principe du bonheur et le principe de la moralité n'est pas pour cela de piano 
une opposition des deux principes, et la raison pure pratique n'exige pas que 
l'on renonce à toute prétention au bonheur, mais seulement que, dès qu'il 
s'agit de devoir, on n'aille point s'y référer. Ce peut même à certains égards 
être un devoir que de prendre soin de son bonheur : d'un coté, parce que le 
bonheur (auquel se rapportent l'habileté, la sajilé, la richesse) renferme des 



ni 



\\ 



334 



LA PHILOSOPHIE PIIATIQLE DE KANT 



A dire vrai, la pensée de kant n'est pas pour cela con- 
tradictoire, ni même aussi incertaine qu'elle pourrait sem- 
bler'. Le rapport des inclinations à la moralité peut être 
en ellet diversement compris, selon qu'il s'agit de leur rap- 
port au principe moral, ou de leur rapport aux maximes 
de la volonté, ou enfin de leur rapport aux objets du devoir. 
Avec le principe moral, qui doit être, ainsi que nous le sa- 
vons, essentiellement objectif et rationnel, qui ne peut être 
découvert et établi que par une science a priori, par une 
Métaphysique, l'idée du bordieur. tilre généraldes fins sub- 
jectives de riiommeetdes motifs simplement empiriques de 
prudence, est radicalement incompatible. Là-dessusles Fon- 
dements delà Mcfaphysirjue des mœurs consomment la rupture 
avec l'eudémonisme. Au surplus le devoir, ainsi que kant 
ne se lasse pas de le répéter", ne saurait sans absurdité 
nous commander ce que nous recherchons inévitablement. 
Mais si la loi morale ne soulfre pas d'être confondue avec 
la règle du bonheur, elle ne peut enqiêcher que la tendance 
au bonheur ne soit une tendance essentielle de notre na- 



movens d accomplir son devo.r ; de l'aulrc. parce r,ue le manque de bonheur 
(la pauvreté, par exemple) renferme des tentalior.s de le violer. Seulement 
travailler a son bonheur ne peut jamais être immédiatement un devoir, encore 
n.oms un prmcipe de tout devoir. „ V , p. q-.,jS. - Cf. KniiJ^ der Urtlunls- 
l^ra t, \ , p. »6.,, note - ^elon la MéUipInsuiuc des nuvars, les fins qui 
son en même temps des devoirs sont le perfectionnement de soi-mC-me et le 

d^repl'p" r "^\ '^'" ^' '^" P'^t^'"'" ^°"''"'"'' ^■•' "'^^^ I^^^ ""« obligation 
directe est présente aussi comme une obligation indirecte. \ JI p ,8eS-io> 

1. Un pourrait supposer quelle a varié, à partir même de la (i'rundle''un'r 
et que, selon les moments ou les motifs principaux des ouvrages de Kanî elle 
a plus ou moins accordé à l'idée de bonheur. Mais celte suppo.^it ion ne ser it 
pas tondee ; dans toutes les œuvres ultérieures consacrées à la^philosophie pra- 
ique, on trouve comme dans la nrundlegun>,, en même temps que le rL- 
Pîraueî:: T " " "— /^-'-';1- --"direct de poursunVe l bonheur, 
la raison in T'"' 'T"'f ^' '' ^" "'-'^''^'""A' l'«"^-tre accentue le rigorisme : 

mor« n" r^' ' ^"' '"' "\ P'^''^'" '^'"^ '^"^ ^''^"^^'^'•'' ^^ fondement de la 
morale, et d y bien marquer le caractère essentiel de sa doctrine. Mais sa pen- 

ion Tm ' "T' ''""" ' "' "'' "'' ^^' ""^''"^'^^ ^*" d'-'^it a"'o»t les inclina- 
lion, d être, dans une certaine mesure, satisfaites: voilà pourquoi elle peut 
être eclairc.e et commentée par des passages des ouvrages futurs^ ^ 

kraft N ^^'■^'''^ ''^'7;''^^/«''^^-^'^'^,| V'''"'/'\^ ' P- ^i^- - ^"'•^^^■/' ^^''- ^-'/'^'V*- 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



335 



turc, et par suite non seulement elle peut accepter que 
dans de certaines limites celte tendance soit satisfaite, mais 
encore elle peut ériger en obligation au moins indirecte 
que dans certaines circonstances elle le soit ; on peut sans 
contradiction exclure le bonheur de la formule du principe 
moral, et le réintégrer, sous des conditions et dans une 
mesure définies, parmi les fins que le devoir permet ou 
même prescrit ; on peut concevoir, ainsi que l'indique 
Kant', que la raison ait, chez les êtres que nous sommes, 
deux taches à remplir, l'une inconditionnée, qui est la pro- 
duction d'une bonne volonlé, l'autre conditionnée, qui est 
la réalisation du bonheur ; elle ne détruit sa puissance pra- 
tique (Hien méconnaissant la première de ces tâches, ou 
on ne la mettant pas à son rang suprême. Sous cet aspect, 
el quand il s'agit unicjuement des objets d'application du 
devoir, il n'est pas étonnant que la morale kantienne ap- 
paiaissc moins éloignée des morales ordinaires : ce qu'elle 
proscrit alors des inclinations, c'est surtout leur prétention 
à se satisfaire sans discernement, sans limites, et par des 
actions contraires à la loi " : elle se caractérise seulement 
par ceci, qu'elle cherche dans le pur devoir pris en lui- 
même le principe des disiinctions et des limitations qu'elle 
leur impose. Elle ne considère donc pas (pie les inclina- 
tions essentiellrment soient mauvaises : elle les lient même 



1. IV, p. aVi- 

2. Cf. Kiilik drr pra/îtischen Vcrnuiift : « La raison pure pratique ne 
porte de préjudice à l'amour de soi, lequel s'éveille en nous comme un senti- 
ment nalurci et antérieur à la loi morale, qu'en lui imposant la condition de 
s'accorder avec cette loi, alors il est nommé Vaniour de soi raisonnable 
vernûtifÙLSie Sclhstliehe). » V, p. 77 (kant dira plus tard, il est vrai, que 
celle expression « amour do soi raisonnable » doit être écartée à cause de 
son ambiguïté, et qu'un amour de soi raisonnable devant résulter du respect 
du devoir, il vaut mieux en énoncer, en termes purs, le principe exclusivement 
moral. Mais au même endroit il reconnaît qu'il est naturel de poursuivre le 
bonheur et légitime d'y employer la raison, à condition que cette tache reste 
toujours subordonnée, matériellement el formellement, à l'acceptation absolue 
des maximes morales. Die Reliiiion, VI, p. 109 l'io, note). — « I^a liberté 
consiste précisément à limiter toutes les inclinations, par conséquent à ramener 
l'estimation de la personne elle-même à la condition do l'observation de sa loi 
pure. » Kritik der praktisclien Vernuf/ft,\ , p. 83. 



O O /^ 



LA PHILOSOPHIE PRATIQI E DE KANT 



'! 



expressément pour bonnes'. Mais pas plus qu'elle ne les 
adniet à déterniiner le princi[)e de la moralité, elle ne les 
admet à servir de maximes au sujet ; par là elle est rigo- 
riste". Ce rigorisme a paru choquant parce qu'il semblait 
condamner les bons sentiments et interdire la joie naturelle 
de bien faire ; ce n est pas là toutefois la pensée qui l'a 
inspiré. Kant s'oppose à ce que les inclinations nous four- 
nissent des maximes, même quand elles nous orientent dans 
le sens de 1 action vertueuse, parce qu il veut qu on les 
considère alors indépendamment de leur contenu, dans la 
propriété en quelque sorte formelle qu'elles ont d'être sub- 
jectives, ennemies des principes ^ ; en ce sens certainement 
il exclut de la moralité l'acte accompli par inclination ««5 
j\el(jnnf/ ' : mais il n'en exclut pas, au moins en droit, quoi 
que dise répigrainme de Scliiller. l'acte accompli a\ec in- 
clination mil ?seigunf/ : il conçoit comme idéal de la créa- 
ture raisonnable qu'elle aime à suivre le devoir'; seule- 



1 . Gctlc afTirmatîon n'est nulle pari plus nclle que dans l'ouvrage où Kant 
a développé la théorie du mal radical. « Les inclinations naturelles, considé- 
rées en elles-mêmes, sont bonnes, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas à proscrire; 
il ne serait jias seulement vain, mais encore pernicieux et blâmable de vouloir 
les extirper ; on doit plutôt se borner à les maîtriser, afin qu'elles ne se détrui- 
sent pas elles-mêmes réciproquement, mais ([u'elles soient amenées à cet accord 
en un tout, que l'on nomme bonheur. » Die Religiony VI, p. i52. V. aussi 

p. 112, p. I2«). 

2. Voici un passage qui exprime bien clairement que les inclinations, comme 
maximes de la volonté, doivent être radicalement exclues, mais, comme prin- 
cipes de fins naturelles en rapport avec les fins morales, sim[)lement discipli- 
nées et limitées : « L'essentiel de toute détermination de la volonté par la loi 
morale est en ceci : que la volonté soit déterminée uniquement par la loi morale, 
comme volonté libre, par suite non seulement sans le concours, mais encore à 
l'exclusion de toutes les impulsions sensibles, et au préjudice de toutes les 
inclinations, en tant qu'elles pourraient cire contraires à celte loi. » Kritik 
der praklisc/ien Vernunf't, V, p. 7-. 

3. Cf. Die Iieli<iion, \ I, |>. i3o, p. i52, note. 

\. I\ . p. .i\6. — « Die llandiung, die nach diesem Gesetze, mit Ausschlics- 
sung aller Beslimmungsgnnide aus Neigung, objectiv praktisch isl, heisst 
PIlichl. » Kritik der praktisc/ien Vemun/'t, V, p. 85. 

5. Cl". Kritik der praklischcn Vernunfh V, p. 88, — Cf. Metnpliysih 
der Si tien : « Ce (pi'on ne fait pas avec joie, mais seulement comme une 
corvée, n'a aucune valeur morale interne pour celui qui obéit ainsi à son 
devoir. » VII, p. 397. — Cf. Die lieligion, VI. p. 117-118, note. — Lose 
Bldtter. I, p. 127. — V. R. Soloweiczik, Knnls Bestimniung der Moraliidt, 
kantstudion, \, p. \o~-\iD. — Theodor ljip[)S, qui d'ailleurs interprèle juste- 



FOXDÊMEXTS DE LA. METAPHYSIQUE DES MŒURS 



33- 



ment comme il sait cette créature finie, partant assujettie à 
des besoins et à des désirs, il craint qu'elle ne laisse l'in- 
clination remonter jusqu'à la source même de son acte ; 
il pose donc en principe que, dans notre condition bumaine, 
rinclination, avec sa puissance spontanée d'attacbement, 
ne saurait, quelque forme qu'elle revête, remplacer sans 
corruption essentielle le motif rationnel accepté dans sa 
rigueur. Voilà pourquoi les cas dans lesquels le devoir 
nous apparaît le plus clairement sont ceux dans lesquels il 
suppose la lutte contre les inclinations : ces cas extrêmes 
sont des illustrations «populaires» de l'antagonisme per- 
manent qu'il y a entre le devoir et les inclinations, comme 
maximes de la volonté, — entre le devoir qui, pour la mo- 
ralité, doit suffire à I ont et les inclinations qui prétendent faus- 
sement se substituer au devoir et valoir comme lui '. Quelles 
([ue soient les dispositions personnelles d'esprit et de carac- 
tère qui ont pu le susciter, et alors même que l'expression 
en semble paradoxale ou démesurée, le rigorisme de Kant est 



ment et accepte même en son principe la pensée de Kant, d'après laquelle 
l'inclination ne doit pas déterminer la volonté, attribue donc faussement à Kant 
d'avoir exclu de la moralité l'action accomplie avec inclination. Die ethischen 
(iriindf'ragen, 1899, p. 121. 

I. Un des endroits oii Kant a le [)lus complètement expliqué sa pensée sur 
les rapports du bonheur avec le devoir, se trouve dans sa Réponse à ffueU/ues 
objections de M. le P^ Gar\'e, Ueber den Gemeinspruck : Das mag in der 
Théorie richtig sein, taiigt aber nicht fur die Praxis, 1793 : « J'avais 
provisoirement, en forme d'introduction, défini la morale comme une science 
qui enseigne, non pas comment nous devons être heureux, mais comment nous 
devons devenir dignes du bonheur. Je n'avais pas néglige de faire remarquer 
à ce sujet que l'on n'exige point par là de l'homme, quand il s'agit d'observer 
io devoir, (pi'il renonce à sa fin naturelle, le bonheur, — car il ne le peut pas, 
non |)lus qu'aucun cire raisonnable fini en général, — mais qu'il doit, quand 
le commandement du devoir intervient, faire complètement abstraction de 
celte considération ; il ne doit absolument pas en faire la condition àe l'accom- 
plissement de la loi qui lui est prescrite par la raison ; bien mieux, il doit, 
autant que possible, chercher à s'apercevoir qu'aucun mobile venu d'elle ne 
s'immisce à son insu dans la détermination du devoir ; on y parvient en se 
représentant le devoir comme lié plutôt à des sacrifice-^ que coûte son accomplisse- 
ment (la vertu) qu'aux avantages qui en sont la conséquence, afin de le conce- 
voir avec l'entière autorité qui lui appartient, autorité qui exige une obéis- 
sance sans condition, qui se suffit à elle-même, et n'a besoin d'aucune autre 
influence... » VI, p. 3o9 sq. — Cf. Bruno Bauch, Glackscligkeit und Per- 
sonliclikeit in der kritischen Ethik, 1902, p. 39-68. 

Delbos. 22 



338 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



comme son criticisme ' : son crilicisnie repose sur 1 hété- 
rogénéité de la sensibilité et de l'entendement, et n'admet 
pas que l'homme possède une faculté d iiitiiilion intellec- 
tuelle qui en saisirait l'unité fondamenlale ; son rigorisme 
repose sur l'hétérogénéité delà sensibilité et de la raison, 
et n'admet pas que rhomme possède une inclination im- 
médiate au bien qui en réaliserait d emblée 1 accord essen- 
tiel : en l'homme toute inclination, comme toute intuition, 
est exclusivement sensible ". 

Aussi l'action ne tire-t-elle pas sa valeur morale des con- 
séquences qu'elle engendre ou qu'elle paraît devoir engen- 
drer, et qui ne peuvent èlre estimées que par leur rapport à 
la sensibilité, c'esl-à-dire par le plaisir ou hi peine qu'elles 
procurent ou qu elles promettent. La volonté en général est 
conçue comme liée, soit à la série de ses cfTets maléri(^ls, 
soit à la maxime qu'elle prend [unw règle : c'est cette der- 
nière liaison, non la première, qui permet de la (jualiiier 
moralement. La volonté bonne n'est donc pas celle qui agit 
pour atteindre une lin ou pour réaliser un objet du désir : 
c'est celle qui agit par une maxime indépendante de toute 
fin et de tout objet de cette sorte ; c'est celle (|ni ne se laisse 
déterminer que par la loi morale ^'. 

Mais comment la loi morale, c'est-à-dire un concept pu- 
rement intellectuel, peut-elle servir de mobile ? Nous savons, 
par une lettre à Marcus Herz delà fin de 177»^', et aussi par 
les Lerons sur lu Mclaphysitjue ", à (piel [)oint cette (jnestion 
avait préoccupé Kant. Elle est ici délinitivement résolues 
jj^râce sans doute à l'idée que dans rinter\alle il s était faite 
de la liberté comme faculté pratique inconditionnée \ 11 est 



1. Cf. Krilik der praklischen Veniuiifl, V, p. 87 sq., p. i52. 

2. « ... weil ailes Gefiihl sinnlicli ist. » Ihid., p. 80. 

3. IV, p. 247-249 

4. Briefivechsel, I, p. i37-i38. — V. plus liant, première partie, cli. iir, 
p. 159. 

5. Vorlesungen iiher die Metaphysik^ p, 187. — \. plus haut, p. i05- 
iGG. 

G. Cf. Kritih der praktisc/ieii Vernit uft,V, p. 7G, p. 1G7. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 339 

un sentiment qui comme tel est capable de nous déterminer 
à agir, sans être lui-même provoqué en nous par des im- 
pressions sensibles, un sentiment qui est directement lié à 
la représentation de la loi morale, et qui, engendré par la 
loi, a la loi même pour objet ; ce sentiment, c'est le respect. 
Nous dirons donc que le devoir est la nécessité d'agir par 
respect pour la loi. Par sa nature et par son rôle, comme 
par sa provenance, le respect est un sentiment tout à fait ori- 
irinal. Les autres sentiments se ramènent à Tinclination ou 
à la crainte : il n'est, lui, ni crainte, ni inclination; il a 
cependant quelque analogie avec l'une et avec l'autre, avec 
la crainte, en ce qu'il se rapporte à une loi que subit notre 
sensibilité, avec T inclination, en ce qu'il se rapporte à une 
loi que pose notre volonté '. Il est, en d'autres termes, la 
conscience de notie subordination à 1 autorité absolue de la 
loi. et par là il limite les prétentions de notre amour-propre, 
par là il nous humilie ; mais il est aussi la conscience de 
notre participation à la valeur infinie de la loi, et par là il 
rehausse l'estime que nous pouvons avoir de nous-mêmes ; 
il nous fait reconnaître notre dignité ". Il ne peut s'adresser 
qu'à la loi : il ne s'adresse jamais à des choses ; s'il paraît 
assez souvent s'adresser à des personnes, c'est que ces per- 
sonnes, par telles de leurs actions ou de leurs qualités, sont 



I, Cf. Kritik der praktischea Verminft : « Les choses peuvent exciter en 
nous de Vinclination, et même de l'amour..., ou de la crainte..., mais jamais 
du respect. Ce qui ressemble le plus à ce sentiment, c'est {'admiration... Mais 
tout cela n'est point du respect. » V, p. 81. 

'i. Cf. Kritik der praktisclien Verniinft, p. 77 sq. — « Le respect, 
remarque en outre ici Kant, est si peu un sentiment de plaisir qu'on ne s'y 
laisse aller qu'à contre cœur envers un homme. On cherche à trouver quelque 
chose qui puisse en alléger le fardeau, quelque motif de blâme, afin de nous 
dédommager de l'humiliation que nous inllige un tel exemple. Même les morts, 
surtout si l'exemple qu'ils donnent paraît inimitable, no sont pas toujours à 
l'abri de cette critique. Bien plus la loi morale elle-même, dans sa solennelle 
ma/esté, n'échappe pas à ce penchant que nous avons à nous défendre du res- 
pect... Mais par contre il y a si peu en cela un sentiment de peine, que lors- 
qu'on a une bonne fois répudié la |)résomption et donné à ce respect une 
iiilluence pratique, on ne peut [)lus se lasser de contempler la majesté de la loi 
morale, et que l'àme croit s'élever elle-même d'autant plus qu'elle voit cette 
sainte loi plus élevée au-dessus d'elle et de sa fragile nature. » p. 82. 



3Ao 



LA PmLOSOPÎIIE PRATTQIE HE KA>T 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEURS 



34i 



plus ou moins directement des exemples ou des syml)oles 
de la loi accomplie '. Ainsi le respect est comme un pro- 
duit spontané de la raison en nous ; mais s'il est le mobile, 
il n'est pas le fondement de notre moralité". Il est le moyen 
par lequel, dans notre condition d êtres finis, la loi morale 
détermine notre vouloir ; mais ce n'est pas lui qui en prin- 
cipe rend cette détermination possible : la représentation de 
la loi reste la condition irréductible et souveraine \ 

Invoquer ici le respect, ce n'est pas « se réfugier dans 
un sentiment obscur au lieu de porter la lumière dans la 
question par un concept de la raison ' »; car le respect dé- 
rive a priori du concept intellectuel de la loi. Kant prétend 
expliquer rationnellement la possibilité d'un mobile moral 
pur. Ou peut du leste se demander si le respect est pour lui 
un sentiment pro[)rement dit. radicalement distinct sans 
doute des autres sentiments, mais ayant comme eux une 
nature spécifique et c^)ncrète, ou bien s'il n'est pas simple- 
ment l'expression du rapport qui s'établit d'une part entre 
la loi devenant, par une puissance aussi réelle qu'inexpli- 
cable, un mobile de la volonté, et d'autre part l'ensemble de 
notre sensibilité \ Quoiqu'il en soit, ce qui dans l'évolution 

1. Cf. Kritik dcr praklischen Vernunfty [). 8i. 

2. Cf. Kritik der praktischen Vernu/ifl, p. 77, p. 80. — - Kritik der 
Urtheilskraft, V, p. •12^. 

3. IV, p. 248-3/(9. — Sclilcicrmachcr, pour combattre l'opposition établie 
entre la loi de la nature et la loi morale, comme entre ce qui est et ce qui doit 
être, tàcbe de montrer contre kant (jue la loi morale, prise en elle-même, n'est 
qu'une formule llK'oricjuo, (ju'elle n'est pratique que par cotte première réali- 
sation d'elle-même dans notre coriNcience, rpii est le respect. « Ce respect de la 
loi, dit-il, constitue donc |)roprement en premier lieu la loi, il est la réalité de 
la loi. » Ueher den Unterschied zn'isclwn Natur^eseiz und Sitteiiiiesetz, 
Werke, ziir Philosophie, II, p. 4o8-.'i09. — kant défend d'avance le plus 
qu'il peut sa pensée contre cette interprétation ; la puissance pratique de la 
loi est toute en elle : elle ne saurait dériver à aucun degré du mobile produit 
par elle ; le respect ne peut être premier dans l'ordre de la moralité. — Ci". 
Kritik der praktischen Vernun/'t, \ , p. 80. 

4. IV, p. 2\g, note. 

5. Dans la (irundlegiini^ il apparaît plutôt comme un sentiment spécial, et 
dans les œuvres ultérieures il est souvent aussi présenté comme tel. Or comme 
un sentiment concret enveloppe une conscience de soi ou un rapport à soi, Kant, 
en divers passages de la Critique de la raison pratique, rapproche plus ou 
moins le respect d'un amour de soi raisonnable (\ , p. 78), d'une approbation 



de la pensée kantienne est ici véritablement nouveau, c'est 
l'idée qu'un sentiment ou qu'un état du sentiment, indis- 
pensable pour la réalisation de la raison par le sujet, peut 
être déterminé a priori. C'est par là que la philosophie 
transcendantale peut maintenant comprendre la morale qui, 
selon la Critiqac de la Raison pure, en était encore exclue, 
u parce que tous les concepts pratiques se rapportent à des 

de soi {Selhstbilligung, p. 85), d'un contentement de soi ÇSclhstzufrieden- 
heit,p. 123), d'une faculté de se s\i(iiTo(Selhstgenugsawkeit, p. 126); c'est 
le respect de soi-même (p. 167) qui rend l'homme plus accessible à la loi 
morale. Il semble que par cette façon d'entendre le respect Kant donne à sa 
pensée une forme plus saisissablc, plus [)0[)ulairc, plus voisine en tout cas des 
définitions wolfiennes qui admettaient dans la volonté pure quelque chose des 
tendances du moi. C'est ainsi que certains de ses contemporains ont interprété 
le rôle attribué au respect dans sa doctrine. V. Brastbergcr, Untersuchungen 
liber Kants Kritik der praktischen Vernunft, 1792, p. 139. — Au contraire, 
en d'autres passages, Kant présente le respect, non comme un sentiment, mais 
comme un effet de la loi sur le sentiment (Kritik der praktischen Vernunft^ 
V, p. 83, p. 84). « C'est quelque chose, dit-il, de tout à fait sublime dans la 
nature humaine, que cette propriété qu'elle a d'être immédiatement déterminée 
il des actions par une loi pure de la raison, et même de tenir, par suite d'une 
illusion, l'aspect subjectif de cette déterminabilité intellectuelle pour quelque 
chose d'esthétique, et pour l'elfet d'un sentiment sensible particulier (car un 
sentiment intellectuel serait une contradiction). » Ibid., p. I23. — Le respect 
n'est donc pas d'après cela un sentiment parmi les autres, fut-ce un sentiment 
privilégié. Il marque plutôt en premier lieu la limite imposée aux inclinations 
sensibles par un jugement de la raison qui prononce la suprématie de la loi 
morale, et ainsi il n'afîecte l'apparence d'une impulsion que parce qu'il combat 
par une influence au fond purement rationnelle les impulsions de la sensibilité. 
Ibid., p. 79-80. Il marque en second lieu comme une disposition de la sen- 
sibilité à reconnaître, même quand elle en souffre, l'autorité de la loi ; il est 
donc, à ces deux points de vue, moins un sentiment particulier qu'un genre 
spécial de rapport entre la représentation de la loi et notre sensibilité en géné- 
ral. Seulement on ne doit pas oublier que notre sensibilité n'est que la condi- 
tion de l'apparition du respect, tandis que la cause véritable en est dans la 
raison pure pratique. Ibid., p. 80. Par là aussi, le respect, loin d'être une 
conséquence de la détermination de la volonté par la loi, est sans doute plus 
justement la forme subjective de cette détermination. « Le respect pour la loi 
n'est pas un mobile pour la moralité : mais il est la moralité même, considérée 
subjectivement comme mobile. » Ibid,, p. 80. On évite ainsi l'illusion qui 
nous porte à croire qu'antérieurement à la loi morale il peut y avoir quelque 
sentiment qui nous dispose à la moralité, ou qui permette de juger des actions, 
ou qui soit capable de fonder la loi. Ibid., p. 80-81, p. 96, p. I22-I23. 

Cependant n'y a-t-il pas contradiction entre cette dernière thèse et le chapitre 
do V Introduction à la Doctrine de ta vertu qui a popr titre .Esthetische 
Vorbegriffe der Enipfdnglichkeit des Gemiiths fur Pflichtbe griffe iïber- 
haupl. Parmi les prédispositions naturelles de l'âme à être affectée par le 
concept du devoir, Kant range le respect (Achtung) : c'est, dit-il, un sentiment 
d'un genre particulier, non un jugement sur un devoir à remplir. Car si c'était 



342 



LA PHILOSOPHIE PRATIQIE DE KA>T 



objets de notre senlimeiit' »: c'est par là qu'en vertu d'une 
extension naturelle elle pourra coTnj)rendre dans la suilc 
tous les sentiments qui. eoninie les sentiments esthétiques, 
sont liés a priori à des représentations'. De la sorte encore, 
elle couvrira de sa forme el de sa juridiction propre 1 afti- 
nilé qu'autrefois Kant avait signalée, mais par analyse sim- 
plement psychologique, entre la vertu et les sentiments 
esthétiques, surtout le sentiment du suhlime \ 

un jugement, comnle il faudrait un état subjectif pour nous le représenter, un 
respect comme sentiment serait indispensable pour nous donner la conscience^ 
du respect comme jugement. En tout cas, c'est sur la loi morale que le rc^^pect 
est fondé, et le devoir, improprement énoncé, de s'estimer soi-même se ramène, 
en ce qu'il a d'essentiel, au respect de la loi, N II, p. L'oj, p. mO. 11 n'y a donc 
pas lieu finalement d'opposer le respect, tel qu'il est présenté ici, connue dis- 
position antérieure à la moralité elTective, non du reste à la loi morale, el le 
respect, tel qu'il est présenté dans la Criti(/ue delà raison pratique, comme 
conséquence ou expression subjective de la moralité. — Dorner, qui relève une 
différence de sens entre les deux concepts (fJeher die Principten der Kan- 
tischen titliik, 1873, p. 23), l'explique par une inlerprétalion forcée et même 
inexacte de la pensée kanliemie: le respect, comme |)rédis|»osition naturelle à 
la moralité, serait le respect dont l'homme est capable dans l'état de cliulc. 
quand les inclinations sensibles le dominent; ce serait un sentiment faible; 
le respect, comme conséquence ou expresion subjective de la moralité, ce 
serait le respect s'inqwsant aux inclinations sensibles ; ce serait un senti- 
ment fort : la dillérence serait de degré entre les deux. Mais Dorner a le 
tort d identifier, là ou Kant ne le fait pas, ^orsittlich el unsittlic/i, et d'ad- 
mettre une sorte de respect inférieur destiné à opérer, contrairement au 
kantisme, un passage gradué de l'étatdemal à l'étal de bien. — Dansh Meta- 
phyaif/ue des mœurs, au-si bien que dans la C ritir/ue de la raison pra- 
tique, le respect est considéré comme rellét de la loi morale sur l'àme ; seule- 
ment la Critique insiste plus sur ce qui est le fondement transcendantal du 
respect, tandis ([ue la Doctrine de la i'ertu le considère surtout dans la dispo- 
sition originaire qu'a la sensibilité à recevoir l'inlUience de la raison. N 
llegler. Oie Psychologie in Kants Lthik, p. 2i2-2i5. 

I V. plus haut, p 23^. — V. aussi Kritik d. reinen Vernunft, \U, 
p 3g2. — « Nous avons maintenant ici le premier, et peut-être aussi lum- 
que* cas, où nous puissions déterminer par des concepts a priori le rapport 
d'une connaissance (c'est ici une connaissance d'une raison pure pratique) au 
sentiment du plaisir ou de la peine... Donc le respect pour la loi morale est 
un sentiment qui est [produit par un principe intellectuel, et ce sentiment est 
le seul que nous connaissions parfaitement a priori, et dont nous puissions 
apercevoir la nécessité. » Kritik der praktisc/ten Vernunf't, \, p. 77-78. 

2. Kritik der Urtheilskraft, V, p. 226-227. — V. H. Cohen, Kants 
Be'^rùndung der .Esthetik, p. i'j2-i43. 

3. V. plus haut, première partie, ch. 11, p. 107-116. — Dans la Critique 
de la faculté de juger le sentiment du sublime et le sentiment du respect 
pour la loi sont intimement rapprochés. « Le sentiment de notre incapacité à 
atteindre une idée, qui est pour nous une loi, est le respect. Or l'idée de la 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS 



3i3 



Le respect doit donc être considéré comme l'eiret original 
de la loi sur le sujet ; un autre sentiment, même plus élevé 
d'apparence, qui prétendrait se substituer k lui, ne pourrait 
que fausser en nous la notion de notre devoir'. En résumé, 
puisque la volonté doit s'abstraire et de la considération des 
fins et de l'intluence des inclinations, il ne peut rester pour 
la déterminer, objectivement, que la loi, subjectivement, 
que le respect pour cette loi'. Voilà où nous conduit l'ana- 
lyse de la conscience commune : pour savoir maintenant 
quels sont les caractères, quel est le contenu, quel est le 
principe rationnel de la loi. il faut nous engager plus avant 
dans la (c Métaphysique des mœurï 



•s ». 



Une présupposition indispensable de la Métaphysique 
des mœurs, c'est que la loi morale est a priori. Kant, à vrai 

compréhension de tout phénomène, qui peut nous cire donné, dans l'intuition 
d'un tout, est une idée qui nous est imposée par la raison, laquelle ne connaît 
d'autre mesure valable pour tout le monde et inuiiuablc que le tout absolu. 
Or notre imagination, même dans son plus grand etlort, témoigne de ses 
limites et de son inaptitude à l'égard de ce (ju'on attend d'elle, de cette com- 
préhension d'un objet doruié en un tout de l'intuition (par conséquent à l'égard 
de l'exhibition de l'idée de la raison); mais en même temps aussi elle montre 
que sa destination est de chercher à s'approprier à celle idée comme à une loi. 
Ainsi le sentiment du sublime dans la nature est un sentiment de respecl pour 
notre propre destination ; mais par une sorte de substitution (en convertissant 
en respect pour l'objet le respect que nous éprouvons pour l'idée d'humanité 
dans le sujet que nous sommes) nous rap[>ortons ce sentiment à un objet de la 
nature qui nous rend comme visible la supériorité de la destination ration- 
nelle de nos facultés de connaître sur le jUus grand pouvoir de la sensibilité. » 
V, p. 26'i-265. — V. p. 202, p. 279-280. — Sur l indépendance du respect 
à l'égard de toute jouissance, même de la jouissance occasionnée par des con- 
cepts (|ui éveillent les idées esthéLi(iues, V, p. 3'|G. 

i. Kant admet du reste que l'idéal est l'amour de la loi, mais il ajoute que 
cet idéal est irréalisable pour des créatures finies et peut être aisément déna- 
liiré par elles : d'où la nécessité de s'en tenir au respect. Kritik der praktis- 
clien Vernunft, V, p. 87-90. — Die Religion, VI, p. 2/4^. — Il a cherché à 
définir par la conception du souverain bien les rapports normaux qui doivent 
exister entre l'atnour el le res[)ect : dans le souverain bien, conçu comme fin 
[iroposée par la raison, l'homme cherche quelque chose qu'il puisse aimer, 
tandis (jue la loi, en dehors de la considération du souverain bien, lui inspire 
simplement le respect. Die Religion, \i, p. loi, note. —V. également: Das 
Ende aller Dinge', VI, p. 369 370. 

2. IV, p. 248, p. 25i. 






LA PHILOSOPHIE PRATIQUE HE KA>iT 



FONDEMENTS DE LA METVPHVSIQUE DES MCJELRS 



3/i5 



I 






dire, ne se met pas en peine de justifier longuement cette 
présupposition. Moins soucieux de défendre le rationalisme 
en général, qui a toujours été sa conviclion intime et préa- 
lable, que d'expliquer son rationalisme à lui, il s'en tient 
là-dessus aux plus simples argumenis d'école ' ; il se borne à 
affirmer que la loi morale énonce, non ce (|ui est. mais ce 
qui doit être, qu'elle exprime une vérité indépendante des 
circonstances particidières, et qu'elle vaut pour tous les êtres 
raisonnables". Etanlainsi nécessaire, étant universelle, dans 
le double sens où Kant entend funiversalité, c'est-à-dire, 
étant valable pour tous les cas et pour toutes les inlelligences, 
la loi morale possède les deux caractères qui selon la tradilion 
philosophique, plus particulièrement selon les ^^ (dllîens \ cl 
enfin selon Kant lui-même, font conclure à une origine ration- 
nelle. Kant développe surtout les motifs spéciaux qui. dans 
l'ordre de la pratique, le porlent plus qu'un autre à mar- 
quer par opposition à la certitude de la loi Tincertitude de 
l'expérience. Il écarte d'abord la méprise possible qui con- 
sisterait à croire que l'analyse précédemment opérée de la 
conscience commune a dû traiter le devoir comme un (on- 
cept empirique : la conscience commune est un usage 
pratique de notre raison ; le devoir doit s'identifier avec 
l'élément rationnel qu'elle implique. Ce qui empêche d'ail- 
leurs de dériver la loi morale de l'expérience, c'est l'im- 
possibilité de prendre jamais sur le fait une action morale 
authentique. Liie action uiorale, pour être lelle. ne doil pas 
seulement être conforme au devoir ; il faut encore c|u'elle 
soit accomplie par devoir. Or, en ce qui concerne nos sem- 
blables, nous ne sommes jamais surs de la maxime qui 



1. Cf. Kritik der praklischen Vernunft : « Ce qui pourrait arriver de 
plus fâcheux à ces recherches, ce serait que riuelqu'un lit cette découverte 
inattendue qu'il n'y a nulle part de connaissance a priori et qu'il n'en pe«it v 
avoir. Mais il n'y a de ce côté aucun danj^er. Ce serait toute juste comme si 
quelqu'un voulait démontrer par la raison qu'il n'y a pas de raison... » V, 
p. 12. 

2. IV, p. 256, p. 290. 

3. V. Baumgarten, Lo^ica, § 474- 



inspire leur conduite, puisque nous n'en constatons que les 
.effets extérieurs ; et en ce qui nous concerne, malgré notre 
clairvoyance la plus apphquée, quelle peine nous avons à 
sonder nos intentions secrètes et à les atteindre dans leur 
fond ' ! En déclarant ainsi que nous parvenons mal par 
l'observation de nous-mêmes à démêler les mobiles intimes 
de nos actes, Kant se ressouvient sans doute de ce que son 
éducation reUgieuse lui a appiis sur l'abîme mystérieux de 
nos cœurs ; mais explicitement il se réfère à ces réflexions 
des moralistes qui aperçoivent dans les motifs en apparence 
les plus vertueux et les plus désintéressés les mouvements 
d'un amour-propre insinuant et subtil'. De telles réflexions, 
observe-t-il, ne sont pas faites pour porter atteinte à l'idée 
de la moralité, puisque dans leur amertume c'est cette idée 
même qu'au fond elles opposent à la fragilité et à la cor- 
ruption de la nature humaine ; mais le doute qu'elles auto- 
risent, c'est qu'il y ait réellement dans le monde quelque 
véritable vertu. (( Dans le fait, il est absolument impos- 
sible d'étabhr par expérience avec une pleine certitude un 
seul cas où la maxime d'une action, conforme du reste au 
devoir, ait reposé uniquement sur des principes moraux et 
sur la représentation du devoir'. )) Rien n'est donc plus 

1. Cf. Die Religion, VI, p. ii5, p. i58. p. i63 p. 172- -^^^^'' f/'' 
(iemeinspruch : Dns mag in Théorie richtig sein, VI, p dio-5ib. — Me- 
taphysik der Sitten, VII, p. 196. p. 255. — V. aussi I\ , p. 2()7. — \. 

plus haut, p. 97. . . 1 1 M -i 

2. Peut-être pense t-il à la Rochefoucauld qu'il connaissait, et dont il cite 
ailleurs, parmi les motifs de croire à la méchanceté humaine et de soupçonner 
un fond de vices déguisés sous rapi)arenre de la vertu, la maxime, que « dans 
l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons souvent quelque chose qui ne 
nous déplaît pas ». />i<? y»V/fV^V>«, VI, p. 127. 

3 IV, p. 254-255. — « Alors même qu'il n'y aurait jamais eu un seul 
homme 'pour pratiquer à l'égard de la loi morale une obéissance sans condi- 
tion, la nécessité objective d'être un tel homme n'en reste pas moins entière 
et n'est pas moins évidente par elle-même. » Die Religion, M, p. 107. 
On trouve chez Rousseau un même sens pessimiste de la réalité dès qu elle est 
jugée selon l'idéal rationnel de la société: « A prendre le terme dans la 
rigueur de l'acceplion, il n'a jamais existé de véritable démocratie et il n en 
existera jamais. » Contrat social, 1. Ht, ch. iv. — « Ceci fait voir qu en exa- 
minant bien les choses on trouverait que très peu de nations ont des lois. » 
lOid., 1. III, ch. XV. 



346 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



faux, ni même plus funeste que de vouloir tirer la moralité 
d'exemples : les meilleurs exemples ne sont pas sûrs; et ils 
ne valent en tout eus que s'ils sont éclairés et justifiés parla 
loi. (( Même le Saint de l'évangile ne peut être reconnu 
pour tel qu à la condition d'avoir été comparé à notre idéal 
de perfection morale: aussi dit-il (l(* lui-même: pourquoi 
m'appelez-vous bon. moi (que vous voyez)!* ÎNul n'est hou 
(le type du bien) que Dieu seul (que vous ne voyez pas)'. » 
L imilaliou doil être exclue de la morale: si les exemples 
ont parfois ([uelque utilité, elle uc peut étic (|u'en ceci: 
rendre la loi en (pieUjue soite visible, et témoigner (pielle 
esl prahcable. Ainsi les concepts moraux ne |)euvenl. sans 
conq)romettre à la fois leurs caractères inirinsèques et leur 
inlluence pralicjue, se laisser extraire de l'expérience: ils ne 
dépendent, ni dans leur origine, ni dans leur sens, ni dans 
leur objet, de conditions contmgeutes : c'est pourquoi la 
Métaphysique des mceurs, ainsi que nous 1 avons vu, éta- 
blit les lois, non pas de la nature humaine, mais des êtres 
raisonnables en général ". 

A oilà donc poussée à 1 exhême, en même temps que 
justilié(* par l'opposition de la raison et de l'expérience, 
1 aniilhèse laimhèn^ à la conscience commune entre ce qui 
doit être et ce qui est '' . Ce (pii doit être, c'est-à-dire ce que 



I. IN , p. 356-257, — V. dans la Religion la théorie delà personnification 
du bon |>rinclp('. 

9. IV, p. 154-257, p. 279. 

3. IV . p. 235-23G, p. 250, p. 275. — Celte opposition entre ce qui doit 
être et ce qui est, considérée comme indispensable en ce sens à la constitution 
de la morale, a été souvent criti(piée, à des points de vue d'ailleurs fort divers. 
Pour llei,'el, par exemple, celte op[)osition est l'œuvre de l'entendement, qui 
ne peut en elFet relier ses abstractions à la réalité, et la prééminence attribuée à 
ce qui doit être n'est que l'expression du mode négatif et imparfait selon 
lequel ce môme entendement limite ses propres connaissances; l'idée, telle 
quelle est pour la raison, n'est pas à ce point impuissante que sa vérité consiste 
à ne [)as être réellement, mais seulement à devoir être. De cette opposition 
entre le devoir et l'être, que Kant a jugée essentielle, résultent les nombreuses 
contradictions de sa morale, celle-ci notamment, que la moralité, avant sa con- 
dition fondamentale dans cette opposition, se détruirait elle-même en réalisant 
pleinement son objet par l'accord de la réalité avec la raison. Phdnonienologie 
des Geisles, 11, p. 451-47O. — Encjclopàdie, VI, p. lo-ii, p. 97-98, 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



3/17 



la philosophie pratique a essentiellement à déterminer, est 
complètement indépendant de toute réalité donnée. Mais 
comment la philosophie pratique va-t-elle déterminer ce qui 

doit êtrc.^ 



* 



On s'exposerait peut-être à mal comprendre les démar- 
ches de la pensée de Kant dans cette seconde section de la 
(inmdlerjunr/, si Ton voidait y voir la mise en anivre d'une 
méthode unique, destinée à résoudre un problème unique. 
La \érité paraît être que Ivaut obéit là, simultanément ou 
allcrnatiN émeut, aux deux préoccupations qui se sont dis- 
puté l'objet de son livre : établir les principes généraux 
d'une Mélaphvsiqtie des mo-urs. esquisser une Critique de 

,, i8() (V. dans II. Cohen, EtIii/>- des reinen Willpns, 1904, p. 3i/l, 
la défense du kantisme contre l'identification hégélienne du rationnel 
et du réel). — Schleiermacher aussi soutient contre Kant l'identile a la 
fois actuelle et progressive du devoir et de l'être pour ce motif que d'une part 
le devoir (das Sollen) qui n'aurait j.as un commencement de réalisation 
ne serait qu'une forme vide, et que d'autre part les diverses sortes d êtres 
ne réalisent qu'imparfaitement et (prapproxiniativement leur loi, en sorte 
que celle-ci reste pour elles un modèle et un idéal. Ueber den Unter- 
schied ZMischen Nuturgesetz tind Sittengesetz, Zur Philosophie, 11, 
y 3()7-'ii7. — Pour Schopenhauer, le r.:.Gi-.oy '^sjoo: de Kant consiste a avoir 
voulu' chercher en morale des lois de ce qui doit arriver, ce qui doit arriver 
n'arrivàt-il jamais « Tout au rebours de Kant, je dis, moi, que le moraliste, 
comme le philosophe en général, doit se contenter d'expliquer et d eclaircir e 
donné, par suite ce qui est ou ce cpii arrive réellement, pour parvenir a le 
rendre intelli-ihle, et qu'à ce compte il a beaucoup à faire, beaucoup plus 
qu'on n'a fait jusqu'ici, après des milliers d'années écoulées. » Leher die 
l.riunllage der Moral, Werke, éd. Grisebach (Reclam), III, p. aoo. — 
Simmel soumet à une analyse psychologique et critique la distinction kaii- 
tienne : il s'appli(|ue à monfrer que si parfois le devoir (das Sollen) parait 
tirer sa force de son opposition à la réalité donnée, quand il s'agit, par exem- 
ple, de faire prévaloir sur la morale courante un idéal nouveau, le plus sou- 
vent au contraire il n'est que l'expression des faits, de la pratique normale, 
imposant à l'individu les mœurs de la société ou de la race. En d'autres termes 
le devoir tire sa matière, selon les cas, de ce qui est ou de ce qvii n'est pas : 
preuve qu'il ne peut rien expliquer jiar lui-même, n'étant qu'un concept 
formel impuissant à se donner lui-même un contenu. Einleifnng in die Mo- 
raUvissenschafh iSqa-iSqS, t. I, p. 05-8^. — Sur les objections que Ion 
peut faire, au nom d'une science positive des mœurs, aux morales deduclives a 
priori, spécialement à la morale kantienne, considérée comme connaissance 
de ce qui doit être. v. Lévy-Bruhl, La morale et la science des mœurs, 
2^" éd., iQo5, p. 14-19 (Paris, F. Alcan). 




Il 



II 



348 



LA PIIIF.OSOPIIIE PKXTIQIE DE KANT 



la raison praîiqne. Ce qui lait (|ue, malgré celte dualité 
d'intentions, les idées s'enchaînent assez pour donner à la 
Grundler/iinr/ l'apparence d*un ouvrage parfaitement lié, 
c'est qu'en employant la méthode analytique pour remonter 
jusqu'au concepl fondamental de la Critique, Kant ren- 
contre des expressions de la loi morale au point où elles 
peuveiit servir de principes à la déduction des devoirs. 
Ainsi, d une part, il s'elforce de dégager par voie régres- 
sive les notions constitutives de la puissance pratique 
de la raison, de façon à atteindre cette puissance à son ori- 
gine même : d'autre part, il end)ranche sur chacune de ces 
notions, à mesure cpi elle est découverte, le procédé déduc- 
tif cpii peut, à partir d'elle, rendre compte d'un ensend)le 
d'ol)ligations. On comprend dés lors que si ces deux déve- 
loppements de la pensée de Kant peuvent, surtout au début, 
être assez concordants, ils ne sont pas cependant assez identi- 
ques de sens pour maintenir dans le fond, aussi intacte 
qu'elle paraît être, l'homogénéité des formules qui les expri- 
ment : et c'est sans doute aussi pour ne les avoir pas dis- 
tingués que l'on a souvent mal interprété le contenu de 
la doctrine. 

La conception initiale est celle de la loi pratique. Qu'il 
y ait une loi pratique, comme loi, c'est ce qu'exige le prin- 
cipe d'après knpiel toute chose dans la nature agit selon des 
lois. Qu'il y ait une loi pratique, comme pratique, c'est ce 
qui résulte de la faculté (pi'ont les êtres raisonnables, cl 
qu'ils ont seuls, d'agir selon la représentation des lois. 
Ainsi se définit proprement, en son pur concept, la volonté: 
elle est le pouvoir d'agir suivant des règles qu'elle se repré- 
sente ; donc, comme la raison lui est indispensable pour 
dériver ses actes de lois, la volonté n'est autre chose que la 
raison prati(|ue. Kant semble prendre d'abord cette ex- 
pression de niison prdtifjnc dans un sens indéterminé ; 
il nidentilie pas d'emblée la raison pratique à la rai- 
son morale : même en maints endroits il tend à pré- 
senter la raison pratique comme un genre dont la raison 



FONDEMENTS DE L\ AlÉTAPlîYSlQtE DES MŒURS 349 

pure pratique d'un côté, et de l'autre la raison technique- 
mentou empiriquement pratique sont des espèces, d'ailleurs 
entre elles irréductibles. Mais ce qui doit être étabU par la 
démonstration ultérieure, c'est que seule la raison pure est 
véritablement pratique. Supposons dans tous les cas un être 
en qui raison et volonté ne feraient qu'un, ou, pour parler 
un langage plus usuel, en qui la raison déterminerait immé- 
diatement la volonté : les actions de cet être seraient né- 
cessaires subjectivement comme elles le sont objectivement ; 
sa volonté, autrement dit, ne choisirait jamais que ce que 
la raison, dégagée de toute influence étrangère, considère 
comme pratiquement nécessaire, c'est-à-dire comme bon. 
Mais si nous avons affaire à un être qui, tout en étant rai- 
sonnable, est fini, dont par conséquent la volonté est sou- 
mise aussi à des mobiles sensibles, c'est-à-dire à des condi- 
tions subjectives qui ne s'accordent pas toujours avec les 
lois objectives, alors, comme chez l'homme, la nécessité 
des lois objectives devient, pour une volonté qui ne s'y 
conforme pas inévitablement d'elle-même, une contrainte ; 
elle est un commandement ; elle a pour formule un impé- 

ratlf\ 

Qu'est-ce donc qu'un impératif^ ? 

Le caractère commun de tous les impératifs, quels qu'ds 
soient, ce qui fait qu'ils se traduisent par le verbe « de- 
voir », c'est qu'ils énoncent le rapport de lois objectives 
(lu vouloir en général à rimperfeclion subjective de la vo- 
lonté de tel ou tel être raisonnable, de la volonté humaine,^ 
par exemple ; ils ne s'appliquent donc pas à une volonté 
sainte comme est la volonté divine. A la volonté qu'ils 
gouvernent, ils ordonnent de se déterminer par des règles, 
et non par de simples impressions ou sensations ; ds lui 
représentent, contre son ignorance ou ses dispositions mau- 
vaises, l'action à accompUr ; ils définissent ce qui est néces- 

I. IV, p. 2G0-261. — Cf. Kritik der pvaklischen Veinunft, V, p. 19-21, 
p. 34. 

3. V. plus haut, p. 99, p. i6j, p. 222-22<3. 



35o 



LA PIIII.OSOPTllE rRVTlQUF. DE K\>"T 



sairo « selon le prineipe d'une volonté bonne en quelque 
façon )) : ils sont tous des expressions de la raison '. 

Mais ils ne le sont pas tous de la même manière et au 
même titre: car ils commandent ou hypothétiquement ou 
catégoriquement. Les impératifs hypot/iéli/jiics ne déclarent 
1 action pratiquement nécessaire que comme moyen en vue 
d'une fm : ils subordonnent donc ce qu'ils commandent à 
cette fin, comme à une condition. Quant à cette fin elle- 
même, elle peut dans certains cas être simplement possible, 
c'est-à-dire représenter tel objet plus ou moins directement 
en rapport avec le développement des facultés humaines ; 
c'est ainsi que les sciences, dans leur partie pratique, établis- 
sent que certaines fins sont possibles pour nous, et elles 
indiquent en même temps par des règles ou des impératifs 
les moyens de réaliser ces fins ; c'est ainsi encore ([uc 
l'éducation pré[)are à atteindre toutes sortes de fins que 1 ou 
j)eul avoir à se proposer dans la vie. mais ([ui peut-être en 
fait ne seront jamais poursuivies. Les impératifs hypothé- 
tiques qui commandent en vue de fins simplement possibles 
sont des inq)éral ifs y)/'o/yA7n'///YW^//irv// praliffucs ou des im- 
pératifs fcchniqnes : ce sont des règles de Ylinhileté ". Mais les 
impératifs commandent aussi en vue de lins réelles, comme 



I. Sur ce i{uo lous les impératifs, et non pas seulement Tlmpératif caté- 
gorique, sont fondés sur la raison, v. encore Krilik <ler praktischen Vernunjh 
V, p. U). 

3. Siguart critirpje la distinction établie j)ar Kant entre l'étliicjue et la 
technique pour celte raison (pie la pensée de toute action morale contient 
nécessairement im élément technique, c'est-à-dire raj)plication des lois de cau- 
salité expérimentalement découvertes à la connaissance des moyens appropriés; 
ii ne sullit pas même de [)rétcndre que la fin proprement <lite de notre con- 
duite ainsi (jue la maxime qui nous la fait choisir sont purement morales ; car 
pour adopter raisonnablement une fin, il faut la considérer comme réalisable, 
et le problème de sa réalisation est un |iroblème technique (^Vorfragon dcv 
EtUik, i88G, p. 2(J-27). — A vrai dire, Kant n'a jamais nié ipie la réalisation 
matérielle de l'acte moral ne fût sous la dt-pendance de conditions techniques; 
il n'a sans doute jamais pensé que l'on dût se proposer /// concreto des fins 
reconnues irréalisables ; il a voulu définir quelle devait être en toute cir- 
constance la maxime de notre conduite et déterminer par cette maxime seule 
l'élément moral de notre action. Sa pensée est simplement celle-ci : il faut qut; 
l'homme se décide selon le devoir avant de rechercher par quels moyens il 
peut accomplir matériellement ses devoirs. 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS 



35l 



celles que poursuivent effectivement tous les hommes sous 
le nom de bonheur: ils énoncent alors les moyens que nous 
devons employer pour nous rendre heureux ; les impé- 
ratifs hypothétiques de ce genre sont asserioriquement pra- 
iiques ou pragmatiques; ce sont des conseils de Imprudence. 
En opposition avec les impératifs hypothétiques sous 
toutes leurs formes, il y a ïimpératij catégorique \ L'im- 

I. La distinction de deux genres irréductibles d'impératifs, dans son expres- 
sion formelle, est résultée, comme nous l'avons vu (p. 99), de la critique du 
concept AvoU!ien de l'obligation, critique qui avait amené Kant à marquer la 
ilillérencc essentielle de la nécessité problématique et de la nécessité Légale. 
Quant à la détermination de l'objet des impératifs et à la subdivision des impé- 
ratifs hypothétiques, elles répondent à la conception que Kant s'était faite, pour 
ses leçons d'anthropologie, de trois doctrines ditTérenles sur les fins de l'homme, 
une doctrine du iDonhcur, une doctrine de l'habileté et une doctrine de la 
sagesse (V. la lettre à Marcus Herz de la fin de 1773, Briefivechsel, I, p. i38- 
i3(), et Starke, Kant s Mensclienknnde, p. /i). — Ceci témoigne que Kant 
n'a pas introduit la notion des impératifs hypothétiques uniquement pour 
définir par contraste la notion de l'impératif catégorique. 

Kant a-t-il toujours maintenu dans les mêmes termes la distinction de l'im- 
pératif catégorique et des impératifs hypothétiques, ainsi que la subdivision 
des impératifs hypothétiques en règles de l'habileté et en conseils de la pru- 
dence ? Dans la Critique de la raison pratique, il paraît tendre à faire rentrer 
les conseils de la prudence dans les règles de l'habileté (« les impératifs hypo- 
thétiques contiennent simplement des principes de l'habileté ». V, p. 90); il 
remarque en outre que les règles universelles d'habileté impliquées dans les 
principes de l'amour de soi sont des propositions techniques (nous avons vu 
que dans la Grundlegung les impératifs de l'habileté sont dits techniques), et 
(ju'à ce titre elles sont théoriques, non pas essentiellement [)ratiques : elles ne 
concernent pas en efTet la détermination de la volonté en elle-même; elles 
fournissent seulement à cette volonté, quand elle veut une certaine fin, la 
connaissance des moyens propres à l'atteindre (V, p. 26-27). On dirait donc 
que Kant, en même temps qu'il fait rentrer tous les impératifs hypothétiques 
dans le genre de l'habileté, établit entre les impératifs hypothétiques et l'impé- 
ratif catégorique la même distinction qu'entre les principes théoriques simple- 
ment appliqués, par suite techniques, et les principes spécifiquement pratiques. 
Les ouvrages ultérieurs paraissent présenter encore plus nettement sous cette 
forme le caractère général des impératifs hy[)olhétiques et leur rapport à l'im- 
pératif catégorique. Ainsi dans X Introduction de la Critique de la faculté 
de juger, Kant distingue les principes techniquement pratiques et les principes 
moralement [)ratiques ; les premiers, « qui sont ceux de l'art et de Ihabileté 
en général, ou encore de la prudence, considérée comme une habileté à avoir 
de l'influence sur les hommes et sur leur volonté », se rapportent à la philoso- 
phie théorique ; ils montrent comment la volonté peut produire un elîct selon 
les règles de la causalité naturelle ; au contraire les principes moralement pra- 
tiques concernent la détermination de la volonté en elle-même, indépendam- 
ment de toute fin préalable, et appartiennent à la philosophie pratique 
strictement entendue (V, p. 177-178). De même, V Introduction de la Méta- 
physique des mœurs renvoie à la philosophie théorique tout ce qui dans la 



352 



LA rHTLOSOPIIlE PRATIQUE DE KANT 



pératlf catégorique représente une action comme nécessaire 
objectivement, sans rapport quelconque à une condition ou 

conduite est airalre d'art et réserve à la philosopliie pratique rétablissement des 
lois propres de la volonté (VII, p. i4-i5) ; elle lait correspondre à la distinction 
des impératifs inconditionnés et des impératifs conditionnés celle des impéra- 
tifs pratiques et des impératifs techniques (p. 18-20). Cf. ileinze, Vorlcsun- 

gen Kants, p. itu [04il- 

Partant de là, on a soutenu qu'il sétait produit sur ce sujet dans la pensée 
de Kant une transformation, d'ailleurs juste, mais dont la conséquence logique 
serait la ruine de la doctrine des impératifs. D'une part, en effet, les impératifs 
hypothétiques, d'abord ramenés à une seule espèce, aux impératifs de l'habi- 
leté, puis résolus en propositions théoriques, ne méritent plus le nom d'impé- 
ratifs ; ce sont dos formules des nécessités naturelles ([ui enchahicnt les déter- 
minations de la volonté aux besoins et aux désirs (ju'elle tend à satisfaire : ce 
sont des lois, au sens scientifique et vraiment rationnel. Mais d'autre i)art, les 
impératifs catégoriques ne sont pas des lois; le fait de commander à une 
volonté, même sans condition et sans réserve, n'implique en soi rien d'univer- 
sel, suppose mémo plutôt une décision d'espèce, et arbitraire (Cari Stange, /><?/• 
/ie<^riffdera hypotlietischeti Imperative » in der Ethik Kants, kantstudicn, 
IV,^p. 232-2'i7; Einleitung in die l-Ahik, I (1900), p. 120, p. i3()-i3i). 

Cependant il est inexact de parler de transformation dans la pensée de Kant 
sur ce sujet; car, dans la Criindlcgung, la prudence, au sens le plus strict, est 
détlnic « l'habiloté dans le choix des moyens qui peuvent nous conduire à notre 
plus grand bien-être i>ossiblo » (IV, p. '}X)\)\ en outre le rapport est déjà bien 
marqué entre les règles de l'habileté et les propositions théoriques de la science 
(p. 203). On ne peut même pas dire que la Critif/ue de la raison pratique 
ait ramené décidément à l'unité les deux espèces d'impératifs hypothétiques, 
puis(iue la Préface maintient la distinction des impératifs en principes de 
détermination prohiématiffurs, assertorif/ues et apodictit/ues (\ , p. n, 
note). Et l'on peut observer d'autre part que dans la Critique de ta raison 
pure (III, p. 5^3) se trouve déjà la distinction simplifiée de l'activité pratique 
de l'homme en habileté et en moralité. En réalité les rapports entre ce que 
Kant entend par prudence et ce qu'il entend jtar habileté ne sont [)as toujours 
constants, et il semble qu'il y ait tantôt un objet de la prudence distinct de 
celui de l'habileté, tantôt un objet de l'habileté beaucoup plus général que 
celui de la prudence, et le com[>renant comme un cas [)articulier (V. Grand- 
lei^ung, IV, p. 204, note; Starke, Kants Mensclienkiinde, p. 4-5). Peut-on 
dire que Kant ait ramené la prudence à l'iiabileté ? Mais V Anthropologie qu'il 
a publiée, et qui se propose de déterminer l'usage le plus habile que l'iiommo 
puisse faire de ses connaissances, est intitulée « au point de vue pragmatique », 
non au point de vue technique. Il semble en définitive que Kant n'ait ramené 
les conseils de la prudence aux règles de l'habileté que lorsqu'il considérait 
surtout les procédés de culture également imlispensables à la recherche éclairée 
du bonheur et au dévclo|)pement des a[)titudes humaines en général, mais qui! 
ait plutôt fait du besoin de bonheur le stimulant de l'habileté, sauf à admettre 
que la culture par laquelle s'acquiert et se fortifie l'habileté est souvent eu 
conflit avec le bonheur individuel et n'assure tous ses avantages que dans l es- 
pèce. Mais de toute façon il ne paraît pas avoir entièrement résolu les impéra- 
tifs hypothétiques dans des lois théoriques n'exprimant que des nécessites 
naturelles ; si ces impératifs ne sont pas prati(iues au sens strict du mot, ils le 
restent en un sens large ; ils expriment l'usage de certaines propositions théo- 
riques par une volonté, qui ne se borne pas à poursuivre certaines fins inevi- 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS 353 

à une autre fin, comme bonne en soi '.lia trait, non pas 

tables, ou simplement possibles, mais qui doit encore les poursuivre selon la 
raison : voilà pourquoi ils se traduisent par le verbe « sollen », non par le 
verbe « niûssen ». Kant a pu dire que les impératifs hypothétiques ne sont 
pas des lois, mais simplement des préceptes pratiques, parce que des lois de la 
volonté doivent la déterminer comme telle indépendamment de toute inclina- 
tion ou de toute fin présupposée en elle ; seulement il a toujours soutenu que 
sans être des lois, ils viennent cependant de la raison, hors de laquelle il n'y a 
que des mobiles subjectifs et contingents, non des maximes et des règles. — 
Quant à prétendre que la notion d'impératif ne comporte aucune universalité, 
et que par suite un impératif catégorique ne peut être une loi, c'est abuser de 
la métaphore enveloppée dans le mot, et c'est oublier que la notion d'impératif 
a été dégagée par Kant du contlitqui peut exister et qui existe en fait chez un 
être raisonnable fini entre sa raison et sa sensibilité. 

I. C'est une des objections adressées à Kant avec le plus d'insistance, que 
celle qui invoque contre sa doctrine l'autorité despotique qu'il aurait conférée au 
devoir, et qui voit là une simple reproduction ou transposition des façons de 
couimander du Décalogae. Schopcnhauer s'est plu particulièrement à déve- 
lo[)per celte objection. Il note que le premier exemple donné par Kant : tune 
mentiras point, du sollt (sic) nicht lUgen transcrit littéralement la formule 
biblique selon la traduction allemande consacrée. « A l'introduction en morale 
du concept de loi(Gesetz), àe précepte (Vorscitrift), de devoir (SoU),]e ne 
connais d'autre origine que celle-ci, qui est étrangère à la philosophie, le déca- 
logue de Moïse... Quand un concept ne peut se réclamer d'une autre origine 
([ue celle là, il ne saurait de but en blanc s'imposer en intrus dans l'éthique 
philosophique ; mais il doit être repoussé jusqu'à ce qu il se présente accrédité 
par une preuve régulière » {Ueher die Grundlage der Moral, p. 5oi-5o2 ; 
V. aussi un peu plus loin p. 5o2, p. 5o5). C'est pour une part dans le môme 
esprit que M. Fouillée examine la morale kantienne dans sa Critique des 
systèmes de morale contemporains : « Kant persiste à faire du devoir un 
impératif catégorique, un ordre absolu, une loi despotique émanée d'un Sinai 
intelligible » (p. 3o()). « Le kantisme est la religion hors des limites de la 
raison; Kant est le plus sublime et le dernier des Pères de l'Église » (p. 4o4). 
— M. lirochard dit pareillement: « Kant a eu le tort de ne [Joint soumettre à 
la critique l'idée fondamentale de sa doctrine... Fonder le bien sur le devoir, 
laire précéder l'idée du bien de l'idée d'un commandement absolu et injustifié, 
dire que l'impératif catégorique est en dernière analyse un sic solo, sic jubeo 
ou une consigne arbitraire, c'est une gageure que Kant a bien pu tenter, mais 
qu'il paraît difficile de tenir jusqu'au bout. En tout cas c'est une question de 
savoir si, en posant ainsi le problème, ce grand esprit n'a pas été dupe d'une 
illusion, et si, voulant constituer une science purement philosophique et ration- 
nelle de la morale, il n'a pas pris pour point de départ une idée toute reli- 
gieuse que lui suggérait son éducation protestante » {La morale ancienne et 
la morale moderne, WexuQ Philosophique, LI, 1901, p. 8-9; v. aussi La 
morale éclectique, \\Q\ne Phil., LUI, 1902, p. i3i-i33). 

Peut-être n'est-il pas sans intérêt d'observer tout d'abord qu'entre sa doc- 
trine et le Décalogue Kant a eu j)lutôt conscience d'une opposition profonde ; 
•e Décalogue, tel qu'il est compris dans la foi juive, est lié à un système théo- 
cratique ; s'appuyant sur l'autorité extérieure, il ne réclame aussi que l'ob- 
servance extérieure et ne fait appel qu'à des sanctions extérieures ; c'est au 
chnslianisme qu'il revient d'avoir introduit le principe intérieur de l'intention 
morale {Die Religion, VI, p. 224 sq.). Cependant Kant semble justifier le 

Dl-LBOS. 23 



35A 



LA PHILOSOPHIE PRVTIQIE DE KA^T 



à la matière de l'action et aux conséciucnces qui y sont 
liées, mais à la forme de l'action el à l'intcnlion dont elle 
dérive, quel qu'en soit le résultat eirectifou éventuel. Il est 
apoilirl'Kjnement prallrjue, ou moral : il énonce les ordres de 
la moralité, llègles de l'habileté ou conseils de la prudence, 
les impératifs Inpotliétiques permettent qu'on s'ailVancliisse 
de leurs commandements, puisciue la fin qui eu est la con- 

reproche (lui lui a été fait quand il exprime l'autorité de la loi par le sic r«/o. 
sic iuheoŒrittk der pvaktischcn Veinunit, V, p. 33). ou quand il dit 
encore • « l/impéralif caté-orique. d'où procèdent dictatorialement ces lois, ne 
saurait entrer dans la tète de ceux qui ne sont accoutumés qu aux explications 
nh>sioloLM(iues, bien qu'ils se sentent eux-mêmes irrésistiblement contraints par 
\u\\uru^'encHelue, Vil, p. 180). Selon Kant, dit Paul Janel. « le devoir est 
sa raison à lui même, l.a loi est la loi. SU pro ralinne voluntas. ^lais une loi 
qui n'est qu'une loi, qui commande sans domier de raison, est toujours quehpie 
chose d'arbitraire ... La loi du devoir, s'imposant à la volonté sans dire pour- 
quoi, ne serait encore qu'une tyramiie » {La Morale, icS;'», p- »3)- >la's le 
lit pro ratione voluntas ainsi ajouté ou sous-entendu, c esta dire 1 identiti- 
cation du devoir à un décret absolu, est une interprétation de la pensée kan- 
tienne tout à fait inexacte, même quand on la rencontre chez des adeptes de 
rimpératir catégorique (V. Vallier, De l'inlention monde, pn)). \^c sic 
i'olo, SIC fiiheo ne s'adresse qu'à la sensibilité, à lacjuelle et al encontre de 
laquelle il signifie la l.)i de la raison. On est trop porté à regarder l imperalil 
caté-orique comme le dernier mot de la doctrine kantienne. i\ien de plus 
inexact II n'est qu'une formule plus précise du problème lui-mcme, qui est 
iustement de rechercher comment un impératif catégoruiue est possible ; il 
n'est donc pas, tant s'en faut, la solution finale. Loin de présenter le devoir 
comme une loi sans raison, Kant se proi>ose au contraire de le londer en raison 
contre ceux-là même « qui ne sont accoutumés qu aux ex|>lications physiolo 
-iques )) — Cf Km. Boutroux, /.a morale Je haut et le temps présent. 
îievue de Métaphvsique et de Morale, \II, 190^4, p. 529-530. — Ch. Reiiou 
vier, Kant et Scliopenhauer, Critique philosophique, 9'' année, 1880, 1, p. l>.) 

D'un tout autre point de vue, tierbart, tout en louant beaucoup Kaiil 
d'avoir répudié l'eudémonismc {liede, geludten an Kant's Cehiirtsta^, 
\Verke,éà. Kehrbach, lil, i>. (S^y-o \ Bemerhuniren iiber die Ursacken, 
^yelche das Lunerstandmss, etc., 111, p. i^'^5), même d avoir vu que ce 
n'est pas une matière de la volonté, mais seulement la forme qui peut être 
robiet de déterminations morales {Ceburtstagsrede, lit, p. 70 ; ^»'Y.'/ '.^*^,r 
II p 5i^). lui reproche d'avoir posé originairement le devoir et l imperati! 
catégorique; l'impératif catégorique a le grand défaut de supposer une scission 
de la volonté en volonté qui commande et en volonté qui obéit {All-emeiih' 
nraklische Idulosophie, II, p. 337-338; I/andschriftlirhe fiemerkun^en. 
11 p '168; Bemerkungen ùher die Ursac/ien, etc., III, p. 23b) et d ein- 
prunler sa forme à la logique (lieplik, etc , II, p. 5i4). - Cependant le 
dualisme dont Kant est parti, outre qu'il ne s'est pas exprimé dans le sens que 
lui prête Ilerbart, pourrait sans doute être défendu comme plus [.roche (K'"' 
données de la conscience morale que l'idée d'un vouloir homogène et absolu- 
ment égal à tout autre vouloir. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 355 

dition est laissée à la décision arbitraire de la volonté. Au 
coniraire, l'impératif catégorique, parce qu'il commande à 
la volonté indépendamment de tout but, la lie immédiate- 
ment, sans admettre en droit la possibilité d'une détermi- 
nation opposée, à l'action qu'elle doit accomplir: par où 
il apparaît qu'étant seul inconditionnellement nécessaire*, 
il est seul proprement une loi", tandis que les impératifs 
hypothétiques sont simplement des principes ^. 

Le problème capital qu'il nous faut résoudre est celui-ci : 
comment un impératif catégorique est-il possible? La signi- 
fication et la portée de ce problème seront plus claires, si 
nous nous demandons par contraste comment sont possi- 
bles des impératifs hypothétiques. Le caractère que nous 
avons à explicjuer dans tous les impératifs, quels qu'ils 
soient, c'est la contrainte qu'ils exercent sur la volonté. Or 
il nous est aisé de rendre compte de ce caractère, quand il 
s'agil des impératifs hypothétiques. C'est ainsi que les 
impératifs de l'habileté supposeut simplement que qui veut 
lafin veut les moyens ; ils partent du concept préalable d'une 
iin poursuivie par une décision plus ou moins arbitraire, 
et ils en déduisent le concept des moyens qu'il faut raison- 
nablement employer pour l'accomplissement de cette fin ; 



1. Schopenhauer soutient que l'idée d'un devoir inconditionné, du moment 
qu'elle est séparée de toute hypothèse théologique, est une contradictio in 
adjt'cto ; un devoir n'a de sens que par son rapport à une menace de châti- 
ment ou à une promesse de récompense ; nul n'accepte un devoir sans salaire; 
toute obligation acceptée crée un droit (^Ueher die Grundlage der Mo- 
rfd, p, 5o2-5o5 ; Die ÏVelt, 1, p. 356, p. C62-GG3 ; Neue Paralipomena, 
Kd. Grisebach (lieclam), p. i55). — Sur cette façon évidemment très restric- 
tive d'entendre le terme de devoir pour le rendre incompatible avec l'idée de 
l impératif catégorique, v. Zange, Ueber das Fundameiit der Ethik, p. 2/1, 
et Otto Lehmann, Ueher Kant's Principien der Ethik, etc., p. 79-100, 

2. La Critique de la raison pratique verra dans l'impératif catégorique 
plutôt une sorte d'expression ou d'a[)plication de la loi que la loi incondition- 
née elle-même. Du reste Kant dira ailleurs expressément que l'impératif caté- 
gorique se distingue d'une loi pratique en ce que celle-ci représente la nécessité 
d'une action en elle-même, sans décider si cette action est intrinsèquement 
propre au sujet et nécessairement produite par lui, comme c'est le cas chez 
un être saint, ou si elle n'est pas ntkessairement réalisée, comme c'est le cas 
chez l'homme (Metaphrsik der Sitten, Einleitung, VIÏ, p. 19). 

3. n , p. 261 sq. 



;5G 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>iT 



FONDEMENTS DE LA AlÉT VPIIYSIQUE DES MŒLRS 



357 



alors même que ces moyens impliqueraient des connais- 
sances synthétiques, ils n'en resteraient pas moins reliés à 
la fin par un rapport purement analyticpie : un rapport 
analytique, n'ajoutant rien à un concept, n'exige pas non 
plus d'éclaircissement particulier. 

11 en est de même, au fond, des impératifs de la pru- 
dence: ils ne ditlerenl de ceux de l'habileté qu'en ceci, 
qu'ils partent du concept d'une lin réelle, poursuivie par 
une inchnatlon naturelle et irrésistible. Sans doute le bon- 
heur, quoiqu'il soit universellement désiré, n'est pas l'objet 
d'une notion claire et déterminée, et il ne comporte sou- 
vent par suite que des moyens également peu précis et 
peu définis : mais cette indétermination ne change pas la 
nature du lien par lequel la volonté rattache dans ce cas les 
moyens à sa fin: si le bonheur ainsi que les moyens d'y 
arriver pouvaient être exactement connus, il n'y aurait à 
cet éo^ard aucune différence entre les impératifs de l'habi- 
leté et ceux de la prudence. La même exphcation vaut 
donc en principe pour les deux espèces'. 

Mais limpéralif catégorique ne se borne pas à prescrire 
un acte logiquement présupposé dans un vouloir antérieur : 
il lie véritablement la volonté à la loi, au lieu de lier sim- 
plement, sous l'apparence de la loi, la volonté à telle de 
ses déterminations matérielles: par conséciuent aussi, il lie 
la volonté à la loi, non par les actions particulières que la 
volonté accomplit, mais parla maxime qui sert de principe 
à ses actions. Or cette liaison originale, qui n'est pas plus 
une donnée d'expérience qu'une relation analytique, com- 
ment en rendre compte? 

Avant d'en poursuivre la raison, il faut en rappeler le 
sens et en fixer la formule. Le concept de l'impératif caté- 
crorique ne suppose aucune condition extrinsèque mais il 
suppose intrinsèquement, outre la loi, la nécessité que la 
maxime, c'est-à-dire le principe subjectif de notre action, 

I. IV, p. 265-267. 



soit conforme à cette loi. Or ce qui est le propre d'une loi, 
c'est l'universalité : l'impératif catégorique ne peut donc se 
définir que par l'universalité de la loi, à laquelle la maxime 
de la volonté doit se conformer. Il s'énoncera ainsi : Agis 
nnlqnemcnt (Vaprès la maxime qui fait que ta peux vouloir en 
même temps quelle soit une loi universelle^ 

Cette détermination de l'impératif catégorique n'intro- 
duit ni fins, ni motifs qui soient empruntés à l'expérience, 
et dont la représentation resterait inévitablemeni subjec- 
tive : elle est exclusivement formelle. Mais à supposer qu'elle 
soit propre à signifier comment nous devons agir, peut-elle 
spécifier ce que nous devons faire ? Dépourvue comme elle 
l'est de tout contenu matériel, comment pourrait-elle faire 
sortir d'elle les diverses applications de l'impératif catégo- 
rique'.^ 11 faut cependant, si elle n'est pas vaine, qu'elle 

] IV, p. 267-269.-011 a souvent fait valoir contre cette règle de Kant l'idée de 
l'individualisation progressive ou nécessaire de la conscience. D'après Simmel, 
par exemple, Kant aurait dû séparer la forme impérativedu devoir de la forme 
de l'universalité, qui ne tiennent l'une à l'autre qu'en raison de l'origine sociale 
du commandement moral ; une plus grande dilïerenciation dans les rapports 
humains, un sentiment croissant de plus hautes nécessités idéales enlèvent au 
critérium de l'universalité une bonne part de sa valeur; au surplus ce critérium 
exchit de la considération de l'aclc les éléments qui le définissent dans les cas 
particuliers. Einlpitung in die MoraUissenschaft. II, p 20 sq , p. 5o sq. — 
Mais Simmel interprète trop la pensée kantienne comme si elle devait néces- 
sinrement appuver un jugement universel sur un jugement simplement col- 
lectif; il parait croire en outre, bien à tort, que l'universalisation de la maxime 
ne peut porter que sur les éléments les moins spécifiés de l'acte ; elle doit 
comprendre de l'acte en réalité tout ce par quoi il donne lieu à une qualifica- 
tion morale dans une circonstance donnée. Enfin la règle de l'universalité ne 
serait incompatible avec la transformation des rapports humains que si elle avait 
prétendu définir matériellement une fois pour toutes la nature de ces rapports : 

ce qui n'est pas le cas. ^ \r ^ \ r\ 

2. Ce £?enre de difficulté a été de bonne heure opposé à Kant. V . Joh. Lhr. 
Zw-anziger, Commentar uhcrUr. Prof. Kants Kritik d . pr. Vernunft, 1794, 
p. ^,0 sq. — Schleiermacher, GvundUnien einer Kritik der hishert-;en 
Sillenlehre. Philosophisclie Sc/niften, I, p. 97-98. — Herbart, >^/';- ^-^/"J 
vo// der Freiheif des menschlichen Willens, Vierfer Bnef, Ed. Kehrbach, 
X, p. 25^1. — Beneke, Crundlei^ung zur Physik der Sitteu, 1822, p. 27- 
l^\, _ Hartmann, Pltdtiomenolo^iie des sittlichen fie^vusstseins, 1879, 
p. rv')9. — \ . les auteurs ot les ouvrages cités dans les notes suivantes concer- 
nant les formules de limpératif catégorique et leur application. — Sur ce pro- 
blème général de la détermination du devoir dans le kantisme, v. une critique 
d'ensemble dans A. Fouillée, Critique des systèmes de morale, p. 197-239. 



358 



L\ PHILOSOPHIE PRVTIQIE DE KA>T 



enferme le principe de tous les devoirs'. N'est-il pas inévi- 
table que, pour ne point récuser son rôle, elle s'adjoigne 
par des procédés plus ou moins détournés des éléments 
étrangers, même des notions empiriques, au détriment de 
sa pureté ^ 

Mais avant tout il est nécessaire de savoir comment 
Kant concevait la question à résoudre. 11 ne s'agissait nul- 
lement pour lui de déduire nos actions, en ce qu'elles ont 
de matériel, de la forme d'une législation universelle -; il 
s'agissait de déterminer par cette forme uniquement les 
maximes dont doivent procéder ces actions pour être qua- 
lifiées de morale, et d'indiquer du même coup le critère qui 
permet de les reconnaître comme telles. Or là-dessus il 
s'est inspiré plus ou moins inconsciemment de la philoso- 
phie rationaliste traditionnelle: il en a seulement épuré les 
procédés et interprété les règles selon l'esprit de son criti- 
cisme. 

En eflet, dans mainle doctrine rationaliste, la déduclion 
des devoirs s'opérait [)lus ou moins aisément grâce au rap- 
prochement ou à l'idenlification de certains concepts. Par 
exemple, l'idée que la moralité est un accord avec soi- 
même ou avec l'ordre de la nature, y était étroitemenl liée 
a l'idée que le système des choses exprime la loi de notre 
conduite, qu'il conforme les conséquences de nos actes à 
leur valeur, ([ue par suite, coniui dans sa vérité et accepté 
à ce titre, il représente la direction idéale de notre vouloir, 
en même temps qu'il fonde la certitude de l'utilité ou de la 
bienfaisance des actes acconq)lis sous son empire. Cepen- 
dant, malgré l'apparente homogénéité de ces divers con- 
cepts, les doctrines de ce genre tendaient inévitablement et 
aboutissaient souvent en fait à l'empirisme et à un certain 
formalisme: à l'empirisme, en ce que la détermination des 
devoirs, loin d'être réglée par une notion de rutililé uni- 

2. « Tous les cas qui se préscnlerit pour des actions [lossiblt-s sont scuIguiciiI 
empiriques. » Kritik d . pr. Ver/iunft, V, p. 72. 



FONDEMENTS DE I.\ ME I \P11 YSIOIE DES MŒUUS 



359 



quement rationnelle, s'y opérait le plus souvent au nom des 
relations d'utiUlé exhibées ou confirmées par l'expérience; 
à un certain formalisme, en ce que la connaissance de 
loidre de la nature, impossible à réaliser par les intelli- 
.rences pour le détail du monde et de la vie, faisait place à 
la simple idée d'un ordre général des choses, servant de 
.Principe ou de modèle à la détermination de la volonté. 

Or, si Kant est peu disposé à accepter ce syncrétisme de 
.'oncepts divers, surtout avec les expressions dogmatiques 
(luil revêt, il n'en a pas moins retenu la conviction de cer- 
lains rapports entre l'idée de la législation pratique, celle 
,\'uu accord de la volonté avec elle-même, celle d'un ordre 
universel de la nature, et celle même d'une utihté finale 
(l.s actes conformes à cet ordre. Et bien qu'il ail distmgué 
entre les usages à faire de ces diverses idées, et qu il en ait 
usé autrement, il en a suivi d'une certaine façon le courant, 
(luand il a voulu montrer comment de l'impératif unique 
précédemment énoncé on peut (( déduire comme de leur 
pilncipe tous les impératifs du devoir ». 

Il est possible, en eflet, dès que l'on conçoit une loi uni- 
verselle, de concevoir en même temps une nature, puis- 
qu'une nature, au sens formel de ce mot, exprime l exis- 
trnce des objets, en tant qu'elle est déterminée par des 
lois. Comme nous savons qu'alors l'existence des objets 
e4 garantie par les lois mêmes, nous pourrons rechercher, 
pour ce qui est de nos actions, si la maxime dont elles 
procèdent peut, convertie en loi, leur conférer une existence 
en quelque sorte objective, et constituer avec elles comme 
un ordre de la nature. Au cas où il apparaîtrait que les 
maximes de la volonté ne peuvent, universaUsées, constituer 
un tel ordre, c'est qu'elles seraient mauvaises. D ou cette 
nouvelle faconde traduire l'impératif: Agis comme si la 
maxime de ton action devait par ta volonté être érigée en loi 
aniverselle de la naturel 



I. IV, p. 269. 



36o 



LA PHILOSOPHIE PRATIOIE DE KANT 



Kanl cherche à vérifier sa formule par quatre exemples, 
ordonnés, selon la division, admise de son temps, des 
devoirs en devoirs envers soi-même et devoirs euAcrs les 
autres hommes, devoirs parfaits et devoirs imparfaits. II 
est loin d'avoir développé ces exemples avec une entière 
clarté, et il les a exposés ainsi à des méprises assez excu- 
sahles comme à des ohjections assez spécieuses. 

Voici, dit-il d'abord, un homme qui réduit au désespoir 
par nne série de malheurs a pris la vie en dégoût: lui est-Il 
permis d'y mettre lin par le suicide.^ Sa maxime serait dans 
ce cas la suivante : par amour de moi-même, je pose en 
principe dahréger ma vie, si en la prolongeant j'ai beau- 
coup plus de maux à en craindre que de satisfactions à en 
espérer. Ainsi entendu, l'amour de soi peut-il devenir une 
loi universelle de la nature? A coup sur, non. Car (( une 
nature dont ce serait la loi de détruire la vie même juste 
par le sentiment dont la fonction spéciale est de pousser au 
développement de la vie, se contredirait elle-même, et, 
pai' suite, ne subsisterait pas comme nature' ». En d'autres 
termes, il est inq)ossiI)le de concevoir un ordre de la nature, 
dont la loi serait la maxime d'une volonté qui. selon les 
circonstances contingentes et les impressions subjectives, 
tournerait contie la vie la disposition fondamentale à 



vivre ^ 



I. IV. p. 370. 

3. Selon Hegler {Die Psychologie in hauts Kthili, p. 98-99). on évite la 
contradiction logique signalée par Kant en observant que la détermination de 
l'amour de soi tend, non pas à conserver la vie purement et simplement, mais 
à obtenir de la vie le plus de jouissance possible : d'où, logiquement, la possi- 
bilité de se décider au suicide dès que la vie necontient plus, au lieu do promesses 
de bonheur, que des menaces de peines. — Mais lleglcr a d'abord littéralement 
mal compris les explications de Kant. Kant n'a pas dit que l'amour de soi ait 
la charge de la conser\ation de la vie ; il a (Jit qu'en acceptant l'amour de soi 
comme maxime, et comme maxime qui dans tel cas pouvait porter au suicide, 
on faisait un usage nrhitraire du sentiment qui nous [)Ousse au développement 
de la vie. si bien qu'une telle maxime ne saurait jamais, sans contradiction, 
être érigée en loi de cet ordre régulier et durable qu'on appelle une nature. 
Que ce soit là la pensée de Kant, c est ce (pii résulte de l'exposition du même 
exemple dans la Critique de lu raison pratif/ue. « De même la maxime que 
j'adopte à l'égard de la libre disposition de ma vie est sur le champ déterminée, 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS 



36l 



Considérons maintenant un homme qui est poussé par 
la ^éne où il est à emprunter. Il sait qu'il ne pourra pas 
ren^dre l'argent dont il a besoin si on le lui prête; mais il 
sait aussi que s'il ne promet pas de le rendre, jamais per- 
sonne ne le lui prêtera. Supposons qu'il se décide selon la 
maxime suivante : quand je suis à court d'argent, j'en 
emprunte, et je promets de le rendre, tout en sachant que je 
n'en ferai jamais rien. Une telle maxime, inspirée par l'amour 
de soi ou par l'intérêt personnel, peut-elle devenir une loi 
universelle de la nature? Pas davantage, et la contradiction 
se manifeste ici encore. « Car l'universalité d'une loi, selon 
la([uelle tout homme se croyant dans le besoin pourrait pro- 
mettre n'importe quoi, avec l'intention de ne pas tenir sa 
promesse, rendrait impossibles les promesses elles-mêmes, 
et l'objet que l'on se propose d'atteindre par leur moyen ; 
personne, en elVet, ne croirait plus à ce que l'on lui promet, 
et tout le monde rirait de pareilles démonstrations, comme 
de vaines Icintes'. » Autrement dit, la maxime d'une 
fausse promesse est incapable de devenir uneloi de la nature, 
paice qu'elle se contredit elle-même; il est, en effet, con- 
tradictoire de vouloir des promesses, qui, en elles-mêmes, 
iiupliquent la sincérité dans les rapports, et, cependant, 
par intérêt personnel, de les vouloir fausses, c'est-à-dne 
destructrices de cette sincérité : voilà en quel sens une 
lausse promesse rend impossible en droit toute promesse. 
Et nous pouvons observer qu'en fait le résultat des fausses 

(lès que je me demande comment elle devrait être pour qu'une nature dont 
elle serait la loi put subsister. Évidemment personne ne pourrait dans une 
telle nature mettre arbitrairement iin à sa vie, car un pareil arrangement ne 
serait pas un ordre de choses durable. » (V, p. 47' ^^xr aussi p. 73.) — Hegler 
ajoute que si l'on peut admettre comme contradictoire la maxime par laquelle 
on se détermine au suicide, c'est sans avoir besoin de la convertir en loi 
(le la nature: le détour est inutile; le suicide, selon l'exemple de Kant, 
dérive de la tendance à la vie et cependant il supprime radicalement cette 
tendance. — Ici encore Hegler me paraît mal inter[)réter la pensée de Kant. 
Il n'y a pas contradiction entre la tendance à la vie. empiriquement considérée, 
o\ le suicide, si l'on ne considère pas la tendance à la vie comme l'objet 
d'une volonté qui veut en même temps constituer un ordre de choses durable. 
1. IV, p. 370. 



362 



I,A PHILOSOPHIE PRVTinri: DE RVNT 



promesses ne poiil r\vc que d'éveiller la défiance, qui esl 
cause qu'on n'y croil plus'. 



T. Kant a rapporlt- cet cx(.'m{>lc sons des formes semblables ou analogues, 
soit encore dans les Fondements, soit dans la Criti(/ue de la raison pra- 
tique. i( Posons-nous, par exemple, la question suivante : Ne j)uis-je pas, quand 
je suis dans l'embarras, faire une promesse avec l'intention de ne pas la 
tenir?... Si je >eu\ résoudre de la manière (|ui soit la plus ra[)ide tout en 
élarït infaillible le problème de savoir s'il est conforme au devoir de faire une 
promesse trompeuse, je n'ai qu'à me poser la question suivante : Serais-jc satis 
iait de voir ma maxime (à savoir de me tirer d'embarras par une promesse 
fallacieuse) prendre la valeur d'une loi luiiverselle (aussi bien pour moi qur 
pour les autres?)... Je m'aperçois bientôt que si je peux bien vouloir le men- 
songe, je ne puis d'aucune façon vouloir une loi universelle qui ordonnerait do 
mentir. Car, avec une pareille loi, il n'y aurait plus, à vrai dire, de promesses ; 
il serait vain en effet de déclarer ma volonté toucbanl mes actions futures à 
d'autres bommes, qui ne croiraient pas à celte déclarai ion, ou qui, s'ils y ajou- 
taient foi étourdiment, me j>aieraient exactement de la même monnaie : de 
telle sorte que ma maxime, du moment qu'elle serait érigée en loi universelle, 
se détruirait elle-même nécessairement. » {^(irundleyiung, l\ , p. 250-251.) 
— « Je me suis fait, par exemple, une maxime d augmenter mes ressources 
par tous les movens surs. J'ai maintenant entre les mains un dépôt, dont lo 
propriétaire est mort sans laisser aucun écrit à ce sujet. C'est naturellemeiil 
le cas de mettre en pratique ma maxime. A présent je veux seulement savoir 
si cette maxime peut avoir aussi la valeur d'une loi pratique universelle. Je 
l'applique donc au cas actuel, et je me demande si elle pourrait prendre la 
forme dune loi, par suite, si je pourrais bien par une maxime instituer en 
même temps la loi suivante : il est permis à cbacim de nier un dépôt, quand 
personne ne peut prouver qu'il lui a été confié. Je m'aperçois aussitôt qu'un 
tel principe se détruirait lui-même comme loi, parce rju'il ferait qu'il n'y aurait 
plus de dépôt. » ÇÂritik der praktischen Vernu/ifl, V, p. 28-2().) — « Si 
je veux soumettre à l'épreuve de la raison pratifjue la maxime que j'ai l'inten- 
tion de suivre quand je porte un témoignage, je considère toujours ce qu'elle 
serait, si elle avait la valeur d'une loi universelle de la nature. Il est évident 
qu'une telle loi contraindrait cbacim à dire la vérité Kn elVêt. que des dépo>i 
lions soient données comme probantes, tout en étant inlenlioimellement fausses, 
c'est ce qui ne peut s'accorder avec l'universalité du ne loi de la nature. » 
(Ihid., V, p. 47) 

On a maintes fois objecté à l'explication donnée par kanl dans cet exemple 
qu'elle fonde l'immoralité de l'acte non sur la contradiction intrinsèque de la 
maxime ériirée en loi avec elle-même, mais sur la contradiction tout extrin- 
sèque des conséquences de l'acte avec le dessein de la volonté. Cette considéra 
lion des conséquences est appariie comme une dérogation au rationalisme |>nr 
de la morale kantienne, puisqu'elle n'est possible que par l'observation empi 
rique du contre-coup de nos actes dans la vie sociale, et comme une grave 
altération de l'idée du pur devoir, puisqu'elle send)le avoir |»our principal objet 
de démontrer que l'égoïsme qui a inspiré la maxime est un égoïsme impru 
dent, exposé à être puni par o'i il a péché. Selon Scbopenbauer, la conversion 
de la maxime en loi universelle signifie simplement ceci, que dans le rapport 
que j'ai avec une action inspirée par une telle maxime, je «lois me considérer 
non seulement comme actif au moment présent, mais encore comme éventuel- 
lement passif à d'autres moments : la contradiction inhérente à la maxime 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MOEURS 



363 



Supposons en troisième lieu un homme doué de talents 
naturels, qui, s'ils étaient cultivés, feraient de lui un être 

immorale veut donc finalement dire que si ma volonté édictail aujourd'hui, 
avant le nMe actif, la maxime du mensonge, plus tard, quand elle aurait le 
rêle passif, elle révoquerait son édit, et ainsi se donnerait à el e-njieme 
„n démenti. {Ueher die Crundlage der Moral, p. 536-o4o; Die \Velt,U 
665-066 ) Apres Schopenhauer bien des critiques ont soutenu, avec des 
nuances différentes, que Kant avait fait entrer en ligne de compte, principale- 
ment ou accessoirement, pour le jugement des actes la répercussion certaine 
ou probable de ces actes, telle que l'expérience la révèle, soit sur 1 intérêt 
ind-niduel. soit sur l'intérêt public. (V. St. MiU, f/utilUansme, Trad. Le 
Monnier, p 7. — Kirchmann, FMduteningen zu hauts Grandie j:;an<r, 
i8-5 p 2i-25. — Ed.Zeller, Vorirâge and Abhaudluugeu, III, p. i^4-ib7- 
_'\Vundt, hllhih, 2e éd., 1892. p. 368. — Windelband, Geschiclite der 
neuern Philosophie, II, 1880, p. ii4-ii5. - ioà\ Geschiclite der Itlnk 
in der neueren Philosophie, U, 1889, p. 18. - Hegler, Die- Psychologie 
in Kanls Ethik, p. 99. - Simmel, Kant, p. 97-^)8. - Otto Lehmann, 
Ceher Kants Prinzipien der Ethik and Schopennauers Beurtheilung 
derseibeu, p. 70 sq. - A. Cresson, La morale de Kant, 1897, p. 104-100. 
- Slange, Einleitung in die Ethik, p. i48-i49. - Sclmarz, Derhatio- 
nalismas und der liigorismus in Kants Ethik, Kantstudien, II, p 0»-0o^ — 
Bollcrt. Materie in Kants Ethik, Arcbiv fur Geschichte der Philosophie, 
Mil p /io5 sq., etc.) — Disons d'abord que Kant a toujours voulu distinguer 
sa règle rationnelle d'appréciation des règles simplement utilitaires (pu deh- 
nis^cnt la maxime de la volonté par la considération des conséquences. «... Je 
peux me demander enfin si ce ne serait pas agir plus habilement que de me 
comporter en cette occasion d'après une maxime universelle et de me lairc 
une habitude de ne i>as promeltre sans avoir l'intention de tenir. Mais il m ap- 
paraît bientôt qu'une pareille maxime repose toujours sur la crainte des con- 
scipiences. Or c'est tout autre chose d'être sincère par devoir ou de l être par 
appréhension des conséquences lâcheuses. » (Grand legung, I\ , p. 200.) Lu 
pou plus loin encore (p. 278, note), Kant proteste contre la tendance possible 
à identifier ses règles directrices avec le précepte vulgaire c/uod tibi non vis 
fien, etc. (juste la confusion commise par Schopenhauer). La question est 
donc de savoir si contre son intention expresse, par méprise ou par impos- 
sibilité de faire autrement, Kant a appuyé la règle des actions sur la considé- 
ration utilitaire des conséquences Mais celte considération n'intervient qu en 
dernier lieu pour vérifier extérieurement, si l'on peut dire, non pour soutenir 
la règle rationnelle ; l'impossibilité d'un ordre de la nalure où le mensonge 
serait la loi suffit pour faire rejeter la maxime de mentir ; à cette impossibilité 
qui est intrinsèque se rattache ensuite le fait empirique, que le mensonge 
tourne en fin de compte au détriment de l'indixidu qui le commet ou de la 
société ; le précepte tiiiod tibi non vis fieri, à supposer qu'il soit complet, et 
il ne l'est pas, dérive, selon la remarque expresse de Kant, de la règle ration- 
nelle, et ne la fonde pas (p. 278, note). Seulement il y a heu de relever chez 
Kant une disposition à accepter l'idée souvent soutenue par des doctrines anté- 
rieures, et selon laquelle il y a une concordance profonde entre l'ordre ra- 
tionnel de la nature et les relations réelles d'utilité ; un passage de la Critique 
de la raison pratique en témoigne ; « La lyi'ique de la faculté de juger nous 
préserve de Vcnipirisme de la raison pratique, lequel place les concepts pra- 
iicpies, ceux du bien et du mal, simplement dans des conséquences de 1 expé- 
rience (dans ce qu'on nomme bonheur), bien qu'il soit vrai de dire que le bon- 



364 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



utile à bien des égards. Etant dans une situation aisée, il 

heur et les conséquences utiles en nombre infini d'une volonté déterminée 
par 1 amour de soi, si celte volonté se conslituait elle-même en même temps à 
titre de loi universelle de la nature, pourraient certainement servir de type tout 
à fait approprié au bien moral, mais sans toutefois s'identifier avec lui. » (V, 
p. 74) Mais si Kant relie ainsi la réalité empirique des conséquences utiles à 
l'idée d'un ordre de la nature régi par des lois universelles, il n'en reste pas 
moins que c'est par l'idée de cet ordre, non par l'estimation des conséquences, 
que la maxime immorale, universalisée, se contredit. (V. Kuno Fischer, Ces- 
chichte der neuern Philosophie, V, n, p. -jS. — Raumann, Ueher den 
ivahren Sinn des ohersten Satzos der Kantischen Moral, dans Sechs Vor- 
trdge ans dent Gebiete der praktischen Philosophie, \'è-!\, p. 64-83. — 
V. aussi A. Fouillée, Critir/ue des systè/nes de inorale, p. -.iib sq., qui sur 
ce point défend pour une grande part Kant contre la critique de Sclio 
pcnbauer: critique, note t-il, « souvent superficielle et injuste »). Certains 
des auteurs cités plus haut objectent encore à Kant que sa déduction des devoirs 
n'est pas strictement ralionnelio. puisqu'elle emprunte des traits importaiil- i 
l'expérience. Mais si Kant a prétendu déduire les devoirs de rim[)ératif caté- 
gorique, il n'a pas prétendu en déduire, dans leur fonds matériel, les action^ 
par lesquelles les devoirs s'accomplissent ; il sait bien que ces actions se pro 
(luisent dans le nombre sensible; il n'en considère le contenu que tout autant 
qu'il se rattache à des règles ou à des maximes de la volonté, seuls objets de 
systématisation rationnelle. 

Hegel a criticfué d'un autre point de vue la règle kantienne. 11 observe 
d'abord en thèse générale que la loi morale, telle que Kant l'a conçue, si elle 
prescrit comment il faut agir, n'en est pas moins impuissante à dire ce qu'il 
faut faire dans toutes les circonstances ; elle dit plutôt ce qu'il ne faut pas 
faire ; elle n'est absolue que négativement, non positivement. Enfermée dans 
son identité abstraite, elle tente vainement d'en tirer des déterminations con- 
crètes ; elle n'aboutit qu'à des tautologies. Suint-il. par exemple, de prétendre 
que la maxime de ne pas restituer un dépôt, érigée en loi universelle, rendrait 
tout dépôt impossible ? Mais, peut on répondre, s'il n'y avait pas de dépôts, 
quelle contradiction y aurait-il? Dira-ton que sans dépôts la propriété serait 
dillicile et même finalement impossible à maintenir? Mais la même question 
pourrait se poser pour la propriété que pour le dépôt, et l'on n'aboutirait cri 
dernière analyse qu'à cette utrirmation tautologique ; la propriété, si elle c>t 
propriété, doit être nécessairement propriété. (Ueher die ivissenschaftlichen 
Behandlungsarten des Naturrechts, Verke, ï, p. S^q-Soô ; Vorlesungcii 
iiher die Geschichte der Philosophie, \V, p r)f)'>. — Cf. Caird, The cri- 
tical philosophy of Kant, H, p. i8() sq ) — Effectivement la philosophie «lu 
Kant reste trop critique pour requérir la déduction nécessaire des formes 
d'existence qui donnent lieu à des rapports moraux et à des actions morales : 
elle en admettrait plutôt, >is-à-vis de la raison pratique, la contingence. 

Dans son récent ouvrage (A'rï/j/, p. ()8 102), Simmel, après avoir soutenu 
que le critérium de l'utilité s'introduit d'une façon inexi»licable dans la doctrine 
kantienne, insiste sur ce qu a au contraire d'important et do profond le critérium 
de la rationalité logique de la maxime. Il observe toutefois que si je ne peux 
vouloir comme loi universelle le vol d'un dépôt ou un faux témoignage, la 
contradiction ne se manifeste que tout autant que s'impose à moi par ailleurs 
la valeur de la propriété ou du témoignage ; la règle kantienne ne sert donc 
qu'à éclaircir ot à purifier, non à constituer l'idée de valeurs morales dont le 
principe est ailleurs. — V. aussi Einleitnng in die Moralwissenschnfl, 11. 
p. 69 sq. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 365 

aune mieux se livrer au plaisir que s'appliquer à étendre 



( 



H à iierlectionner ses dispositions natives. Voici donc sa 
nuixirne: pour des jouissances qui m'attirent davantage, je 
renonce à cultiver mes facultés. Cette maxime peul-cUe 
devenir une loi universelle de la nature P Assurément, en 
lin sens, car elle ne se contredit pas, et une nature dont 
elle serait la loi pourrait parfaitement subsister: et, cepen- 
dant, au fond elle ne le peut pas ; car elle est en contradic- 
iimi avec l'idée d'une volonté qui ne se borne pas à respecter 
les conditions logiques d'un ordre de la nature, qui en éta- 
blit aussi essentiellement les conditions réelles et positives. 
En ce sens, l'iiomine qui préfère l'oisiveté à tout eilbrt 
pour se cultiver ne peut pas vouloir que sa maxime devienne 
une loi universelle de la nature ; (( car en sa qualité d'être 
raisonnable, il veut nécessairement que toutes ses facultés 
atleii.^nent leur plein développement, parce qu'elles sont 
capables de lui servir pour toutes sortes de fins possibles, et 
qu'elles lui ont été données à cet elïet' ». Autrement dit, 
la volonté, sous peine de restreindre arbitrairement son 
droit à étabbr un ordre de la nature qui provienne d'elle, 
doit vouloir tout ce qui peut contribuer à rempUr en quelque 
sorte cet ordre : or le développement des facultés Immames, 
en élargissant le chanq) des fuis possibles et en assurant les 
moyens de les réaliser, est par là pour elle un objet néces- 
saire". 

I IV X) 2 '" I 

2'. He'gler (op. cit., p. QQ-ioo) soutient que la maxime ici ne présente de 
contradiction (.ue si l'on interprète et l'on complète la pensée de Kant de la 
façon suivante: la néglii^'ence des facultés et des talents est une maxime con- 
Ira.lictoire parce qu'il est naturel et nécessaire à la volonté de les cultiver en 
vue de l'avenir pour toutes sortes de fins utiles. Il y aurait donc, ajoute Heglcr, 
une application du concept de l'être raisonnable qui va au delà du raisonne- 
ment formel. — Mais Heglcr esiimc à tort que la maxime ici est en opposition 
avec des tendances ou des besoins de l'être raisonnable ; elle est en opposition 
avec l'idée de sa volonté, considérée comme constitutive, par sa forme légis- 
latrice, d'un ordre de la nature, —et d'un ordre de la nature aussi plein que 
Dossiblede réalité pratique, ajouterons-nous volontiers pour dégager le postulat 
implicite de la pensée kantienne. Or ce postulat est une espèce de transposi- 
tion de l'idée rationaliste, selon laquelle la raison requiert pour se satisfaire, 
non pas seulement 1 intelligibilité pure et simple, mais encore le maximum de 



366 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>'T 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS 



367 



Voici enfin un homme dont les affaires sont prospères, 
et qui voit certains de ses semblables aux prises avec de 
grandes didlcultés : il peut les aider; mais il se dit: qu'im- 
porte? Qu'aulrui soit heureux s'il le peut et comme il 
l'entend: je n'attenterai certainement pas à son honheur. 
mais je me réserve de n'y pas contribuer. Une telle maxime 
peut sans doute à la rigueur être conçue comme une loi 
universelle de la nature, et, dans ces conditions « l'espèce 
humaine pourrait sans doute fort bien subsister, même 
mieux assurément que lorsque tout le monde a sans cesse 
à la bouclie les mots de sympathie et de bienveillance, 
s empresse même à l'occasion d'exercer ces vertus, mais 
en revanche trompe dès qu'il le peut, lait bon marché du 
droit des hommes ou y porte atteinte à d'autres égards». 
Mais s'il est possible de concevoir une loi de la nature selon 
cette maxime, il est impossible de la vouloir. (( Car une 
volonté qui prendrait ce parti se contredirait elle-même: il 
peut, en elTet, se présenter bien des circoiLstances oii nous 
ayons besoin de raU'ection et de la sympathie des autres, 
et alors, en vertu de cette même loi issue de notre volonté, 
nous nous enlèverions tout espoir d'obtenir l'assistance que 
nous désirons pour nous-mêmes'. » En d'autres termes, 
un ordre de la nature suppose qu'il y a entre les êtres des 
relations positives et objectives de réciprocité; l'égoïste qui 
reste indiirérent au malheur des autres ne peut donc ériger 
sa maxime en loi de la nature, et c'est pour cela qu'il n'a 
aucun droit, le cas échéant, de compter sur l'assistance des 
autres; il a l'ait de ses semblables des étrangers pour lui'. 

(lélerminations intelligibles. La coiii-idératioii tie l'ulililé, qui intervient ensuite, 
est ici encore comme une vérification extérieure, non une justification de la 
règle, (juoi que dise Lehmann (op. cit., p. 73). 

1. IV, p. 271. 

9. (( Supposons un ordre des choses où chacun verrait avec une parfaite iii 
diirérence les maux d'aulrui, et mettons que tu en fasses partie: y seras tu bien 
avec l'accord de ta volonté!» » (Kriti/c dt-r pralUischen Vernunft, V, p. 73.) 
— « htre bienfaisant, c'est à-dire seconder autant qu'on le peut autrui dans la 
peine et aider à son bonheur, sans en rien espérer en retour, est le devoir de 
tout homme. Car tout homme qui se trouve dans la peine désire être assisté 



Ainsi il faut que nous puissions vouloir que toute 
maxime de notre action devienne une loi universelle de la 
nature. Le caractère de ce pouvoir vouloir ne s'entend bien 
nue si Ton no perd pas de vue que la volonté est essenliel- 
iLMuent pour Kantla faculté d'agir d'après la représentation 
de rèo^les : d'où il suit que la tendance à universaliser la 
inaxiiue est immanente à la volonté même et ne saurait être 
pour elle un procédé indiqué du dehors. 11 s'agit dès lors 
que la règle ne soit pas lausse : elle peut l'être à deux points 

nar ses semblal)les. Or sil manifestait sa maxime, de ne pas vouloir à son tour 
Icourir les autres dans leur peine, c'est-à-dire s'il en faisait une loi universelle 
de permission, pareillement personne, s'il était lui-même dans la peine, ne ui 
apporterait son aide, ou du moins tout le monde serait autorise a la lui relu- 
sir \insi la maxime inspirée par l'amour de soi, si elle est er.gee en loi uni- 
verselle ^e contredit elle-même; par conséquent la maxime de la bientaisance 
envers ceux qui sont dans la peine, cette maxime «lui tend au bien de tous, est 
le devoir universel des hommes, pour cette raison qu ils doivent être consi- 
déré, comme des hommes vivant semblablement côte à cote, c est-a-dire comme 
des êtres raisonnables soumis à des besoins et réunis par la nature en un même 
M'jour pour se prêter mutuellement assistance. » {Tugendlelire, \ II, p. 2O1.J 
- C'est surtout ce dernier exemple que l'on a recuedli pour prétendre que 
Kant n'avait pu établir ses règles d'appréciation morale que sur de§ considéra- 
tions d'utilité « Voilà exprimée, dit Scliopenhauer, aussi clairement quelle 
puisse jamais l'être, la thèse, que l'obligation morale repose pleinement sur une 
\êcuÀcité supposée, qu'elle est ainsi tout bonnement égoïste, qu elle reçoit 
de l'égoisme son sens; car cest l'egoïsme qui, sagement et sous la reserve 
d'un traitement réciproque, se prête à un comprouiis. ..{Ueber die Grund- 

lage der Moral, p. 53^ ; Dio iMt, I, p. ^l>\^''']r^''.'''r''''''\'^^^^ 
logue dans les ouvrages cités plus haut de Wundt, Kirchmann, Jodl (aux 
pages indiquées), de Cresson, p. io4-io5, Slange, p. i48, Hegler, p. 100, e 
kussi dans l'étude de Sigwart, Vorfrag.n der Juin/., p. .7; - 1' "^ 7-^;,^ 
pas cependant qu'ici encore Kant ait voulu justifier sa règle par le fait que 
l'egoïsme provoîpie en retour l'egoïsme. D'abord, comme il le note, pour 1 in- 
sensibilité comme pour le mensonge, ce fait n'est pas à ce point certain en toute 
circonstance, qu'il puisse fonder une règle. « \ la vente chacun sait bien que 
s'il se permet en secret quelque tromperie, ce n'est pas une raison pour que 
tout le monde fasse de même, ou que s'il est. sans qu on s en aperçoive, indit- 
férent à l'égard des autres, to.it le monde n'est pas pour cela dans la même 
disposition envers lui. » (Krihk der prakHschen Vernunft, V, p. 7^.) — La 
pensée de kant me paraît plutôt être celle-ci: dans un ordre de la nature 
dont ma volonté serait législatrice par ses maximes, je ne peux ériger en droit 
la recherche de mon bonheur que si j'assigne également pour objet a ma vo- 
lonté le bonheur d'aulrui, car une maxime limitée à 1 amour de soi, et subor- 
donnée par conséquent aux conditions subjectives que l amour de soi comporte, 
ne peut être convertie en loi ; par mon indilVérence à 1 égard d autrui, je n em- 
pêche pas qu'une nature subsiste ; mais je renonce à la faire subsister par ma 
volonté. Un passage important de la Critique de la raison pratique me semble 



; 1 



i, < 



368 



LA PTIILOSOPTIIE PRVTIQUE DE K VNT 






,t. 



'i 



•i: 



de vue : elle peut l'être par la contradiction logique qu'elle 
recèle, dans les cas, par exemple, de manquement aux de- 
voirs stricts ; elle est alors impossible absolument à con- 
cevoir dans 1 universel ; elle peut l'être aussi parla néga- 
tion pratique d'elle-même, dans les cas, par exemple, de 
manquement aux devoirs larges ; elle est alors impossible à 
concevoir dans l'universel comme constitutive par elle- 
même d un ordre de la nature. Dans les premiers cas. c'est 
la règle telle quelle qui se contredit ; dans les seconds cas, 
c'est la volonté en son essence même '. Mais dans les deux 
espèces de cas, le critérium n'en reste pas moins ralionnel. 
puisqu'il expi'ime d une part l'iuN iolabllité, d'aulic j)arl la 
puissance d extension delà raison dans le domaine pialique. 
On ne saurait donc prétendre qu'en parlant de pouvoir rouloir 
ou de ne pas pouvoir vouloir Kant n'ait fait qu'énoncer tout 

confirmer cette interprétation, a II est indéniable que tout vouloir doit avoir 
aussi un objet, par conséquent une matière; mais cette matière n'est pas par 
cela même le principe déterminant et la condition de la maxime... C'est aiiisi 
que le bonheur d'autrui pourra être l'objet de la volonté d'un être raison- 
nable... La matière de la maxime peut donc sans doute subsister, mais elle ne 
doit pas en être la condition; car autrement elle serait impropre à se convertir 
en loi. Par conséquent la sinq)le forme d'une loi, qui limite la matière, doil 
être en même temps une raison d'ajouter cette matière à la volonté, mais non 
de la présupposer. Que la matière soit, par exemple, mon bonheur personnel. 
Cette recherche du bonheur, si je l'attribue à chacun (comme je peux le faire 
dans le cas présent pour des être» finis) ne peut devenir une loi j)ratique oh- 
jective que tout autant que j'} comprends le boidieur d'autrui. l^ar suite 
la loi qui commande de concourir au bonheur d'autrui ne résulte pas de 
cette supposition, que le bonheur est pour chacun un objet qu'il se choisit 
selon son gré, mais uniquement de ce que la forme île l'universalité, dont la 
raison a besoin comme d'une condition nécesaire pour donner à une maxime 
de l'amour de soi la validité objective d'une loi, devient le principe de détermi- 
nation de la volonté ; et ainsi ce n'était jias l'objet (le bonheur d'autrui) qui 
était le principe déterminant de la volonté pure, mais c'était seulement par la 
simple forme d'une loi que je limitais une maxime fondée sur une inclination, 
afin de lui procurer l'universalité d'une loi et de l'approprier ainsi à la raison 
pure pratique. » (V. p. SO-S'. — V. également (irundle^urii,', IV, p. 289; 
Tuf^eiuUplire, \ II, p. 259.) Le passage de la Poclrine de la vertu qui a été 
cité plus haut, et que Schopenhauer a incomplètement reproduit, témoigne 
que pour kant la bienfaisance doit être exercée sans esprit de retour, qu'elle 
repose avarit tout sur 1 idée d'une liaison réci[)roipie des êtres raisonnables 
finis, liaison qui ne peut être positive et objective qu'à la condition de ne pas 
prendre le simple amour de soi pour mobile et qui doit être voulue telle pour 
que la volonté par ses maximes fonde un ordre de la nature. 
I. n , p. 2-2. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MOELRS 869 

simplement, au moins pour certains devoirs, les décisions 
immédiates ou les impulsions de la conscience morale ; il 
reste au contraire là-dessus fidèle à la tradition des doc- 
trines rationalistes selon lesquelles la moralité trouve à la 
fois dans les lois de la raison son fondement et sa formule. 
De ces doctrines mêmes il retient l'idée d'un ordre de la 
nature où les agents et leurs actes doivent trouver place \ 
Seulement, selon l'esprit de sa philosophie, il ne fait inter- 
venir l'ordre de la nature que par ce qui en pose la vérité, 
c'est-à-dire par la forme législative dont cet ordre dérive; 
et il ne le fait intervenir que pour opérer le passage de la 
législation pratique universelle telle que l'explique l'impé- 
ratif catégorique aux divers devoirs réels '\ 

1. C'est précisément ce que reproche Ch. Renouvier à Kant dans l'inter- 
prétation qu'il a donnée des critères et des exemples kantiens. Par une fidélité 
persistante à certains préjugés métaphysiques Kant, selon lui, a eu le tort 
d'attribuer aux lois et aux méthodes de la raison une sorte d'objectivité d'ordre 
naturel. 11 eut du exclure cette idée d'une loi de la nature pour parler exclusi- 
vement d'une loi de l'association des êtres raisonnables ; il eût pu alors présenter 
sa règle sous la forme suivante : Agis toujours de telle manière que la maxime 
de ta conduite puisse être érigée par ta conscience en loi universelle, ou for- 
mulée en un article de législation que tu puisses regarder comme la volonté de 
tout être raisonnable (Science de la morale, I, p. 99) ; d'autre part il a eu 
tort de croire que, l'idée d'obligation une fois posée, une logique imperson- 
nelle suffisait pour mettre au jour les conséquences ou les inconséquences des 
maximes ; l'acte qui décide que telle ou telle maxime peut ou non être portée 
à l'universel est un acte de conscience ; loin de reposer sur la possibilité d'une 
nature quelconque, la règle qui l'exprime n'est que l'extension à un nombre 
illimité d'agents de la formule qui gouverne les rapports de deux membres en 
société: Agis toujours de telle manière que la maxime applicable à ton acte 
puisse être érigée par la conscience en loi qui te soit commune avec ton associé. 
Ainsi le principe du respect et de l'égalité des personnes est chez Renouvier 
antérieur au principe de la généralisation des maximes. Renouvier reprend les 
exemples de Kant pour les corriger dans cet esprit (ch. xviii, xix, xxiii). 

2. Kant, dans la Critique de la raison pratique, tâchera de marquer et 
de limiter avec plus de précision la portée de cette règle qu'il considérera 
comme un « type » de la loi morale et qu'il rattachera à la « faculté de juger 
pure pratique ». 11 dira : « Aussi cette comparaison de la maxime de ses actions 
avec une loi universelle de la nature n'eslelle pas non plus le principe de 
détermination de sa volonté » (V, p. 73). — Hegler estime qu'il y a là une 
modification de la pensée kantienne, puisque le procédé de comparaison appar- 
tient, non plus à l'acte proprement dit de la détermination, mais à la faculté 
de subsumer les actions particulières sous la loi morale {op. cit., p. 101-102). 
— On peut cependant observer que dans la Grundlegang ce procédé de com- 
paraison n'intervient pas pour justifier l'acte proprement dit de la détermina- 
tion, mais pour lui fournir les moyens de se reconnaître dans les cas particu- 

Delbos, 24 



370 



L\ PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



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Donc ce qu'on appelle le formalisme kanlien ne doit pas 
signifier une doctrine dont le principe et les règles sont en 
soi indéterminés et ne se déterminent eftectivement que par 
un emprunt plus ou moins déguisé à la léalité empirique. 
La méprise vient sans doute de ce que Kant, dans cette 
deuxième section de la Grundlecjumj , a, comme nous l'avons 
dit, opéré, en les mêlant constamment, deux lâches dis- 
tinctes, l'une qui consiste à remonler par l'analyse jus- 
qu'aux conditions dernières du devoir, l'autre qui consiste 
à montrer comment l'on peut appliquer l'impératif catégo- 
rique aux cas fournis par Texpérience, à déduire de la for- 
mule de l'impératif certains devoirs saillants. Or l'applica- 
tion de l'impératif catégorique à certaines actions n'exige 
en aucune façon que ces actions détournent dans le sens de 
leur contenu matériel la signification de l'impératif: elle 
suppose simplement que ces actions, en tant qu issues de la 
volonté d'un être raisonnable, sont susceptibles d'être déter- 
minées par l'élément formel conslitulif de cette volonté, à 
savoir l'aptitude à agir selon des concepts, selon la repré- 
sentation de règles '. QuanI à l'expllcalion analytique de 

liers; il sert à établir uno ch'diiclion des divers devoirs, kant en outre y 
énonce la nécessite d' <c une faculté de juper ( r////<^fV.ç/.7Y//'/) affînée [^ar l'ex- 
périence, tant pour discerner les circonstances dans lesquelles les lois morales 
trouvent leur applic ation que pour leur assurer l'accès de la volonté humauie 
et les rendre etlicaces dans la condiiite pratique » (IN , p. 2^-). — H- Cohen 
soutient aussi que par là la CrilK/Ui' a distin-ué rigoureusement la loi pratique 
d'une loi de la nature, à Tencontrc de la (.nindlciinn-; (Kants lie<;nindunii 
fier FAliili, \K 190). — Certes elle a marqué plus fortement la distinction; 
mais dans la (n-undleaunii même Kant avait déjà noté le rôle simplcmciil 
typique ou analogique .ju'ilattribuait à l'idée d'une loi universelle de la nature : 
(( Puisque cette propriété qu'a la volonté de valoir comme une loi universel e 
ijour des actions possibles a de l'analogie avec cette liaison universelle dr 
l'existence des choses selon des lois universelles, liaison qui est l'élément lormol 
de la nature en général... » (IV, p. 28').) Ce qui est vrai, c'est que la Cri- 
tique s'est proposé une meilleure distribution systématique et une plus com- 
plète épuration des concepts pratiques. . . 
I. « Caria volonté placée juste au milieu entn- son i)rincipe a priori, c\u\ 
est formel, et son mobile a postmori, qui est matériel, est comme à la biiur- 
cation de deux routes; et puisqu'il faut |)ouFlant cprelle soit déterminée par 
quelque chose, elle devra être déterminée {>ar le principe formel du vouloir en 
général, du moment qu'une action aura lieu par devoir ; car alors tout prin- 
cipe matériel lui est enlevé. » IN , p. 2\^. 



fO:VDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 871 

l'idée de devoir, qui, dominant la question de savoir com- 
ment l'impératif catégorique est applicable, prépare la ré- 
ponse à la question de savoir comment l'impératif catégo- 
rique est possible, elle ne sort pas du formalisme à coup 
sLir. et elle n'en doit pas sortir : car qu'est-ce, a ce point de 
vue, que le formalisme, sinon l'expression et le résultat de 
la métliode qui consiste à déterminer par de purs concepts, 
hors de tout recours à l'expérience, les éléments et les lois 
de l'objet à expliquer? C'est donc simplement l'extension, 
mutatismutandis, au problème de la possibilité de l'impéra- 
tif catégorique, (le cet idéalisme transcendantal ou idéa- 
lisme formel qui a été déjà employé à résoudre le problème 
de la possibilité de l'expérience \ Or, aux yeux de Kant, si 
la raison pure peut paraître indéterminée pour tel usage 
illégitime qu'on en prétend faire, elle n'en a pas moins une 
puissance propre de se déterminer par ses concepts et ses 
idées, de se donner à elle-même un contenu. 

Il est donc licite autant ([u'indispensable de poursui- 
vre jusqu'au bout par la même méthode l'analyse de ce 
qu'implique la volonté d'un être raisonnable soumis au de- 
voir. Toute volonté de ce genre, avons-nous dit, est une fa- 
culté d'agir conformément à la représentation de certaines 
lois ; mais toute volonté est aussi une faculté d'agir en vue de 
certaines fins. Seulement il y a des fins que le sujet se pro- 
pose à son gré, et qui tiennent uniquement leur valeur de 
leur rapport avec un état particulier de sa faculté de dési- 
rer : ce sont des fins subjectives ou relatives, qui ne répon- 
dent pas à la représentation de lois objectives et univer- 
selles. La détermination de la volonté pour de telles fins ne 
peut relever que d'impératifs hypothétiques. Il faut donc 



1. Cf. Vorliinder, Der Formnlismiis der haniiscJien FAhik in seiner 
yolliwendi<;kcit und Fruchtharkeit, 1873. — Victor Delbos, Le kantisme 
cl la science de la morale. Revue de Métaphysique et de Morale, Mil, 1900, 
|>. i35-i4'j. — August Messer, Kants Fthik, i()o4, p. 157-193. — V une 
justification partielle en même temps qu'une critique du formalisme kantien 
dans F. Rauh, Essai sur le fondement métaphysique de la morale, 1891, 
p. 172-182. 



3-2 LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA?iT 

qu'il V ait pour la volonté, si l'impératif catégorique est 
possible, une fin d'une autre espèce, posée par la seule rai- 
son, et valable pour tout être raisonnable. Où trouver cette 
fin? Elle ne peut être que dans l'être raisonnable lui- 
même, considéré, en tant que tel, comme sujet de toutes 
les fins possibles, et qui. à ce titre, ne peut être subordonné 
à aucune fin particulière. L'être raisonnable s'identifie pra- 
tiquement avec la raison et ne doit pas plus que la raison 
se laisser ramener à quelque condition étrangère. Par suite 
tout être qui se représente comme raisonnable ou qui est 
représenté comme tel doit se prendre ou être pris pour une 
fin objective, pour une fin en soi. La nature raisonnable 
existe comme fin en soi, c'est-à-dire qu'elle possède cette 
valeur absolue qu'il laut bien mettre quelque part, pour 
qu'il y ait un principe pratique suprême'. C'est une finni- 
dépendante de tout résultat à obtenir, et de là vient que 
nous la concevons d'une façon négative ^ Voilà donc ce qui 
doit être, dit Kant, la (( matière ^) de toute bonne volonté : 
matière pure, peut-on ajouter, et dont la position n'em- 
pêcbe pas Kant d'être fidèle au Jonnalisme, ou mieux au 
trancendantalisme . 

Mais Kant, par souci de montrer encore comment, en 
cette nouvelle expression, l'impératif catégori([ue est appli- 
cable, a mêlé dans son exposition au raisonnement tiré de 
la considération de l'être raisonnable la notion d'iiumanité 
sur laquelle ne devait porter que la spécification concrète 
de son raisonnement'; et il a encouru ainsi le reprocbe, 



1. Schopenhauer critique encore, et par le même procède cette idée clc/*/ 
en soi comme une contradictio m adjecto. Être fin, cht-il, c est être l obje 
d'une volonté ; c'est donc toujours être relatif à celte volonté. Otez à une Im 
ce caractère relatif en ajoutant « en soi », vous n'avez plus qu une idée aussi 
dépourvue de sens que celle d' « ami en soi » ou d « oncle en soi ». il n ) a 
pas de valeur absolue : toute^ valeur est comparative et relative. Leher du 
Gnindlage der Moral, p. 5'i 1-342. 

2. IV, p. 275-276, p. 285-286. 

\ Damla^ Critique de la raison pratique, qui doit éclaircir de la façon 
la plus rigoureuse les principes purs de la moralité, la notion de 1 humanité fui 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒl RS 3^^ 

maintes fois répété, d'avoir introduit la nature humaine 
comme matière, et même comme principe dissimulé de 
rimpératif catégorique ' . Dans sa pensée cependant, l'hu- 
manité ne doit être considérée comme fin en soi que parce 
(fu'elle est la forme sous laquelle la nature raisonnable nous 
est donnée. Est-il donc besoin de rappeler son affirmation 
catégorique, que la loi morale doit être définie en fonction 
(le R'tre raisonnable, et non pas seulement de l'homme? 
C'est comme expression donnée de la nature raisonnable 
que l'humanité doit être comprise comme fin en soi, et dans 
Ihumanité, tous les hommes ^ A ce titre l'homme a une 
valeur qui ne se mesure pas, comme celle des objets de nos 
inchnations. par l'usage que nous en pouvons faire pour 
lo contentement de notre sensibilité, une valeur qui n est 
pas simplement relative et conditionnée comme celle 
qu'ont les êtres de la nature dépourvus de raison, juste- 
ment nommés pour cela des choses ; il a une valeur abso- 
lue qu'il tient de sa raison et qui fait de lui une personne. 
De là cette nouvelle fornmle de l'impératif catégorique : 
Agis de telle sorte que ta traites V Immunité aussi bien dans ta 
personne que dans la personne de tout autre toujours en 
même temps comme une fin et Jamais simplement comme un 
moyen ^ 



en soi n'apparaît qu'incidemment (V, p. 91-92, p. 187- 138), et en tout cas elle 
n'intervient point comme ici pour servir de lien entre la formule de la législa- 
tion universelle et la formule de l'autonomie (v. V, p. 46). En revanche, dans 
la Métaphysique des mœurs qui suppose une constante application desprin- 
cipes, Kant fait de cette notion un grand usage. 

I. Schleiermacher, Kritik der bisherigen Sittenlehre ip. ^9- — ^ende 
lenburg, Historische Beitrâge, lïl, p. 187-188. - Paul Janet, La Morale 
p. ^,-^.52. — A Fouillée, Critique des systèmes de morale, p. 220- 

' l[ La' raison législatrice, dira Kant dans la Doctrine de la ^ertu {YU, 
p. 259), qui enveloppe dans son idée de l'humanité en gênerai 1 espèce entière, 

et par suite moi... » ,. , , 1 -i ** t- 

3 IV p 2-6-2-7 — Contre une façon assez fréquente de citer cette tor- 
mule en'supprimant les mots « en même temps » et « simplement » il est bon 
de remarquer que Kant ne conteste en aucune façon la nécessite, soit natu- 
relle, soit sociale, pour l'homme d'être un moyen au service de certains besoins 
ou de certaines inclinations ; il réclame seulement que l usage que 1 homme tait 



3:4 



LA PHILOSf)PHIF, PRATIQUE DE KANT 



Appliquant cette nouvelle formule aux mêmes exemples 
que précédemment. Kaut montre que l'homme qui se sui- 
cide dispose de 1 humanité en sa personne comme si elle 
était uniquement un moyen de lui rendre la vie confortable 
et supportable, que celui qui fait une promesse trompeuse 
dispose des autres comme s'ils n'étaient pas fins en soi et 
comme s'ils devaient être simplement des instruments 
pour ses desseins, que celui qui néglige de se cultiver, en 
ne collaborant pas à la plus grande perfection possible de 
l'humanité, considère qu'il peut user de l'humanité en lui 
selon ses goûts, que celui enfin qui se refuse à être bienfai- 
sant, s'il n'empêche pas l'humanité de se conserver, la 
laisse être fin en soi, mais ne la veut pas telle par son 
concours positif. 

Ainsi l'impératif catégorique implique la subordination 
de toute valeur à la valeur absolue de la personne. Cette 
notion de la personnalité prend désormais dans la [)1h1oso- 
phie pratique de Kant une importance extrême, et elle y 
imprime profondément les caractères par lesquels, logique- 
ment et historiquement, elle se définit. Dans son expres- 
sion la plus abstraite, elle est fondée par Kant sur l'idée de 
l'existence de sujets raisonnables, capables d'agir par leur 
raison même ': elle est donc radicalement distincte de tout 
ce qui, sous le nom de besoins et d'inclinations, constitue^ 
notre simple indi\idualilé ; elle est plutôt 1 identification 
avec l'universel \ C'est pratiquement qu'elle se détermine, 
et elle ne requiert nullement, comme nous savons, la 
détermination, du reste impossible, des sujets connue 

alors de sa personne resle libre et ne contredise pas non plus la loi essentielle 
de celte liberté intérieure. 

Scliopenhauer reconnaît à celte formule le mérite de dép:aper avec beaucoup 
de finesse un des traits les plus (aracléristi(pies de l'égoïsme liumain, la pensée 
toujours présente, même quand elle se dissimule hypocritement, d'employer 
autrui pour ses propres fins (Uf/jer die Grundia^e der Mural, p. 5^4-^4^)- 

I. iV, p. 277-27() 

3. ^ oilà pourquoi elle est équivalente de l'idée même de liberté. Kritik der 
proktiachen Vernunft, V, p. 91. 

3. « L'idée de la loi morale est la personnalité môme. » Die ReU'j;ion, ^ F, 
p. 123. 



FO!^DEMEMS DE LV METAPHYSIQUE DES MŒURS 



375 



substances'. Dans son expression plus concrète c est a 
l'idée de l'humanité qu'elle se rattache, de 1 humanité 
« considérée tout à fait inlellecluellement^ », conçue dans 
^a capacité de réahser une sorte de volonté umverselle, 
législatrice pour des fins objectives communes . En même 
temps, elle retient et développe les deux significations 
qu'elle tient de sa double origine, à la fois chrétienne et 
juridique. La personnalité, c'est l'homme en ce qu il a de 
plu. intérieur, l'homme dans sa plus intime union avec la loi 
morale qui est sainte: voilà pourquoi riiumanité est sainte 
en sa personnel Cependant cette inviolabihté de la per- 
sonne, mise au-dessus de tout, même des sentiments en 
apparence philanthropiques et généreux qui prétendent 
.ervir autrui sans son consentement, ne peut être garantie 
nue dans un ordre où seule la loi gouverne, pour les 
aiTianchir de tout arbitraire, les mutuelles relations humai- 
nes : de là l'esprit . juridique )) qui anime la doctrine kan- 
tienne, et qui comprend la morahté comme une legahte 
interne, assurant l'égalité réciproque des agents volontaires, 
et (( limitant toutes les fins subjectives ' ». 

, V dans la Criliciue de la raison pure l'examen des paralogismes de la 
,.^V.r.lnfT;p rationnelle, spécialement du troisième, iU, p. 094 097- 
^^ot au nue a " ' esonMC » au [.oint do vue théorique désigne pourKanl le 
.uie lognue q i a ccscience de Ion identité numérique d-^ la d-vers-te de 
rS enlalionl.mais qui ne saurait être déter.mne -""f ^^l^^^l^^i^j,"^ f 
divers «eus du terme de personne, et leur rapport c lez kant, v . .l^an.el (.reuer, 
Z, ne%-,irdor Per.JuMeU hec Ku„l, Vrcluv lur &esclnehte der Plulo- 

Sophie, X., p. /40-84- 

2. Die Heligion, VI, p. 132. . 

3 V. plus haut le chapitre sur la philosophie de l histoire. 

\. CLKritik der prakùscken Vernanit, \ . p. 91 ' V- 'f j."/'^.^'. ^^^ale 
i IV p 270 -tecaractèrejuridiqucetparsuitehm.tatif de la morale 

kantienn/a Ité^relevé tantôt conlle elle, tantôt en sa aveur. G es ainsi que 
SchlerLcher, dominé par sa conception romantique du -oud«;j/|^^^^^^^^ 
r«;t nn rrriof à Kant d'avoir restreint par là la libre expansion de. énergies 
hlate? 'd a:oi^;:L pour tvpe de ,a le morale la '"' cj_^^lc. et - Pa 
,nni en dise, la loi de la nature, - car la lo. de la nature admet a^e^^^Jo» 
iation lexlrème variété des êtres el^ des f";;^^; -,'1/X '^,;". ,;,X ^'^ 
à une même discipline toutes les md^^v. uaUtes (J^ ^ij^^l^ 'S:n^^, 

ef^b'; ; ?;'sq'.)^''fen';et<:urCh:rlesKeno«vier estime que le plus 
grand'titredel morale' kantienne est dans son caractère jur.«Uque, et cest 



376 



LA PHILOSOPHIE PHATIQIE DE KA>T 



Toutefois la souveraineté de la loi ne s'impose pas à la 
volonté du dehors ni d'en haut, et il suffît de rapprocher 
les deux précédentes formules de l'impératif pour com- 
prendre qu'elle dérive de la volonlé même. Si d'une part, 
en effet, l'être raisonnable ne doil agir ([ue d'après des 
maximes capables de constituer un système de lois pour 
une nature possible, et si d'autre part il doit cire traité et 
se traiter lui-même comme fm en soi, c'est qu'il ne peut 
pas être simplement au service de la législation univer- 
selle à laquelle ses maximes doivent se conformer, c'est 
qu'il doit édicter de lui-même celte législation. Nous arri- 
vons ainsi à l'idée de la volonté de tout être raisonnable 
conçue comme volonté législatrice universelle : idée essen- 
tielle qui. analytiquement dégagée du concept de l'impératif 
catégorique, enveloppe le principe par lequel se démontrera 
définitivement, dans la troisième section de la Gmndlegunf/, 
la légitimité de ce concept. 

En effet, le paradoxe de l'impératif catégorique, c'est que 
nous devions obéir à la loi uniquement parce que c'est la 
loi, et par respect pour elle. Quand il s'agit des impératifs 
hypothétiques, le motif de notre obéissance est quelque 
intérêt, sinon toujours visible, du moins toujours possible 
à découvrir. Mais ici tout intérêt doil être exclu, du moins 
tout intérêt fondé sur des besoins et des inclinations sensi- 
bles. Et il faut cependant, pour pouvoir nous* déterminer, 
que nous nous intéressions en quelque façon à la loi, que 
d'une certaine manière nous trouvions notre moi en elle. 
Or cet intérêt immédiat et tout intellectuel pour la loi 
s'explique, du moment que nous sommes, comme êtres 
raisonnables, les auteurs de la législation à laquelle, comme 
êtres raisonnables et sensibles à la fois, nous sommes sou- 
mis. Par là aussi il apparaît pourquoi toutes les tentatives 
faites justju'à ce jour pour découvrir le principe de la mora- 

selon cet esprit qu'il a conçu sa Science de la morale. V. dans la Critique 
philosophique, ii<^ année, II, et i i'^ année, T, ses articles intitulés: Réponse 
a différentes objections contre le principe juridique de la morale. 



FO'DEMENTS DE LA MÉTAPHYSlQl E DES MOEURS 877 

lité ont inévitablement échoué. On voyait bien que l'homme 
était lié par son devoir à une loi ; mais on ne s'apercevait 
pas que cette loi, tout en étant universelle, jaiUissait de sa 
volonté, et l'on appUquait à rechercher par quelles con- 
traintes et quels stimulants étrangers elle pouvait s'imposer 
à lui; on ramenait ainsi le devoir à n'être qu'un impératif 
hypothétique. Au contraire, s'il y a un iinpéralif catégo- 
rique, il ne peut ordonner qu'une chose, c'est d'agu- tou- 
jours selon la maxime d'une volonté qui, en même temps 
(ni'elle poursuit tel ou tel but, se prend elle-même pour 
objet en tant que législatrice universelle. Le principe fonda- 
mental de la moralité, c'est Y autonomie ' . 

De la sorte Kant conçoit visiblement pour l'ordre moral 
le rapport du sujet a la loi tel que Rousseau lavait conçu 
pour l'ordre social : l'obéissance à la loi se justifie par la 
faculté d'en être l'auteur, et loin de détruire la liberté, la 
suppose et la manifeste \ Selon cette analogie même il 
aboutit à une détermination qu'il juge véritable et féconde, 
parce qu'elle est pratique, de l'idée d'un monde intelligible 
ou d'une société des esprits =\ Puisque en effet les différents 
êtres raisonnables doivent fonder par leur volonté une légis- 
lation universelle et qu'ils doivent se traiter réciproque- 
ment comme fins en soi, il devient possible et légitime de se 
représenter leur union systématique sous des lois com- 
munes; et c'est ce que Kant appelle le (( règne des fins ». 
Un Tout de toutes les fins comprend sans doute essentielle- 
ment les volontés fins en soi avec les fins que ces volontés 



I IV p 2-Q-280 n 286. — Par cette idée d'autonomie, qui apparaît ici 
nettement pour la première fois, Kant peut enfin rattacher svstématiquement 
la liberté pratique à la raison pure. - C'est à bon droit qu il prétend être e 
nromler à l'avoir exprimée sous cette forme et pour ce but: cet e originahte 
\m fut cependant contestée par Mcolaï, qui s'appuyait sur des analogies super- 
llclolles pour soutenir que WollF avant Kant, dans sa Deutsche Moral, ^ 24, 



lie 



avait exposé la même idée de l'autonomie. \. en particulier Ueher meine 
gelehrte Bilduii<^, irqo, p. 118, note. ,., , r» r- 

•2. « L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. » Rousseau, Con- 
trat social. L. I, ch. viii. 

3. V.plus haut, p. i3i sq., p. 289 sq., p. 260-262. 



378 



LA riIlLOSOPHIE PRATIQUE DE K VN T 



FONDEMENTS DE T, \ METAPIllSlQl E DES MOEURS 



379 



m 



\ 



n 



se proposent par leur raison ; mais tout en faisant abstrac- 
tion des différences individuelles qu'il y a entre les êtres 
raisonnables et aussi du contenu de leurs fins particulières, 
il comprend aussi ces fins particulières, dans la mesure où 
elles ne portent pas atteinte à l'accord ibndamental des 

volontés ' . 

Ce règne des fins n'est a vrai dire qu'un idéal, mais (pu 
peul etr^ réalisé par la liberté. De droit tout être raison- 
nable en est mend)re, par le fait qu'il y institue la législa- 
tion à laquelle 11 obéit. Pourtant les êtres raisonnables finis, 
même lorsque leurs maximes se mettent d'accord avec celle 
législation, ne possèdent pas, soit la pleine indépendance à 
regard des besoins qui les assure d'une constance absolue 
dans leurs maximes, soit la pleine puissance de réalis* 1 
tout ce qu'ils veulent: et de plus leurs maximes ne sont 
pas nécessairement d'accord avec cette législation. Aussi 
la nécessité d'agir selon la législation qui rend possible un 
règne des fins prend-elle pour eux la forme dune obligation 
ou'^d'un devoir. Quand, au contraire, un être raisonnable 
a une volonté qui s'accorde nécessairement avec cette légis- 
lation, c'est-à-dire une volonté sainte, et une puissance 
adéquate à sa volonté, il n'est pas seulement un membre 
du règne des fins, il en est le cbef ■. 

Un règne des fins se conçoit par analogie avec un règne 
de la nature. Mais la nature est-elle un règne i^ Non certes, 
si l'on ne considère en elle que les lois causales qui déter- 
minent rencliaînement de ses pbénomènes. Oui cependant, 
si l'on remarque que seul son rapport à des êtres raison- 
nables regardés comme ses fins permet de la comprendre 

1 IV p 281 — C'est donc avec quelque exagération que Simmcl allrllnie 
à Rant une sorte de radicalisme moral, qui ne voudrait admettre, en lait de 
valeurs, que des valeurs morales directement ou indirectement (Ranf, p. ( i, 
p 1 19, p I i:i sq ) S'il est parfaitement vrai que la loi morale est pour la hio- 
rarchie des valeurs la mesure suprême, il est vrai également qu'elle laisse s in- 
troduire dans le règne des tins des actions qui peuvent simplement s'accorder 
avec elle sans être déterminées par elle, des actions permises (v. encore i>, 

p. •i87). 

2. IV , p. 283, p. 287-288. 



dans son unité totale et systématique. Si donc la nature 
peut nous fournir l'image d'un règne des fins, c'est parce 
que le règne des fins nous conduit à concevoir la nature 
comme un règne. La dualité subsiste cependant entre les 
deux, comme entre une idée théorique chargée d'éclaircir 
ce qui est et une idée pratique commandant de réahser ce 
qui n'est pas et ce qui doit être. En conséquence on peut 
dire que nous avons avant tout l'obligation d'agir comme si 
le règne de la nature devait se mettre en harmonie avec le 
règne des fins, bien que nous ne puissions jamais avoir 
nne connaissance déterminée de cet accord, et que même, 
dans les bornes de notre observation, nous le trouvions 
plutôt en délliul, soit pour ce qui est de la juste réciprocité 
entre les maximes des personnes, soit pour ce qui est de la 
juste proportion entre la vertu et le bonheur. Du reste, 
(( quand même nous concevrions le règne de la nature et 
le règne des fins réunis sous un chef, et quand même le 
second de ces règnes acquerrait ainsi une réalité véritable 
au lieu d'être une simple idée, il y aurait là assurément 
pour cette idée un bénéfice qui lui viendrait de l'addition 
d'un mobile puissant, mais en aucune façon d'un accrois- 
sement de sa valeur intrinsèque; car malgré cela il n'en 
faudrait pas moins se représenter ce législateur unique et 
infini lui-même comme jugeant de la valeur des êtres rai- 
sonnables seulement d'après leur conduite désintéressée, 
telle qu'elle leur est prescrite à eux-mêmes en vertu de 
cette idée uniquement. L'essence des choses ne se modifie 
l)as par leurs rapports externes, et ce qui, abstraction faite 
de ces rapports, constitue seul la valeur absolue de 
l'homme est aussi la mesure d'après laquelle il doit être jugé 
par qui (|ue ce soit, même par l'Etre suprême' ». 

L'idée d'un règne des fins donne une valeur à toute ac- 
tion qui s'y rapporte et permet de constituer la hiérarchie 
des valeurs. Toute valeur s'estime comme un prix ou 

1. IV, p. 387. — Cf. Krit'd- der reinen Vernunft, III, p. 537-589. — 
Kiitik der Urtheilskrajt, V, p. 4^7. 



FOT^DEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



38l 



38o 



LA PIIIF^OSOPIME PRATIOLE DE KANT 



ï'i 



|t| 



comme une dignité. Quand une chose a un prix, elle peut 
s'échanger ou être remplacée par une chose équivalente : 
cuiand une chose est au-dessus de tout prix et que par 
suite elle ne peut se remplacer par rien d'équivalent, elle 
a de la dignité. Les choses qui ont simplemeni du prix 
ont, selon l'expression de Kant, soit un prix marchand 
(M(ir/ilpreis . soit mi prix de sentiment AffcctionspreiSj] 
elles ont un prix marchand quand elles se rapportent aux 
besoins et aux penchants généraux de l'homme: telles sont, 
par exemple, l'ardeur et l'habileté dans le travail; elles ont 
un prix de sentiment quand, sans contenter des penchants 
et des besoins, elles procurent celte satisfaction qui s'atta- 
che au jeu libre et désintéressé de nos facultés : telles sont 
la bonne humeur, la vivacité d'imagination, la verve de 
l'esprit. Elle ont une valeur incomparable, c'est-à-dire une 
dignité, quand elles contribuent à la moralité et qu'elles se 
rapportent directement à l'homme comme sujet moral : 
telles sont la loyauté dans les promesses, la bienveillance 
par principes*. Ni la nature ni l'art ne peuvent suppléer 
aux qualités morales : car la nature et l art ne touchent en 
nous que notre intérêt ou notre goût ; les qualités morales, 
elles, résultent d'une action par laquelle notre volonté, in- 
dépendante de toute inclination ou disposition subjective, 
est identique à la loi et en reçoit son éminente valeur. « En 
etTet nulle chose n'a de valeur en dehors de celle que la loi 
lui confère. Or la législation même qui détermine toute 
valeur doit a\oir précisément pour cela une dignité, c'est- 
à-dire une valeur inconditionnée, incomparable, que traduit 
le mot de respect, le seul qui fournisse l'expression conve- 
nable de l'estime qu'un être raisonnable doit avoir pour 
elle, h' autonomie est donc le principe de la dignité de lu 
nature humaine et de toute nature raisonnable". )) Ainsi la 



1. Cf. Anthrof)olop;ie, VII, p. 6i4. 

2. IV, p. 284. — V. l'article de F. Pillon, La morale indépendante et 
le principe de di<i;nité, dans l'ancienne Année philosophique, 1868 (Pre- 
mière année, iSOy), p. 2G1-3C2. 



législation propre au règne des fins, à la république des 
volontés, fait tout estimer selon la dignité de la personne, et 
n'autorise qu'en les suljordonnant à cette dignité les ac- 
tions par lesquelles les sujets raisonnables sont des moyens ' . 
Nous voici donc en possession de trois façons de repré- 
senter le principe de la morale. La première considère dans 
les maximes leur forme : c'est celle qui énonce que les 
maximes doivent être choisies de façon à pouvoir être con- 
verties en lois universelles de la nature : la seconde consi- 
dère dans les maximes leur matière ; c'est celle qui énonce 
que l'être raisonnable est fin en soi et doit à ce titre res- 
treindre les fins subjectives et arbitraires ; la troisième 
considère les maximes dans leur détermination complète : 
c'est celle qui énonce que toutes les maximes émanant de 
notre propre législation doivent concourir à un règne des 
fins qui serait comme un règne de la nature. Il y a là selon 
Kant un progrès dont les moments peuvent être marqués 
])ar les catégories de la quantité : on va de \ unité de la 
forme, qui est l'universalité, à la pluralité de la matièi-e, et 
de là à la totalité du système des fins. Néanmoins ces diver- 
ses formules expriment toujours au fond la même loi et 

I Cf H Cohen, Ethik des reinen Willens, igoi, p. 3o3-3oG. - C'est 
par là que la pensée kantienne a pu être développée ou utilisée dans un 
iens socialiste, qu'elle a paru bonne à plusieurs, en raison de sa double signi- 
fication, morale et critique, pour compléter ou rectifier les expressions maté- 
rialistes et dogmatiques du socialisme. Divers représentants du neo- kantisme 
allemand depuis \. Lange, - notamment 11 Col, en, ^atorp, S audinger, K 
\ orliinder, etc. , - inclinent à un tel socialisme idéaliste, dont kant leur fournit le 
principe éthique et la métliodologie rationnelle. V. F'"'=4;»'«"J"' j"»" ■=; 
ordre d'idés l'ouvrage considérable de Stammler, WiHschalt und RecU nach 
7^Z^lus,isÂe. Cesclnchtsaufrass,.u,,^8,<i. - Dans 'es con roverses 
même auxquelles a donné lieu la crise actuelle du marxisme, la q"f » "nfe la 
part à faire à la pensée kantienne a été plus d'une ois soulevée. La-de sus v. 
K. Vorlânder, Kant und der Sociatismus, Kantsludien I\ , P- -^biyH^^ 
Die NeiikantMie Bewegung im SozmU^mas Ibid VII, p. "-»4. 
V. Rrueger, Eine neue SozialphUosopIne auf honUscher /lasis, ('"rf- ^ '• 
P 284--.08 - Il faut d'ailleurs reconnaître que si certaines idées directrices 
de la morale de Kant peuvent servir de principes ou de cadres a des théories 
socialistes, sa propre .^lilosophie du droit a été dans ses lignes cssenlielles sur- 
tout individualiste et libérale. V. Henry Michel, L idée de l Etat, 2^ éd.. 

1896, p. 47-52. 



382 



LA riIILOSOPIIïE PRATIQUE DE R \\T 



FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS 



383 



« 



ne dilTèrcnt qu'en ce que, pour lui ménager un plus facile 
accès auprès de nous, elles la rapprochent de plus en plus 
de l'intuition et du sentiment : de là du reste peuvent 
découler des erreurs quand il s'agit de juger moralement, 
et mieux vaut alors en référer, selon la stricte méthode, à la 
règle initiale, qui est : Agis d'après la maxime qui peut en 
même temps s'ériger elle-même en loi universelle^ Cepen- 
dant cette recommandation de Kant ne peut porter que sur 
l'usage des expressions analogiques par lesquelles il a es- 
sayé de montrer comment l'impératif catégorique est appli- 
cable : elle n'atteint pas le travail graduel d'analyse par 
lequel il a dégagé les notions pures dont procèdent les trois 
formules, et qui, en aboutissant à la notion de l'autonomie, 
a préparé la réponse à la question de savoir comment l'im- 
pératif catégorique est possible. 

Ce qui nîste toujours des à présent établi, c'est ce que 
cette notion seule de l'autonomie peut définir le véritable 
principe de la murale. Et d'autre part c'est bien la notion 
de l'hétéronomie de la volonté qui est la source de tous 
les faux principes moraux. Quand en eflet la volonté reçoit 
sa loi de son objet en vertu du rapport qu'elle a avec lui. 
— que ce rapport soit fondé sur l'inclination ou qu'il le 
soit sur des représentations de la raison, — elle ne peut re- 
connaître d'autres impératifs ([ue les impératifs hypothéti- 
ques : elle ne se tient pour obligée de faire une chose que 
parce qu'elle en veut (pielque autre. Or tous les systèmes 
défectueux ou erronés ont ce caractère de ne pouvoir pas 
comprendre l'impératif catégorique dans sa signification 
inconditionnée et sa provenance pure, autrement dit, do 
subordonner la volonté à quehpie matière qui l'empêche 
de se prendre pour législatrice suprême. Ces systèmes peu- 
vent d'abord être divisés en deux groupes, selon qu'ils in- 
voquent des principes empiriques ou des principes ration- 
nels. Les premiers, (|ui se rapportent au concept du bonheur, 

I. IV, p. 28^-285 



font reposer le bonheur, soit sur la sensibilité physique, sort 
sur le sentiment moral ; les seconds, qui se rapportent au 
concept de perfection, regardent la perfection, soit comme 
produite par notre volonté, soit comme existant en soi et 
comme déterminant, sous le nom de la volonté de Dieu, 
les lois de la volonté humaine * . 

De ces quatre systèmes celui qu'il faut rejeter avant tous 
les autres, c'est le système du bonheur personnel : non 
seulement parce qu'il est en contradiction évidente avec le 
jugement moral, mais encore parce que, réduisant le bien 
'à un calcul bien fait, il détruit toute distinction spécifique 
entre les mobiles de la vertu et ceux du vice. Le système 
du sentiment moral, supérieur au précédent en ce qu'il fait 
•lia vertu l'honneur de lui attribuer immédiatement la salis- 
laction qu'elle nous donne et le respect qu'elle nous inspire, 
n'en est pas moins, logiquement, de la même espèce que 
lui, en ce qu'il détermine la volonté par un intérêt empi- 
rique, par la promesse d'un surcroît de contentement. 
Contre ce système qu'il avait autrefois si volontiers accepté 
des Anglais, surtout de llutcheson. kant renouvelle les 
objections de son rationalisme ; il n'y a, selon lui. qu une 
détaillance de la pensée qui puisse expliquer cet appel au 
sentiment, et il n'y a qu'une méconnaissance de la nature 
essentiellement variable et relative du sentiment qui puisse 
expliquer le choix d'une pareille mesure du bien et du mal. 
Ouant à la doctrine de la perfection, elle a le grand défaut 
d^^lre indéterminée et de rester par là ouverte à des notions 




principes subjectifs se divisent à leur tour en principes externes qui sont 
d'abord l'éducation (Montaigne), puis la constitution civile (Mandeville), et en 
principes internes, qui sont, d'abord le sentiment pby.ique (Lpicure), puis le 
sentiment moral (Hutclieson) ; les principes objectifs se divisent aussi en prin- 
cipes internes, qui se ramènent à la perfection (WollT et »%«l^!^^^"^) ^.\.;" 
principes exteries, qui se ramènent à la volonté de Dieu (Crusius et dners 
tlicologiens moralistes). Y. p. 43. - V. la critique de ce tableau dans Schleier- 
macher, Kritik der bisherigen Sittenlehre, p. ô-]. 



384 



L\ PIIILOSOPUÎF. PRATIQUE DE KANT 



impures ou altérées. La perfection qu'acquiert riiomme, 
c'est l'aptitude pour toutes sortes de Uns, qui ne sont pas 
toujours des fins morales. Sous sa forme théologique, la 
doctrine de la perfection, quand elle fait dériver la moralité 
de la volonté Infiniment parfaite de Dieu, étant donné que 
nous n'avons aucune intuition de la perfection divme, ne 
peut la déterminer que par nos propres concepts, notam- 
ment nos concepts moraux, et alors elle tourne dans un 
cercle : ou bien elle la définit par des attributs qui n'ayant 
aucun rapport avec la moralité, pouvant même être en op- 
position avec elle, ne sauraient en constituer la raison. 
Sous sa forme ontologique, la doctrine de la perfection est 
à coup sur préférable; mais elle n'a guère de critère 
précis pour discerner dans le réel le maximum de ce qui 
nous convient, et elle finit toujours par supposer tacitement 
cette moralité qu'elle doit expliquer. Dune façon générale, 
la doctrine de la perfection a sans doute le mérite de ne pas 
laisser à la sensibilité le soin de décider en matière mo- 
rale ; il n'en reste pas moins qu'elle est un système d'hété- 
ronomie, et que tous les systèmes d'iiétéronomie, qu'ils 
fassent ou non intervenir la raison, ont ce commun carac- 
tère de se fonder sur un rapport des objets à un état parti- 
culier du sujet, qui ne peut être connu que par l'expérience 
et qui ne peut s'exprimer par une loi apodictique telle que 
doit être la loi morale. La volonté absolument bonne, celle 
dont le principe est un impératif catégorique, doit rester 
indéterminée à l'égard de tous les objets, et ne contenir que 
la forme du vouloir en général : c'est par là qu'elle peut 
être autonome'. 






Avec la découverte de l'idée d'autonomie, notre analyse est 
arrivée au point extrême où elle pouvait parvenir dans 
l'éclaircissement du devoir, si toutefois le devoir est une 

I. IV, p. 289-293. — V. Kritik d. pr. Verniinft, V, p. /|2-^5. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



385 



vérité; mais en même temps elle a touché au concept qui 
nous permettra de convertir cette dernière condition en certi- 
tude, et d'aborder le problème essentiel : comment un impé- 
ratif catégorique est-il possible.^ Seulement, pour résoudre 
ce problème, un changement de méthode est indispen- 
sable ; ce qu'il faut maintenant, c'est démontrer la possibilité 
d'un usage synthétique de la raison pure pratique. En effet 
les jugements par lesquels s'énonce l'impératif catégorique 
sont des jugements synthétiques a priori, qui lient, sans que 
l'attribut soit contenu dans le sujet, à l'idée d'une volonté 
alfectée par des désirs sensibles l'idée de la volonté pure d'un 
être raisonnable, ou encore à l'idée de la volonté bonne 
l'idée d'une législation universelle'. Or des jugements pra- 
tiques de ce genre étendent le champ de la philosophie 
Iranscendantale, qui jusqu'alors n'avait paru connaître, en 
fait de jugements synthétiques a jor/ori, que des jugements 
théoriques', et puisque ces jugements prétendent eux aussi 
à la réahté objective, c'est de la Critique seule également 
qu'ils peuvent recevoir leur justification finale ^ La troi- 



1. kant, dans la Gnuidlegimg, indique sous ces deux formes différentes la 
synthèse qu'opère le principe moral (IV, p. 268, p. 288, p. 398, p. 290, 
p. 3o2). La première de ces deux formes concerne plutôt l'être^ raisonnable 
fini, en qui la raisonne détermine pas immédiatement la volonté et doit par 
suite revêtir le caractère d'un impératif; la seconde concerne tout être raison- 
nable en général et le considère par suite sous l'aspect de l'autonomie. Dans 
la Crilif/ue de la raison pratique, la seconde forme est la seule qui 
soit indiquée, et cela se comprend, puisque c est celle qui est la plus intime- 
ment unie à l'idée d'une raison pure pratique en général (V, p. 66). Dans 
la Doctrine de la i'ertu, la synthèse est indiquée encore d'une autre façon: 
par opposition au principe du droit qui est simplement analytique, car il ne 
porte que sur les conditions extérieures sous lesquelles une volonté libre peut 
poursuivre ses fins sans déterminer ces fins mêmes, le principe moral est 
synthétique, car il lie à cette volonté des fins qu'il détermine comme des de- 
voirs (Vil, p. 200-201). — Cf. Fr. Rauh, Essai sur le fondement meta- 
nlirsinue de la morale, p. 104 sq. 

2. Il faut se rappeler que la Critique de la raison pure ne voulait pas 
encore comprendre dans la philosophie Iranscendantale le principe de la mora- 
lité (V. plus haut, p. 234). D'autre part, même les Prolégomènes semblent 
encore n'admettre des jugements synthétiques a priori que dans 1 ordre de la 
connaissance, et ne laissent pas soupçonner qu'il y ait des jugements pratiques 
de cette sorte. — Cf. Vaihinger, Commentar, 1, p. 364-365. 

3. IV, p. 288, p. 293. 

Delbos. ^^ 



386 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



sîème section de la Gnmdlegung se propose d'être un essai 
réduit de cette Critique. ^ 

Elle part du concept de la liberté, seul capable d opérer 
la liaison entre Tidéc dune volonté absolument bonne et 
l'idée d'une volonté dont la maxime est une loi universelle. 
Quest-ce donc que la liberté ? 

La liberté peut dabord être défuiie négativement. La 
volonté étant une espèce de causalité qui appartient aux êtres 
vivants en tant qu'ils sont raisonnables, la liberté est la pro- 
priété qu'a cette causalité d'agir indépendamment de causes 
étram,'ères : tandis que la nécessité natiirellc a pour carac- 
tère d'imposer aux êtres dépourvus de raison des laçons 
d'agir déterminées par l'i.dluence de causes extérieures. 

Mais la liberté peut aussi être définie positivement et 
en son essence même. Qui dit causalité dit loi. Ou bien a 
liberté est une liction absurde, ou bien, étant cause, elle 
doit agir d'après une loi ; et étant une cause indépendante 
de toute iniluence étrangère, elle doit agir d après une loi 
qui soit sa loi, d'après une loi qu'elle ait elle-même posée. 
Qu'est-ce à dire, sinon .pi'une volonté libre est une volonté 
autonome ? -Mais la proposition d'après huiuelle la volonté 
est à elle-même sa loi est une autre façon d exprimer le prin- 
cipe selon lequel la volonté doit agir uniquement par des 
maximes susceptibles de se convertir en lois universelles ; 
or c'est là précisément la formule même de l impératil cate- 
.rorique, de telle sorte cp.'une volonté libre et une volonté 
soumise à des lois morales, c'est tout un. Si donc nous 
pouvions saisir en elle-même la liberté de la volonté, il 
nous serait possible d'en l'aire sortir par simple analyse toute 
la moralité avec son principe. Mais nous ne le pouvons pas ; 
et voiPa pourquoi, en son sens positif, elle doit se borner 
à nous fournir le terme, grâce auquel se lient les deux no- 
tions du jugement syntliélique a priori plus baut énonce, 
^ous savons en effet que pour unir deux concepts syntl.e- 
tiquement il l'aut un troisième terme : dans l'ordre de la 
connaissance tbéorique, c'est par l'inlultion sensible que 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



387 



s'opère la liaison d'une chose comme cause avec une autre 
chose comme elFet. xMais la liberté par défmition échappe 
à l'intuition sensible, et l'intuition intellectuelle qu'il fau- 
drait pour l'apercevoir en elle-même nous manque : ce qui 
fait qu'elle a besoin d'être démontrée et qu'elle ne peut 
l'être cependant pour soi, mais uniquement pour la fonc- 
tion synihctique qu'elle doit remplir* ; ce qui fait aussi 
qu'elle remplira cette fonction d'une façon originale et sans 
produire une connaissance, puisque c'est sans intuition 
possible qu'elle aura à unir un sujet et un prédicat distincts. 
Pourquoi donc et en quel sens la liberté- peut-elle être 
attribuée à notre volonté? Est-ce au nom de l'expérience 
faite sinla nature humaine ? Mais cette prétendue expérience 
ne saurait fournir ce qui par son essence ne peut être justi- 
fié qu'a priori : de plus le concept de liberté persiste tou- 
jours, même quand l'expérience nous montre le contraire 
de ce qui, la liberté supposée, en est nécessairement repré- 
senté comme la conséquence ^ Kant n'admet donc plus, 
comme il l'admettait encore dans la Critique de la raison 
pure\ que la liberté pratique soit démontrable par l'expé- 
rience. Est-ce alors parce que la moralité implique la liberté .^^ 
Soit ; mais comme la moralité ne s'impose à nous que 
parce que nous sommes des êtres raisonnables, il reste à 
prouver que la liberté appartient en général aux êtres rai- 
sonnables comme tels. Cependant cette preuve qui serait 
extrêmement compliquée s'il fallait poser le fondement théo- 
rique de la liberté, et qui serait même impossible s'il fallait 
démontrer théoriquement la liberté comme réelle, peut être 
simplifiée en même temps que plus étroitement adaptée à 
notre dessein. Il sufïit d'expliquer qu'un être raisonnable 
doué de volonté ne peut agir que sous l'idée de la liberté et 
doit faire de cette idée la condition de ses actes. Or telle est 
bien en effet la vérité. Car le concept de cet être implique 



1. IV, p. 294-295. — Cf. Kritik der pr. Vernunft, V, p. 33. 

2. IV, p. 395, p. 3o3. 

3. V. plus haut, p. 236. 



388 



IJL PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANÏ 



celui d'une raison pratique, d'une raison douée de causalité 
à l'éo-ard de ses objets : une raison qui a conscience d'être 
le principe de ses jugements ne saurait recevoir môme poui- 
une part sa direction du dehors, sous peine de vou- transfé- 
rer à des impulsions extérieures son pouvoir causal. Dès 
lors, comme ce qui est ici en question, c'est, non pas une 
réalité donnée à connaître, mais une action à produire, on 
peut alTirmer qu'un être qui ne peut agir que sous l'idée de la 
liberté est par là même au point de vue pratique réellement 
libre : autrement dit, les mêmes lois qui obligeraient un 
être libre n'en valent pas moins pour un être qui ne peut 
a^'iv qu'en concevant sa propre liberté. A oilà en quel sens 
nous sommes autorisés à attribuer une volonté libre à tout 

être raisonnable '. 

Mais d'où vient en définitive que les lois morales nous 
obligent ? Assurément ce n'est pas par intérêt que nous 
nous soumettons à l'impératif catégori(pie : il faut pourtant 
que nous prenions, quelque intérêt à nous y soumettre. 
Comment cela donc est-il possible P Ce n'est pas donner une 
explication sulTisante que de ramener en principe le devoir 
au vouloir d'un être raisonnable en qui la raison ne con- 
naîtrait pas d'obstacles, sauf à ajouter que. pour des êtres 
raisonnables alTectés en outre de mobiles sensibles, la né- 
cessité de l'action devient un commandement : car on se 
borne alors à reconnaître (pie la liberté et la soumission 
de la volonté à sa législation sont, parle caractère d'autono- 
mie qui leur est propre à toutes deux, deux concepts iden- 
tiques : et si le résultat de cette analyse n'est pas sans valeur, 
puisqu'il nous permet de délinir avec plus de précision le 
principe de la moralité, il n'olVre pas toutefois une raison 
déiinilivemenl satislaisante de l'obligation : l'identité des 
deux concepts ne permet pas en ellet que l'on use de l'un 
pour expliquer l'autre, et elle fait même naître ici un 
soupçon de cercle vicieux : n'est-ce pas pour expliquer la 

I. I\ , p 295-296. — V. plus haut, p. 2()3. 



4 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS SSq 

soumission à la loi morale que nous avons supposé la 
liberté, et n'est-ce pas pour admettre la liberté que nous 
avons justifié la soumission à la loi morale? Et incapables 
de sortir de ce cercle, n'avons-nous pas compté avant tout, 
pour faire accepter l'autorité de la loi, sur la complaisante 
adhésion des âmes bien pensantes? 

Il nous reste cependant une ressource : c'est de recher- 
cher si en nous concevant libres nous nous plaçons au même 
point de vue que lorsque nous nous représentons nous- 
mêmes d'après nos actions, envisagées comme des effets 
visibles que nous avons sous les yeux. 

Ici intervient la distinction du monde sensible et du 
monde intelligible, introduite d'abord pour expliquer Tor- 
dre vrai dans la relation de ces deux concepts : loi morale 
et Uberlé. Les raisons de cette distinction, Kant les ex- 
prime ici sous leur forme la ])lus générale, et, de son pro- 
pre aveu, un peu en gros. Il prétend que le plus simple 
bon sens peut les découvrir. Sans réllexions subtiles, dit-il, 
on peut comprendre que les représentations qui nous vien- 
nent du dehors et nous laissent passifs, comme les repré- 
sentations des sens, ne nous font connaître les objets que 
tels qu'ils nous alïbctent, et non tels qu'ils sont en eux- 
mêmes : d'où la nécessité d'admettre entre les phénomènes 
et les choses en soi une distinction essentielle, de telle 
sorte que les phénomènes restent relatifs à notre sensibi- 
hté, tandis que les choses en soi, fondement des phéno- 
mènes, ne peuvent tomber sous notre connaissance. Or 
cette distinction s'apphque à l'homme même. Car d'un 
côté, l'homme, d'après ce que lui révèle le sens intime, ne 
peut se llatter de se connaître tel qu'il est en soi ; il est 
incapable de saisir autre chose que la manière dont sa con- 
science est affectée ; tout ce qu'il sait de lui, il le sait, non 
pas a priori, mais empiriquement ; c'est qu'il ne peut se 
produire lui-même '. Mais au-dessus de ce sujet empirique 

I. V. dans la Critique de la raison pure l'examen des paralogismcs de la 
psychologie rationnelle. 



3no lA. PHir.OSOPHIE PRATIQUE DE KA?iT 

qu'il est. composé uiiiquemciit de phéiiomènes, il doit 
nécessairement admettre quelque chose qui lui sert de 
fondement, c'est-à-dire son Moi véritable, par suite, en 
opposition avec la passivité de ses perceptions qui le fait 
membre du monde sensible, une activité pure, d'une puis- 
sance de production immédiate, qui le fait membre d'un 
monde intelligible. Or il trouve réellement en lui une 
faculté par laquelle il se distingue de toutes les choses, 
par laquelle il se distingue aussi de lui-même, en tant 
qu'être affecté par des objets, et cette faculté est la rai- 
son. Comme spontanéité pure, la raison est encore supé- 
rieure à rentendement, dont les concepts n'ont pas par eux- 
mêmes d'objets et doivent se contenter de soumettre les 
représentations sensibles à des règles en les unissant dans 
une même conscience : par la production des idées, la rai- 
son conçoit un autre monde que le monde sensible, et 
ainsi elle marque à l'entendement lui-même ses limites'. 

Ainsi un être raisonnable, en tant qu'intelligence, doit 
se considérer comme appartenant au monde intelligible, 
tandis que par ses facultés inférieures il appartient au inonde 
sensible. Comme membre du monde intelligible, il est 
indépendant de toute détermination par les causes empiri- 
ques : il ne peut concevoir la causalité de sa volonté propre 
que sous l'idée de liberté : or à l'idée de liberté est lié 
le concept de l'autonomie, et à celni-ci le principe uni- 
versel de la moralité. Comme membre du monde sensible, 
l'être raisonnable est soumis aux lois de la nature qui, 
d'une part, ne sont pour sa volonté que des principes d'hé- 

1. Kant, dans la Criti(/ue de la raison pure (V. notamment III, p. 87, 
p. 2\- sq., p. '^^2o) et clans les Proie :^n mènes (V. notamment 1\ , p. '^^-J']), 
avait déjà marcpié cette distinction profonde de l'entendement et de la raison, 
et en avait signalé l'importance ; il l'a énoncée pins fortement à mesure que 
s'est développée sa pliiloso{)hie pratique. Il l'a mémo exprimée à la fin, occa- 
sionnellement, il est vrai, en des termes qui dépassaient sans doute sa pensée, 
lorsqu'il a distingué entre les jugements de la raison (Vernunfturllieile) et les 
jugements de l'entendement (Te/s^/w^/e^M/f/^ef/e) comme entre des jugements 
qui impliquent nécessité et des jugements empiriques (Ueher die Bitclinia- 
clierei. lirster Brief an Herrn Fiiedr. Nicolai, 1798, VII, p. 3i6). — 
V. Vaillinger, Comnientar, I, p. aSo. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS 



091 



téronomie, qui, d'autre part, servent à expliquer ses ac- 
tions comme phénomènes dans leur rapport avec d'autres 
phénomènes. 

De la sorte est dissipé le soupçon de cercle vicieux élevé 
tout à l'heure sur le raisonnement qui passait de la hbertéà 
l'autonomie et de l'autonomie à la loi morale, et en même 
temps se trouve expliquée la possibihté de limpératif caté- 
gorique. Il n'y a pas cercle vicieux, parce que, en se conce- 
vant libre, riiomme se considère comme appartenant au seul 
monde intelligible, tandis qu'en se concevant soumis au 
devoir il se considère comme appartenant à la fois aux 
deux mondes*. En outre, la possibihté de l'impératif caté- 
gorique est fondée : l'idée du monde intelligible, impliquée 
dans le concept de liberté, permet de lier à l'idée d une 
volonté bonne l'idée d'une volonté instituant par ses 
maximes une législation universelle ; elle joue, mais prati- 
quement, un rôle analogue à celui de l'intuition sensible, 
pour rendre possible la synthèse contenue dans les prin- 
cipes. En d'autres termes la volonté bonne agit selon des 
lois universelles parce que ces lois expriment ce qu'elle 
veut nécessairement dans le monde intelhgible dont elle 
fait partie. Si l'homme en effet appartenait uniquement au 
monde intelligible, toutes ses actions seraient toujours 
d'elles-mêmes conformes au principe de l'autonomie de la 
volonté pure. Mais l'homme appartient aussi au monde 
sensible ; s'il n'appartenait qu'à ce dernier monde, ses 
actions se conformeraient à la loi des désirs et des inchna- 
tions, ne connaîtraient d'autre règle que le bonheur, repo- 



I. Dans la Critique de la raison pratique, Kant établira autrement qu'il 
n'y a pas cercle vicieux, c'est-à-dire sans recourir à la distinction et au rapport 
des deux mondes ; il usera de la diflérence classique entre la ratio essendi et 
la ratio cognoscendi ; la liberté est la ratio essendi de la loi, la loi est la 
ratio cognoscendi de la liberté (V, p. 4). — Dans une réponse à Kieseweter 
qui était revenu sur cette difficulté {fhiefvechsel, II, p. 187), Kant répond 
([u'il n'y a pas cercle, parce que la liberté conçue comme causalité delà volonté 
des êtres raisonnables et la loi morale inconditionnée sont deux déterminations 
simplement réciproques de l'idée transcendantale, antérieurement posée,^ d'une 
liberté cosmologique. (Lettre du 20 avril 1790, Briefwechsel, II, p. i52)^. • 



Oifl 



L\ PHILOSOPHIE PRATIQIE DE RANT 



seraient sur des principes crhétéronomie. Donc, comme 
l'homme appartient aux deux mondes, dont l'un, le monde 
intelligible, est le fondement de l'autre, le monde sensible, 
il est obligé de reconnaître que ses actions doivent être 
conformes^'à la loi du monde intelligible. On voit ainsi en 
quel sens encore le principe moral est une proposition syn- 
thétique a priori: à l'idée d'une volonté aiVectée par des 
désirs sensibles s'ajoute, dit Kant. l'idée de cette même 
volonté, comme faisant partie du monde intelligible, et 
comme renfermant la loi de la première : à peu près comme 
aux intuitions du monde sensible s'ajoutent des concepts 
de l'entendement qui par eux-mêmes n'expriment ((ue la 
forme de lois en général et par là rendent possibles les pro- 
positions synthétiques a priori sur lesquelles repose toute 
la connaissance de la nature. 

L'usage pratique que le commun des hommes fait de la 
raison confirme la justesse de cette déduction. Il n'est per- 
sonne, pas même le pire scélérat, qui ne reconnaisse l'ex- 
cellence des vertus qu'on lui olTre en exemple, alors même 
que tous ses actes paraissent les contredire ; il montre par 
là qu'il se transporte en idée dans un ordre de choses bien 
dilTérent de ses désirs actuels ; il croit être meilleur quand 
il se met par la pensée à la place d'un membre du monde 
intelligible, quand, autrement dit. il a conscience d'une 
bonne volonté ([ui édicté pour la mauvaise volonté qu d a, 
comme membre du monde sensible, cette loi dont il re- 
connaît l'autorité tout en la transgressant'. 

Cependant la distinction de? deux mondes ne sert pas 
seulement à expliquer le rappoit de la loi obhgatoire du 
devoir au principe de l'autonomie : elle sert aussi à résoudre 
l'apparente contradiction de la nécessité et de la hberté. 
Car nous savons que tout ce qui arrive est déterminé par 
renchaînement des causes naturelles: la nature est un 
concept de l'entendement qui prouve sa réalité en se ma- 

I, IV', p. rîQë-ooo. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS SqS 

nifestant comme condition de la possibihté de l'expérience; 
tandis que la liberté n'est qu'une idée de la raison dont la 
réaUté objective est en soi douteuse. Pour la théorie, c'est 
sans doute la voie de la nécessité qui est la mieux frayée et 
la plus praticable : mais pour la pratique, c'est la voie de 
la liberté qui seule est possible à suivre. Ni la philosophie la 
plus subtile, ni l'intelligence la plus vulgaire ne trouvent 
dans leurs arguties de quoi ébranler la hberté. Le droit de 
s'attribuer une volonté hbre provient en effet chez l'homme 
de la conscience qu'il a d'une raison indépendante à l'égard 
des causes de détermination purement subjectives. Cela 
suffît à la rigueur pour que la philosophie pratique puisse 
se constituer, et ce n'est pas à elle qu'il revient de montrer 
l'accord possible de la nécessité et de la hberté ; pour éviter 
l'embarras où la jetterait ce diffîcile problème, elle demande 
à la philosophie théorique de le résoudre. C'est ce que 
fait cette dernière en étabUssant que le même être peut 
sans contradiction, comme phénomène, être soumis à cer- 
taines lois, et, comme être en soi, être indépendant de ces 
mêmes lois, que l'homme doit se concevoir de cette dou- 
ble manière puisqu'il a conscience de lui-même comme 
d'un objet affecté par les sens et aussi comme d'une intel- 
ligence. Voilà pourquoi l'homme s'attribue une volonté si 
radicalement distincte de ses inchnations sensibles, qu'd 
conçoit comme possibles et comme nécessaires des actes 
opposés à ces inclinations : voilà pourquoi il ne souffre pas 
que ces inclinations lui soient imputées comme si elles 
étaient son véritable moi, ne se croyant responsable que 
de la complaisance qu'il leur témoigne quand il leur 
accorde, au détriment des lois rationnelles, une influence 

sur ses maximes. 

En s'introduisant ainsi par la pensée dans un monde 
intelhgible, la raison pratique ne dépasse point ses limites : 
elle ne les dépasserait que si elle voulait, en pénétrant dans 
ce monde, s'y apercevoir, s'y sentir, a Le concept d'un 
monde intelligible est donc seulement un point de vue 



3ç)4 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KA>T 



auquel la raison se voit obligée de se placer en dehors des 
phénomènes, afin de se concevoir elle-même comme pra- 
tiquée » Aussi, si la raison essayait de déterminer ce 
monde par une connaissance, dont elle tirerait ensuite 
quelque mobile pour la volonté, elle dénaturerait la mora- 
lité en même temps qu'elle dépasserait cette fois ses 
Hmites. Du monde intelligible, c'est-à-dire du système 
complet des êtres raisonnables comme choses en soi, nous 
ne connaissons que la condition Ibrmelle, c'est-à dire l'idée 
d'une législation universelle instituée par les maximes de la 
volonté, l'idée de l'autonomie '. 

Si la conception que Kant présente ici de la liberté reste 
étroitement liée à la solution cpie la Critique de la raison 
pure avait donnée de la troisième anlinoniie, elle en dépasse 
pourtant à certains égards le sens. Ce n'est pas seulement 
une appHcalion. c'est une réalisation que l'idée transcen- 
dantale de la liberté trouve dans la notion pratique de la 
loi morale, et il advient logiquement ainsi que le sujet rai- 
sonnable, qui n'obéit à cette loi que parce qu'il l'institue 
dans son unlversaUté. devient, plus que l'objet Iranscondan- 
tal, l'occupant du inonde intelligible. Le monde inleUigible 
est dit simplement une « idée » ou un «pointde vue » : cela 
implique que sa réalité objective tient essentiellement, non 
pas à l'existence de la chose en soi comme chose, mais à 
l'action de la volonté qui réahse pratiquement l'idée. La 
volonté autonome, la volonté pure, par son eflicacité, tend 
à refouler davantage les déterminations métaphysiques qu'en 
vertu de son emploi traditionnel la chose en soi prêtait à 
la causalité inconditionnée de la raison \ Elle prévaut, en 
tout cas. dans la pensée de KanI, sur la notion du caractère 
intelligible qui exprimait en termes quasi ontologiques, et 
sans la définir exactement dans son rapport avec la loi mo- 



i. IV, I». 3u0. 

3. IV, p. 3oo-i^o0. 

3. V. plus haut, p. 218-228, p. 245-246, p. 249-300. 



FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS SqÔ 

raie, la règle de la décision propre du sujet \ Ici il apparaît 
que la liberté, comme faculté législative universelle, doit 
être rationnellement antérieure à la liberté, comme faculté 
de commencer suivant une certaine maxime une série 
d'actes. Ainsi entendue, la liberté est, dans toute la force 
du mot, une vérité : elle est, du moins pour nous, la vérité 
première. 

Aussi n'y a-t-il pas lieu, quand on a expliqué par la 
liberté comment l'impératif catégorique est possible, de re- 
chercher comment est possible la liberté elle-même. Car là 
011 cesse une détermination par les causes naturelles dans 
quelque expérience réelle ou possible, là cesse aussi toute 
explication. Or la liberté est une idée incapable de s'exhi- 
ber dans aucune expérience et qui en conséquence ne peut 
être ni connue par concepts ni aperçue par intuition : elle 
ne vaut que comme supposition nécessaire de la raison, 
fondée sur la conscience d'une volonté distincte des désirs 
sensibles. Tout ce qu'elle peut falie au point de vue théo- 
ri{{ue, c'est juslllier de sa possibilité en établissant qu'elle 
n'est pas contradictoire, c'est par conséquent se tenir sur 
la défensive. En elle-même elle ne peut pas plus être ex- 
pliquée que ne peut être expliqué — ce qui du reste revient 
iui même — l'intérêt Immédiat que nous prenons à la loi 
morale, c'est-à-dire la législation universelle impliquée dans 
les maximes de notre volonté, sans recours à un autre mo- 
i)ile. Assurément il y a en nous un sentiment de plaisir ou 
'le satisfaction lié à l'accomplissement du devoir, il y a ce 
entiment moral, dont quelques philosophes ont fait à tort 
la mesure de nos jugements moraux ; mais c'est précisé- 
ment la même insoluble question, de savoir comment une 
nure idée rationnelle telle (|ue la loi morale peut par elle- 
même produli'cun effet sur la sensibilité et créer en celle-ci 



I. La théorie du caractère intelligible est absente de la Gruudlegung'. elle 
ï'-parailra, avec certaines modifications assez sensibles, semble-t-il, dans la Cri- 
(fiio delà raison pratique et aussi, mais très elFacée, dans la Religion. 
> . plus loin, p. 451-457, p. <3i(j. 



396 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE RANT 



FONDEMENTS DE L4 METAPHYSIQUE DES MOEURS 



397 



des dispositions. Il est Impossible de faire comprendre 
théoriquement la nécessité d'un principe pratique incondi- 
tionné, d'expliquer pourquoi la raison pure est pratique par 
elle-même. Mais cette impossibilité n'est pas l'objet d'une 
déclaration arbitraire ; elle est tirée du caractère Interne de 
la raison humaine, qui, d'un cAté, ne peut pas chercher 
dans le monde sensible, au préjudice du principe moral, un 
Intérêt saisissable, mais empirlciue, qui, de l'autre côté, 
ne peut pas s'aventurer dans le monde Intelligible pour 
chercher à y atteindre des objets hors de ses prises : trop 
heureuse encore lorsque, obligée d'admettre au terme de son 
effort une nécessité inconditionnée, elle peut, sans s'évertuer 
Inutilement à en rendre compte par ailleurs, découvrir le 
concept ou la loi qui s'accorde avec cette nécessité et la dé- 
termine. Et ainsi, si nous ne conq^enons pas la nécessité 
pratique inconditionnée de l'impératif catégorique, nous 
comprenons du moins son incompréliensibililé, et c'est tout 
ce qu'on peut exiger d'une plillosophie qui veut bien aller 
jusqu'aux extrêmes limites de la raison humaine, mais qui 
garde k souci de ne pas les dépasser \ Au reste, remarque 
kant, et très discrètement il indique Ici le complément 
que doit recevoir sa doctrine de la loi morale par une con- 
ception du souverain bien, a l'Idée d'un monde intelligible 
pur, conçu comme un ensemble de toutes les intelhgences, 
dont nous faisons partie nous-mêmes comme êtres raison- 
nables (sans cesser d'autre part d'être en même temps mem- 
bres du monde sensible) reste toujours une idée d'un usage 
possible et licite en vue d'une croyance rationnelle, quoi- 
que tout savoir s'arrête aux trontières de ce monde ; par le 
magnifKiue idéal d'un règne des >.s en soi (des êtres rai- 
sonnables), dont nous ne pouvons faire partie comme mem- 
bres qu'en ayant soin de nous conduire d'après desmaxunes 
de la liberté comme si elles étaient des lois de la nature, 



elle est destinée à éveiller en nous un vif intérêt pour la loi 
morale ' ». 



* 



Ainsi, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, 
la recherche d'un premier principe de la moraUté a con- 
duit Rant à défmlr systématiquement l'Idée d une raison 
pure pratique, et cela, dans le double sens, à la fols néga- 
tif et positif, qu'exige ou qu'autorise la Critique de la raison 
pure ; et elle l'y a conduit de façon à pouvoir fournir le point 
de départ d\me Critique de la raison pratique et même à pou- 
voir dessiner déjà cette nouvelle Critique. L'analyse qui a 
graduellement ramené la notion de la bonne volonté et du 
devoir à celle de l'autonomie a exclu de la détermination 
du principe moral tout élément qui ne serait pas (( pur », 
et elle a dégagé aussi le motif Interne d'efficacité par lequel 
la raison pure a la puissance de se réaliser d'elle-même et 
devient ainsi (( pratique». En outre la position de la liberté 
comme faculté pratique a priori, rexpllcatlon delà loi pra- 
tique universelle considérée comme la condition grâce à 
laquelle la liberté acquiert une valeur objective, répondent 
à l'exigence de toute Critique, qui réclame qu'on découvre 
l'origine pure des concepts rationnels et que l'on en définisse 
aussi l'usage Immanent. 

Cette morale que Kant venait d'exposer était donc en 
son fond pleinement rationaliste ; elle l'était même plus que 
toutes les autres morales qui prétendaient l'être, puisqu'elle 
rejetait d'une façon (( rigoriste » tout mélange de l'expé- 
rience ou des mobiles sensibles avec la raison. Cependant 
elle combattait le dogmatisme de ces morales, non seule- 
ment sur le point où elles admettaient comme principes 
déterminants de la volonté des objets de la senslblhté anté- 
rieurs à la loi, mais sur le point aussi où elles admettaient 



!■ 



I. IV, p. 3o7-3ii. — V. la critique de ces observations finalesde Kant par 
llerbart.'zar Lehre von der Freiheit, Vierier Brief, X, p. 253. 



1. IV, p. 3io. 



398 



LA PHILOSOPHIE • PRATIQUE DE KATïT 



des objets d'entendement supérieurs à la loi. Etait-ce à dire 
que Kant eût renoncé à établir un lien quelconque entre le 
principe de la moralité et les alïirmations métaphysiques 
ordinairement introduites pour justifier ce principe? Nulle- 
ment; mais il n'entendait point que ces aiïîrmations, 
comme celles de l'immortalité et de l'existence de Dieu, 
fussent le fondement de la morale. Dans cet esprit, la Grund- 
legung n'indiquait que par de sommaires allusions la place 
qu'elles devaient occuper dans une philosophie pratique 
complète' : toutefois ces allusions nous témoignent que si 
pour Kant la conception du souverain bien devait plus que 
jamais rester subordonnée à la loi morale', si en outre elle 
ne pouvait pas être l'objet d'une connaissance comme celle 
que prétendait en vain fournir la métaphysique dogmatique, 
elle gardait cependant, à un certain point de vue. pour le 
sujet raisonnable sa vérité. Lue occasion survint. (|ui permit 
à Kant de renouveler là-dessus, peu de temps après la pu- 
blication de {nGnindlegutif/, l'expression de sa pensée. 

Cette occasion, ce fut la fameuse querelle qui, à propos 
du spinozisme, réel ou prétendu, de Lessing, mit aux prises 
Jacobi et Mendelssohn, la philosophie du sentiment et le 
rationahsme dcYAuf/clarung. Solhcité vivement de prendre 
parti '. Kant eut surtout le souci de marquer quelle était 
vis-à-vis des adversaires en présence sa position propre. 11 
se rangeait certes plutôt du coté de Mendelssohn que de ce- 
lui de Jacobi : mais s'il était rationaliste avec Mendelssohn, 
il ne souffrait pas cependant (lue la raison pût s'aventurer 
dans la connaissance des objets supra-sensibles : si, d'un 
autre coté, il admettait avec Jacobi une place pour la croyance, 
il pouvait encore moins accepter que cette croyance pût ou 



I. V. plus haut, p. 379, p. 396. 

3. Nous avons vu (p. 232-233, p. 238) que dans la Critique de la raison 
pure, l'idée du souverain bien paraît ajouter encore à l'autorité de la loi. 

3. V. en particulier les lettres qu'écrit à Kant à ce moment Biester, l'un 
des fondateurs de la /ievue de Berlin, organe de VAtif'klùrung{/iriefn'ec/isel, 
I, p. A 10, p. \2()!i3\, p 439). — Voir la lettre de Marcus llerz, du 27 fé- 
vrier 178G i^lhid., I, p. 409). 



LE SAVOIR ET LA FOI 3qq 

s'imposer du dehors ou être livrée à l'inspiration du senti- 
ment. La critique dans le rationaHsme, la rationahté dans 
la foi : voilà ce qu'il opposait aux deux partis adverses. 

Ce lut le thème principal de l'article qu'il publia en oc- 
tobre 178G dans la Revue de Berlin sous le titre : Qa est-ce 
que s'orienter dans la pensée'? L'article se référait aux 
Heures matinales de Âlendelssohn récemment parues ^ 
ainsi qu'à son écrit aux amis de Lessing, de l'autre coteaux 
Lettres de Jacobi sur la doctrine de Spinoza ainsi qu'à son 
écrit contre tlnipulation de Mendelssohn. 

Dans les deux écrits de Mendelssohn Kant trouvait l'in- 
dication d'une maxime de recherche, qui se retournait logi- 
([uement contre le dogmatisme métaphysique de l'auteur, 
qui, mal entendue comme elle se prètaità l'être, devenait tout 
naturellement une arme contre le rationalisme même, mais 
(fui, bien interprétée et approfondie, pouvait être admise 
par la philosophie critique et en même temps la confirmer. 
Cette maxime, c'est qu'il faut que la pensée ait pour ses 
démarches spéculatives quelque principe qui lui permette 
de s'orienter. Mendelssohn appelait le principe en question 
tantôt sens commun, tantôt saine raison, tantôt simple bon 
sens ; malheureusement il mettait cette idée juste d'un prin- 
cipe d'orientation au service de l'exaltation visionnaire, de 
la Schwcirnierei : indirectement, quand il la laissait à ce 
point ambiguë que son adversaire pouvait la reprendre 
comme l'expression d'un sens intuitif et mystérieux de la 
vérité ; directement, quand il en usait lui-même pour déve- 
lopper démonstrativement un prétendu savoir des choses 

1. JVas heisst : sich ini Denken orientiren? IV, p. 337-353. — V. aussi, 
(le la même éi)oque, lîemerkun^en zu Jacoh's Priifiing der Mendelssohns- 
i'hen Morgenstunden. 1786, IV, p. 463- 168. — Cf. la lettre de Kant à Chris- 
tian Gottfriod Scliiitz de la fin de novembre i']8b(Briefa>echsel, I, p. Ao5-4o6), 
les lettres de Jacob à Kant du 26 mars 1786 (Ihid., p. 4i2-4i5), et du 
17 juillet 178O {/hid., p. 434-438), la lettre de Kant à Jacob du 26 mai 1786 
nOid., p. 427). ' 

2. V. la lettre de Mendelssohn à Kant du 16 oct. 1785 (lùid., p. 38û). 

Dans la Pré/ace de son ouvrage, Mendelssohn parlait de Kant comme du 
philosophe « qui réduit tout en poussière » (des ailes zermalmenden Kant). 



" 



^QQ LV PHILOSOPHIE PRATIQTE DE K \NT 

supra-sensibles. Et cependant il -'' -"■'/'''"'^'riledoU 
prc'ciser cette idée pour être à même d'expliquer quelle doit 
L en ce qui concerne les objets supérieurs à l'expérience, 
l'attitude de la saine raison '. , • , a 

Qu'est-ce. en effet, d'une façon générale, que s onenter ? 
C-est dune région donnée du monde - suppose que 1 ho- 
,izonsoi. divisé en quatre régions -- trouver les t. -ois au- 
tres et tout d'abord l'Oricnl. Quand nous voyon le soleil 
an; le ciel à midi, il nous est aisé de discerner les quatre 
ré-ions • mais pour cela il nous faul aussi un moyen sul- 
celiTeL distinction, un senll.nen, de la diflérence en,., a 
droite et la gaucbe. Que ce sentiment nous fasse dellui e 
qu'un jour, par miracle, tous les astres, en conservant leu. 
forme et leu!- situation respective, se mettent a suivre un 
direction inverse : notre ..m1 ne remar.,uera.l pas la nuit 
suivante, à la clarté des étoiles, le moindre d.angcnnent 
^ oilà donc sur (poi repose l'orientation geogi^apluquc. De 
même pour morienter dans un espace donne en gênerai, 
il faut que je puisse distinguer entre ma droite et ma gau- 
che • sans cela je ne saurais, par exemple me reconnaît, 
dans une chambre obscure dont les objets familiers auraien 
eu leur ordre général interverti, tout en gardant les uns 
par rapport au V autres la môme position. Comme l oriei- 
Lon géographique, l'orientation matiiématiquesuppose le 

sentiment d'une distinction entre mes deux cotes. 

Nv a-t-il donc pas pareillement un principe subjecl. 
pour l'orientation de soi-même dans la pensée .^Certes, s . 
s'agit des objets du monde sensible, il y a pour e jugement 
nui les détermine des règles objectives, par e les-mem^^ 
semble-t.il. suirisantes. Mais s'il s'agit do d^passer e 
limites de l'expérience, d'aller vers un monde qui, au lieu 
de nous fournir des objets d'intuition. F-".--!-- 
marquer la place pour une intuition possible il laut bien 
alors àla raison, pour diriger sa démarche, quelque prmcipe 

I. IV, p. 339-3io. 



LE SAVOIR ET LA FOI 



4oi 



subjectif de distinction. Ce principe, c'est un besoin qu'elle 
ressent d affirmer la réalité de certaines idées, sans qu'elle 

puisse cependant en administrer jamais la preuve théorique 
suffisante. 

Toutefois il y a lieu d'expliquer comment ce besoin est 
un droit, et à quelle condition il peut se satisfaire II 
laut d'abord que les idées que l'on prétend déterminer 
par delà l'expérience se montrent à la raison exemptes de 
contradiction : il faul de plus en concevoir lobjel dans 
son rapport avec les objets de l'expérience, non pas pour 
lui donner une forme sensible, mais pour savoir s'il est 
compatible avec l'usage défini de notre entendement. 11 faut 
enfi,, que ces idées ne servent pas à développer des hypo- 
thèses destinées à remplacer, pour des objets de l'expé- 
rience, les explications existantes ou possibles par des causes 
sensibles, par des causes perçues ou susceptibles de l'être 
C'est ainsi qu'il n'y a aucun intérêt et qu'il peut même y 
avoir un grave préjudice pour la raison à admettre l'in- 
lluence d êtres de la nature purement spirituels : car on ne 
peut rien dire de leur mode d'action. Il ny a donc pas là 
un véritable besoin de la raison, mais seulement une curio- 
sité mal disciplinée qui s'égare en des lictions stériles II 
en est tout autrement du concept d'un Être premier, conçu 
comme mlelhgence suprême et en même temps comme sou- 
verain bien. Que nous soyons forcés de donner pour fonde- 
ment à toute po.ssibilité lexistence dun Être absolument 
réel, que nous ne puissions pas rendre compte suffisamment 
de 1 existence des choses dans le monde et de la finalité qui 
sy rencontre à un degré admirable sans supposer une 
Cause mtelhgente, e est là un besoin véritable de la raison 
puisque la raison ne peut concevoir qu'à ce prix la parfaite 
mlelhgibihté du donné : elle a donc des motifs subjectifs 
sulhsants daffirmer ce qu elle ne peut point démontrer 
tliéoriquement. 

Cependant la raison, outre un usage théorique, a un 
usage pratique : pour le premier de ces deux usages, son 

Dklbos. 



402 



I.\ PHILOSOPHIE PRATIQLE DE KA^T 



'■-î 



besoin n'estque conditionné ; elle est loirée dadmeltiel exis- 
tence de Dieu quand clic veut juger des premières causes de 
ce qui est conlintrenl : pour le second de ces deux usages son 
besoin est inconditionné : ici. il Tant (p.Vllc juge. La loi 
morale conduit en elIVt à lidée dn souverain bien, qui com- 
prend :. la lois ce (jui est possible dans le monde par la 
liberté, à savoir la moralité, cl ce ([ui relève de la nature, 
non plus de la liberté liumainc. à savoir le plus grand bon- 
bcur dans une juste proportion avec la moralité. La raison 
a donc besoin d'admettre ce souverain bien dépendant, et 
pour le garantir, une intelligence suprême, qui est le sou- 
verain bien indépendant: non point certes afin de dériver 
de là l'autorité obligatoire de la loi morale ainsi que le mo- 
bile qni porte à l'observer, — ce serait enlever à l'action sa 
valeur — mais afin d'exclure l'opinion qui tiendrait la mora- 
lité pour un idéal sans objectivité par le l'aitcpie serait dépour- 
vue d'existence l'idée qui l'accompagne indissolublement. 
C'était donc par un besoin de la raison, non par le pro- 
grès dune prétendue connaissance, que Mendelssobn à son 
hisu s'orientait dans la pensée spéculative. Si son elTort 
n'était pas entièrement vain, en ce qu'il permettait de décou- 
vrir au fond, sous l'illusoire apparence des démonstrations 
objectives, l'action des motifs subjectifs d'airirmer, il avait 
le'taclieux inconvénient d'ouvrir la voie, par le dogma- 
tisme de la connaissance rationnelle, au dogmatisme de 
l'inspiration irrationnelle. 11 n'écliappall pour son compte 
à ce danger que par le souci qu'il avait de régulariser, a 
l'exemple de Wolll'. par une mélbode scolastitiue toutes les 
démarcbes de l'esprit. Au reste quand il en appelait à la 
saine raison, que faisait-il sinon avouer l'impuissance de 
la raison démonstrative !' Il eût sans doute donné à cet 
aveu toutes ses consé(iucnces, s'il eût eu. avec une plus 
longue vie, cette aptitude ipi'a la jeunesse à modilier sa 
pen°sée selon les changements survenus ilans l'état des 
sciences. 11 eût compris alors la nécessité d'une Critique 
pour ne pas laisser la raison s'employer indistinctement 



r.E SAVOIR ET LA FOI 



4o3 



à toutes ses tâches sans une limitation exacte de ses usages' 
Il importe donc que la décision de la saine raison reçoive 
une détermination plus précise qui la ramène à sa source 
véritable. Aucun terme ne convient mieux pour elle que 
celui-ci : foi de la raison Venuinflglaub<> ^ Foi de la raison 
et non pas seulement foi rationnelle, car toute foi, môme la 
foi historique, est une foi rationnelle, la raison étant tou- 
jours en fin de compte la pierre de touche de la vérité Le 
caractère essentiel d'une foi de la raison, c'est qu'elle ne 
repose point sur d'autres données que celles qui sont con- 
tenues dans la raison pure. Kanl reprend pour les définir 
les distinctions et les critères qu'il avait déjà indiqués ail- 
eurs, notamment dans la Mél/iodoloç/ie Ivanscendankde de 
la Crdique de la raison pure'; il insiste seulement davan- 
tage sur la relation de la foi à la raison pure comme à son 
principe, et il marque en termes plus saillants les rapports 
de la foi avec la science. La foi de la raison n'est pas, comme 
I opinion, un état provisoire de la pensée qui peut par la 
conquête d'arc^iments objectifs nouveaux se transformer en 
un état de certitude scientifique : elle n'est pas. en tant que 
loi, comme le soutenaient des représentants de VAufklu- 
runy, une forme confose et subordonnée de connaissance 
destinée à disparaître peu à peu devant la puissance crois- 
sante des idées claires et distinctes : elle dérive d'un besoin 
nécessaire qui, dans notre condition humaine, ne saurait 
jamais trouver nulle part un substitut. Quand ce besoin se 
manifeste en matière théorique, il donne lieu à des hypo- 
thèses que nous admettons parce que nous ne pouvons pas 
pour certains eirels donnés, trouver d'autre principe d'ex- 
plication, et qu'il réclame un tel principe'. Quand il se 

/..te'iFil£':;x;:5o"''^'' •"' - '''■ - ' ^- ^^-^-^ '^-"^ 

I>. IgÔ^q.''- '^' ""^ ~ ^' P'"' '"•"'' P ^^3-.ir>. -V. plus loin, p. ',85 sq., 

rappelé!' Ywwr"' '°TT'"^^"^ ^ "" 1"" *^''" ""■"'«"i'. dans le pas.a 
appelé de la Cilique de la raison imre, la foi doclrinale. 



ge 



li^ 



/^q/^ tK PHILOSOPHIE PIWTIQLE DE KVNT 

manifeste en matière pratique, la loi qui eu dérive s'appelle 
u„ oostulalde la raison : et si elle ne sat.stait pas a toutes 
LldUions logiques de la eer.itude. elle ne leeèdeen nen 
au dIus sûr savoir : elle en dilRnc .,uanl a l espèce Elle 
ne pe t, n effet, co.nn.e lopimon ou la loi Instor.que, 
L ébr niée un jour par des arguments qui la surpren- 
Iraient en quelque sor.edu dehors: la eonsc.ence qu elle 
e^Xpe d' son invarial.ilitélui permet dé.re absolument 

'"lUo. de la raison, ainsi comprise, sert de fondement à 
toute autre foi. même à foute révélation : elle ne peut et.e 
remplacée, ni suscitée par aucune insp rat.on, eomine par 
aucun enseignement extérieur. SI grande qu en soit l auto- 
rité. Une révélation ne peut être acceptée de mo. que s. el e 
est iu^ée par moi divine, que si, par suite, elle présente 
des iaractéres qui ne peuvent être d.Herminés que par 1 idée 
que préalablement ma raison possède de la divun le. H n > 
l donc pas de Religion qui puisse être révélée sans la raison 
et hors de la raison '. Contester à la raison le droit qui lui 
apparti,,nt de parler la première sur des objets supra- 
sensibles, c'est ouvrir la porte toute grande aux divagations 
mystiques, mais aussi h lathéisme : voufo.r laire de la lai- 

fnrultt^ de lu-er : « L'intervontïon de ce terme de foi et de celle laet p 

•;L purs c,ue ceux que celle-ci avait pu lourn.r J"^-' ; ™;' .r.^^".'; Je, 
p 486 - Cf. la lettre à Jacobi du 30 août .789, HnefaechseL U. p. .4- 



I.E SAVOIR ET LA FOI 



.4o5 



son un usage arbitraire, sous prétexte que toute loi est une 
borne au génie, c'est laisser la place libre à l'autorité 
extérieure, publique ou privée, qui saura bien replacer la 
raison sous le joug d'autres lois: de toute façon, c'est 
porter la plus grave atteinte à la liberté de la pensée. 
(( Hommes de grandes capacités d'esprit et de larges idées, 
s'écrie Kant en visant Jacobi et ses amis î Je respecte vos 
talents et j'aime votre sentiment de l'humanité. Mais avez- 
vous bien réfléchi à ce que vous faites et où aboutiront vos 
attaques contre la raison ' P» Or voici, ajoute-t-il, la marche 
inévitable des choses. Le génie se complaît d'abord dans 
son audacieux élan ; il est ivre de la joie d'avoir brisé les 
chaînes par lesquelles les lois de la raison l'enserraient; il 
enchante aussi les autres par des sentences impérieuses et 
de brillantes promesses ; il occupe avec éclat cette royauté 
que détenait si mal la lente et pesante raison. Mais à la 
longue, comme une inspiration intérieure ne saurait créer 
un lien entre les hommes, il accueille volontiers les don- 
nées extérieures érigées en vérités, les traditions converties 
en enseignements : il souffre ou il sollicite les obligations 
imposées à la conscience du dehors ; il consacre l'asservis- 
sement de la raison aux faits, c'est-à-dire la superstition ^ 
Il revient donc à la Critique le grand mérite de résoudre 
le conlht entre le rationalisme dogmatique et la philosophie 
du sentiment \ en dénonçant la fausse idée qui les unit 

1. IV, p, 35o. 

3. IV, p. 351-353. — V. la lettre de Kant à Marcus Ilerz du 7 avril 1786 
{firiefwechsel, I, p. ^19). — V- la lettre à Jacobi citée plus haut, dans la- 
quelle Kant explique avec bienveillance dans la forme, mais sans concession 
sur le fond, son article de la Revue de Berlin (Briefivechsel, II, p. 73-74)- 
V. aussi la réponse de Jacobi, du i5 novembre 1789, qui s'efforce de montrer 
que son mysticisme est en même temps un vrai rationalisme et que, malgré la 
différence des méthodes, ses conclusions concordent avec celles de Kant (^Ibid ., 
p. 99-io3). — Cf. Lévy-Bruhl, La philosophie de Jacobi, p. 17/1 sq. 

3. Kant revenant à la question qui avait été l'origine de la querelle, la ques- 
tion du sens et de la portée du spinozismc, s'étonne que des hommes instruits 
aient pu trouver quelque atTmité entre le spinozisme et sa propre philosophie. 
La Critique contient au contraire la réfutation la plus radicale du spinozisme, 
puisqu'elle rejette toute prétention à la connaissance des choses supra-sensibles 
et que le spinozisme est le produit le plus authentique d'une telle prétention. 



H 



4o6 



LA PHILOSOPHIE PRATIOIE DF. KANT 



ensemble, et qui est l idée d'une dualité irréductible de la 
raison et de la foi, en justifiant dans son opposition à la 
connaissance proprement dite et dans son rapport direct 
avec la loi morale l'idée d'une foi de la raison. 



* * 



(( 11 me fallut supprimer le savoir afin de trouver place pour 
la /o/'. » Cette parole fameuse se rencontre dans la Préface 
de la seconde édition de la Crltirjue de la raison pure " ; si 
elle signifie une disposition déjà ancienne de la pensée de 
Kant. elle n'en porte pas moins, en sa concision expressive \ 
la marque de ses préoccupations actuelles ', et, en même 
temps, par les considérations qui raccompagnent, elle 
témoigne que la foi dont le rôle est reveiuliqué a. avec 

Le spinozisme admet des pensées qui pensent par elles-mêmes et fait ainsi du 
sujet pensant un accident; il estime qu'il suffit pour établir la possibilité 
réelle d'un être que le concept n en soit pas contradictoire : autant de thèses en 
désaccord avec la Critique. IV, p. 3^(). V. Ihnnei kiin^en zu Jakoh's Pnifung, 
W , p. 4t)0. Dans son travail (p. 189, p. 191), Jacob repoussait dans le même 
sens l'idée qu'il y eût du spinozisme dans le kantisme. — V. F. Heman. Ktuit 
und Spinoza, kantsludien. \ , p. 278 sq. 

1 . m, p. 35. 

2. Dès avril 1786, Kant avait songé à une réédition et à une revision de 
son ouvra irc ; la publication nouvelle en eut lieu en 1787 (V. les notes de 
Benno Kr Imann dans l'édition de l'Académie de Berlin. 111, p. 555-558). On 
sait à quelles nombreuses controverses a donné lieu depuis Jacobi et Schopen- 
hauer la dillérence des deux éditions. V. en particulier Benno Erdmann, Kaiils 
Kriticisnius, qui, par la richesse des renseigtiements et la minutieuse analyse 
des textes, apporte de grandes lumières pour l'examen de la question, bien 
qu'on puisse trouver étroite l'idée que l'auteur se fait de la tendance essen- 
tielle de la Critif/ue, inexactes certaines de ses interprétations et très discu- 
table sa conclusion finale. — Rappelons simplement qu'en dehors de l'addition 
de petits passages et de nombreuses morlifications de détail dans la forme, les 
nouveautés importantes de l'édition de 1787 sont: une Préface tout autre, 
des remaniemeiils'de i'/fitrudiirtion, de la Déduction dos concepts purs de 
ientendeiuent (seconde et troisième section), du chapitre sur le fondement 
de la distinction de tous les objets en liénéral en phénomènes et en nou- 
mènes. du chapitre sur les paraio^ismes de la psycholoifie rationnelle. 

3. V. dans la première édition de la Critiffue (lit, p. 'jqG) une formule qui 
s en rapproche : « Car il doit vous suffire encore que vous soyez à même de 
parler le langage d'une foi solide, justifiée au regard de la plus sévère raison, 
quand même vous devriez renoncer à celui de la science. » 

4- Ln passage considérable de la nouvelle Préface (III. p. 22 27) s'inspire 
des mêmes idées que l'article qu'est-ce qu orienter dans La pensée ;* 



» 



, 



I 



LA DEÏ XIÈAIE ÉDITION DE LA CRITIQUE 



407 



un sens exclusivement pratique, sa condition justificative 
dans la Critique et son origine dans la raison. 

Il est en elfet à remarquer que la nouvelle édition, loin 
d'atténuer le caractère rationaliste de la Critique, le met au 
contraire plus fortement en relief, déjà même au point de 
vue théorique. Kant, dans l'intervalle, avait publié les Pre- 
miers piùiicipes métaphysirjues de la science de la nature\ 
et ayant éprouvé par là la force et la fécondité de sa méthode, 
il pouvait se flatter plus que jamais de pouvoir présenter 
une docirine positive complèle de la connaissance a /)norP; 
de la (a-itique doit sortir la Métaphysique immanente qui 
éliminera, en la remplaçant, la Métaphysique transcen- 
dante. Aussi, dans la nouvelle Préface, Kant insiste-t-il sur 
ce que doit être la Métaphysique quand elle veut mériter le 
nom de science; il reconnaît pour elle la nécessité de pro- 
cédés dogmatiques si l'on entend par là une démonstration 
conduite avec rigueur par la seule raison pure à partir de 
principes a priori'. Il proclame que c'est à l'exemple des 
sciences qu'il a conçu la nécessité et le moyen de la réfor- 
mer. Comment en ellet les mathématiques et la science 
de la nature ont-elles mis fin un jour, par une révolution 
subite, à leur incertitude et leurs tàlonnements? C'est en se 
rendant compte que la seule considération passive des 
objets ne peut en apporter l'explication, que la raison ne 
peut avoir l'inteUigence que de ce quelle produit selon son 
plan à elle, qu'elle doit donc avec ses principes anticiper 
sur les clioses à connaître au heu de se laisser conduire 
par elles. « Que l'on cherche donc une fois si nous ne réus- 
sirions pas mieux dans les problèmes de la Métaphysique 
en supposant que les objets doivent se régler sur notre con- 
naissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec ce que nous 
désirons expliquer, c'est-à-dire avec la possibilité d'une 
connaissance a priori de ces objets, qui doitétabhr quelque 

1. Metaphysische Anfangs^riinde der Naturwissenschaft (1786). 
•>.. V. la Préface i^Q l'ouvrage, IV, p. 357-868. 
o. 111, p. 37. 






I 



^o8 lA PHILOSOPHIE PRVTIOrE OF KANT 

chose siir eux, avant qu'ils nous soient donnés. Il en est 
ici comme de la pensée première de Copkrnic : voyant qu'il 
ne pouvait venir à bout d'expliquer les mouvements du 
ciel, lorsqu'il supposait que l'ensemble des astres tourne 
autour du spectateur, il chercha s'il ne \audrait pas mieux 
supposer que c'est le spectateur qui tourne et que les astres 
restent immobiles'. » Selon cette analogie, il apparaît que 
les difficultés dans lesquelles se débattait la Métaphysique 
s'évanouissent dès que l'on admet que notre intuition sen- 
sible et nos concepts de l'entendement, au lieu de se mode- 
ler sur leurs objets, déterminent, au contraire, la condition 
qui nous les fait percevoir et connaître : c'est ainsi qu'ils sont 
véritablement a priori-. 

Au point de vue pratique, la nouvelle édition non seu- 
lement confirme, mais encore accroît la portée raliona- 
hste delà Critique. Nous avons vu que, dans la première 
édition, la philosophie traiiscendanlale devait laisser en 
dehors d'elle le principe moral à cause des concepts empi- 
riques de plaisir, de peine, de désirs, d'incHnations qu d 
doit nécessairement supposer'. La seconde édition corrige, 
du reste incomplètement, ce passage en faisant remarquer 
que ces concepts, qui du reste ne servent jamais de 
fondement aux prescriptions morales, ne figurent dans 1 expo- 
sition d'un système de la morahté que parce qu'ils repré- 
sentent les obstacles à surmonter ou les mobiles à s'inter- 
dire'. Mais Rant, tout en laissant réimprimer dans son 
Introduction que la philosophie transcendantale n'est que 
celle de la raison pure spéculative, avait bien signdîé au 
contraire dans la nouvelle Préface que la philosophie 
transcendantale est aussi celle de la raison pratique. La 
connaissance </ /)r/o/-/, y disait-il, peut se rapporter à son 
objet de deux manières ; ou bien elle a seulement à le déter- 



I. 111, p. 18. 

3. m, p l5-32. 

3. V. plus haut, p. 'j3'i. 

4. m, p. ôi. 



' 



LA DEUXIÈME ÉDITION DE LA CRITIQI E f\OÇ) 

miner, alors qu'il est donné, et dans ce cas elle est con- 
naissance théorique : ou bien elle a à le rendre réel, et 
dans ce cas elle est connaissance pratique. Dans les deux 
cas — et ici Kant reproduit les considérations initiales 
de la Grundlegung — la partie pure de la connaissance doit 
être traitée à part, sans mélange avec ce qui vient d'autres 
sources ' . 

Cependant cet affermissement et même cette augmenta- 
tion du rôle de la raison laissent subsister plus que jamais 
la nécessité d'en h miter l'usage spéculatif l\ l'expérience 
réelle ou possible. Ce qui nous pousse à dépasser l'expé- 
rience, c'est ridée de l'inconditionné que la raison exige 
justement pour tout ce qui est conditionné afin de parfaire 
ainsi la série des conditions. Or. si les objets de notre 
expérience étaient des choses en soi, cette idée ne pourrait 
plus être conçue sans contradiction, puisqu'elle devrait se 
trouver au sein du conditionné même". Par là est vérifiée 
la thèse, que les objets de l'expérience ne sont que des phé- 
nomènes ; par là aussi il apparaît que le seul moyen de 
découvrir ce que la raison peut tenter en dehors d'eux, c'est 
de mesurer d'abord et de fixer la puissance qui lui appar- 
tient par rapport à eux'. En d'autres termes, si la raison 
doit suivre une marche dogmatique, elle ne justifie pas 
pour cela le dogmatisme : car le dogmatisme, c'est la raison 
procédant dogmatiquement sans avoir soumis sa puissance 
propre à une critique préalable'. 

Par cette stricte détermination du rôle théorique de la 
raison, la Critique sert les intérêts de la morale. Dans la 
première édition, l'utilité de la critique, hors l'établisse- 
ment des principes de l'expérience possible, était présentée 
comme négative '. La Critique, disait Kant dans son Intro- 



I. 


m, p. 


i\. 


3. 


111, p. 


19-20. 


3. 


111, p. 


2 3, p. '17-48 


4. 


111, p. 


37. 


3. 


m, p. 


i4o, p. 029. 



I 



lio 



F,A PHILOSOPHIE PR \TIOrF DK K A>T 



dnction, en restreignant l'exercice de la raison et en la 
préservant de toute erreur, n'est pas une doctrine, mais 
simplement une propédeutique dont l'utilité n'est que néga- 
tive, si réelle qu elle soit : « au point de vue de la spécu- 
lation », ajoute la seconde édition, marcpiant par là qu'à 
un autre point de vue cette utilité peut devenir positive '. 
De fait, tandis que la première édition se contentait de 
réserver, au nom de la Critique, 1 usage pratique de la rai- 
son ", la Préface de la seconde édition alFirme nettement 
que la limitation de la raison dans son usage spéculatif est 
directement solidaire de 1 extension de la laison dans son 
usage pratique. L'utilité négative de la (aitique est l'envers 
de son utilité positive. Si en effet on ne se contente pas 
d'un coup d'(eil superficiel sur ses résultats, on ne peut 
manquer de reconnaître que les principes sur lesquels s'ap- 
puie la laison spéculative pour s'égarer hors de ses limites 
ont pour conséquence, non pas d'élargir, mais de rétrécir 
1 emploi de notre raison ; car ces principes, tenant en dépit 
de tout la raison enfermée dans l'expérience sensible, 
en détruisent indirectement l'usage prati(pie nécessaire. 
Dire donc que la Ciitique ne rend pas de service positif en 
limitant les préientions spéculatives du dogmatisme, c'est 



1. m, p. 4o — Marlenslein a omis de prévenirqne c'était là une addition 
de la 2*^ édition. — Cette addition montre d'autant plus la préoccupation ac- 
tuelle de Kant qu'elle est en dehors du développement ré^'ulier des idées dans 
ce passage ; il est même curieux de constater dans les notes jetées par Karil 
sur son exemplaire de la Crillffuc de la raison f/arf (i"' édition) (pi'il avait 
ajouté ici pour expliquer «pie la (Critique ait siniplenuMit une utilité né|;'ali\e ; 
« originairement et immédiatement. anfan^Uch uitd anmittflhnr » (Krd- 
mann, Xarlitrà^e zii Kaafs Kr, //. tciiiea Vernan't, i88i, j>. ii): voulant 
sans doute marquer plutôt «jue I utilité dérivée serait dans la constitution d'iui 
système doctrinal de la raison pure, ce qui serait en etlet mieux en harmonie 
avec l'ensemble de ce passai^e. — Cf. Vaihinger, Commentai-, I. p. 406-^^7- 

2. ni, p. :>6<), p. .")3i-r)3-i, — Les /^roléi^omènes, tout en redisant que la 
Critique a l'avantage de réserver un espace libre aux idées morales (\ . [)lus 
haut p. :i55) semblent aller un peu plus loin quand ils l'ont valoir en outre l'iiti- 
lilé intrinsèque d'une philosophie qui. comme celle-ci, a puise aux sources 
pures de la raison, où l'usage spéculatif de la raison dans la métaphysiq>ie et 
son usage pratique <lans la morale doivent nécessairement trouver leur unité ». 
IV, p. 111. 



. 



r\ DErxrÈME édition de la critioïe 



^lii 



comme si l'on soutenait que la police n'a point d'utilité posi- 
tive parce que sa fonction consiste à empêcher les violences 
ou usurpations éventuelles. Au surplus, en décidant que 
toute connaissance se réduit aux seuls objets de l'expérience, 
la Critique fait une réserve importante : à savoir, que si 
nous ne pouvons connaître des objets comme choses en soi, 
nous pouvons du moins les penser comme tels. Autrement 
on serait conduit à cette assertion absurde qu'il y a des 
mamtestations phénoménales sans qu'il y ait rien qui se 
manifeste'. Mais dès que la Critique a montré qu'il y a 
une distinction fondamentale entre les choses données dans 
l'expérience et les choses en soi. les idées suprêmes de 
la Métaphysique, c'est-à-dire Dieu, la hberté, l'immorta- 
lité, parce qu'elles ne peuvent donner lieu à des vues trans- 
cendantes, peuvent et doivent être admises selon le besoin 
qu'en a la raison dans son usage pratique nécessaire. La 
raison spéculative ne peut en effet dans ce cas rien opposer 
à leur possibilité, elle reconnaît donc le droit qu'a la raison 
pratique de les déterminer en vertu des exigences de la 
morahté. Ainsi la liberté peut être sauvée réellement du 
mécanisme de la nature sans d'ailleurs l'endommager à son 
tour dans son domaine propre, au lieu d'être vainement 
défendue par des distinctions verbales comme celle de la 
nécessité pratique objective et de la nécessité pratique sub- 



I. H est certain ,|ue pour répondre aux accusations d'idéalisme Kant a inté- 
gre de plus en plus positivement la chose en soi dans son s;)stème : là-dessus la 
thèse générale de Benno Erdmann {op. cit.) reste juste, alors même qu'elle est 
|»arlois fondée sur de faux arguments, comme celui qui consiste à interpréter 
'ans a Réfutalwn de l'idéali.^me (a'' édition) les choses hors de moi comme 
lies choses en soi (Cf. \. Deibos, Sur la notion de l'expérience dans la 
/'■>ilo.^op/ue de haut. Bibliothèque du Congrès international de philosophie, 
'^, 1902, p. 07^). Est-ce là, comme le prétend Benno Erdmann, une régres- 
sion vers la vieille ontologie, favorisée par la force croissante des préoccupations 
'n..raleschez kant .^ Nullement, à ce qu'il semble. Car les déterminations pra- 
iques des choses en soi en refoulent de plus en plus les déterminations onto- 
'ogiques. Ce qui paraît plus vrai, c'est que l'esprit de Kant est de plus en plus 
piMblement en marche vers un système complet de la raison pure, capable de 
'^•urmr, selon les conditions fixées par la Critique, l'équivalent positif des 
anciennes métaphysiques. 



A 12 



TA PHIT.OSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



jeclive ' : c'est alors la claire idée de nos devoirs, en oppo- 
sition avec les mobiles sensibles, qui nous en donne la 
conscience. De même, ce n'est pas la preuve tirée de la 
simplicité de sa substance qui peut nous assurer de la per- 
sistance de l'ame après la mort, ])as plus que ce n'est la 
preuve tirée del'idée d'un Ktre souverainement réel ou toute 
autre preuve qui s'y réiere, qui peut nous assurer de l'exis- 
tence de Dieu. Mais que l'on rappelle à l'bomme cette dis- 
position naturelle ([ui fait (jue rien de temporel ne peut 
le satisfaire et remplir entièrement sa destinée : qu'on 
l'invite à contempler l'ordre magnifique et la prévoyance 
qui éclatent de toutes parts dans la nature : de là naîtra 
irrésistiblement la croyance pratique, fondée sur des prin- 
cipes rationnels, en une vie future et en un sage auteur du 
monde. La Critique ne porte atteinte ([u'au monopole des 
écoles et à leur prétention arrogante de tenir seules le déj)ol 
de la vérité : elle est en parfait accoid au contraire avec 
l'intérêt profond et universel de l'humanité, pour laquelle 
elle réclame le droit à l'insouciance des disputes théologi- 
ques et métaphysiques, qu'elle rend à ses convictions pra- 
tiques spontanées. Donc. (|uan(l elle se livre à une recherche 
approfondie des limites de la connaissance, elle n'est pas 
une école nouvelle : elle met fin plutôt au scandale de la 
lutte des écoles. Elle détruit dans leurs racines le matéria- 
lisme, le fatalisme, l'athéisme, aussi bien (pie l'idéahsme et 
le scepticisme : elle seule peut victorieusement combattre 
l'incréduhté des esprits forts et le dogmatisme des vision- 
naires. Lorsque les gouvernements se mêlent des affaires 
des savants, ils feraient mieux, dans leur sollicitude pour 
les sciences comme pour les hommes, de favoriser la 
liberté d'une critique qui seule est capable de développer 
en une trame solide l'ouvrage de la raison, au heu de pro- 
téger le despotisme ridicule des écoles, toujours prêtes a 



1. (icci vise McndcUsohii. 



Cf. Bemevkiuiiien zu Jahoh's Prufuiti^, IN , 



LA DEUXIÈME ÉDITION DE LA CRITIQUE 



4x3 



crier au danger pubhc quand on déchire leurs toUes d'arai- 



gnées 



Kant s'applique donc particuhèrement à montrer dans 
cette nouvelle édition que le principe critique, selon lequel 
notre connaissance ne peut porter que sur des objets 
d'expérience, constitue, par l'extension pratique de la rai- 
son, un principe positif dafinniation. De ce que les caté- 
crories ont besoin d'une intuition pour rendre la connais- 
sance possible, il ne suit point qu'elles soient restreintes 
aux limites de notre intuition sensible : elles ont dans la 
pensée un champ iUimlté. elles peuvent donc comporter 
des définitions réelles d'un autre ordre, touchant le sujet et 
sa volonté '. Sans doute encore les choses en soi ne peuvent 
être dites des noumènes t[u'en un sens négatif; mais que 
comme telles elles enferment, sans que nous puissions les 
connaître, des déterminations inlelhglbles possibles, qu'ex- 
prime le terme (( noumène » dans son sens positif, c'est ce 
que Kant paraît dans la rédaction nouvelle affirmer a^ec 

plus de netteté '. 

La revision du chapitre consacré à l'examen des paralo- 
gismes de la raison pure a eu en partie pour but de rassu- 
rer contre les conséquences en apparence négatives de cet 
examen. En étabhssant l'impossibihté de décider dogma- 
tiquement quoi que ce soit sur la nature de l'âme, la Criti- 
que soumet du même coup le matérialiste à cette sentence ; 
et si elle écarte les preuves spéculatives de la vie fiiture, 
également subtiles et Inefficaces, elle autorise une autre 
preuve, tirée de la raison commune et admirablement propre 
à produire la conviction. La raison n'a en effet pour cela 
qu'à suivre sa pente à concevoir un ordre des fins qui 
lui soit propre, qu'à s'en représenter l'analogie avec le 
système des fins de la nature tout en se fondant sur la loi 
morale, pour pouvoir dépasser les bornes de ce dernier 



i. m, p. 22-37. 

2. m, p. i35, note. 

3. III, p. 216-320. 



I 



4a 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT 



système. Dans la nature, chez les êtres vivants en particu- 
lier, il n est rien, selon la raison, qui ne soit approprié à son 
but et qui ne se justifie par sa destination ; il est impossible, 
suivant cette analogie, que l'homme « qui pourtant peut 
seul contenir en lui le but hnal de toutes ces choses » lasse 
evception à cette règle. En ellet les dispositions de sa nature, 
— et il n est pas seulement ([uestion par là de ses talents et 
de ses penchants, mais surtout de la loi morale — sont 
tellement supérieures au\ avantages qu'il en pourrait tirer 
dans la vie présente qu'elles resteraient en désaccord avec le 
principe d'un ordre universel s'il ne devait pas y avoir une 
autre vie : la certitude de la valeur incomparable de la 
moralité l'autorise donc à espérer, s'il s'en est rendu digne, 
de devenir a le citoyen d'un monde meilleur dont il a 
lidée' ». \oilà la preuve irrérutable. dont la puissance sur 
lésâmes ne tient nullement à une connaissance purement 
théorique de ce que nous sommes dans le fond, mais à la 
conscience de notre raison « comme faculté pratique en 
elle-même ' ». 

Mais il se trouve en outre que certains problèmes, exclu- 
sivement spéculatifs d'apparence, et insolubles sous la forme 
que les écoles leur ont donnée, reçoivent au point de vue 
pratique un sens et une solution. Dans la psychologie 
rationnelle on s'elforce vainement de comprendre comment 
le Moi en soi peut produire ses états empiriques : car d'un 
coté le Moi en soi ne pourrait être saisi que par une intui- 
tion intellectuelle qui nous fait défaut, et d'un autre coté 
ses états empiriques témoignent uniciuement de la récep- 
tivite de 1 intuition sensible. Cependant « supposez qu'il se 

I. III, p. 28G-288. — Cette preuve qui ne représente pas, au moins expres- 
sentient, la vie future comme le moyen de l'acconi entre la vertu et le boniieur. 
mais plutôt comme le développement d'une moralité afTranchie des obstacles 
de 1 existence actuelle, reproduit la preuve par analof,ne des Leçons sur la 
rnt'tafj/nsiffue (V. plus haut p. 171-172), niais en v ajoutant une garantie 
plus terme au moyen de la loi morale conçue comme loi pratique de la raison, 
hlle définit plus rigoureusement par là le contenu de ce qui sera dans la Cri- 
tique de la raison pratirfue le postulat de l'immortalité 

2. III, p. 288. 



LA DEUXIÈME EDITION DE LA CRITIQUE 



4l5 



trouve par la suite, non pas dans l'expérience, mais dans 
certaines lois de l'usage de la raison pure établies a 
priori et concernant notre existence (lois qui ne sont pas 
par conséquent de simples règles logiques) une occasion de 
nous supposer tout à fait a priori législateurs au regard de 
notre propre existence et même déterminant aussi cette exis- 
tence : ainsi se découvrirait une spontanéité, par laquelle 
notre réalité serait déterminable sans avoir besoin pour 
cela des conditions de l'intuition empirique, et nous nous 
apercevrions alors que dans la conscience de notre exis- 
tence a priori quelque chose est contenu qui peut servir à 
déterminer cette existence à nous qui n'est absolument déter- 
minable que d'une manière sensible, à la déterminer tou- 
tefois par rapport à une certaine faculté interne relative à un 
monde intelligible (d'ailleurs simplement conçu)' ». Ainsi, 
grâce à l'idée maîtresse de la Grurufleyung, — l'idée de la 
volonté autonome, — la raison pratique apparaît capable 
non seulement de se suffire, mais de prêter ses détermina- 
tions propres à certains concepts issus de la raison théorique : 
1 extériorité relative des deux raisons l'une par rapport à 
1 autre tend à disparaître devant une conception plus (( archi- 
lectonique», selon laquelle « l'idée de la hberté, entant 
que la réalité en est démontrée par une loi apodictique de 
la raison pratique, forme la clef de voûte de tout l'édifice 
(1 un système de la raison pure, y compris même la spécu- 
lative - ». — Ces paroles initiales de la Critique de la raison 
ftratique, prête pour l'impression peu de temps après que 
!<' remaniement de la Critique de la raison pure avait été 
lerminé. découvrent bien l'esprit dans lequel Kant avait 
opéré çà et là ce remaniement. 



• III, p. 291. — V. plus haut. p. 207. 

2. Kritih der praktischeit Vcrniiitft, V, p. 3-4. 



CHAPITRE V 



LA GKITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE 



Il était naturel c^u'aprcs avoir écril les Fondements de la 
MétaphysKjue des mœurs kaiit songeât à préparer une Cri- 
tique de la raison pure prali(|ue: non seulement parce que. 
d'après sa déclaration même. 11 eslimalt une telle Critl(|ue 
nécessaire pour la constitution légitime d'une Métaphy- 
sique des mœurs '. mais encore parce qu'il devait être dé- 
sireux de poursuivre méthodiquement rexécullon de son 
programme philosophique, c'est-à-dire de soumettre à 
l'examen de la Critique tous les usages possibles de laraison 
pure". La Gru/idlef/iuuj avait sans doute esquissé dans sa 
dernière section celle seconde Crltnpie : mais là n avait pas 
été, semble-t-il. son objet principal. Dans sa plus grande 
partie, elle était consacrée à établir la formule du principe 
moral : tache importanle. à coup sûr nouvelle, quand bien 
même l'on se plairait à relever (pie la nouveauté est seu- 
lement dans la formule et non dans le principe: car il est 
bien vrai d'un coté que le monde n'a pas attendu la phllo- 

i. (iruudle^ung, IV, p. 239. 

■2. Kant écrivait à Schùtz, le i3 seplembre 1785 : « Je vais maintenant sans 
plus de délai m'occuper de rachèvcment complet de la Métaphysique des 
mœurs. » {Brief\vechseL I, p. 383.) Vdickes conclut de ce passage que kant 
n'avait pas eu d'abord l'intention de faire suivre la Grundlcgiiiig d'une Cri- 
tique de la raison pure pratique. {Knnls Systeniutik, p. i38.) Cette conclu 
>ion ne me paraît pas certaine ; outre que le contexte ne donne pas ici plus de 
précision à la phrase, il ne faut pas oublier que Kant concevait dans un sens 
large la Critique comme une œuvre de métaphysique; c'est, disait-il à 1 occa- 
sion, la Métaphysique de la métaphysique (Lettre à Marcu^ Herz, du 11 mai 
1781, litiefiicchsel, 1, p. 2Ô'2). 



LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE 



417 



Sophie pour sortir de l'erreur ou de l'ignorance sur le de- 
voir ; et il sulïlt d'autre part de se rappeler ce que signifie 
en mathématiques une formule, et comment elle a l'avan- 
tage de déterminer exactement les moyens de résoudre un 
problème, pour ne pas traiter d'insignifiante et d'inutile 
une formule qui détermine de même tout devoir en «véné- 
rai '. Il n'en reste pas moins que la formule du devoir, après 
avoir été posée, réclame d'être justifiée ; si dans la Grundle- 
fjung cette justification a été finalement tentée, elle n'a pu 
l'être que d'une façon incomplète et comme l'imposait la 
méthode analytique précédemment suivie : elle n'a mis à 
l'œuvre la méthode synthétique que pour répondre à la 
question dégagée de l'analyse de la conscience commune : 
comment un impératif catégorique est-il possible ' .^ Mais, 
pourrait-on dire pour interpréter la pensée de Kant, dans 
l'ordre de la science, la loi générale de la gravitation, telle 
qu'elle est chez Newton, n'est pas seulement vraie parce 
qu'elle permet de comprendre les lois de Kepler : elle est 
vraie en elle-même '. Ou encore la vérité du «Je pense» 
n'est pas relative à la simple nécessité de fonder la science 
mathématique de la nature ; elle repose essentiellement sur 
elle-même, et c'est de là que lui vient précisément sa vertu 
de démontrer la certitude de la science au heu de l'accepter 
simplement comme un fait. Ici donc le devoir, avec la for- 
mule qui l'énonce, devra être déduit d'une fac^jlté a priori 
delà raison, ou pour mieux dire, de la raison pure elle- 



1. Ki'itik der praktischen Verminft, V, p. 8. 

2. C'est simplifier inexactement les rapports des Fondements de la Meta- 
pliysique des mœurs et de la Critique de La raison pratique que de dire 
^srr q"2^*^ Erdmann {Grundriss der Geschichte der Philosophie, III, 
leoO, p. 346) et avec Kuno Fischer {Geschichte der neuern Philosophie, 
V, p. 81) que le premier ouvrage a pour objet la loi morale, le second la fa- 
culte de la réaliser, c'est à-dire la liberté. Car, comme on sait, les Fonde- 
ments s'occupent, dans leur dernière section, de la liberté et esquissent la 
Critique : la différence de fond est dans la méthode suivie. V. plus haut, 
p. 018-319, note. 

3 \. Em. Boutroux, La morale de Kant: la raison pure pratique, dans 
ies Leçons de la Sorbonne publiées par la Revue des cours et conférences, 
9*^ année (1900-190 1), 2^ série, p. 577-584. 

DELBOS. nn 



4i8 



LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANt 



t-1 ■ 



même en tant qu'elle est spécifiquement pratique. A cette 
condition le système de la morale se soutient de lui-même 
par lui seul fbesteht clurch slch selbst \ Par conséquent ce 
qu il faut d'abord établir, c'est lexistence d'une raison pure 
pratique ; d'où résultera ensuite l'obligation de la défendre 
contre toute subordination avouée ou déguisée de sa puis- 
sance à celle d'objets extérieurs à elle, (ju ils soient empi- 
riques ou transcendants. A oilà comment se définissait, 
dans Fentreprise du nouvel ouvrage, la double tàclie que 
suppose toute Critique: la première, qui esl de découvrir et 
de justifier des principes a priori, la seconde, qui est d'en 
circonscrire exactement l'emploi, d'en interdire toul usage 
qui ne serait pas immanent. 

L'ouvrage parut en 1788": il portail le litre de Ci'ilifjuc 
de la raisofi prati(jue\ 

1. Kritik der praktischen Vcrnutift, V, p. 8, — On pourrait objeclcr «pio 
dans V Eclaircissement criti(f(ie de t'aiialxtique (V, p. 95-97) et à la fin do 
la Méthodologie (V, p. 1O9; voir plus haut, p. 3ir)-3i7, note), Kant lait re- 
poser l'existence de la raison pure jiralique sur un appel au jugement moral 
commun ou sur l'analyse de ce jugement. Mais dans ces passages, il ne s'agit 
pas de conduire la démonstration cpie doit développer la Critique de la raison 
pratique. Même ditficulté [)ourrait être et a été en réaliti'- soulevée pour la 
seconde édition de V Introduction de la Critique de la raison pure. Kant, 
en efTt't, a ajouté au texte de la première des considérations reprises des Pro- 
légomènes sur ce que la mathématique pure et la physique pure sont des 
sciences existantes, au sujet desquelles il y a lieu seulement de se demander 
comment elles sont possibles, non si elles le sont (III, p. /|2 48). Suit-il de là 
que pour lui la méthode analytique doive prévaloir sur la méthode synthé- 
tique ? Non certes. Qu'il ait mêlé négligemment deux façons dilTérentes de 
traiter son problème, dont l'une seulement a une pleine rigueur démonstra- 
tive, tandis que l'autre n'a qu'une valeur d'explication préparatoire et de com- 
menlaire (Kiehl, Dcr philosophische Kriticismus, 1, p. 3'4 1-3^2, note); ou 
plutôt qu'en invoquant la certitude réellement reconnue de la science, il ait 
marqué que telle devait être la fin de sa démonstration, sans en faire pour cela 
le moyen (Vaihinger, Conimentar, I, p. 4i4. p. ^17): toujours est-il qu'il 
n'a pu songer à infirmer la portée supérieure on décisive qu'avait à ses veux la 
méthode synthétique. Et c est de la même façon qu'on peut résoudre la dilficulté 
semblable qui apparaît ici ; la vérité du jugement moral, telle que l'analyse peut 
la dégager, n'entre pas dans la démonstration de la Critique ; elle en est le 
terme. 

2. Il était prêt pour l'impression